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Full text of "Règne de Charles III d'Espagne, 1759-1788"

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REGNE 


DE 


CHARLES  m  D'ESPAGNE 


^^. 


FRANÇOIS  ROUSSEAU 


REGNE 


DE 


CHARLES  III  D'ESPAGNE 


(1759-1788) 


TOME    SECOND 


PARIS 

LIBRAIRIE     PLON 

PLON-NOURRIT  et  G'%  IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8,    RUE     6ARANCIÈRE    —   6« 
1907 

Tous  droits  réservés 


DP 

RI 


Tous  di'oits  de  reproduction  et  de  traduction 
réservés  pour  tous  pays. 

Publisiied  1"  May  1907. 

Privilège  of  copyright  in  Ihe  United  States 
reserved  under  the  Act  approved  Mardi  3''  1905 
by  Plon-Nourrit  et  C'«. 


RÈGNE 


DE 


CHARLES  III  D'ESPAGNE 


CHAPITRE  PREMIER 

CESSION     DE     LA    LOUISIANE     ET     RÉFORMES    ÉCONOMIQUES 

I.  Cession  de  la  Louisiane,  répugnance  des  Espagnols,  mécontentement 
des  colons;  le  nouveau  gouverneur  Ulloa,  griefs  contre  lui;  la  situation 
financière,  les  décrets  commerciaux  du  roi  Catholique,  la  révolte,  la  fuite 
d'UlIoa,  arrivée  d'O'Reilly,  la  répression;  administration  de  ce  gouver- 
neur et  de  ses  successeurs,  Unzaga  et  Galvez.  —  IL  Campagne  écono- 
mique de  Choiseul  en  Espagne,  situation  privilégiée  des  Anglais,  les  Fran- 
çais en  Espagne,  mauvais  traitements,  le  commerce  d'outre-mer,  l'in- 
terlope, vénalité  des  fonctionnaires,  décadence  du  commerce  régulier, 
formalités,  Béliardi,  agent  de  Choiseul,  mauvais  état  des  routes,  dans  la 
Péninsule,  projet  économique  de  Choiseul,  les  Gremios,  Grimaldi  et  Es- 
quilache;  inquiétudes  de  l'ambassadeur  anglais,  lord  Rochford;  mariage 
de  l'infante  Marie-Louise  avec  Léopold,  mariage  du  prince  des  Asturies 
avec  la  fille  du  duc  de  Parme,  fêtes,  Béliardi  et  Esquilache,  Muzquiz, 
convention  de  1768.  —  III.  La  colonie  de  la  Sierra-Morena,  Don  Gaspar 
Thurrigel,  Olavide,  maladies  des  colons,  plaintes,  enquête,  dénonciation 
d'Olavide  à  l'Inquisition,  son  procès. 


Par  le  traité  de  Fontainebleau,  du  3  novembre  1762, 
confirmé  quelques  mois  plus  tard  par  celui  de  Paris,  du 
10  février  1763,  la  France  céda,  à  l'Espagne,  une  partie 
de  la  Louisiane. 

II.  1 


2  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

Le  gouvernement  de  Charles  III  accepta,  avec  répu- 
gnance, un  pareil  présent. 

Dédaignée  jadis  par  les  compagnons  de  Pizarre,  qui 
n'espéraient  pas  y  trouver  de  l'or  (1),  la  Louisiane  de- 
meurait, au  dix-huitième  siècle,  frappée  du  discrédit  qui 
s'attachait  aux  opérations  de  Law  et  à  la  faillite  de  la  rue 
Quincampoix.  N'était-ce  pas,  en  effet,  par  l'énumération 
des  produits  fabuleux  de  cette  colonie,  que  tant  de  dupes 
avaient  été  amorcées  et  ruinées?  Désabusé  aujourd'hui, 
le  public  parlait,  en  haussant  les  épaules,  de  ces  fameuses 
roches  d'émeraudes  dont  l'exploitation  devait  rapporter 
des  dividendes  de  plus  de  40  pour  100.  Pour  beaucoup 
de  nouvellistes,  la  Louisiane  n'était  qu'un  désert  où 
étaient  venus  mourir  des  fdles  publiques  et  des  gens  sans 
aveu,  embarqués  de  force  (2).  A  Madrid,  de  pareils  bruits 
trouvaient  écho,  et  l'on  se  disait  que,  si  la  France  se  des- 
saisissait avec  tant  d'empressement  de  cette  possession, 
il  fallait  redouter  quelque  piège! 

Une  autre  puissance  que  l'Espagne  n'eût  pas  méprisé 
ce  pays  (3),  où  abondaient  les  richesses  naturelles.  Le  cli- 
mat sain  et  relativement  tempéré,  aux  environs  de  la 
Nouvelle-Orléans,  laissait  aux  Européens  la  faculté  de 
s'accoutumer  à  cette  contrée,  sans  trop  souffrir  d'une 
brusque  transition.  En  remontant  le  ]\Iississipi,  à  la  hau- 
teur des  Natchez,  la  température,  aussi  chaude   qu'aux 

(1)  Voir  baron  Marc  deVilleees  du  Teiib.age,  les  Dernières  années  delà 
Louisiane  française,  chap.  I*'',  p.  1  :  «  Un  compagnon  de  Pizarre,  Fernand  de 
Soto,  atteignit  la  vallée  du  Mississipivers  1539.  Il  mourut  au  bout  de  trois  ans, 
de  fatigue  et  de  découragement.  De  ses  1,400  compagnons,  il  ne  restait  plus 
que  300  hommes  quand  ils  atteignirent  la  côte  du  Mexique.  Cette  fm  mal- 
heureuse et  la  certitude  qu'il  n'y  avait  pas  d'or  détournèrent  les  Espagnols 
de  revenir  dans  ces  contrées.  » 

(2)  ViLUERS  DU  Terrage,  ouv.  cité,  p.  11  et  19.  En  1719,  trente  char- 
rettes traversent  Paris,  sur  lesquelles  sont  montées  «  des  demoiselles  la  tête 
ornée  de  fontanges  de  rubans  jonquille  »;  des  garçons  en  pareil  nombre, 
avec  des  cocardes  de  couleurs  semblables,  suivaient,  à  pied,  les  voitures- 
Tous  chantaient! 

(3)  Archives  du  ministère  des  colonies,  C,  44,  mémoire  sur  la  situation 
de  la  Louisiane. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES      3 

îles,  permettait  de  cultiver,  avec  succès,  les  mêmes  pro- 
duits que  dans  les  Antilles  :  l'indigo,  le  sucre,  le  tabac, 
le  riz,  les  arbres  fruitiers.  Au  nord,  quand  on  pénétrait 
chez  les  Illinois,  on  rencontrait  des  buffles  sauvages,  des 
forêts  de  bois  précieux,  des  mines  de  plomb. 

Bien  qu'assez  peu  encouragés  par  la  métropole,  les 
Français  y  avaient  fondé  quelques  établissements  :  la 
Balise,  la  Nouvelle-Orléans,  l'île  Dauphine,  le  Biloxi, 
la  Mobile,  Tombecbé,  les  Alibamous,  le  village  des  Alle- 
mands, la  Pointe-Coupée,  les  Tonicas,  les  Natchez,  les 
Natchinotchez,  les  Arkansas,  les  Illinois,  la  Nouvelle- 
Chartres,  les  Kaskakias,  la  prairie  du  Rocher  et  Saint- 
Philippe. 

La  Balise  (1)  était  le  poste  où  les  navigateurs  abor- 
daient, tout  d'abord,  lorsqu'ils  pénétraient  dans  le  Mis- 
sissipi.  L'accès  présentait  bien  des  difficultés  aux  pilotes, 
car  le  fleuve  roulait,  avec  lui,  une  prodigieuse  quantité 
de  bois  et  de  terres  détrempées,  que  les  coups  de  vent,  ou 
les  marées,  arrêtaient.  Il  se  formait,  ainsi,  des  bancs  et 
des  îles  mouvantes,  qui  exhaussaient  les  fonds  ou  obs- 
truaient les  passes.  Sur  vingt-cinq,  il  n'y  en  avait  guère 
qu'une  seule, praticable  aux  vaisseaux.  L'île  de  la  Balise, 
formée  par  la  vase  accumulée  et  entraînée  par  le  fleuve, 
se  trouvait,  autrefois,  à  une  lieue  au  large.  Par  suite  du 
mouvement  continuel  des  terres,  ceux  qui  remontaient 
le  Mississipi  ne  la  rencontraient  qu'après  un  trajet  d'une 
heure  et  demie. 

A  environ  trente  lieues,  en  amont,  on  apercevait,  sur 
la  rive  gauche,  un  beau  port,  en  forme  de  croissant  (2)  : 
celui  de  la  Nouvelle-Orléans  (3),  dont   les  maisons  co- 


(1)  ViixiERS  DU  Terrage,  ouv.  cilé,  p.  47. 

(2)  Arch.  des  Colonies.  C'^,  44.  "" 

(3)  Arch.  des  Afî.  étr.,  mémoires  et  documents,  Espagne,  t.  CLXXXVIII, 
rapport  intitulé  :  Précis  des  relations  politiques,  entre  la  France  et  l'Espagne, 
sous  les  règnes  de  Ferdinand  VI  et  de  Charles  III  :  u  La  Nouvelle-Orléans 
ne  comptait  pas  plus  de  1,600  habitants,  libres  et  esclaves.  Jamais  cette 


4  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

quelles,  construites  en  briques  et  en  bois,  ornées  de 
galeries,  où  l'on  s'abritait  des  grandes  chaleurs,  s'éle- 
vaient au-dessus  de  rues  bien  percées  et  bien  alignées. 
Elle  ne  comptait  guère  alors  plus  de  1,600  habitants, 
les  uns  libres,  les  autres  esclaves. 

Les  environs  apparaissaient  peuplés  et  cultivés;  il  y 
avait  dans  la  ville  un  hôpital  desservi  par  des  ursulines; 
plusieurs  ordres  religieux,  notamment  des  capucins,  y 
assuraient  l'exercice  du  culte.  Une  garnison  d'environ 
1,800  hommes,  répartis  par  toute  la  colonie,  y  logeait 
son  dépôt  ainsi  qu'une  compagnie  suisse  de  200  merce- 
naires. A  la  Nouvelle-Orléans,  résidaient  le  gouverneur 
de  la  colonie  ainsi  que  le  conseil  supérieur,  composé  d'un 
président,  de  six  conseillers  et  d'un  greffier. 

A  ces  détails  qui,  dans  leur  ensemble,  présenteraient 
le  pays  comme  assez  prospère,  il  convient  d'opposer  cer- 
tains faits  qui  expliqueront,  à  la  fois,  le  mécontentement 
des  Espagnols  et  celui  des  habitants  de  la  Louisiane, 
lorsqu'ils  apprirent  le  traité  de  Fontainebleau. 

Une  des  principales  ressources  de  cette  colonie  était  la 
traite  (1).  Ce  nom  désignait  l'échange  des  pelleteries, 
qu'apportaient  les  sauvages,  contre  de  la  poudre,  du 
plomb,  des  fusils,  des  miroirs,  des  ciseaux,  etc.;  marchés 
qui  se  tenaient  dans  différents  postes,  tels  que  les  Natchez, 
les  Tombecbé  ou  les  Arkansas.  Un  petit  fort,  placé  sous 


colonie  n'eut  plus  de  7,000  blancs,  sans  y  comprendre  les  troupes,  qui  va- 
rièrent de  300  à  2,000  hommes.  Cette  faible  population  était  dispersée  dans 
un  espace  de  700  lieues.  « 

(1)  AfF.  étr.,  Espagne,  t.  DXLVI,  î°  278,  mémoire  sur  la  nécessité  de 
laisser  aux  négociants  français  la  liberté  du  commerce  à  la  Louisiane 
(4  août  1766),  joint  à  une  lettre  de  Choiseul-Praslin,  adressée  à  Choiseul. 
Voir  également  Bibliothèque  nationale,  manuscrits,  fonds  français,  n"  10769, 
papiers  de  l'abbé  Béliardi,  mémoire  sur  les  habitants  et  négociants  de  la 
Louisiane  et  sur  l'événement  du  29  octobre  1768.  L'abbé  Béliardi  remplis- 
sait, en  Espagne,  l'office  d'agent  général  du  commerce  et  de  la  marine,  au 
service  de  la  France.  C'était  l'homme  de  confiance  de  Choiseul.  Se  référer 
à  un  article  de  M.  Pierre  Mi'ket  sur  ce  personnage,  inséré  dans  la  Revue 
d'histoire  moderne  et  contemporaine,  1902-1903,  t.  IV,  p.  657-672. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES      5 

le  commandement  d'un  officier,  renfermait  les  objets 
destinés  à  ces  trocs.  Les  pelleteries,  transportées  à  la 
Nouvelle-Orléans,  s'y  vendaient.  On  déduisait  du  prix  le 
montant  des  fournitures,  qui  avaient  servi  aux  échanges. 
Le  surplus  appartenait  à  l'officier. 

De  tels  produits  n'avaient  pas  d'écoulement,  en  Espagne. 
Les  pelleteries,  apportées  à  Cadix,  pour  être  ensuite  ven- 
dues, dans  les  autres  contrées  d'Europe,  où  elles  trou- 
vaient acquéreurs,  risquaient  de  se  détériorer,  par  suite 
de  voyages  longs  et  difficiles.  Si  ce  marché  cessait,  la 
Louisiane  traverserait  une  crise  commerciale  très  grave, 
fort  difficile  à  conjurer,  car  l'exploitation  des  produits 
agricoles,  tels  que  l'indigo,  le  tabac  ou  le  sucre,  subi- 
raient la  concurrence  des  autres  colonies  espagnoles;  les 
sauvages,  mécontents,  se  laisseraient  attirer  par  les  An- 
glais, établis,  depuis  le  traité  de  Paris,  de  l'autre  côté  du 
Mississipi,  à  la  Mobile  et  à  Pensacola  (1). 

Un  autre  inconvénient  du  traité  de  Fontainebleau 
résultait  du  voisinage  immédiat  des  Anglais  et  du  peu 
de  précision  des  nouvelles  frontières.  Ainsi  l'article^ô  (2) 
énonçait  que  le  roi  Très  Chrétien  cédait,  aux  Anglais, 
une  partie  de  la  Louisiane,  délimitée  par  une  ligne,  tirée 
au  milieu  du  Mississipi,  «  depuis  sa  naissance  jusqu'à  la 
rivière  d'Iberville,  et,  de  là,  par  une  ligne  tirée  au  milieu 
de  cette  rivière  et  des  lacs  Maurepas  et  Pontchartrain, 
jusqu'à  la  mer.  A  cette  fin,  le  roi  T.  C.  cédait,  en  toute 
propriété,  et  garantissait,  à  S.  M.  B.,  la  rivière  et  le  port  de 

(1)  Alï.  étr.,  Espagne,  mémoires  et  documents,  t.  CLXXXVIII,  et  Arch. 
des  Colonies,  série  C'^  45,  un  mémoire  d'Aubry,  sans  date,  intitulé  :  Ré- 
flexions  destinées  au  gouverneur  espagnol;  points  vulnérables  de  la  colonie. 
Il  résulte  de  ces  divers  documents  que  l'Angleterre  avait  divisé  le  territoire 
cédé  par  la  France,  en  deux  gouvernements:  Saint-Augustin  devint  le  ctief- 
lieu  de  la  Floride  orientale  et  Pensacola  celui  de  la  Floride  occidentale.  On 
envoya,  dans  ces  deux  provinces,  des  cultivateurs  tirés,  soit  des  établisse- 
ments voisins,  soit  de  la  métropole,  soit  du  Péloponèse,  d'où  l'on  transporta 
un  assez  grand  nombre  de  Grecs,  qui  se  laissèrent  aisément  persuader  de 
se  soustraire  ainsi  à  la  tyrannie  ottomane. 

(2)  Voir  ViLLiERS  DU  Terrage,  ouv.  cité,  p.  156. 


6  RKGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

la  Mobile  et  tout  ce  qu'il  possédait  du  côté  gauche  du 
fleuve  Mississipi,  à  l'exception  de  la  Nouvelle-Orléans 
et  de  rtle  dans  laquelle  elle  était  située,  qui  demeuraient 
à  la  France;  bien  entendu,  la  navigation  du  fleuve  Mis- 
sissipi serait  également  libre,  tant  aux  sujets  de  la  Grande- 
Bretagne  comme  à  ceux  de  la  France,  dans  toute  sa  lar- 
geur et  dans  toute  son  étendue,  depuis  sa  source  jusqu'à 
la  mer...  « 

Sans  trop  nous  appesantir  sur  les  inexactitudes,  que 
contenait  cet  article,  il  suffit  de  relever  cette  communauté 
de  navigation,  sur  le  fleuve,  pour  prévoir  à  combien  de 
conflits  une  pareille  concession  donnerait  naissance.  L'Es- 
pagne, par  cette  mitoyenneté, avec  les  Anglais,  se  trouvait 
exposée  à  leur  contrebande,  fraudes  que  ne  manquerait 
pas  de  favoriser  une  population  mécontente  d'être  an- 
nexée à  l'empire  du  roi  Catholique  (1). 

En  effet,  la  décision  de  Louis  XV  et  de  son  ministre 
Choiseul  apparut  aux  colons  comme  un  moyen  de  liqui- 
der, par  une  banqueroute,  la  situation  financière  embar- 
rassée de  la  Louisiane.  La  guerre  de  Sept  ans,  en  suspen- 
dant le  payement  des  lettres  de  change  tirées  sur  la 
France,  avait  provoqué  une  dépréciation  de  ce  papier, 
qui  se  traduisait  par  une  hausse  excessive  des  denrées 
de  première  nécessité  (2).  Mais  il  faut,  pour  comprendre 

(1)  M.  ViLLiERS  DU  Terbage,  p.  156,  note  1,  souligne  une  partie  de  ces 
erreurs  :  la  Nouvelle-Orléans,  par  exemple,  n'était  pas  située  dans  une  île; 
la  rivière  d'Iberville,  que  l'on  considérait  comme  un  bras  important  du 
Mississipi,  méritait  si  peu  cet  honneur,  qu'en  1764,  les  Anglais  eurent  toutes 
les  peines  du  monde  à  y  faire  passer  un  simple  canot. 

Aux  Aff.  étr.,  30  janvier  1766,  Espagne,  t.  DXLV,  on  note  dans  une  lettre 
d'Ossun  le  passage  suivant,  à  propos  des  craintes  queGrimaldi  doit  ressentir 
du  voisinage  des  Anglais  :  «  Ceux-ci  pourront  non  seulement  envahir  la 
Louisiane,  mais  faire,  dans  la  suite,  la  conquête  du  Mexique.  Ils  s'occupent 
de  l'établissement  d'un  commerce  interlope  immense,  sur  les  côtes  du 
Nouveau  et  du  Vieux  Mexique.  Ils  sont  merveilleusement  secondés  par 
les  habitants  de  ce  royaume,  chose  naturelle  et  presque  irrémédiable, 
tant  qu'on  laissera  subsister  les  charges,  que  supporte  le  commerce  légi- 
time... » 

(2)  ViLLiERS  DU  Terbage,  p.  148,  état  des  prix  courants  que  se  vendent 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES      7 

les  difficultés  contre  lesquelles  se  débattaient  les  colons, 
rappeler  qu'il  circulait,  dans  ce  pays,  très  peu  de  numé- 
raire. Toutes  les  dépenses,  que  le  roi  faisait,  y  étaient 
soldées  par  des  billets  de  caisse,  convertis,  à  la  fin  de 
chaque  année,  en  lettres  de  change  tirées  sur  la  métro- 
pole. Jusqu'à  la  guerre,  ces  effets  avaient  été  régulière- 
ment payés,  mais  ils  demeuraient  en  souffrance,  depuis 
l'ouverture  des  hostilités.  Quand  la  paix  allait  rouvrir 
les  communications  entre  la  Nouvelle-Orléans  et  Ver- 
sailles, permettre  enfin  aux  créanciers  de  l'Etat  d'en- 
caisser leurs  traites,  ceux-ci  apprenaient,  avec  désespoir, 
que  leur  débiteur  se  dérobait  à  ses  engagements,  laissant 
au  roi  d'Espagne  le  soin  d'acquitter,  comme  ill'entendrait, 
la  dette  dont  on  le  grevait.  Il  n'y  avait  à  attendre,  de  ce 
côté,  que  des  conditions  fort  onéreuses.  Toutefois,  on 
doit  dire  que  ces  billets  n'appartenaient  plus  aux  véri- 
tables créanciers,  mais,  quelquefois,  à  des  agioteurs,  pro- 
fitant de  la  baisse  provoquée  par  la  guerre,  achetant  les 
effets  à  vil  prix  et  escomptant  la  hausse,  que  ramènerait  la 
paix.  Quoi  qu'il  en  soit,  ces  intérêts  particuliers  méritaient 
plus  d'attention,  que  ne  parut  leur  en  accorder  Choiseul. 
Il  écouta,  d'une  oreille  distraite,  les  solhcitations  pres- 
santes du  plus  riche  négociant  de  la  Nouvelle-Orléans, 
Jean  Milhet,  délégué,  auprès  de  lui,  par  ses  compatriotes. 

les  denrées  et  marchandises  suivantes,  à  la  Louisiane,  le  15  juillet  1762. 
Il  s'agit,  bien  entendu,  de  marchandises,  payées  en  papier,  et  non  en  numé- 
raire, et  tous  les  articles,  contenus  dans  cette  liste,  ne  sont  pas  cités. 

Une  barrique  de  vin 3,500  livres 

Un  quart  de  farine 600     — 

Une  livre  de  sucre 5     — 

Une  livre  de  beurre 10     — 

Une  dinde 45     — 

Un  poulet 7     —     10  sols. 

Un    canard 12     —     10    — 

Une   livre   de   bœuf 2     —     10    — 

Un  chapeau  de  castor 400     — 

Une  paire  de  bas  de  soie 150     — 

Une  pension  ordinaire,  par  mois,  sans  le 

vin 500     — 


8  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

Les  esprits  fermentaient,  en  attendant  la  prise  de  pos- 
session, par  les  Espagnols.  Pour  accroître  encore  les  em- 
barras d'une  pareille  situation,  le  gouverneur  français, 
M.  d'Abbadie,  mourut,  au  mois  de  février  1765.  Celui 
qui  le  remplaça,  par  intérim,  aurait  suffi  à  sa  tâche,  en 
temps  ordinaire,  car  il  connaissait,  à  fond,  le  pays  où 
il  résidait,  depuis  1748.  Mais  ce  militaire,  nommé  Aubry  (1), 
caractère  subalterne,  tout  à  fait  déplacé  au  premier  rang, 
petit  homme  sec,  laid,  sans  noblesse,  sans  dignité,  sans 
maintien,  n'imposait  sa  volonté,  à  ses  subordonnés,  ni 
par  l'ascendant  de  son  esprit,  ni,  encore  moins,  par  le 
prestige  physique  de  ses  qualités  extérieures.  Esprit  sans 
ressources  et  sans  lumières,  comment  eût-il  dicté  des 
mesures  qu'il  ne  discernait  pas  lui-même,  à  travers  la  con- 
fusion de  ses  idées?  Comment  son  air  honteux,  qui  le  fai- 
sait accuser  d'hypocrisie,  eût-il  fermé  la  bouche  aux  récri- 
minations? La  forte  tête  de  la  colonie,  l'ordonnateur 
Foucault,  groupait,  autour  de  lui,  les  mécontents.  Les 
rapports,  entre  ce  dernier  et  M.  Aubry,  s'aigrirent,  à  tel 
point,  qu'ils  ne  voulurent  plus  rien  traiter  de  vive  voix. 
En  cas  d'absolue  nécessité,  ils  échangeaient  des  lettres. 

Des  qualités  administratives  de  premier  ordre  eussent 
été  indispensables,  pour  dénouer  de  pareils  embarras. 
Malheureusement,  l'Espagne  ne  parut  pas  les  avoir  ren- 
contrées chez  celui  qu'elle  envoya,  à  la  Louisiane. 

Don  Antonio  de  Ulloa,  né  à  Séville  en  1718,  ne  man- 
quait pas  de  lumières,  mais  ses  travaux  antérieurs  le 
rangeaient  plutôt  parmi  les  esprits  spéculatifs;  il  parais- 
sait plus  apte  à  poursuivre  des  recherches  scientifiques 
qu'à  débrouiller  des  comptes,  à  calmer  des  rébellions, 
à  ramener  la  prospérité  dans  une  colonie  ruinée.  Il  avait 
accompagné,  autrefois,  la  Condamine,  pour  mesurer,  à 
Quito,  un  arc   de  méridien;  c'était  un    astronome  dis- 

(1)  ViLLiERS  DU  Terrage,  p.  204,  207,  228. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES      9 

tingué.  Les  principales  occupations  pratiques,  auxquelles  il 
s'était  appliqué,  consistaient  dans  la  direction  de  mines 
de  mercure,  au  Pérou. 

Le  portrait  qu'on  a  de  lui,  tracé,  il  est  vrai,  par  ses 
ennemis,  n'a  rien  de  flatteur  :  «  De  gros  yeux,  toujours 
baissés  vers  la  terre,  ne  lançant  que  des  regards  échappés, 
cherchant  à  découvrir,  sans  se  laisser  démêler;  une  voix 
faible  et  aigre,  une  bouche  sans  cesse  contractée  par  un 
rire  forcé.  » 

Il  arriva,  à  la  Balise,  le  5  mars  1766,  monté  sur  un 
brigantin  et  accompagné  d'une  frégate,  chargée  de 
soixante  soldats.  On  eut  toutes  les  peines  du  monde  à 
faire  remonter  le  fleuve  à  ce  dernier  bâtiment,  à  cause 
de  son  tonnage,  relativement  important,  de  la  violence 
du  courant  et  de  la  diflîculté  de  la  passe. 

Quelles  furent  les  fautes  imputables  à  ce  gouverneur? 
L'équité  commande  de  n'accueillir,  qu'avec  beaucoup  de 
circonspection,  les  accusations  lancées  contre  lui,  car  elles 
émanent  d'esprits  prévenus  et  hostiles.  On  lui  reprocha 
d'être  difTicultueux,  pointilleux,  tracassier,  violent  même 
et  arrogant,  quand  on  lui  cédait,  intimidé  et  lâche  dès 
qu'on  lui  tenait  tête.  Aubry  lui-même,  le  circonspect 
Aubry,  au  milieu  des  éloges,  sous  lesquels  il  enveloppe 
et  dissimule  sa  pensée,  laisse  échapper  quelques  paroles, 
fort  graves,  dans  sa  bouche  :  a  J'aurais  désiré,  dit-il,  que 
celui  qu'on  a  envoyé,  pour  commander  la  colonie,  eût 
eu  l'art  de  manier  les  esprits  et  de  gagner  les  cœurs.  Ce 
n'est  pas  par  la  hauteur  et  la  fierté,  par  les  menaces  et 
les  châtiments,  qu'on  doit  conduire  les  hommes...  Si  on 
traite  la  Louisiane,  comme  un  préside  du  Mexique,  les 
habitants  passeront  chez  l'Anglais  (1).  » 

Voici,  dans  la  longue  liste  des  griefs,  énoncés  contre 
Ufloa,  ceux  qui  ont  été  relevés,  comme  les  plus  importants. 

(1)  Arch.  des  Colonies,  C'^  47,  lettre  d'Aubry  du  30  mars  1767. 


10  RÈGNE   DE    CHARLES   III    D'ESPAGNE 

Le  gouverneur  interdit  la  traite, en  général,  et  ne  la  per- 
mit qu'à  quelques  privilégiés.  Il  défendit  la  fabrication 
des  briques,  l'introduction  des  nègres;  il  ne  fréquenta 
point  l'église  paroissiale  (1),  et  se  fit  dire  la  messe  chez 
lui. 

Tout  cela  n'était  que  des  vétilles,  car  la  question  brû- 
lante, la  cause  véritable  de  toutes  les  colères,  qui  s'amas- 
sèrent contre  Ulloa,  fut  la  réduction  des  créances  de  la 
colonie. 

Les  habitants  émettaient  des  prétentions  excessives. 
Ils  entendaient  que  leurs  billets  fussent  acquittés  au 
pair,  quand  ils  avaient  subi  une  dépréciation  de  75  pour 
100.  Déjà,  on  a  indiqué  que  beaucoup  de  spéculateurs 
avaient  profité  de  cette  moins-value  pour  rassembler, 
entre  leurs  mains,  des  effets  acquis  à  vil  prix. 

Sans  être  un  homme  de  finances,  et  guidé  par  son  bon 
sens,  Ulloa  comprit  qu'on  essayait  de  le  duper.  Il  pro- 
céda à  une  enquête  et  reconnut  que  la  dette  de  sept 
millions,  réclamée  par  les  colons,  était  majorée  à  l'excès. 

11  découvrit,  en  outre,  certains  usages  abusifs.  Ainsi,  les 
marchands,  lorsqu'on  les  payait  en  billets,  élevaient  tou- 
jours d'un  quart  le  prix  de  la  vente;  de  plus,  entre  les 
maisons  financières  françaises  de  la  métropole  et  leurs 
correspondants  de  la  Louisiane,  il  se  commettait,  tacite- 
ment, des  fraudes;  on  grossissait  les  prix  des  fournitures, 
livrées  par  ces  négociants,  aux  magasins  de  la  colonie.  De 
sorte  que,  sur  sept  millons  réclamés,  il  n'en  restait  dû, 
équitablement,  que  deux  (2). 

(1)  Ulloa  ne  s'y  maria  même  point:  le  clergé  lui  reprocha,  à  cette  occasion, 
de  n'avoir  point  observé  les  articles  du  concile  de  Trente,  qui  exigent,  pour 
cette  cérémonie,  l'intervention  du  curé.  Il  épousa  Mlle  de  Larrédo,  marquise 
d'Abrado,  à  la  Balise,  après  avoir  fait  bénir  son  mariage,  par  son  chapelain. 
(ViLLiERS  DU  Terrage,  oui\  Cité,  p.  244;  voir  également  Béliardi,  Bibl. 
nat.,  fonds  français,  10769,  f»  111,  mémoire  des  habitants  et  négociants 
de  la  Louisiane  sur  l'événement  du  29  octobre  1768.) 

(2)  Voir  Arch.  des  Colonies,  C'',  45,  une  lettre  curieuse  de  l'ordonnateur 
Foucault,  à  la  date  du  10  mars  1766.  Il  accuse  Ulloa  de  ne  vouloir  payer  les 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    11 

Trop  absorbés  par  l'esprit  d'agiotage,  les  habitants 
de  la  Louisiane  ne  voulurent  pas  reconnaître  certaines 
concessions  commerciales,  que  leur  octroya  le  roi  Catho- 
lique, malgré  les  règlements  fort  sévères,  alors,  encore  en 
vigueur,  dans  tout  son  empire  d'outre-mer.  Leur  mau- 
vaise humeur  n'en  releva  que  les  inconvénients.  Jus- 
qu'alors, les  colonies  espagnoles  ne  communiquaient 
régulièrement  qu'avec  la  métropole.  Les  étrangers  étaient 
jalousement  écartés  des  Indes  occidentales;  tous  les 
ports,  même  de  l'Espagne,  ne  possédaient  pas  la  licence 
d'équiper  ces  vaisseaux,  appelés  par  la  douane  :  registros. 
Ce  privilège  appartenait  seulement  à  Séville  et  à  Cadix. 
Lorsque,  par  un  décret  du  6  mai  1766,  Charles  III  auto- 
risa, provisoirement,  il  est  vrai,  la  Louisiane  à  rece- 
voir, de  Saint-Domingue  et  de  la  Martinique,  les  bâti- 
ments français,  qui  apporteraient  desvins  et  de  la  farine, 
pour  charger,  en  échange,  des  bois  de  construction  ou  des 
cuirs,  il  accordait  une  grâce  considérable  et  tout  à  fait 
exceptionnelle  à  ses  nouveaux  sujets,  étant  donnée  la 
législation,  alors  en  vigueur.  Ceux-ci  ne  répondirent  à 
cette  bienveillance  que  par  des  récriminations  maussades, 
contre  les  formalités  minutieuses  qu'ils  devaient  observer. 
Tout  se  compliqua  de  certaines  affaires,  plus  ou  moins 
véreuses,  dans  lesquelles  trempèrent  le  gouverneur  de  la 
Martinique,  le  procureur  général  de  la  Louisiane,  la  Fré- 
nière,  et  le  gendre  de  ce  personnage,  Bienville  (1). 

billets  qu'en  les  frappant  d'une  réduction  de  75  pour  100.  «  Il  a  fait,  ajoute- 
t-il,  chercher  en  ville  les  anciens  billets,  pour  des  piastres  gourdes,  àla  déduc- 
tion de  75  pour  100  la  piastre  à  5  livres  5...  mais  la  plupart  des  personnes, 
qui  ont  des  billets,  se  flattent  que  le  roi  les  acquittera,  au  pair,  continuant  de 
regarder  5  livres  en  ces  billets  comme  5  livres  en  argent...  »  On  pourra  se 
reporter,  dans  les  mêmes  archives,  même  série  C,  47, au  résumé  des  obser- 
vations sur  le  manifeste  des  habitants  de  la  Louisiane,  rédigé  par  UUoa. 

(1)  Voir  CoxE,  V Espagne  sous  les  rois  de  la  maison  de  Bourbon,  trad. 
Muriel,  t.  V,  p.  166,  et  Villiers  du  Terrage,  p.  237.  On  y  remarquera  la 
protestation  des  négociants,  adressée  au  conseil  supérieurde  la  colonie, contre 
les  formalités  exigées  par  UUoa  quant  aux  chargements  des  navires  et  aux 
passeports,  exigés  des  capitaines.  Ces  pièces  devaient  être  signées  du  ministre 


12  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

De  nouvelles  requêtes  furent  adressées  en  France,  afin 
que  le  gouvernement  obtînt,  du  roi  Catholique,  la  sup- 
pression de  toutes  ces  entraves  à  la  liberté  commerciale. 
Choiseul  parut  se  soucier  assez  peu  de  recevoir,  dans  les 
ports  français,  les  produits  de  la  Louisiane  (1).  Quant  à 
entreprendre  quelques  démarches  suivies,  auprès  de 
Charles  III,  il  s'y  refusa,  sous  prétexte  qu'elles  seraient 
inutiles.  Il  prétendit  que  les  traités  interdisaient  à  l'Es- 
pagne une  pareille  résolution,  notamment  celui  d'Utrecht. 
Philippe  V,  à  l'entendre,  avait  solennellement  promis  de 
ne  permettre,  à  aucune  nation  de  l'Europe,  de  commercer 
avec  l'Amérique,  clause  que  les  Hollandais  défendraient 
jalousement.  Avec  des  réponses  aussi  décourageantes,  il 
éconduisit  les  solliciteurs. 

Le  mécontentement  de  ces  mauvaises  nouvelles  fut 
aggravé  encore,  par  un  nouveau  décret  du  roi  Catho- 
lique, rendu  le  3  mars  1768.  Il  paraissait  révoquer  la 
liberté,  concédée,  deux  ans  plus  tôt,  aux  habitants,  de 
communiquer,  avec  quelques  îles  des  Antilles  françaises. 
Il  énumérait  limitativement  (2)  les  ports  espagnols  qui 

des  Indes  de  Sa  Majesté  Catholique.  A  cette  protestation,  est  jointe  celle  des 
capitaines  de  navires,  datée  du  10  septembre  1766.  Enfin  les  accusations 
formulées  contre  la  Frénière  et  le  gouverneur  de  la  Martinique  se  trouvent 
dans  la  protestation  d'Ulloa, citée  dans  la  note  précédente.  Il  s'agit  surtout 
d'un  commerce  de  nègres  viciés,  apportés  de  la  Martinique. 

(1)  Arch.  des  Colonies,  C'^,  46,  Choiseul  à  Praslin,  30  novembre  1766. 
ViLLiERS  DU  Terrage,  p.  239,  cite  une  lettre  de  ce  ministre,  à  d'Ossun, 
4  août  1766,  et  un  mémoire  du  24  novembre,  débutant  ainsi  :  «  La  Louisiane 
a  été  peu  utile  à  la  France,  qui  elle-même  a  peu  profité  de  cette  colonie...  » 
Il  passe  en  revue  ensuite  les  différents  produits  tels  que  le  sucre,  l'indigo  et 
le  bétail  :  «  Le  sucre,  dit-il, qui, sous  le  ciel  heureux  de  cette  colonie, croît  à 
côté  du  blé,  s'y  fabrique  moins  utilement  que  dans  les  colonies  chaudes. 
Il  faut  dire  la  même  chose  de  l'indigo.  Le  bétail,  qui  pourrait  y  être  infini- 
ment multiplié  ne  pouvait  être  un  objet  de  commerce,  pour  Saint-Domingue, 
où  la  partie  espagnole  suffit,  à  cet  égard,  aux  besoins  de  la  partie  française». 
C'était,  on  le  voit, un  plaidoyer, assez  peu  chaleureux, en  faveur  de  ses  com- 
patriotes, auprès  de  Grimaldi.  Le  seul  argument  qui  pût  toucher  les  Espa- 
gnols était  que,  si  la  liberté  du  commerce  était  accordée  aux  Français,  ceux- 
ci  resteraient  à  la  Louisiane,  où  leur  présence  empêcherait  des  conflits,  avec 
les  sauvages. 

(2)  ViLLiERS  DU  Terrage,  p.  250  :  Cadix,  Séville,  Alicante,  Carthagène, 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    13 

armeraient  des  vaisseaux  pour  la  Nouvelle-Orléans;  dé- 
fense était  faite  aux  capitaines,  à  l'aller  comme  au  re- 
tour, de  relâcher,  même  dans  les  colonies  espagnoles, 
encore  moins  d'y  vendre  ou  d'y  acheter.  ■ 

Puisqu'on  ne  cédait  pas,  amiablement,  à  leurs  récla- 
mations, les  meneurs  crurent  qu'une  révolte  dégoûterait 
l'Espagne  de  sa  nouvelle  acquisition.  Ils  entrevirent  des 
gages  de  succès,  dans  les  longs  atermoiements,  qui  avaient 
précédé  la  prise  de  possession  de  cette  colonie,  par  cette 
puissance,  et  dans  la  faiblesse  des  moyens  répressifs,  à 
la  disposition  du  gouverneur  (1).  Ulloa  comptait  à  peine 
une  centaine  de  soldats  espagnols  sous  ses  ordres,  car  la 
garnison  française,  trouvant  qu'il  lésinait  sur  la  solde, 
refusa  de  passer  au  service  de  Charles  III.  Les  mutins 
prévoyaient  donc  qu'il  ne  serait  pas  difficile  de  jeter  à 
la  mer  ce  fonctionnaire  s'il  essayait  de  résister. 

L'insurrection  fut  dirigée  par  les  notables  de  la  colonie  : 
l'ordonnateur  Foucault,  le  procureur  général  Chauvin  de 
la  Frénière,  Jean  Milhet  et  son  frère,  Caresse  et  Marquis, 
anciens  officiers  du  régiment  suisse,  etc.  L'ordonnateur 
Foucault  fut  peut-être  tout  aussi  actif  que  la  Frénière, 
mais  il  apporta,  dans  sa  conduite,  moins  de  crânerie.  Guidé 
par  son  esprit  cauteleux,  il  se  tint  volontiers  dans  l'ombre, 
peu  jaloux  des  succès  d'amour-propre,  qui  entraînent  de 
lourdes  responsabilités.  Dans  la  tâche  préparatoire,  il  se 
réserva  le  rôle  modeste  d'écrivain;  ce  fut  lui  le  rédacteur 
d'une  requête  des  habitants,  destinée  au  gouvernement 
français,  véritable  pamphlet,  rempli  d'outrages  contre  la 
nation  espagnole;  il  fut  également  l'auteur  de  lettres, 
adressées  au  duc  d'Orléans,  au  prince  de  Conti  et  au 
chancelier. 

Malaga,  Barcelone,  Santander,  La  Corogne,  Girone.  Les  navires  devaient 
être  construits  dans  la  Péninsule;  défense  d'importer  aucun  vin  étranger; 
or,  on  consommait  du  vin  de  Bordeaux  à  la  Louisiane. 

(1)  Même  source,  p.  232.  Voir  également  Aiï.  étr.,  Espagne,  t.  DLYI, 
fû  95. 


14  RÈGNE   DE    CHARLES   III   D'ESPAGNE 

Pour  remuer  l'opinion,  les  conspirateurs  effrayèrent  le 
public,  par  la  tyrannie,  qui  les  attendait,  sous  le  nouveau 
régime;  ils  parlèrent  de  l'esclavage,  où  le  roi  Catholique 
tenait  ses  sujets,  dans  son  empire  d'Amérique.  Le  per- 
sonnage d'Aubry  ne  fut  pas  à  la  hauteur  des  circons- 
tances; il  joua  un  rôle  assez  niais,  assez  mesquin.  Tenu  à 
l'écart,  parce  que  sa  loyauté  le  rendait  suspect  à  la  Fré- 
nière  et  à  ses  partisans,  sa  perspicacité  fut  assez  courte, 
pour  ne  pas  concevoir  de  soupçon  d'une  pareille  conduite, 
à  son  égard.  Lorsqu'il  découvrit,  enfin,  les  desseins  des 
révoltés,  ceux-ci  n'avaient  plus  rien  à  cacher. 

Ulloa  ne  songea  pas  un  instant  à  résister,  avec  les 
faibles  moyens  dont  il  disposait;  il  craignit  de  se  faire 
tuer  inutilement  et  se  mit  aussitôt  à  l'abri.  Dans  un  mé- 
moire justificatif,  qu'il  adressa  à  Grimaldi  (1),  il  raconta 
que  les  rebelles  voulaient  l'attaquer,  dans  sa  maison,  pen- 
dant la  nuit,  y  enlever  tous  les  objets  précieux,  piller  le 
trésor  et  s'emparer  du  paquebot  le  Volant.  Il  se  réfugia 
à  bord  de  ce  navire  et,  de  là,  parlementa  avec  les  insurgés. 
Les  pourparlers  durèrent  environ  un  mois.  Le  1*^''  no- 
vembre 1768,  on  le  laissa  partir,  pour  la  Havane. 

On  ne  suivra  pas  les  péripéties  de  la  révolte,  lorsque  les 
rebelles  furent  livrés  à  eux-mêmes.  Il  suffit  de  constater, 
qu'un  instant,  les  colons  songèrent  à  se  constituer  en 
république. 

Cette  période  d'abandon  dura  environ  un  an.  Au  mois 
de  juin  1769,  le  général  espagnol  O'Reilly  (2)  quitta  la 

(1)  ViLUERS  DU  Terrage,  ow,'.  cité,  p.  257.  Je  relève  une  inexactitude 
dans  la  date  de  cette  lettre  que  j'ai  vérifiée  aux  Arch.  des  Colonies,  C,  48, 
fo  218  :  la  lettre  d'Ulloa  à  Grimaldi  est  du  4  décembre  1768  et  non  du  4  dé- 
cembre 1766;  il  n'y  a  probablement  là  qu'une  erreur  de  l'imprimeur,  échap- 
pée à  l'auteur,  au  moment  de  la  correction  des  épreuves. 

(2)  Au  sujet  des  états  de  service  d'O'Reilly,  se  reporter  à  Ferrer  del 
Rio,  ouv.  cité,  t.  III,  p.  418,  et  Voyage  en  Espagne  et  en  Portugal  du  major 
Dalrymple,  p.  64  :  «  Quand  j'allai  le  voir,  rapporte  ce  dernier,  je  le  trouvai 
singulièrement  altier  et  impérieux...  Il  avait  été  blessé  et  abandonné  sur 
le  champ  de  bataille  à  l'affaire  de  Campo-Santo,  en  Italie.  Un  soldat  autri- 
chien allait  lui  donner  le  coup  de  grâce,  avant  de  le  dépouiller  et  le  voler. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    lo 

Havane,  avec  plusieurs  milliers  de  soldats  (1).  Il  espérait 
arriver,  assez  brusquement,  pour  déjouer  toute  tentative 
de  résistance;  mais  les  calmes,  qui  arrêtèrent  son  convoi, 
presque  à  l'embouchure  du  Mississipi,  contrarièrent  ses 
plans.  Sa  tactique  consista  alors  à  effrayer,  à  décourager. 
A  cet  effet,  il  dépêcha  un  officier,  avec  une  lettre  pour 
Aubry.  Cet  émissaire  s'acquitta  de  sa  mission,  avec  intel- 
ligence. Il  parla  beaucoup  des  forces  amenées,  par  son 
général,  il  en  exagéra  même  le  nombre,  déjouant  ainsi 
les  manœuvres  que  tentaient,  de  leur  côté,  les  partisans 
de  la  Frénière.  Ceux-ci,  le  chapeau  orné  d'une  cocarde 
blanche,  couraient,  de  maison  en  maison,  afin  de  réveiller 
les  courages.  Aubry  lut  publiquement  la  lettre,  qui  lui 
avait  été  remise.  La  foule  paraissait  frappée  de  crainte 
et  peu  disposée  à  soutenir  les  chefs  de  la  révolte.  Ceux-ci, 
sentant  qu'ils  allaient  être  abandonnés,  essayèrent  de 
sauver  leur  vie.  Ils  envoyèrent  à  O'Reilly  trois  députés  : 
le  procureur  général  la  Frénière,  M.  Marquis  et  le  négo- 
ciant Milhet.  L'accueil  honnête,  qu'ils  reçurent,  leur  laissa 
quelque  espoir  de  réussir.  La  Frénière  lut  un  discours  très 
étudié,  par  lequel  il  rejeta  sur  Don  Antonio  de  Ulloa  la 
responsabilité  des  événements  survenus.  11  offrit  de  fournir 
la  preuve  de  ce  qu'il  avançait  et  termina,  promettant, 
pour  l'avenir,  la  fidélité  de  tous,  si  Sa  Majesté  Catholique 
daignait  se  montrer  clémente.  O'Reilly  répondit  briève- 

lorsqu'il  le  prévint,  en  lui  disant  qu'il  ne  connaissait  pas  l'importance  de  sa 
prise;  qu'il  était  le  fils  du  duc  d'Arcos,  grand  d'Espagne.  Cette  déclaration 
arrêta  le  coquin.  Il  conduisit  son  trésor  imaginaire  au  maréchal  de  Brown, 
à  qui  l'artificieux  prisonnier  se  fit  alors  connaître.  Le  maréchal,  qui  trouva 
cette  ruse  ingénieuse,  le  recommanda  aux  chirurgiens  et  le  renvoya  avec 
beaucoup  d'honneur  au  camp  espagnol.  La  duchesse  d'Arcos,  à  qui  on  conta 
cette  anecdote,  l'a  toujours  protégé,  depuis,  et  lui  a  fait  obtenir  une  com- 
pagnie, puis  une  majorité.  Dans  la  dernière  guerre  d'Allemagne,  il  avait  été 
servir  volontairement  dans  l'armée  des  Autrichiens,  mais  ses  discours  trop 
libres  l'obligèrent  de  la  quitter.  Il  alla  servir  dans  celle  de  France,  sous  le 
maréchal  de  Broglie;  à  la  fin  de  la  guerre,  il  retourna  en  Espagne...  il  fut 
fait  colonel  et  brigadier.  » 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLVII,  O'Reilly  à  Grimaldi,  31  août  1769, 
relation  de  son  expédition  à  la  Louisiane.  .  . 


16  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

ment  et  d'une  manière  évasive.  Les  députés  se  retirèrent. 

Sous  prétexte  de  chercher  des  logements,  le  général 
envoya  à  la  Nouvelle-Orléans  trois  officiers.  Ils  devaient, 
en  réalité,  se  mêler  aux  habitants,  observer  tout  et  rap- 
porter à  leur  chef  ce  qu'ils  auraient  découvert. 

La  Frenière  et  ses  collègues,  fort  penauds  de  leur  échec, 
le  dissimulèrent  par  amour-propre.  Ils  parlèrent  avec 
éloge  d'O'Reilly  et  promirent,  en  son  nom,  beaucoup  plus 
qu'il  n'avait  dit.  Ils  espéraient  que  cette  collaboration  à 
la  pacification  des  esprits  servirait  d'excuse  à  leur  con- 
duite passée,  dernière  carte  qui  leur  restait  à  jouer,  dans 
une  partie  irrévocablement  perdue.  Quelques  jours  plus 
tard,  la  Nouvelle-Orléans  se  réveillait  au  bruit  des  salves, 
que  tiraient  les  vaisseaux  d'O'Reilly, ancrés  dans  le  port. 

Aubry  se  rendit  à  bord,  pour  saluer  le  nouveau  gou- 
verneur. Le  conseil  de  la  colonie,  après  quelque  hésita- 
tion, se  détermina  à  une  semblable  démarche.  O'Reilly 
débarqua  le  18  août.  La  garnison  française  se  mit  sous 
les  armes,  pour  lui  rendre  les  honneurs,  le  clergé  le  reçut 
avec  le  dais,  à  la  porte  de  l'église.  La  journée  se  passa  en 
cérémonies.  Pour  se  rendre  maître,  d'un  seul  coup,  de  tous 
les  chefs  du  complot,  afin  d'éviter  les  résistances  partielles 
et  l'émoi,  qui  résulteraient  d'arrestations  successives, 
O'Reilly  réussit  à  attirer,  dans  sa  maison,  les  principaux 
habitants.  Sans  affectation,  il  pria  La  Frenière  et  ses  col- 
lègues de  passer  dans  son  cabinet.  Pris  au  piège,  une 
garde  les  entoura,  aussitôt,  et  les  conduisit  en  prison  (1). 

Ce  coup,  aussi  imprévu  que  hardi,  répandit  la  surprise 
et  la  consternation,  parmi  le  peuple.  Mais  le  représentant 
de  Charles  III  calma  les  esprits,  en  publiant  une  amnistie, 
en  faveur  de  tous  ceux  qui  n'avaient  pas  été  arrêtés. 

(1)  Un  seul  ne  fut  pas  compris  dans  ce  coup  de  filet,  Villeré,  personnage 
dangereux,  qui  commandait  une  compagnie  allemande  toute  dévouée  à  sa 
personne;  il  fit  une  résistance  désespérée  aux  soldats  espagnols  qui  le  sur- 
prirent chez  lui.  Il  périt,  lardé  de  coups  de  baïonnette.  {VilliersduTerrage, 
p.  306.) 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    17 

Le  procès  des  meneurs  dura  deux  mois;  six  d'entre 
eux  furent  condamnés  à  mort  et  fusillés  (1).  Foucault, 
malgré  l'importance  de  son  rôle, dans  la  révolte,  se  déroba 
à  la  justice  espagnole.  Il  refusa  de  répondre  aux  questions, 
qui  lui  furent  posées;  de  guerre  lasse,  devant  ce  silence 
obstiné,  on  le  fit  passer  en  France,  où  il  fut  oublié  à  la 
Bastille.  Après  une  assez  longue  détention,  il  obtint  du 
duc  d'Aiguillon  son  élargissement  et  même  un  emploi, 
celui  de  commissaire  de  la  marine.  On  lui  comptait,  comme 
années  de  service,  celles  passées  à  la  Louisiane  et  en  pri- 
son (2). 

La  répression  d'O'Reilly,  pour  être  sévère,  ne  fut  pas 
une  sanglante  tyrannie  (3),  ainsi  que  l'ont  rapporté  cer- 
tains narrateurs  mal  informés  ou  injustes.  Les  premiers 
actes,  même,  purent  être  considérés  comme  des  gages 
d'apaisement,  puisqu'il  renvoya  la  plus  grande  partie  de 
ses  soldats,  ne  gardant,  à  ses  ordres,  que  1,200  hommes. 
Ses  réformes,  dans  l'administration,  furent  plus  apparentes 
que  réelles;  il  supprima  le  conseil  supérieur  de  la  colonie 
et  le  remplaça  par  un  cabildo,  changement  de  nom  plutôt 

(1)  ViLLiERS  DU  Tereage.  p.  309.  Voici  la  liste  des  condamnés  à  mort  : 
Chauvin  de  la  Frénière,  procureur  général;  Jean-Baptiste  de  Noyan,  ancien 
capitaine  de  cavalerie,  chevalier  de  Saint-Louis;  Marquis,  capitaine  ré- 
formé du  régiment  suisse;  Pierre  Caresse,  négociant,  ancien  membre  du 
conseil;  Joseph  Milhet,  négociant;  Joseph  Roué  de  Villeré,  écrivain  du  roi, 
commandant  du  poste  des  Allemands.  Ce  dernier  fut  condamné  par  contu- 
mace, puisqu'il  avait  été  tué  par  les  soldats,  chargés  de  l'arrêter.  A  la  prison 
perpétuelle  :  Joseph  Petit,  négociant.  Aux  galères,  pendant  dix  ans  :  Bal- 
thazar  de  Mazan.  A  six  ans  de  prison  :  Jean  Milhet,  négociaat.  A  la  même 
peine  :  Hardi  de  Boisblanc,  conseiller;  Julien-Jérôme  Doucet,  avocat; 
Poupet,  négociant. 

(2)  Même  source,  p.  313.  Quant  au  reste  du  récit,  voir  passif,  p-  319,  320, 
325,  351  et  353. 

(3)  Vers  de  Baudry  des  Lozières  cités  par  Villier.s  du  Terrage,  p.  319. 

o'reu.i.y 
Aujourd'hui,  profitaDt  du  prix  de  ses  bassesses. 
Il  n'a  ((uo  pour  lui  seul  ses  trop  viles  richesses, 
Et,  prodiguant  partout  un  faste  monstrueux. 
Bois  (sic),  daas  les  coupes  d'or,  les  pleurs  des  mallieureux. 

Un  voyageur  américain,  Smith,  déclara,  en  1780,  que  trente  personnes 
furent  exécutées  et  qu'O'Reilly  confisqua  les  biens  de  deux  cents  familles. 


18  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

que  changement  d'institution,  assemblée  dans  laquelle  il 
ne  siégea  guère  que  des  Français. 

Les  anciens  billets,  cause  de  la  révolte,  furent  acquittés 
par  le  roi  de  France,  après  une  déduction  des  trois  cin- 
quièmes de  leur  valeur.  Le  payement,  en  numéraire,  ne 
s'effectua  que  le  1"  juillet  1770. 

Aubry  quitta  la  Nouvelle-Orléans,  le  23  novembre  1769, 
sur  le  brigantin  le  Père-de-F amille,  et  périt,  dans  un  nau- 
frage, avec  presque  tout  l'équipage,  aux  environs  de 
Royan. 

O'Reilly  resta  à  la  Louisiane,  jusqu'au  mois  d'oc- 
tobre 1770.  Il  fut  remplacé  par  Don  Louis  de  Unzaga, 
commandant  intérieur  du  régiment  de  la  Havane.  Ce 
personnage  passa  pour  faire  ses  affaires  aussi  bien  que 
celles  de  la  colonie.  Il  fermait,  en  effet,  les  yeux  sur  la 
contrebande  que  pratiquaient  les  habitants.  En  février 
1777,  Bernardo  Galvez  lui  succéda.  On  se  réserve  déparier, 
plus  loin,  de  la  brillante  conduite  de  ce  gouverneur,  pen- 
dant la  guerre  américaine.  Il  apportait,  pour  sa  bien- 
venue, un  décret,  signé  à  Madrid,  le  8  juillet  1776.  Le 
roi  Catholique  consentait,  en  faveur  de  la  Louisiane,  à 
relâcher  ses  règlements  d'ordinaire  si  durs,  à  l'égard  du 
commerce  avec  les  étrangers.  Nos  colonies  des  Antilles 
furent  autorisées  à  emporter,  de  ce  pays,  les  bois,  les  grains, 
le  tabac  et  l'indigo.  Galvez  consentit  même  à  élargir  en- 
core ces  concessions.  Toutes  les  marchandises,  venant  de 
France  ou  de  Saint-Domingue,  purent  être  débarquées, 
à  la  condition  que  les  négociants  acquitteraient  les  mêmes 
droits  que  ses  compatriotes,  apportant  les  denrées,  sous 
pavillon  espagnol  (1). 

(1)  ViLLiERs  DU  Terrage,  p.  353  :  «  Instruction  que  devra  observer  le 
gouverneur  de  la  Louisiane,  relativement  à  l'exportation  du  bois,  des  vivres 
et  des  fruits  que  S.  M.  a  bien  voulu  permettre,  pour  le  temps  qu'elle  le  jugera 
à  propos,  pour  secourir  les  îles  françaises  Sous-le-Vent.  « 

«  Art.  lef.  —  D'autant  que  le  Roi.  pour  cette  fois,  en  faisant  une  excep- 
tion à  la  juste  prohibition,  portée  par  les  lois  à  ses  colonies  des  Indes,  qui 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    19 


II 


La  situation  des  commerçants  français  à  la  Louisiane 
était,  à  cette  date,  tout  à  fait  exceptionnelle.  En  général, 
dans  les  Etats  de  Charles  III,  en  Europe  comme  aux 
Indes,  ils  partageaient  le  sort  assez  précaire,  réservé  aux 
étrangers.  Aussi,  lorsque  la  guerre  contre  l'Angleterre  prit 
fm,  Choiseul  chercha  à  tirer  de  l'alliance,  scellée  par  le 
Pacte  de  famille,  tous  les  avantages  économiques,  que 
nous  pouvions  légitimement  réclamer.  Il  eut  à  surmonter 
beaucoup  d'obstacles  et  ne  réussit  qu'imparfaitement. 

Nos  nationaux,  pourtant,  n'avaient  pas  toujours  connu 
des  temps  aussi  durs,  que  ceux  des  règnes  de  Ferdinand  VI 
et  de  Charles  III.  En  1659,  les  Français  étaient  soustraits 
à  la  juridiction  ordinaire  des  tribunaux;  leurs  procès 
étaient  portés  devant  des  juges  particuliers,  après  une 
procédure  plus  sommaire.  L'ensemble  de  ces  privilèges 
se  résumait  sous  le  nom  de  for  militaire. 

En  1698,  le  fermier  des  douanes,  appelé  Eminente, 
abaissa  les  droits,  qui  frappaient  nos  toiles  de  Bretagne, 
de  Normandie  et  de  Flandre.  Le  Convenio  d' Eminente 
désigna  l'exonération  de  ces  marchandises  comme  le  pie  del 
fardo,  le  même  avantage,  concédé  aux  lainages  français  (1). 

ne  permettent  pas,  à  ses  sujets  de  cette  partie  des  pays  de  sa  domination, 
de  faire  le  commerce,  directement  ou  indirectement  avec  les  étrangers,  a 
bien  voulu  accorder,  de  l'avis  de  son  Conseil,  que,  pour  la  subsistance  des 
colonies  françaises,  on  puisse  tirer,  de  la  Louisiane,  les  bois,  les  grains,  le 
tabac  et  les  autres  fruits  dont  cette  province  pourra  se  passer:  le  gouverneur 
de  la  Louisiane  admettra  au  port  de  la  Nouvelle-Orléans  seulement  2  com- 
missaires français  et  les  bâtiments  de  la  même  nation  qui  y  arriveront  en 
représentant  les  passeports  et  les  permissions  nécessaires  des  commandans 
respectifs  de  leurs  colonies,  etc.  » 

(1)  AIT.  étr.,  mémoires  et  documents,  Espagne,  l.  CCIX,  f"  43,  mémoire 
sur  le  comni'.'rce  dj  l'Espag.ie  avec  la  France. 


20  RÈGNE   DE    CHARLES   III   D'ESPAGNE 

A  cela  se  réduisirent,  à  peu  près,  les  faveurs  octroyées 
à  nos  compatriotes.  Les  Anglais,  au  contraire,  avaient 
réussi,  pendant  le  règne  de  Ferdinand  VI,  à  conquérir  un 
véritable  protectorat  économique  (1).  Ils  étaient  bien 
vus  des  douaniers  ainsi  que  de  la  puissante  corporation 
des  marchands  de  Madrid,  ou  gremios. 

Dans  certaines  provinces,  à  Xérès,  à  Malaga,  à  \'a- 
lence,  ils  faisaient  la  loi,  car  ils  figuraient  parmi  les  meil- 
leurs clients  du  pays,  enlevant  toutes  les  récoltes,  les 
vins,  les  raisins  secs,  les  prunes,  les  amandes,  les  citrons 
et  les  oranges  (2). 

Peu  nombreux,  une  centaine  environ,  les  négociants 
britanniques  trafiquaient  en  gros,  maniaient  des  fonds 
considérables  et  ne  lésinaient  pas  sur  les  gratifications, 
quand  il  s'agissait  d'acheter  la  complaisance  d'un  douanier 
ou  d'un  fonctionnaire  plus  important.  Leurs  fournitures 
s'adressaient  de  préférence  aux  petites  gens,  qui  leur 
achetaient  les  objets  nécessaires  à  l'ahmentation,  au  vête- 
ment ou  à  l'habitation,  tels  que  :  la  morue,  les  beurres  et 
les  viandes  salés,  de  l'étain,  des  cuirs  préparés,  des  toiles 
peintes,  de  la  quincaillerie,  de  la  mercerie,  des  étoffes  de 
laine. 

Les  Français,  au  contraire,  étaient  plus  nombreux  que 
les  Anglais  (3).  Ainsi,  à  Cadix,  florissaient  cent  cinquante- 
quatre  maisons  françaises,  dont  soixante-douze  vendaient, 
en  gros,  les  marchandises  destinées  à  l'exportation,  dans 
les  Indes.  Mais,  à  côté  de  ces  notables,  s'agitait  tout  un 


(1)  Pierre  Muret,  les  Papiers  de  Vabhé  Béliardi.  (Revue  d'histoire  mo- 
derne et  contemporaine,  l':t02-1903,  t.  IV,  p.  660.) 

(2)  Afï.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXXI,  Ossun  à  Vergennes,  Saint-IIdefonse, 
2  août  1776. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXIV,  mémoire  de  d'Ossun  au  bailli  d'Arriaga, 
communiqué  le  28  novembre  1771  à  M.  de  Bpynes.  Nous  avions  à  Madrid 
dix  à  douze  mille  Français  établis,  les  autres  villes  avec  lesquelles  nous 
faisions  le  plus  d'affaires  étaient  Bilbao,  Barcelone  et  Séville.  Mémoire  sur 
r Espagne,  du  chevalier  de  Bourgoing.  AIT.  étr.,  mémoires  et  documents, 
Espagne,  t.  CXLVI,  f»  4  et  seq. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  REFORMES  ECONOMIQUES    21 

peuple  de  modistes,  de  bijoutiers,  d'artistes,  de  perru- 
quiers, de  maîtres  à  danser.  Les  articles  de  luxe,  débités 
par  les  détaillants  français,  se  modifiaient  plusieurs  fois 
dans  l'année,  afin  de  tenter  la  convoitise  des  élégants; 
aussi  les  douaniers,  troublés  dans  leur  routine,  perdus 
au  milieu  des  multiples  règlements,  relatifs  aux  formes, 
dimensions,  qualités  des  marchandises,  ne  savaient  plus 
où  donner  de  la  tête.  Dans  le  doute,  ils  confisquaient. 
De  là,  récriminations  et  contestations  interminables,  qui 
remontaient  parfois  jusqu'à  notre  ambassadeur.  Dans  la 
nomenclature  de  nos  exportations  figurent,  en  première 
ligne,  les  soieries  et  les  galons  de  Lyon,  les  draps  fins  de 
Louviers  et  de  Sedan,  les  pannes,  les  camelots,  les  cha- 
peaux, les  toiles  de  Bretagne,   de  Normandie     et     de 
Flandre  (1).  Les  articles  d'alimentation,  tels  que  les  blés 
de  Turquie,  la  farine  et  les  légumes,  ne  s'écoulaient  guère 
que  dans  la  Galice.  Mais  les  autres  provinces  de  la  Pénin- 
sule se  fournissaient,  en  France,  de  bêtes  à  corne,  de  mou- 
tons,  de   cochons,  et  recherchaient,   en  particulier,   nos 
mules  du  Poitou.  Beaucoup  de  nos  compatriotes,  Auver- 
gnats ou  Limousins,  exerçaient,  dans  les  principales  vdlles 
les  métiers  de  manœuvre,  de  commissionnaire  et  d'éta- 
meur,   travaux   trop   rudes    ou   trop   humbles,   pour  la 
paresse  hautaine  des  Castillans.  Ces  gens  retournaient, 
dans  leurs  villages,  quand  ils  avaient  amassé  un  petit 
pécule. 

Nos  nationaux  connaissaient  donc  le  chemin  de  l'Es- 
pagne. La  tâche  de  Choiseul  consistait  moins  à  les  attirer, 
dans  ce  pays,  qu'à  les  y  mieux  protéger.  Mais  le  ministre 
se  heurtait  à  une  haine  très  vivace  contre  les  Français. 
Ceux-ci,  plus  encombrants,  plus  remuants  que  les  An- 
glais, se  rendaient  souvent  antipathiques  aux  graves  et 
flegmatiques  Espagnols,  qu'ils  blessaient  et  ahurissaient, 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLL  f°  120,  mémoire  inséré  dans  la  correspon- 
dance générale  et  portant  la  date  du  mois  de  janvier  1768. 


22  RÈGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

par  leur  activité  fébrile.  Ces  derniers,  trop  orgueilleux 
pour  reconnaître,  dans  leur  indolence,  la  cause  véritable 
de  leur  insuccès,  quand  ils  se  mêlaient  de  tentatives  indus- 
trielles, préféraient  maudire  les  Français  et  les  jalouser, 
tout  en  recourant,  sans  cesse,  à  leur  habileté  (1).  Du  pré- 
jugé, volontiers  répandu,  que  nos  compatriotes  s'enrichis- 
saient aux  dépens  de  l'Espagne,  était  née  une  haine  (2), 
difficilement  déracinable  chez  les  gens  grossiers,  nourrie 
et  entretenue,  pendant  le  règne  de  Ferdinand  VI,  quand 
dominait  la  faction  anglaise  de  l'ambassadeur  Keene,  pro- 
tégé par  la  reine,  la  Portugaise  Barbara.  De  tels  senti- 
ments se  trouvaient  partagés  par  des  hommes  d'une  édu- 
cation plus  soignée,  ennemis  de  notre  littérature  et  de 
notre  influence.  Ils  se  manifestaient  même  dans  le  palais 
de  Charles  III,  dans  l'appartement  du  prince  des  Asturies, 
l'héritier  présomptif,  qui  groupait,  autour  de  lui,  toute  une 
cabale  antifrançaise  (3). 

Bien  que  le  roi  Catholique  protestât  souvent  de  sa  ten- 
dresse pour  la  maison  de  Bourbon,  et  qu'il  fût  sincère, 

(1)  Aff.  étr.,  mémoires  et  documents,  Espagne,  t.  CLXXXVIII,  Précis 
des  relations  politiques  entre  la  France  et  VEspagne  sous  les  règnes  de  Fer- 
dinand VI  et  de  Charles  III.  Il  y  est  question  de  tentatives  d'embauchage, 
auprès  d'ouvriers  français  :  en  1784,  démarches  auprès  d'un  fabricant  de 
Sedan,  pour  établir,  en  Espagne,  une  fabrique  de  trente  métiers  de  draps; 
pareil  marché  avec  un  négociant  de  Carcassonne,  nommé  Jacques  Aigne- 
belle,  sous  la  condition  d'amener  avec  lui  cent  familles  françaises.  En 
juin  1785,  même  démarche,  auprès  des  ouvriers  de  soie,  à  Lyon  et  à  Mont- 
pellier. Aranda,  en  1787,  négocie  avec  un  nommé  Le  Comte,  vernisseur 
en  voitures;  lui  donne  un  faux  passeport,  où  il  le  qualifie  de  sujet  espagnol. 
Le  sieur  Bellancourt  et  l'abbé  Ximénès  font  l'office  de  rabatteurs;  le 
premier  était  le  principal  intéressé  d'une  fabrique  de  tabatières. 

(2)  BoUTARic,  Correspondance  secrète  inédite  de  Louis  XV,  t.  II,  p.  237. 

(3)  Menendez  y  Pelayo,  Ideas  esteticas,  t.  III,  vol.  II,  éd.  de  1886, 
p.  93.  Voir  les  boutades  de  l'écrivain  Forner  contre  les  philosophes  fran- 
çais :  «  L'audace  et  la  vaine  autorité  d'une  troupe  de  sophistes  d'au  delà  des 
nn»nts,  ont  introduit  l'art  nouveau  et  commode  de  parler  de  tout  à  leur 
caprice,  cet  usage  a  gagné  le  servile  troupeau  des  écrivains  communs, 
malheureux  imitateurs  de  cette  résolution  despotique,  avec  laquelle  des 
gens  peu  versés  dans  les  sciences,  les  Rousseau,  les  Voltaire,  les  Helvétius, 
parlèrent  de  tout  à  tort  et  à  travers.  «  Au  sujet  de  la  haine  du  prince 
des  Asturies  contre  les  Français,  se  référer  à  Doniol,  Histoire  de  la  partici- 
pation de  la  France  à  l'établissement  des  Etats-Unis,  t.  III,  p.  34. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    23 

en  s'exprimant  ainsi,  on  voyait  fréquemment  les  faits 
contredire  un  tel  langage.  Les  agents  de  Charles  III 
molestaient  les  Français  de  toutes  manières,  par  des 
arrestations  arbitraires,  par  des  règlements  inapplicables 
ou  ruineux,  par  des  visites  domiciliaires,  non  seulement 
dans  les  magasins  et  les  boutiques,  mais  jusque  dans  les 
habitations  privées,  dans  la  chambre  d'un  malade  ou 
d'une  femme  en  couches.  La  correspondance  de  notre 
ambassadeur,  d'Ossun,  mentionne,  à  chaque  instant,  des 
récriminations  contre  Tindiscrétion  des  alcades,  contre 
leurs  déprédations.  La  populace,  encouragée  par  les 
exemples  de  ses  magistrats,  provoquait  des  rixes  au 
moindre  prétexte.  Dans  les  ports,  les  matelots  des  deux 
nations  s'assommaient  ou  se  lardaient  de  coups  de  cou- 
teau. Cette  haine  persista,  malgré  tous  les  efforts  de 
Choiseul.  Il  était,  depuis  quelques  années,  relégué  à  Chan- 
teloup  quand,  en  1775,  les  Espagnols  essayèrent  de 
prendre  Alger.  Irrités  de  leur  échec,  ils  l'attribuèrent  aux 
Français,  qu'ils  accusèrent  d'avoir  dévoilé  leurs  projets, 
aux  musulmans.  Nouveaux  prétextes  à  des  bagarres,  dans 
le  port  de  Carthagène,  à  des  mauvais  traitements  envers 
un  navire  français,  rencontré,  par  l'escadre  espagnole,  reve- 
nant, après  sa  piteuse  expédition  (1).  Les  gens  de  petit 
métier,  quand  ils  regagnaient  le  pays,  avec  leur  pécule, 
amassé  sou  à  sou,  étaient  toujours  impitoyablement  fouil- 
lés à  la  frontière,  où  les  douaniers  s'appropriaient  leur 
bourse,  sous  prétexte  que  ces  artisans  sortaient,  en  fraude, 
les  espèces  du  royaume. 

Si,  du  commerce  de  la  Péninsule,  on  passe  maintenant 
à  celui  d'outre-mer,  on  constatera  également  combien 
les  Anglais  se  trouvaient  avantageusement  placés  pour 
inonder,  de  leurs  produits,  les  colonies  espagnoles.  La  Ji- 

(1)  DoNiOL,  oiw.  cité,  t.  I'''',  p.  321,  Ossuii  o  Vcrgennes,  13  novembre  1775. 
Reproches  de  Grimaldi  de  ce  que  les  Français  ont  averti  les  Algériens.  Voir 
également  Fernan  Nujvez,  ouv.  cité,  t.  P"",  p.  245  et  seq. 


24  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

maïque  servait  d'entrepôt  à  leurs  marchandises  et,  de 
cette  île,  ils  rayonnaient  dans  tous  leurs  comptoirs  de  la 
mer  des  Antilles  ou  du  golfe  du  Mexique.  Si  nous  remon- 
tons du  sud  au  nord,  en  suivant  la  côte  continentale^ 
depuis  l'isthme  de  Panama,  nous  trouvons  le  rivage  des 
Mosquitos,  les  établissements  du  golfe  de  Honduras,  ceux 
de  la  baie  de  Campèche,  et  la  portion  de  la  Louisiane, 
située  à  gauche  du  Mississipi,  avec  la  Mobile  et  Pensa- 
cola  (1). 

L'interlope  anglais  ne  se  cantonnait  pas  seulement 
dans  cette  région;  les  bâtiments  britanniques  descendaient 
plus  au  sud.  Grâce  à  leurs  alHés,  les  Portugais,  les  contre- 
bandiers pénétraient,  par  le  Brésil,  jusqu'aux  rives  de 
l'Uruguay,  ou,  par  la  colonie  du  Saint-Sacrement,  jus- 
qu'aux environs  de  Buenos-Aires. 

La  guerre  de  Sept  ans  fut,  pour  ces  flibustiers,  un  âge 
d'or,  une  époque  de  prospérités  inouïes.  Pour  donner  une 
idée  de  leur  activité,  un  seul  exemple  suffira.  A  la  Ha- 
vane, l'Espagne  n'envoyait  ordinairement,  par  an,  que 
deux  vaisseaux,  et  les  droits  perçus,  à  l'entrée  et  à  la  sortie 
des  marchandises,  ne  dépassaient  pas  30,000  piastres. 
Lorsque  les  Anglais  se  furent  emparés  de  ce  port,  il  y 
entra,  dans  l'espace  d'une  année,  neuf  cent  soixante  bâti- 
ments marchands  de  leur  marine  et  les  droits  perçus  dé- 
passèrent 400,000  piastres  fortes. 

La  conclusion  de  la  paix  de  Paris  n'arrêta  pas  la  con- 
trebande. Après  la  restitution  de  la  Havane,  à  l'Espagne, 
ce  port  demeura  légalement  fermé  aux  négociants  bri- 
tanni(]ues,  mais  ils  trouvaient  toujours  le  moyen  d'éluder 

(1)  Favxer,  Politique  de  tous  les  cabinets  de  l'Europe,  pendant  les  règnes 
de  Louis  XV  et  de  Louis  XVI,  t.  II,  p.  162. 

Favier  fut  envoyé  en  Espagne,  en  1759,  afin  d'étudier  les  ressources  de 
ce  royaume  dont  Choiseul  désirait  l'alliance.  Il  connaissait  bien  ce  pays; 
il  y  avait  déjà  fait  deux  séjours  et  en  parlait  la  langue.  Pour  déguiser  sa 
mission,  on  chargea  officiellement  Favier  d'accompagner  un  neveu  du  chan- 
celier de  Russie,  le  jeune  comte  Woronzoff.  (Revue  de  la  Révolution  fran- 
çaise, février  1899,  article  de  M.  Jules  Flammermont.) 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    25 

es  règlements.  Sous  divers  prétextes,  quinze  ou  vingt 
navires  de  leur  nation  y  séjournaient,  en  permanence, 
guettant  de  là  l'occasion  de  s'introduire  à  la  Vera-Gruz. 
Aux  environs  de  Buenos-Aires,  l'interlope  s'élevait  à 
30  millions  délivres  par  an,  dont  le  profit  passait,  en  entier, 
aux  Anglais  (1). 

La  facilité  que  rencontraient  partout  ces  derniers, 
dans  les  colonies  espagnoles,  s'explique,  à  la  fois,  par  la 
vénalité  des  fonctionnaires  et  la  décadence  du  commerce 
régulier,  venu  de  la  métropole. 

La  plupart  de  ces  personnages  quittaient  l'Europe  (2) 
pour  faire  fortune,  en  quelques  années.  Aussi  prenaient-ils 
de  toutes  mains.  Beaucoup  d'entre  eux,  au  moyen  de 
prête-noms  ou  d'hommes  de  paille,  devenaient  les  agents 
des  contrebandiers,  leurs  commissionnaires  ou  leurs  dépo- 
sitaires. Depuis  les  derniers  subalternes  jusqu'aux  princi- 
paux chefs,  tous  participaient,  plus  ou  moins,  à  la  fraude. 
Les  gardes-côtes  prétextaient  l'obscurité,  la  brume,  le 
gros  temps,  les  vents  contraires,  pour  ne  pas  exécuter 
les  croisières,  auxquelles  ils  étaient  tenus,  afin  de  laisser 
aux  navires  suspects,  le  temps  de  s'échapper.  Loin  de 
saisir  la  cargaison,  lorsqu'ils  les  abordaient,  ils  ne  les 
visitaient  que  pour  intimider  les  capitaines  et  se  faire 
payer  plus  grassement. 

Une  autre  cause  de  l'extension  de  la  contrebande  doit 
être  recherchée  dans  la  décadence  du  commerce  régu- 
her  (3).  Séville  et,  plus  tard,  Cadix  furent  les  seules  villes 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXLIII,  lettre  de  Magallon  à  l'abbé  de  la 
Ville,  28  août  1765.  Don  Fernando  de  Magallon  était  secrétaire  de  l'am- 
bassade d'Espagne  à  Paris,  l'abbé  de  la  Ville  était  premier  commis  aux 
affaires  étrangères.  —  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXLIV,  lettre  de  d'Ossun  à 
Choiseul,  du  9  septembre  1765,  communiquant  les  confidences  que  reçut 
l'abbé  Béliardi  d'O'Reilly,  et  les  observations  que  fit  ce  général,  pendant 
son  séjour  à  la  Havane. 

(2)  Favier,  mémoire  manuscrit  intitulé  :  Aperçu  conjectural,  et  daté 
du  mois  de  mai  1776.  (Aff.  étr.,  mémoires  et  documents,  Amérique, 
t.  XXXIII,  f°  99  et  seq.) 

(3)  COXE,  ouv.  cité,  t.  V,  p.  166. 


26  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

autorisées,  avant  le  règne  de  Charles  III,  à  envoyer  des 
convois  en  Amérique.  En  1764,  la  Corogne  établit  un 
service  régulier  de  paquebots.  Tous  les  mois,  un  navire 
partait  pour  la  Havane  et  Porto-Rico;  tous  les  deux  mois 
pour  la  Plata.  Il  emportait  une  demi-cargaison  de  pro- 
duits européens  et  rapportait  une  même  quantité  de 
marchandises  coloniales.  Ce  palliatif  atténuait  ce  que  les 
r^nciens  convois,  partis  de  Cadix,  présentaient  d'em- 
barras et  de  lenteur.  Ainsi,  pour  le  Mexique,  les  flottes  ne 
sortaient  que  tous  les  trois  ans.  Elles  se  composaient  de 
douze  gros  navires  jaugeant  de  500  à  1,000  tonneaux, 
escortés  par  deux  vaisseaux  de  guerre  (1).  Leur  cargaison 
consistait  en  vins,  eaux-de-vie,  huile,  marchandises  sèches. 
Un  autre  convoi,  appelé  les  Ga//o^5,  gagnait  Carthagène 
des  Indes  et  Porto-Bello,où  se  réunissaient,  à  une  foire 
célèbre,  les  commerçants  de  l 'Amérique  du  Sud.  Il  s'écou- 
lait parfois  trois  ou  quatre  ans  sans  qu'il  y  eût  d'expédi- 
tion. Le  commerce  de  Cadix  tombait  de  jour  en  jour.  Les 
vaisseaux  réguliers  ou  registros  (2),  arrivés  à  destination, 
vendaient  mal  leur  cargaison,  soit  à  crédit,  soit  en  retours 
de  marchandises  encombrantes,  d'un  fret  coûteux  et  de 
peu  de  débit,  comme  des  bois  ou  des  cuirs,  qui  s'accumu- 
laient et  pourrissaient,  dans  les  magasins.  De  là,  des  fail- 
lites, des  procès,  du  découragement,  et,  pour  le  roi,  la 
diminution  du  produit  de  ses  douanes. 

On  comprendra  aisément  le  peu  d'empressement  que 
montraient  les  armateurs,  en  constatant  toutes  les  forma- 
lités accumulées,  qu'ils  devaient  subir,  comme  si  l'admi- 

(1)  BÉLIARDI,  Bibl.  nat.,  manuscrits  fonds  français,  10769,  f"  3,  Idée 
générale  du  commerce  de  toutes  les  Indes  espagnoles. 

(2)  Dans  l'ouvrage  de  M.  Desdevises  du  Dézert,  VEspagne  de  l'ancien 
régime,  t.  III,  la  Richesse  et  la  Civilisation,  p.  147,  on  verra  que  le  mot 
registros  ne  s'appliquait  pas  seulement  aux  navires  de  la  flotte  ou  des  galions, 
mais  à  tous  les  bâtiments  autorisés.  En  1735,  le  gouvernement  avait  essayé 
do  renoncer  à  l'usage  de  la  flotte  et  des  galions,  mais  la  routine  et  des  consi- 
dérations de  sécurité  firent  garder  l'habitude  de  disposer  les  registros,  en 
convois. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    27 

nistration  se  fut  appliquée  à  les  détourner  de  semblables 
entreprises.  Ce  n'était  qu'à  force  de  sollicitations,  de 
protections  et  de  démarches  qu'une  permission  était 
obtenue.  Une  fois  en  possession  de  cette  licence,  il  fallait 
la  présenter  au  président  de  la  Contractation  de  Cadix, 
avec  le  nom  du  vaisseau,  attendre  que  ce  personnage 
daignât  la  renvoyer  et  autoriser  la  consignation,  à  la 
trésorerie,  du  montant  des  droits  exigés.  Ces  formalités 
accomplies,  au  bureau  de  la  Contaduria,  le  premier  cons- 
tructeur du  roi  passait  à  bord,  examinait  le  navire,  le 
mesurait,  prescrivait  les  réparations,  qu'il  jugeait  néces- 
saires. Le  bâtiment  était  alors  conduit  à  la  Carraca,  au 
fond  de  l'arrière-bdie  de  Cadix,  où  s'exécutaient  les  tra- 
vaux. Une  fois  achevés,  le  premier  constructeur  les  véri 
fiait,  et,  s'il  était  satisfait,  délivrait  an  certificat,  consta- 
tant que  l'on  pouvait  procéder  au  chargement.  Cette 
attestation,  transmise  au  président  de  la  Contractation, 
un  conseiller  de  ce  tribunal  visitait  le  navire,  dans  son 
entier,  et  ordonnait,  à  un  notaire,  d'attester  qu'il  était  vide 
et  que  rien  n'y  avait  été  introduit,  subrepticement.  Le 
chargement  commençait  alors.  Ce  travail  occasionnait 
bien  des  formalités  et  des  écritures.  Quelque  chose  que 
l'on  apportât  à  bord,  depuis  le  plus  gros  ballot  jusqu'à  la 
plus  petite  cassette,  tout  devait  être  consigné,  séparément, 
sur  trois  registres,  dans  le  bureau  de  la  Contractation,  avec 
le  visa  du  président;  le  garde, placé  à  bord,  ne  recevait  rien 
de  ce  que  la  patache,  ou  chaloupe,  apportait,  si  le  paquet 
n'était  accompagné  de  pièces,  justifiant  qu'il  avait  été 
enregistré,  pesé  et  mesuré,  au  quai  des  hides. 

La  cargaison  arrimée,  d'autres  ennuis  attendent  encore 
l'armateur.  Le  premier  constructeur  revient,  examine  le 
chargement,  peut  le  faire  recommencer,  sous  un  prétexte 
quelconque;  il  passe  en  revue  les  agrès,  les  vivres  et  les 
munitions.  Quand  on  est  débarrassé  de  ses  critiques,  c'est 
le  tour  du  conseiller  de  la  Contractation  qui,  escorté  d'un 


28  RÈGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

commissaire,  inspecte  l'équipage.  Le  navire  descend  dans 
la  rade  et  attend  une  dernière  visite  du  premier  construc- 
teur et  du  conseiller  (1). 

Tous  ces  déplacements  coûtaient  cher,  réclamaient  du 
temps,  entraînaient  des  ajournements,  des  difficultés,  met- 
taient en  branle  tout  un  monde  de  scribes  et  d'employés; 
car,  chaque  fois  qu'on  s'adressait  au  président  de  la  Con- 
tractation,  la  requête  ne  lui  parvenait  que  par  l'entremise 
d'un  procureur. 

Après  le  voyage,  avant  de  débarquer,  des  difficultés 
semblables  recommençaient.  Faut-il  s'étonner  si  les  arma- 
teurs, dégoûtés  de  pareils  traitements,  renonçaient  à  sur- 
monter tant  d'obstacles,  en  échange  de  profits,  rendus  si 
aléatoires,  par  la  concurrence,  toujours  croissante,  de  l'in- 
terlope? 

Choiseul  eut  en  Espagne,  comme  dépositaire  de  ses 
secrets  desseins,  l'abbé  Béliardi,  agent  général  du  com- 
merce et  de  la  marine.  Les  attributions  d'un  pareil  office 
semblaient  se  réduire  à  centraliser  les  rapports  des  con- 
suls, à  surveiller  l'exécution  des  anciens  traités  de  com- 
merce, à  en  préparer  de  nouveaux.  Le  rôle  réel  de  tels 
fonctionnaires  fut  souvent  plus  important  que  leur  titre. 
Par  suite  d'un  séjour  prolongé,  dans  un  pays   dont  ils 

(1)  Ces  détails  sont  empruntés  aux  Mémoires  de  FAvnER  et  de  Béliardi 
précédemment  cités,  ainsi  qu'à  l'ouvrage  de  M.  Desde\t:ses  du  Dézert, 
r Espagne  sous  V ancien  régime.  Institutions,  t.  II,  p.  342. 

Voici,  par  exemple,  les  frais  qui  incombent  à  un  bâtiment  de  800  tonneaux 
arrivant  à  la  Vera-Cruz  : 

"Visite  d'entrée 150  piastres. 

Certificat   de   décharge 180        —  , 

Au  notaire 392        — 

Au  couvent  de  Saint-François 100        — 

Droit  de  mesurage 250        — 

Aux  gardes 100        — 

Pour  le  lest 1,300        — 

Collation,  à  bord,  de  ceux  qui  assi^^tent  à  la 
décharge 750        — 

Total 3,222  piastres. 

Sans  compter  les  droits  de  douane  pour  l'entrée. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    29 

connaissaient  à  fond  les  ressources,  ils  devenaient,  auprès 
du  ministre  des  affaires  étrangères,  des  conseillers  fort 
écoutés  et  parfois  plus  utiles  que  l'ambassadeur. 

Ce  fut  ce  qui  advint,  pour  Béliardi.  Le  marquis  d'Ossun, 
notre  représentant,  honnête  homme,  tout  dévoué  à 
Charles  III,  qui  l'honorait  de  son  amitié,  était  souvent 
aveuglé,  par  son  attachement  au  roi  d'Espagne.  Peu  pers- 
picace de  son  naturel,  il  n'offrait  pas,  aux  mains  de  Choi- 
seul,  un  instrument  assez  souple,  assez  commode.  Bé- 
liardi reçut  les  ordres  confidentiels  du  ministre  et  connut 
ses  plans  secrets.  Aussi,  ne  faut-il  pas  s'étonner  de  la 
jalousie,  qui  animait  notre  ambassadeur,  contre  un  person- 
nage subalterne,  qu'il  savait  être  consulté,  par  Choiseul, 
plus  souvent  que  lui. 

Né  à  Sinigaglia,  dans  la  province  d'Ancône,  en  1723, 
Béliardi  avait  d'abord  cherché  fortune  à  Rome.  Il  y 
connut  le  cardinal  Porto-Carrero,  ambassadeur  d'Espagne, 
auprès  du  pape.  En  1757,  il  était  déjà  au  service  de  la 
France,  en  Espagne,  et  il  y  resta  jusqu'à  la  disgrâce  de 
Choiseul.  Dénoncé  par  d'Ossun,  rappelé  en  France,  le 
2  décembre  1771,  il  vécut  à  Chanteloup,  auprès  de  son 
patron.  A  la  mort  de  l'ancien  ministre,  Béliardi  obtint 
une  place  de  consul,  à  Sinigaglia,  et  mourut,  dans  sa  ville 
natale,  en  1803  (1). 

(1)  Pierre  Mxjeet,  les  Papiers  de  Béliardi,  art.  cité,  p.  658. — Voici,  au 
sujet  de  son  rappel  en  France,  unelettre  de  la  duchesse  de  Choiseul  à  la  du- 
chesse d'Enville,  Chanteloup,  14  novembre  1771  (Aff.  étr.,  Espagne, 
t.  DLXIV)  :  «  Vous  savez  peut-être  que  M. l'abbé  Béliardi, consul  de  France 
en  Espagne,  est  rappelé  mais  vous  ignorez  sans  doute  la  cause  de  son  rappel; 
la  voici.  »  —  La  duchesse  parle  alors  à  son  amie  d'une  créance  de  son  grand- 
père  contre  Philippe  V.  Choiseul,  pendant  son  ministère,  refusa  d'appuyer 
cette  réclamation  et  défendit  même  à  sa  femme  d'en  parler.  Après  sa 
disgrâce,  Choiseul  s'occupa  de  cette  affaire  ainsi  que  Béliardi.  Le  duc 
envoya  même  en  Espagne  un  courrier  de  cabinet,  beau  prétexte,  pour  ses 
ennemis,  de  broder  sur  cette  démarche.  Aussi  ont-ils  si  bien  envenimé 
les  choses  que  le  roi,  en  sortant  du  conseil,  dit  à  M.  de  Boynes  :  «  Il  faut 
rappeler  tout  à  l'heure  l'abbé  Béliardi.  »  Voir,  sur  la  date  du  départ  de 
l'abbé,  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXIV,  f°  311. 

M.  Morel-Fatio,  Essais  sur  l'Espagne,  2*"  série,  p.lD.'i.note  2,  se  référant 


30  RÈGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

Obtenir,  pour  les  Français,  une  situation  privilégiée,  à 
l'exclusion  des  Anglais,  c'était  peut-être  ce  que  souhaitait 
secrètement  Ghoiseul;  mais  on  ne  pouvait  atteindre,  tout 
à  coup, un  pareil  succès.  La  susceptibilité  de  Charles  III 
se  montrait  fort  ombrageuse, quand  l'intérêt  de  ses  sujets 
était  engagé.  La  France  ne  manquait  pas,  auprès  de  ce 
prince,  d'ennemis,  qui  lui  représentaient  nos  nationaux, 
comme  des  contrebandiers,  ou,  tout  au  moins,  comme  des 
concurrents  dangereux  à  l'industrie  espagnole.  Choiseul 
s'efforçait,  au  contraire,  de  prouver  que  le  mutuel  con- 
cours des  deux  pays  devait  être  fécond,  car,  si  l'Espagne 
manquait  d'objets  manufacturés,  la  France  recherchait 
les  richesses  naturelles,  que  produisaient  la  Péninsule 
ou  ses  colonies  (1). 

On  a  vu,  précédemment,  de  quelles  difficultés  était 
hérissé  le  commerce  d'outre-mer.  Des  obstacles  non 
moins  considérables,  quoique  d'un  autre  genre,  entra- 
vaient, en  Europe,  cet  échange  de  produits,  que  rêvait 
Choiseul.  Le  plus  grave  provenait  du  mauvais  état  et 
quelquefois  même  de  l'absence  de  routes  carrossables. 
A  l'exception  de  cinq  ou  six  grands  chemins,  à  peu  près 
praticables,  le  voyageur  ne  rencontrait,  dans  la  Péninsule 
que  des  sentiers,  à  peine  frayés,  où  s'engageaient  des 
chevaux  de  bât,  des  mules  ou  de  simples  ânes,  comme  le 
grison  de  Sancho  Panza.  C'était  par  ce  moyen,  peu  pra- 
tique, que  se  transportaient,  en  1760,  les  chanvres  d'An- 
dalousie et  de  Grenade,  dans  les  magasins  de  Carthagène. 


au  Journal  de  correspondances  et  de  voyages  d'Italie  et  d' Espagne,  par 
Clément,  t.  II,  p.  91,  traite  assez  mal  Béliardi  et  attribue  à  ses  malversa- 
tions la  cause  de  son  rappel. 

(1)  BÉLIARDI,  Bibl.  nat.,  manuscrits  fonds  français,  10769,  f"  3,  idée 
générale  du  commerce  de  toutes  les  Indes  espagnoles;  énumération  des  pro- 
duits de  ces  colonies  :  au  Mexique, l'argent,  l'or,  la  cochenille,  la  vanille, 
le  jalap;  à  Campèche,lebois  de  teinture;  au  Honduras,  des  indigos;  au  Chili, 
des  vins,  des  eaux-de-vie,  de  l'huile,  du  cacao,  du  quinquina,  des  laines  de 
vigogne,  des  cuirs,  du  cuivre;  à  Buenos-Aires,  des  cuirs,  de  l'herbe  du  Para- 
guay, des  bois. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    31 

On  voyait  des  convois  de  cent  cinquante  bêtes  de  somme 
se  suivre  à  la  file,  et  cette  encombrante  caravane  n'em- 
portait qu'une  quantité  de  marchandises  à  peine  suffi- 
sante pour  remplir  dix  grandes  charrettes  de  France.  Le 
cultivateur,  qui  trouvait  trop  onéreux  d'écouler  ainsi  ses 
produits,  perdait,  dans  les  années  d'abondance,  sa  récolte, 
qu'il  laissait  pourrir  sur  pied,  sauf  l'année  suivante,  en 
cas  de  disette,  à  mourir  de  faim. 

Les  récriminations  et  les  souhaits  du  gouvernement 
français  sont  résumés  dans  un  mémoire,  adressé  par  Choi- 
seul,  en  1765  (1),  au  marquis  d'Ossun.  Ce  travail  traite 
des  objets  les  plus  divers.  Le  seul  qui  nous  concerne, 
celui  qui  se  rapporte  aux  intérêts  économiques,  réfute 
les  principales  objections,  élevées,  couramment,  contre  les 
dangers  de  l'industrie  française.  A  l'appui  de  sa  théorie, 
sur  le  mutuel  secours  que  les  deux  nations  devaient  se 
prêter,  Choiseul  faisait  valoir  les  raisons  suivantes  : 

La  France  est  mieux  placée  que  l'Espagne  pour  le 
commerce  continental  avec  l'Allemagne,  le  Nord  et  le 
Levant.  Elle  y  écoule  les  soies  et  les  laines  de  l'Espagne 
qui,  sans  l'intermédiaire  de  notre  pays,  resteraient  en 
magasin,  dans  la  Péninsule.  Le  peuple  français,  pour  sa 
part,  emploie  une  grande  quantité  d'étoffes,  dans  la  com- 
position desquelles  entrent  ces  deux  matières.  Il  paye,  à 
ce  titre,  un  tribut  aux  sujets  de  Charles  IIL  La  suppres- 
sion de  tarifs  prohibitifs  empêchera  notre  nation  d'aller 
chercher,  ailleurs,  de  pareils  produits.  L'abaissement  des 
droits  de  douane  engagera  nos  fermiers  généraux  à 
acheter,  à  Cadix,  annuellement,  cinq  ou  six  millions  de 
tabac,  venant  de  Cuba,  au  lieu  de  les  demander  aux 
Anglais;  nos  teinturiers  s'adresseront  aux  Espagnols  pour 
les  bois  de  Campêche,  au  heu  de  se  les  procurer  par  les 
Hollandais  ou  les  Anglais. 

,     (1)  Bibi.  nat.,  manuscrits  fonds  français,  IU766.  j 


32  RÈGNE    DE    CHARLES   III    D'ESPAGNE 

Aux  antipathies,  aux  obstacles  naturels  et  adminis- 
tratifs s'ajoutait  le  mauvais  vouloir  de  certains  privi- 
légiés, la  corporation  des  Gremios  Mayores  de  Madrid  (1). 

Le  haut  commerce,  ainsi  groupé,  formait  une  aristo- 
cratie hautaine,  jalouse  et  très  fermée.  Les  joailliers,  les 
marchands  d'étoffes  d'or,  d'argent  ou  de  soie,  les  dra- 
piers, les  toihers,  les  épiciers  et  les  droguistes,  pour  ne 
citer  que  les  principaux,  avaient  obtenu  en  1686,  en 
1726  et  en  1741,  certaines  prérogatives,  qu'ils  défendaient 
vigoureusement  contre  toute  nouveauté  et  toute  concur- 
rence. Nul  n'était  admis,  parmi  eux,  au  titre  même  de 
simple  apprenti,  qu'après  une  longue  enquête.  Il  fallait 
être  vieux  chrétien,  n'avoir  jamais  exercé  aucun  métier 
réputé  vil,  n'avoir  été  jamais  frappé  d'aucune  sentence 
du  Saint-Office.  Les  Gremios  redoutaient,  chez  les  arti- 
sans, l'esprit  d'émulation  et  d'initiative;  ils  monopoli- 
saient la  fabrication,  maintenaient  la  vente  à  un  prix 
très  élevé,  et  soutenaient  leurs  droits,  au  besoin,  par 
d'interminables  procès. 

L'Etat  les  ménageait,  car,  dans  sa  détresse  financière, 
il  recourait  souvent  à  eux.  Ceux-ci  étaient,  en  effet,  les 
dépositaires  des  fonds  que  les  Espagnols  enrichis  ne 
savaient  généralement  pas  comment  employer,  l'indus- 
trie ne  florissant  pas  et  les  terres  étant  d'une  acquisition 
difficile.  Beaucoup  donc  se  contentaient  d'un  intérêt  de 
2  1/2  pour  100,  que  leur  servaient  les  Gremios,  en  échange 
de  leurs  capitaux,  prêtés  ensuite,  par  la  corporation,  à 
l'Etat,  au  taux  de  4  pour  100. 

Les  Gremios,  clients  habituels  des  Anglais,  leur  ache- 
taient presque  toutes  les  étoffes  de  laine  qu'ils  débitaient, 
et  avaient  contribué,  ainsi,  à  la  ruine  des  fabriques  espa- 
gnoles (2). 

(1)  Il  y  avait  aussi  des  Gremios  à  Séville,  à  Barcelone  et  dans  les  prin- 
cipales villes. 

(2)  Desdevises  du  Dézert,  V Espagne  de  V ancien  régime,  la  richesse  et  la 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    35 

Quant  aux  ministres  du  roi  Catholique,  Choiseul  ne 
pouvait  guère  compter  sur  eux.  Grimaldi,  secrétaire 
d'Etat  des  affaires  étrangères,  ne  se  montrait  pas  hos- 
tile à  la  France;  mais  sa  qualité  d'étranger,  au  milieu 
de  collègues,  tous  Espagnols,  à  l'exception  d'Esquilache, 
l'obligeait  à  beaucoup  de  circonspection.  Il  n'échappait 
aux  embûches  de  ses  ennemis  qu'avec  beaucoup  de  sou- 
plesse. Comment  attendre  de  sa  timidité  l'audace  de 
tenir  tête,  en  notre  faveur,  à  tant  de  haines  accumulées, 
à  tant  de  préjugés  enracinés  (1)?  Son  embarras  se  trahis- 
sait dans  ses  conversations  avec  lord  Rochford.  L'am- 
bassadeur anglais  soupçonnait  une  intrigue,  conduite  par 
Choiseul  et  BéHardi.  Grimaldi,  pour  donner  le  change  à 
ce  personnage,  lui  parlait,  en  badinant,  des  Français;  se 
vantait  de  les  row/er,  d'observer  religieusement  les  traités, 
passés  avec  la  Grande-Bretagne.  Un  jour,  comme  gage 
de  sa  confiance,  il  lui  montra  une  lettre  de  Choiseul.  Cette 
communication  manqua  son  effet.  «  Jusque  maintenant, 
écrivait  Rochford  à  son  gouvernement,  je  soupçonnais 
seulement  que  Grimaldi  correspondait  avec  ce  ministre, 
et  j'ai  lieu  de  croire  que  l'ambassadeur  français  ignore 
ces  lettres  particulières.  Esquilache,  qui  n'aime  pas  Gri- 
maldi, est  en  garde  de  tout  ceci,  et,  par  lui,  j'espère  être 
capable  d'administrer  un  contre-poison  (2).  » 

Esquilache,    tout   gonflé    de   sa    fortune,    riait    quand 


civilisation,  p.  49  et  seq.  Aff.  étr..  Mémoire  sur  l'Espagne,  de  BOURGOINO, 
mémoires  et  documents,  Espagne,  t.  CXLVI. 

Dans  son  mémoire  de  1765,  cité  plus  haut,  Choiseul  disait  au  sujet  des 
achats, faits  par  les  Gremios  aux  Anglais:  «  Que  les  ministres  d'Espagne  se 
fassent  présenter  le  registre  des  métiers  qui  existaient  à  Ségovie,  à  Valence 
et  à  Séville,  il  y  a  quarante  ans;  qu'ils  visitent  le  magasin  général  des  Gre- 
mios de  Madrid;ils  seront  étonnés  de  le  voir,du  haut  en  bas,  rempli  d'étoffes 
anglaises.  » 

(1)  Sur  les  ennemis  de  Grimaldi,  Doniol,  ouv.  cité,  t.  II,  p.  24,  et  Aff. 
étr.,  Espagne,  t.  DLXXIV,  f°  247. 

(2)  Record  office,  State  papers  foreign  Spain  most  secret,  Rochford  à 
Hallifax,  t.  CLXVI,  13  janvier  1764.  Même  source,  même  volume,  20  mars 
1764. 


34  RÈGNE    DE    CHARLES   III    D'ESPAGNE 

Rochford  venait  lui  confier  ses  inquiétudes.  Baissant 
la  voix,  pour  ne  pas  être  entendu,  par  les  secrétaires,  tra- 
vaillant dans  la  pièce  à  côté,  il  disait  à  l'ambassadeur 
britannique  :  «  Il  n'y  a  que  moi  qui  connaisse  les  véri- 
tables sentiments  du  roi!  S.  M.  C.  ne  veut  plus  être 
trompée,  par  la  cour  de  France,  et  vous  verrez  que,  quand 
nous  cédons  un  pouce  de  terrain,  aux  Français,  par  rap- 
port à  leur  commerce,  nous  faisons  vingt  fois  plus,  pour 
votre  cour  (1).  » 

Ces  belles  promesses  ne  rassuraient  guère  Rochford; 
il  s'avouait  tout  bas  qu'en  dehors  des  finances,  son  inter- 
locuteur ne  connaissait  rien.  Il  se  rappelait  ces  bruits 
malicieux,  répandus  sur  l'ignorance  de  ce  ministre,  d'après 
lesquels,  s'il  fallait  en  croire  la  calomnie,  Esquilache,  pour 
parler  pertinemment  au  conseil  sur  les  affaires  extérieures, 
se  faisait  seriner  sa  leçon  par  l'ambassadeur  de  Sar- 
daigne  (2).  Béliardi  avait  été  rappelé  provisoirement  à 
Versailles  (3),  afin  de  se  concerter  avec  Ghoiseul.  Rochford 
espérait  ruiner  les  projets  français,  en  profitant  de  cette 
absence  et  des  délais,  provoqués  par  les  mariages  de  l'in- 
fante Marie-Louise  et  de  son  frère,  le  prince  des  Asturies. 

Don  Francisco  Orsini,  comte  de  Rosemberg,  ambas- 
sadeur d'Allemagne,  entra  solennellement,  à  Madrid,  le 
11  février  1764,  pour  demander,  à  Charles  III,  d'accorder 
la  main  de  sa  fille  à  Léopold,  grand-duc  de  Toscane  (4). 


(1)  Même  source,  vol.  CLXVIII,  13  août  1764. 

(2)  Même  source,  vol.  CLXVIII,  17  septembre  1764. 

(3)  Muret,  art.  cité,  p.  667. 

(4)  Fernan  Nunez,  Compendio  historico,  éd.  Morel-Fatio  et  Paz  y  Melia, 
t.  pr,  p.  190  :  «  Le  seigneur  comte  de  Rosemberg  fit  son  entrée  publique 
pour  demander  l'infante;  il  fut  logé,  pendant  trois  jours,  par  la  cour,  selon  la 
coutume,  dans  la  maison  du  comte  de  Benavente,  rue  de  Ségovie,  et  honoré 
d'un  dîner,  de  rafraîchissements  et  d'un  souper,  auxquels  furent  conviés 
tous  les  ambassadeurs,  ministres  et  seigneurs  de  la  cour.  Il  fut  stipulé,  dans 
le  contrat  de  mariage,  que  l'archiduc  Léopold  serait  souverain  du  grand- 
duché  de  Toscane  et  qu'il  fixerait  sa  résidence  à  Florence,  comme  gouver- 
neur, tant  que  vivrait  l'empereur  son  père.  Le  roi  d'Espagne  lui  abandonna, 
à  cette  condition,  tous  les  biens  de  la  maison  des  Médicis.  » 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  REFORMES  ECONOMIQUES    35 

Les  membres  du  corps  diplomatique  rivalisèrent  de 
magnificence  (1).  Ossun  a  raconté  lui-même,  dans  sa  cor- 
respondance, les  fêtes  qu'il  donna,  tout  en  regrettant, 
assez  amèrement,  l'argent  qu'il  y  dépensa  (2)  :  la  façade 
de  son  hôtel  fut  illuminée,  la  rue  était  éclairée,  à  droite 
et  à  gauche,  par  de  grands  flambeaux  de  cire,  une  maison 
était  réservée  aux  pages  des  invités.  On  les  y  régala  de 
confitures,  tandis  que  la  livrée  attendait,  dans  des  salles 
particulières;  une  garde  de  cent  quarante  hommes  main- 
tenait l'ordre.  A  l'entrée  des  salons,  se  tenait  le  marquis 
d'Ossun,  assisté  de  la  duchesse  de  Medina-Sidonia  (3). 
Les  dames  et  les  cavaliers,  suivant  l'étiquette  espagnole, 
se  quittaient,  aussitôt  après  avoir  salué  le  maître  de  la 
maison.  Les  hommes  se  tenaient  dans  un  salon  à  l'ita- 
henne,  avec  toutes  les  portes  ouvertes.  Les  dames,  pla- 
cées dans  les  pièces,  disposées  à  l'entour,  pouvaient  tout 
voir  et  tout  entendre,  séparées  seulement  des  gentils- 
hommes par  des  canapés  dressés  en  manière  de  barri- 
cades. 

A  huit  heures,  une  longue  suite  de  soixante-dix  pages, 
magnifiquement  vêtus,  apporta  le  rejresco.  On  distribua 


(1)  AfF.  étr.,  Espagne,  t.  DXL,  f»  70,  ordonnance  des  fêtes  célébrées  pour 
ce  mariage  :  10  février,  retour  de  la  cour  à  Madrid.  Samedi  11,  entrée  pu- 
blique de  l'ambassadeur  d'Allemagne.  Mardi  14, audience  publique  du  roi, 
à  l'ambassadeur  :1e  comte  deRosembergquittera  sonhôtel,en  grandepompe, 
pour  se  rendre  chez  le  roi,  faire  la  demande.  Le  soir,  feu  d'artifice  au  palais 
du  Retire.  Mercredi  15, signature  des  articles  du  mariage, nouveau  feu  d'ar- 
tifice. Jeudi  16,  cérémonie  des  épousailles.  Vendredi  17  et  samedi  18,  fêtes, 
données  par  le  comte  de  Rosemberg.  Dimanche  19,  baisemain  de  la  cour, 
dans  la  matinée;  le  soir,  pèlerinage  de  la  famille  royale  à  Notre-Dame 
d'Atocha.  Lundi  20, nouvelle  fête  du  comte  de  Rosemberg.  Mercredi  22,  fête 
du  prince  de  la  Catolica,  ambassadeur  de  Naples.  Jeudi  23,  baisemain  des 
tribunaux.  Vendredi  24,  fête  du  marquis  d'Ossun.  Samedi  25,  retour  de  la 
cour  au  Pardo. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXL,  f«  135,  20  février  1764  :  «  Ce  sont,  je  vous 
assure,  écrit  d'Ossun,  des  fonctions  chères,  embarrassantes  et  très  pé- 
nibles. »  Le  récit  de  la  fête  se  trouve  dans  le  même  volume,  f»  146. 

(3)  Voir  Morel-Fatio,  Eludes  sur  l'Espagne,  2^  série,  p.  371,  note  2. 
Mariana  de  Silva,  duchesse  de  Medina-Sidonia,  était  la  sœur  du  duc  d'Albe 
et  de  la  duchesse  de  Berwick. 


36  RÈGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

ensuite,    à    la    compagnie,   le    programme    de    la    fête. 

Le  théâtre  se  dressait  dans  le  jardin.  Les  dames  s'as- 
sirent sur  trois  bancs  en  amphithéâtre.  Au  parterre  s'en- 
tassèrent les  hommes.  La  musique  joua,  pendant  qu'on 
se  plaçait. 

Le  décor  représentait  le  vestibule  du  palais  des  dieux. 
Apollon  et  Mars,  entourés  d'un  cortège  de  Muses  et  de 
guerriers,  projetaient  de  changer  la  face  de  l'Europe,  en 
unissant  l'Espagne,  l'Allemagne,  l'Italie  et  la  France, 
Mais  sans  l'Hymen,  sans  l'Amour,  que  pouvaient-ils?  La 
haine  séparait  ces  dieux,  depuis  longtemps.  Tout  à  coup 
Vénus  et  Minerve,  descendus  du  ciel,  sur  un  char,  annon- 
çaient la  réconciliation  de  l'Hymen  et  de  l'Amour,  qui 
paraissaient,  conduits  par  les  Plaisirs  et  les  Grâces.  Cet 
accord  ne  manquerait  pas  d'être  durable;  Vénus  et  Mi- 
nerve allaient  à  l'instant  le  prouver!  Aussitôt,  la  porte 
du  palais  des  dieux  s'ouvrait  et  laissait  voir,  sur  un 
piédestal,  les  portraits  de  l'archiduc  et  de  l'infante,  dans 
un  médaillon,  soutenu  par  des  amours.  Vénus  chantait 
les  louanges  de  Léopold  et  Minerve  celles  de  Marie-Louise. 

A  ces  allégories  succédait  un  intermède  champêtre  : 
la  Vallée  du  plaisir,  description  simple  et  naïve  de 
l'amour  vertueux  et  tranquille  parmi  les  bergers! 

Une  zarzuela,  sorte  d'opérette  comique,  intitulée  El 
tutor  enamorado,  Y>B.r  Don  Ramon  de  la  Cruz  (1),  était 


(1)  Don  Ramon  de  la  Cruz  fut  aussi  l'auteur  préféré  du  prince  de  la  Catolica. 
Dans  la  fête,  donnée  par  cet  ambassadeur,  on  joua  également  une  zarzuela 
intitulée  les  Chasseurs.  Le  comte  de  Rosemberg  fit  représenter  la  Feria  de 
Valdemoro,  que  Moratin  attribue  à  Don  José  Clavijo  y  Fajardo,  le  séduc- 
teur de  Mlle  Caron,  sœur  de  Beaumarchais;  une  tragédie  de  Lemierre, 
Hipermenestra,  traduction  d'Olavide,  et  un  opéra  italien,  r2?«c?i>?u'one.  Sur 
le  théâtre  du  Buen-Retiro,  on  joua  El  domine  Lucas,  de  Canizares;  Duelos 
de  amor  y  lealiad,  de  Don  Pedro  Calderon,  et  la  zarzuela  d'Olavide,  iîZ  celoso 
(le  jaloux)  burlado  (moqué).  (Cotakelo  y  Moei,  Don  Ramon  de  la  Cruz  y  sus 
Obras,  Madrid,  1899, p.  55.)L'auteur  de  cet  intéressant  ouvrage  montre  que 
les  organisateurs  de  ces  fêtes  eurent  souvent  maille  à  partir  avec  les  actrices, 
mécontentes  de  leurs  rôles,  qui  ne  les  faisaient  pas  assez  valoir,  à  leur  gré. 
Il  cite,  à  ce  propos,  une  lettre  de  Grimaldi  au  gouverneur  du  conseil  de 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES     37 

jouée  ensuite,  puis  des  Hongrois,  des  Majos  et  des  Majas 
dansaient  un  ballet. 

Le  souper  fut  servi  sur  une  table  de  cent  vingt-quatre 
couverts,  dans  une  salle  ornée  de  peintures,  simulant  des 
berceaux  fleuris,  séparés  par  des  statues  de  marbre  et 
des  ruines.  Une  pièce  montée,  en  sucre,  représentait  le 
temple  de  l'Hymen,  au  milieu  d'un  parterre  d'orangers, 
décoré  de  fontaines. 

Dans  une  autre  salle,  où  étaient  placés  les  portraits  de 
la  famille  royale  de  France,  entourés  de  guirlandes,  se 
dressait  une  autre  table  de  quatre-vingt-dix  couverts, 
chargée  d'argenterie  et  de  vaisselle  d'or. 

Mais  le  nombre  des  conviés  dépassait  sept  cents.  On 
improvisa  des  buffets;  on  donna  à  manger  aux  pages, 
aux  comédiens,  aux  musiciens,  aux  valets  de  chambre. 
A  deux  heures,  le  bal  commença,  pour  ne  se  terminer 
qu'à  neuf  heures  du  matin.  Après  une  collation,  la  com- 
pagnie entendit,  avant  de  se  séparer,  une  messe  que 
célébra  le  chapelain  de  l'ambassadeur. 

La  fiancée  du  prince  des  Asturies  s'appelait  aussi  Marie- 
Louise,  comme  l'infante,  sa  cousine.  Efle  n'était  pas  jolie, 
à  cause  de  sa  bouche  de  couleuvre;  son  caractère  se  révé- 
lait impérieux  (1)  et  on  conjecturait,  d'après  certaines 
anecdotes,  qu'elle  dirigerait,  à  son  gré,  son  époux.  Le 
prince  n'avait  guère  alors  que  dix-sept  ans  (2).  Son  édu- 

Castille,  ordonnant  de  mettre  en  prison  une  certaine  personne,  nommée  la 
Guzmana,  si  elle  ne  consent  pas  à  être  sage.  (Même  ouvrage,  p.  56.) 

(1)  Retratos  de  antano,  du  P.  Luis  Coloma,  Madrid,  1895,  p.  211.  Elevée 
à  Parme  avec  son  frère  Ferdinand,  sous  la  direction  de  Condillac,  elle  ne 
retira  de  cette  éducation  d'autre  fruit  que  l'art  de  se  divertir  et  d'agir  à  son 
caprice.  Mariée  à  treize  ans,  elle  était  déjà  si  impérieuse  de  caractère, qu'à 
peine  le  contrat  signé,  elle  exigea,  avant  de  sortir  de  Parme,  qu'on  lui  rendît 
les  honneurs  dus  à  une  princesse  des  Asturies,  ce  qui  occasionna,  entre  elle 
et  son  frère,  de  continuelles  querelles.  Elle  lui  dit, tout  en  colère  :  «  Je  vous 
enseignerai  à  me  respecter,  car  un  jour  je  serai  reine  d'Espagne,  tandis 
qu'il  faudra  vous  contenter  de  votre  duchéde Parme. «Sonfrèrelui  répondit  : 
«  En  tous  cas,  j'aurai  eu  l'honneur  de  donner  un  soufïlet  à  la  reine  d'Es- 
pagne. »  Ce  qu'il  fit  aussitôt. 

(2)  Fernan  Nunez,  Compendio,  t.  I*""",  p.  190,  et  Aff.  étr.,  mémoires  et 


38  RÈGNE    DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

cation,  confiée  à  des  jésuites  allemands,  laissait  fort  à 
désirer.  Peu  apte  aux  travaux  intellectuels,  il  ne  lui 
restait  de  leur  enseignement  qu'une  vague  teinture  de 
géographie,  de  mathématiques,  de  dessin  et  de  musique. 
En  revanche,  il  excellait  à  tous  les  exercices  du  corps. 
Nul  mieux  que  lui  ne  lançait  la  barre,  ne  montait  à 
cheval,  ne  luttait.  Le  divertissement  favori  de  ce  colosse 
consistait  à  se  colleter  avec  ses  palefreniers.  Son  appétit 
formidable  effrayait,  même  les  personnes,  habituées  aux 
solides  repas  des  Bourbons. 

L'escadre  de  Carthagène  partit,  au  mois  de  juin  1765, 
conduisant,  à  Gênes,  l'épouse  de  l'archiduc  Léopold.  Le 
prince  de  Francavilla,'  qui  l'escortait,  devait,  après  la 
cérémonie  de  la  «  remise  »,  prendre  les  ordres  de  la  future 
princesse  des  Asturies  et  s'attacher  à  sa  personne.  A 
peine  avait-elle  quitté  son  père,  Don  Phihppe,  que  celui- 
ci  mourut  de  la  petite  vérole,  à  Alexandrie.  Le  voyage  en 
Espagne  ne  fut  pas  cependant  ajourné, par  cet  événement. 
Marie-Louise  écrivit  au  roi  Charles  III  et  lui  dit,  dans  sa 
lettre,  qu'ayant  eu  le  malheur  de  perdre  ses  parents,  il 
ne  lui  restait  plus  d'autre  père  ni  d'autre  protecteur 
que  Sa  Majesté  Catholique  (1). 

Le  3  septembre  1765,  la  cour  était  à  Saint-Ildefonse, 

documents,  Espagne,  t.  CCVII,  f"  167  et  correspondance  générale,  Espagne, 
t.  DXLIII,  Ossun  à  Choiseul,  27  mai  1765. 

(1)  Depuis  que  la  jeune  princesse  avait  perdu  sa  mère,  Louis  XV  et 
Charles  III  veillaient  sur  elle,  avec  beaucoup  de  sollicitude.  —  AIT.  étr., 
Espagne,  t.  DXXVILf<-'4,  pf  janvier  1760, lettre  de  Louis  XV  à  Charles  III, 
dans  laquelle  le  roi  de  France  engage  Sa  Majesté  Catholique  à  faire  passer  la 
jeune  Marie-Louise,  en  Espagne,  pour  qu'elle  y  soit  élevée, sous  les  yeux  de 
son  aïeule,  l'éducation,  qu'elle  recevait,  depuis  la  mort  de  sa  mère,  paraissant 
peu  convenable.  Charles  III  ordonna  à  une  femme  de  confiance,  Mlle  Gon- 
zalez, de  prendre  soin  de  la  princesse.  Le  valet  de  chambre  du  roi,  Pini, 
Parmesan  de  naissance,  se  faisait  adresser,  toutes  les  semaines,  des  lettres 
détaillées,  sur  Marie-Louise,  et  les  lisait  au  souverain.  (Afî.  étr.,  Espagne, 
t.  DXXX,  Ossun  à  Choiseul,  10  novembre  1760.) 

Au  sujet  de  la  lettre  de  la  princesse  au  roi,  après  la  mort  de  Don  Philippe 
(AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DXLIII,  î°  288;  sur  la  mort  de  Don  Philippe),  voir 
Casimir  Stryienski,  le  Gendre  de  Louis  XV,  p.  470,  réfutation  de  Coxe, 
qui  attribue  cet  événement  à  une  chute  de  cheval. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    39 

lorsque  le  roi  partit,  à  cinq  lieues  de  là,  au-devant  de  sa 
future  belle-fille,  avec  laquelle  il  dîna  et  qu'il  ramena  dans 
son  carrosse  (1).  Les  infants,  le  marquis  d'Ossun  et  le 
prince  de  la  Catolica  se  trouvaient  au  bas  du  perron, 
à  la  portière,  au  moment  où  elle  mit  pied  à  terre.  Le  prince 
des  Asturies  paraissait  fou  de  joie;  la  reine  mère,  qui 
s'avança  jusqu'au  haut  de  l'escalier,  se  montrait  tout 
heureuse  de  ce  que  sa  petite-fille,  une  princesse  de  la 
maison  de  Parme,  fût  appelée  à  s'asseoir,  un  jour,  sur  le 
trône  d'Espagne  (2).  Vers  sept  heures  du  soir,  les  ambas- 
sadeurs de  Naples  et  de  France  vinrent  faire  leur  cour. 
On  se  rendit,  ensuite,  dans  la  chambre  à  coucher  du  roi, 
où  attendait,  avec  tout  son  clergé,  le  cardinal  de  La 
Cerda.  Il  célébra  le  mariage  dont  Grimaldi,  le  marquis 
de  Montealegre  et  d'Ossun  furent  les  témoins  (3).  Les 
fêtes  n'eurent  lieu  que  lorsque  la  cour  revint  à  Madrid. 
Parmi  les  plus  belles,  Fernan  Nufiez  mentionne  une  ca- 
valcade dont  il  fit  partie,  composée  de  plusieurs  qua- 
drilles, avec  un  luxe  inouï  de  palefreniers,  de  laquais  et- 
de  chevaux  de  main  (4).  D'Ossun  reçut  plus  de  cinq  cents 
invités  dans  son  hôtel.  Les  divertissements  furent  à  peu 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXLIV,  Ossun  à  Choiseul,  Saint-Ildefonse, 
5  septembre  1765. 

(2)  Fernan  Nustez,  Compendio,  t.  I",  p.  190. 

(3)  Record  office  State  papers  foreign  Spain,  t.  CLXX,  Rochford  à 
Hallifax,  14  mars  1765;  détail  de  la  maison  du  prince  et  de  la  princesse  des 
Asturies.  Maison  du  prince  :  le  duc  de  Béjar,  grand  majordome;  le  duc 
d'Uzeda,  chambellan;  gentilhomme  de  la  chambre,  le  comte  d'Aguilar;  le 
duc  de  Medina-Sidonia.  maître  de  l'écurie;  le  marquis  Dumet,  premier 
écuyer. 

Maison  de  la  princesse  :  le  prince  de  Francavilla,  grand  majordome;  le 
comte  Altamira,  maître  de  l'écurie;  le  marquis  de  Andia,  premier  écuyer; 
la  duchesse  de  Miranda,  camarera  mayor;  dames  de  la  chambre  :  duchesse 
de  Medina-Sidonia,  marquise  d'Aroza,  duchesse  d'Arcos. 

Le  prince  de  Francavilla  donna  sa  démission,  partit  pour  Naples  et  fut 
remplacé  par  le  duc  de  San-Estevan,  capitaine  des  hallebardiers.  (Aff.  étr., 
Espagne,  t.  DXLIII,  f°  140.  Les  appointements  de  cette  place  s'éle- 
vaient à  45,000  livres.  Francavilla  se  retira,  sur  les  instances  de  sa  femme, 
piquée  de  quelque  disgrâce. 

(4)  Fernan  Nunez,  Compendio,  t.  P'',  p.  190  et  seq.  «  Une  de  ces  cuadrillas 
était  vêtue  à  l'ancienne  mode  espagnole  et  le  duc  de  l'Infantado  en  était  le 


40  RÈGNE   DE    CHARLES    IH    D'ESPAGNE 

près  semblables  à  ceux  donnés  pour  les  épousailles  de 
l'archiduchesse.  On  représenta,  chez  l'ambassadeur,  des 
pièces  allégoriques,  des  pastorales;  on  y  joua  également 
une  traduction  de  la  tragédie  de  Voltaire,  Tancrède, 
et  une  opérette,  El  Trueca  novias  (l'Echange  des.  fian- 
cés) (1). 

Les  négociations  commerciales  sommeillaient  pendant 
ces  fêtes.  Béliardi,  revenu  à  Madrid,  attendait  le  bon 
plaisir  d'Esquilache,  qui  le  renvoya  à  un  commissaire 
et  ajourna  ses  audiences,  jusqu'au  mois  de  janvier  1766. 
Enfin  le  ministre  des  finances  reçut  notre  agent.  Béliardi 
se  répandit  en  longues  récriminations  contre  la  brutalité 
des  douaniers  espagnols,  lorsqu'ils  visitaient  nos  navires 
marchands  (2).  Esquilache  répondit  avec  humeur  que 
les  Français  n'étaient  pas  plus  mal  traités  que  les  Espa- 
gnols eux-mêmes;  que  les  Génois,  les  Ragusais,  les  Danois, 
les  Suédois  et  les  Hambourgeois  subissaient  ces  formalités, 
sans  venir  l'étourdir  de  leurs  doléances  (3).   Un  pareil 

parrain.  L'autre,  vêtue  à  la  hongroise,  avait  pour  parrain  le  duc  de  Medina- 
celi,  et  la  dernière,  vêtue  à  l'américaine,  avait  pour  parrain  le  comte  Alta- 
mira.  Chaque  parrain,  précédé  d'un  grand  nombre  de  palefreniers,  laquais 
et  chevaux  de  main,  marchait  devant  la  cuadrilla.  Ils  entrèrent  tous  sur 
la  Plaza-Mayor,  par  différents  côtés,  occupèrent  leurs  postes  respectifs, 
firent  des  évolutions,  coururent,  ensuite,  par  couples  et  se  retirèrent,  aux 
grands  applaudissements  de  tous.  Chaque  parrain  fit  la  dépense  de  sa  cua- 
drilla,(\\i\  se  monta  pour  le  moins  à  500,000  réaux,  sans  autre  ordre  qu'un 
simple  billet  du  ministre,  les  avisant  que  S.  M.  les  avait  choisis  pour 
diriger  une  des  cuadrillas.  » 

(1)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DXLIV,  f°  332,  la  fête  eut  lieu  le  16  dé- 
cembre 1765. 

COTARELO  Y  MORT,  Don  Ramoii  de  la  Cruz,  ouv.  cité,  p.  61.  Voici  le  détail 
des  autres  réjouissances.  La  ville  de  Madrid  fit  la  dépense  d'une  grande  mas- 
carade; chez  l'ambassadeur  de  Naples,  on  exécuta  la  zarzuela  El  amorpastoril; 
chez  le  duc  de  Medinaceli,  un  opéra  italien,  la  Constancia  dichosa  (la  Cons- 
tance heureuse);  chez  le  duc  de  Béjar,  Alcides  entre  los  dos  caminos  (Alcide 
entre  les  deux  chemins),  opéra  italien,  musique  de  Nicolas  Conforto,  maître 
de  chapelle  de  Charles  III,  livret  de  Métastase;  au  théâtre  du  Buen-Retiro, 
une  comédie  de  Bances  Candamo  :  ^  Cwa/ es  afecto  mayorîei  une  pièce  de 
Caâizares  :  Don  Juan  de  Espina  en  Madrid. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXLV,  Béliardi  à  Praslin,  20  janvier  1766. 

(3)  Quelques  détails  sont  ici  nécessaires  pour  expliquer  l'objet  des  con- 
testations entre  Esquilache  et  Béliardi.  Ce  dernier  invoquait  les  traités  de 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES     4l 

accueil  n'encourageait  guère  le  représentant  de  Choiseul 
à  continuer  ses  démarches;  fort  heureusement  pour  lui, 
les  émeutes  de  Madrid  le  débarrassèrent  d'un  interlocu- 
teur aussi  malveillant.  Muzquiz,  qui  remplaça  Esquilache, 
aux  finances,  se  montra  beaucoup  plus  traitable  que  son 
prédécesseur.  Il  écouta  les  arguments  de  Béliardi  et  parut 
les  approuver.  L'un  d'entre  eux  surtout  le  frappa.  En 
effet,  disait  notre  agent,  «  le  Pacte  de  famille  a  pour  but 
d'améliorer  le  sort  de  deux  nations  alliées.  En  observant 
strictement  la  lettre  de  ce  traité,  on  en  viole  l'esprit. 
J'en  conclus  que  sa  rédaction  est  défectueuse,  car  la  na- 
vigation française,  auparavant,  jouissait  de  privilèges, 
qui  lui  sont  actuellement  refusés.  Nous  n'avons  pas  tra- 
vaillé pour  empirer  la  condition  de  nos  compatriotes  et 
il  est  monstrueux  de  voir,  dans  des  ports  d'Espagne, 
des  Anglais  et  des  Hollandais  mieux  traités  que  des 
Français.  » 

Le  passage  du  Pacte  de  famille,  qui  prêtait  à  de  sem- 
blables critiques,  était  l'article  24.  Il  portait  que  les  su- 
jets des  deux  monarchies  payeraient,  pour  le  commerce, 
les  mêmes  droits  que  les  nationaux,  que  les  prohibitions 

1667  et  de  1713,  exemptant  les  Français  de  toute  visite  dans  les  ports,  à 
l'exception  de  Cadix,  où  se  pratiquait  la  visite  de  fondeo.  Voici  ce  qu'on  en- 
tendait par  cette  expression.  Quand  un  navire  entrait  dans  un  port, il  devait 
déclarer  s'il  avait  ou  non  l'intention  de  rompre  son  chargement.  S'il  ne 
voulait  que  réparer  ses  avaries  et  prendre  des  vivres,  on  envoyait  à  bord  des 
gardes,  qui  veillaient  à  ce  que  rien  ne  fût  embarqué  ni  débarqué.  Si,  au 
contraire,  il  rompait  son  chargement,  le  capitaine  se  rendait  à  la  douane, 
accompagné  du  consul,  pour  y  produire  son  manijesle  et  déclarer  les  objets, 
considérés  comme  de  contrebande.  Une  fois  les  marchandises  à  terre,  les 
officiers  de  la  douane  parcouraient  le  navire  :  cela  s'appelait  la  visite  de 
iondeo.  (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXLVII,  f°  88,  correspondance  de  Béliardi 
avec  Choiseul.)  —  Partout  ailleurs,  le  pavillon  français  était,  d'après  Bé- 
liardi, libéré  de  semblable  formalité.  (Voir  Afî.  étr.,  Espagne,  t.  DXLV, 
f°  140,  Béliardi  à  Praslin,  24  février  1766.)  —  Quand  on  représentait  à 
Esquilache  que  les  navires  espagnols,  reçus  dans  les  ports  français,  ne  subis- 
saient pas  les  mêmes  vexations  que  les  nôtres,  relâchant  dans  la  Péninsule, 
Esquilache  répondait  que  peu  lui  importait:  il  admettait  qu'on  visitât, 
arbitrairement  et  à  toute  rigueur,  les  bâtiments  de  sa  nation,  pourvu  que 
la  France  laissât  l'Espagne  en  faire  autant.  (Afï.  étr.,  Espagne,  t.  DXIA^I, 
f°  20,  Béliardi  à  Praslin,  2  juin  1766.) 


42  RÈGNE    DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

seraient  les  mêmes,  pour  les  uns  et  les  autres.  Il  abo- 
lissait  tous   les   traités   et   conventions  antérieures   (1). 

Muzquiz  réclama  une  enquête  et  demanda  des  rap- 
ports aux  consuls  de  Charles  III,  résidant  au  Havre,  à 
Bordeaux,  à  Bayonne,  à  Marseille.  Le  résultat  de  ses 
recherches  fut  tout  contraire  à  celui  qu'il  attendait.  Il 
constata  combien  nos  bâtiments  fréquentaient  peu  les 
ports  de  la  Péninsule,  tandis  que  la  marine  marchande 
du  roi  Catholique,  exemptée,  chez  nous,  du  droit  de 
visite,  se  développait  et  paraissait  prospérer  (2). 

Béliardi  rédigea,  en  espagnol,  un  long  mémoire,  qu'il 
soumit  à  Muzquiz  et  que  le  ministre  examina,  pendant 
le  voyage  de  la  cour  à  Saint-Ildefonse.  La  conclusion 
de  cette  lecture  fut  qu'un  projet  devait  être  préparé,  re- 
produisant les  clauses  des  anciennes  conventions,  avan- 
tageuses à  la  France  et  notamment  celles  du  traité 
d'Utrecht,  afin  de  corriger,  comme  il  était  équitable, 
l'article  24  du  Pacte  de  famille  (3).  Tout  semblait  donc 
aller  à  souhait,  lorsque  l'intervention  personnelle  du  roi 
d'Espagne  faillit  tout  brouiller.  On  sait  combien  Charles  III 
craignait  la  contrebande,  dans  ses  Etats.  Il  prétendait  que 
des  petits  bateaux,  appelés,  dans  le  jargon  de  la  douane, 
bâtiments  d'une  seule  couverture,  la  pratiquaient,  et  il 
reprocha  à  Muzquiz  de  faire  trop  bon  marché  d'une  ordon- 
nance, rendue  par  Philippe  V,  en  1716,  et  prescrivant  la 
visite  arbitraire  de  ces  navires.  L'entêtement  royal  ne 
se  rendait  à  aucun  argument,  lorsque  Grimaldi  et  Muz- 
quiz, par  un  artifice  de  rédaction,  tournèrent  la  difficulté. 
On  laissa  en  évidence  ces  mots  de  visite  arbitraire,  auxquels 
tenait   tant    Sa    Majesté    Catholique,    mais    les  clauses 

(1)  Aff.  étr.,  mémoires  et  documents,  Espagne,  t.  CCIX,  f°  43. 

(2)  Aff.    étr.,    Espagne,    t.    DXLVI,    correspondance    de    Béliardi    et 
Praslin,  16  juin,  14  juillet,  21  juillet,  25  août  1766. 

On  remarquera  que  la  condition  des  Espagnols  eux-mêmes,  dans  leur 
pays,  était  souvent  moins  favorable  que  celle  des  Anglais. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXLVII,  Béliardi  à  Praslin,  13  octobre  1766. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES     43 

insérées,  à  la  suite,  adoucissaient  un  pareil  traitement  (1). 

Ces  travaux  aboutirent  à  la  convention,  signée  à  Ma- 
drid, le  2  janvier  1768.  Elle  assurait  à  la  nation  française 
les  mêmes  privilèges  qu'aux  Anglais,  dans  la  Péninsule, 
la  liberté  de  la  pêche,  sur  les  côtes  d'Espagne,  la  visite 
des  navires,  conformément  aux  articles  10  et  11  du  traité 
d'Utrecht,  applicables  aux  Anglais. 

Ce  traité  améliorait  sensiblement  la  situation  des  Fran- 
çais, en  Espagne,  mais  il  n'atteignait  pas  tout  ce  qu'avait 
souhaité  Choiseul  (2).  C'était  un  acheminement  vers 
d'autres  conquêtes  économiques.  On  constatera,  en  effet, 
que  les  Indes  occidentales  nous  demeuraient  fermées, 
comme  par  le  passé.  L'interlope  allait  donc  subsister. 
D'autres  questions  moins  capitales  étaient  passées  sous 
silence.  Rien  n'était  stipulé,  quant  à  nos  consuls.  Il  fallut 
conclure,  l'année  suivante  (15  mai  1769),  une  convention 
particuhère,  à  leur  sujet.  La  mention  des  privilèges  dont 
jouissaient,  autrefois,  certaines  marchandises  françaises, 
par  le  convenio  d'eminente  et  le  pie  deljardo,  fut  omise,  dans 
la  rédaction.  Choiseul  n'eut  pas  le  temps  de  corriger  son 
œuvre  ni  d'obtenir  cette  union,  ce  mutuel  concours  des 
deux  nations,  contre  l'Angleterre,  dans  une  lutte  pacifique 
et  commerciale.  D'ailleurs,  même  si  la  disgrâce  l'eût 
épargné,  ce  ministre  n'aurait  pas  vu  se  développer  ses 
projets,  comme  il  l'entendait.  L'œil  fixé  sur  le  but,  qu'il 
s'était  proposé,  il  ne  tenait  pas  assez  compte  de  la  sus- 
ceptibilité ombrageuse  de  Charles  III.  Ce  prince  recon- 
naissait la  décadence  de  son  pays;  il  voulait  y  remédier, 
mais  à  sa  guise  et  sans  se  conformer  aux  plans,  que  lui 
dictait  la  France.  Il  se  préoccupait  moins  d'ouvrir  les 
Indes  occidentales  à  notre  commerce  que  de  voir  refleurir 
l'agriculture  dans  ses  Etats,  que  de  défricher  les  terrains 
incultes  de  la  Péninsule. 

(1)  Aiï.  étr.,  Espagne,  t.  DXLVIII,  Béliardi  à  Praslin,  5  janvier  1767. 

(2)  Afï.  étr.,  mémoires  et  documents,  Espagne,  t.  CLXXXVIII. 


44  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 


III 


Dans  les  montagnes  de  la  Sierra-Morena,  on  ne  trouvait 
plus  au  dix-huitième  siècle  que  des  bois  épais,  quelques 
rares  troupeaux,  des  loups  et  des  brigands.  Le  voyageur, 
qui  se  rendait  de  Madrid  à  Cadix,  lorsqu'il  quittait  le 
bourg  d'El  Viso,  dans  la  Manche,  franchissait  huit  grandes 
lieues  jusqu'à  Baylen,  sans  rencontrer  d'autres  habita- 
tions que  deux  méchantes  auberges,  dont  les  tenanciers 
le  rançonnaient,  quand  ils  ne  le  dépouillaient  pas  entière- 
ment, de  connivence  avec  les  bandits,  qui  s'y  abritaient. 
Les  voitures  s'arrêtaient  à  El  Viso, le  chemin  n'étant  pra- 
ticable qu'aux  mulets.  Dans  l'Andalousie,  entre  Cordoue 
et  Ecija,  nouveau  désert,  nouveau  trajet  de  huit  lieues, 
pendant  lequel  on  ne  voyait  qu'une  seule  maison,  l'au- 
berge de  la  ParriUa  (1). 

Charles  III  résolut  de  repeupler  ces  régions  désolées 
et  de  consacrer,  à  ce  dessein,  les  arrérages  des  rentes  pro- 
vinciales, des  salines  de  Jaen  et  des  tabacs. 

Un  Allemand,  Don  Gaspar  Thurriegel,  solhcitait,  alors, 
du  gouvernement  espagnol,  l'autorisation  de  transporter, 
en  Amérique,  un  certain  nombre  d'émigrants.  Le  roi, 
sur  les  conseils  de  quelques  personnes  qu'il  consulta, 
refusa  la  requête,  mais  proposa  au  solhciteur  de  fonder 
des  colonies  agricoles,  dans  la  Sierra-Morena.  Thurriegel 
accepta  et  promit  d'amener  plus  de  six  mille  personnes, 
allemandes  ou  flamandes,  à  la  condition  que  cha- 
cune, lors  du  débarquement,  recevrait,  par  tête, 
386  réaux  et   qu'on  le  récompenserait,  par  un   brevet 

(1)  Ferrer  del  Rio,  Hisloria  de  Carlos  III,  t.  III,  p.  7  et  seq.,  et  Fernan 
NuSez,  Coinpendio,  t.  I",  p.  222. 


CESSIO.X  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    45 

de  colonel,  tandis  que  ses  collaborateurs  seraient  admis 
dans  l'armée  espagnole,  à  titre  de  capitaines  ou  de 
lieutenants. 

Muzquiz  et  Campomanes  élaborèrent  un  long  travail, 
sur  la  fondation  des  villages,  la  répartition  des  terres, 
leur  dévolution  dans  l'avenir,  l'administration  munici- 
pale des  nouvelles  agglomérations,  le  culte,  les  impôts. 
On  ne  les  suivra  pas  dans  la  minutie  de  ces  détails;  qu'il 
suffise  seulement  de  relever  certaines  ordonnances,  qui 
portent  la  marque  caractéristique  des  esprits  qui  les 
conçurent  et  des  influences  qui  les  inspirèrent. 

Ainsi,  ces  mesures,  qui  furent  édictées,  au  moment  où 
se  préparait  et  s'exécutait  l'expulsion  des  jésuites,  dé- 
fendaient qu'aucun  couvent  ne  fût  bâti  aux  environs, 
parce  que  ces  législateurs  considéraient  que  les  curés  des 
paroisses  et  leurs  chefs  hiérarchiques,  les  ordinaires  diocé- 
sains, suffisaient,  pour  distribuer  l'enseignement  spiri- 
tuel. On  prescrivit  l'instruction  primaire  obligatoire;  on 
travailla  à  créer  des  établissements  agricoles  modèles, 
d'après  les  idées  répandues,  depuis  1764,  par  les  sociétés 
économiques.  Ces  foyers  de  doctrines  scientifiques  et 
philanthropiques,  empruntées  à  l'encyclopédisme,  ga- 
gnaient de  proche  en  proche.  Peu  à  peu,  de  nouveaux 
adeptes  copiaient  les  statuts  de  l'Académie  des  amis  du 
pays,  fondée  à  Azcoitia,  dans  les  provinces  basques;  on 
s'y  occupait  d'économie  rustique  et  de  tout  ce  qui  pou- 
vait contribuer  au  progrès  de  l'espèce  humaine.  Enfin,  le 

(1)  La  constitution  rédigée  par  Campomanes  pour  ces  nouveaux  villages 
est  insérée  dans  la  Novissima  Recopilacion  (VII,  xxu,  3).  C'est  l'image  d'une 
société  idéale,  telle  que  la  concevaient  les  économistes  de  l'école  d'Aranda. 
Société  sans  majorât,  sans  entraves  d'aucune  sorte,  sans  mainmorte, 
sans  moines  ni  religieuses,  sans  docteurs,  avec  des  écoles  primaires  obliga- 
toires; sans  ofTices  municipaux  aliénables,  mais  temporaires  et  électifs; 
sans  mesta  (privilège,  appartenant  à  de  grands  propriétaires  de  troupeaux, 
de  faire  paître,  sur  les  terres  d'autrui);  sans  bêtes  à  cornes,  qui  ne  fussent 
destinées  au  labour:  avec  des  maisons  disséminées  dans  les  champs  et 
chaque  terre  arable,  ayant  sa  clôture,  etc.  (Joaquin  Costa,  Colectivismo 
agrario  en  Espana,  Madrid,  1898,  p.  118.) 


46  RKGNE   DE    CHARLES    TII   D'ESPAGNE 

superintendant,  choisi  pour  diriger  les  colonies  de  la 
Sierra-Morena,  Don  Pablo  Olavide,  appartenait  à  la 
coterie  du  comte  d'Aranda;  il  se  montrait  un  homme 
«  éclairé  »,  tout  imbu  de  nos  idées  philosophiques  (i). 

Vingt  ans  plus  tôt,  ce  personnage  s'était  distingué  à 
Lima,  au  moment  d'un  tremblement  de  terre,  survenu 
en  1746.  Il  y  eut  toujours  beaucoup  d'orages,  dans  la 
A^ie  de  Don  Pablo.  Ce  jeune  magistrat,  devenu  en  un 
instant  très  populaire,  perdit  soudainement  tout  son 
crédit.  Quand  ses  concitoyens  le  virent,  après  le  désastre, 
construire,  à  ses  frais,  une  église  et  un  théâtre,  comme 
ils  le  savaient  pauvre,  tant  de  munificence  provoqua  les 
bruits  les  plus  fâcheux,  à  son  égard.  Le  public  rappela 
que  beaucoup  de  particuliers  avaient  déposé,  chez  lui, 
leur  argent,  on  l'accusa  de  détournements  et  il  fut  obligé 
de  se  rendre  en  Espagne,  pour  se  justifier.  Condamné  à 
des  remboursements  qu'il  ne  savait  comment  exécuter, 
il  végétait,  malade,  à  Léganes,  lorsqu'il  eut  la  chance 
d'épouser  une  riche  veuvc-,  Doha  Isabelle  de  Rios.  Avec 
l'argent  de  sa  femme,  il  paya  ses  dettes,  se  réhabilita, 
voyagea  en  France  et  devint  l'ami  de  Rousseau  et  de 
Voltaire,  avec  lesquels  il  demeura  en  correspondance 
suivie.  Il  fut  nommé  intendant  de  toute  l'Andalousie  ei 
assistant  de  Séville.  Sa  maison  fut  montée  avec  un  grand 
luxe.  Il  y  eut,  chez  lui,  un  petit  théâtre  où  se  représen- 
taient des  tragédies  de  Voltaire,  des  comédies  de  Regnard, 
des  opéras-comiques.  Le  maître  du  logis  traduisait  ces 
pièces,  que  jouaient  des  acteurs  tels  queMariana  de  Silva, 
duchesse  d'Huescar  et  le  marquis  de  Mora  (2). 

(1)  Menendez  y  Pelayo,  Heterodoxos  espanoles,  t.  III,  p.  206  et  seq. 

(2)  P.  CoLOMA,  El  marques  de  Mora,  p.  71;  du  même  auteur,  Retratos  de 
Antano,  p.  240.  Au  sujet  de  la  duchesse  d'Huescar,  le  P.  Coloma,  dans  sa 
Vie  du  marquis  de  Mora,  p.  75,  rapporte  l'anecdote  suivante.  A  force  d'écou- 
ter les  déclarations  de  ce  dernier,  qui  remplissait  les  rôles  d'amoureux, 
Dona  Mariana  finit  par  s'imaginer  qu'il  l'aimait  véritablement.  Lui,  s'en 
amusa,  flatté  d'inspirer  de  pareils  sentiments  à  une  femme  aussi  distinguée. 

M.  Morel-Fatio,  dans  ses  Etudes  sur  l'Espagne,  2^  série,  p.  92,  cite  un 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    47 

Les  émigrants  débarquèrent  à  Malaga  et  furent  trans- 
portés à  la  Sierra-Morena.  Cette  troupe  se  composait,  en 
grande  partie,  d'artisans  vagabonds  ou  de  malheureux 
laboureurs.  Les  meilleurs  d'entre  eux  avaient  séjourné 
longtemps  en  France,  d'où  ils  espéraient  passer  à  Cayenne. 
Ballottés  d'un  endroit  à  un  autre,  sans  rien  obtenir,  dé- 
couragés par  la  misère,  ils  étaient  épuisés  et  inaptes  au 
travail,  dont  ils  avaient  perdu  l'habitude.  Le  climat  les 
éprouva  beaucoup.  Gens  du  Nord,  peu  accoutumés  à  la 
chaleur,  habitués  à  boire  de  la  bière,  ils  étanchaient  la 
soif  qui  les  dévorait,  par  de  larges  rasades  de  ces  vins, 
chargés  d'alccol,  dont  ils  ne  se  défiaient  pas  assez.  Aussi 
la  maladie  sévit  parmi  eux  et  les  décima.  Car,  à  la 
chaleur  du  jour,  succédaient,  dans  ces  régions,  des  nuits 
froides.  Ces  malheureux  manquaient  d'abris,  pour  la  plu- 
part,  car  la  prévoyance   des  entrepreneurs,  chargés  de 

passage  du  baron  Gleichen  sur  Olavide  :  «  Bien  qu'il  dût  beaucoup  à  sa 
femme  qui  s'était  sacrifiée  pour  lui,  il  la  traitait  avec  le  plus  grand  mépris, 
la  forçait  à  vivre  avec  une  certaine  Dona  Gracia,  qui  était  sa  maîtresse...  » 
M.  CoTARELO  y  MORi,  dans  son  ouvrage  sur  Iriarte  y  su  epoca,  p.  186, 
note  2,  soutient  que  Dona  Engracia  n'était  pas  la  maîtresse,  mais  la  fille 
d'Olavide.  A  l'appui  de  son  opinion,  il  produit  une  lettre  de  Fernan  Nunez 
au  prince  de  Salm,  !'?>'  décembre  1768  :  «  No  tengo  otra  cosa  que  decirte, 
salvo  haber  malparido  la  Gracia  Olavide  en  la  Parrilla  y  quedar  su  marido 
bien  malo  de  tavardillo  y  aliviado  Olavide,  que  estuvo  antes  ajaMT-a^/o.  »  — 
«  Je  n'ai  pas  autre  chose  à  te  dire,  si  ce  n'est  que  la  Gracia  Olavide  a  accouché 
malheureusement  à  la  Parrilla  {village  d'Andalousie)  et  que  son  mari  est 
bien  malade  de  la  fièvre;  quant  à  Olavide,  il  va  mieux,  mais  il  était  aupara- 
vant épuisé.  »  M.  Morel-Fatio  a  connu  ce  texte  qu'il  cite  également,  quoique 
avec  ce  changement;  apu^arfo  au  lieu  de  apurado.  L'auteur  d'Iriarle  y  su 
epoca  rappelle  l'attachement  que  Jovellanos  professa  toujours  pour  Ola- 
vide et  la  poésie  qu'il  composa  en  l'honneur  de  Dofia  Engracia  : 

La  que  atraia  cou  su  dulce  eanto 
Del  aire  vago  a  las  eauoras  aves 
Y  los  féroces  brutos  extraia 
De  sus  cavernas... 

i,  Donde  se  ha  ido?  iC'oino  no  resuenan 
En  los  amènes  carolineos  valles 
Sus  peregrinos  melodiosos  ecos 
Dulcisonantes?  etc. 

«  Jamais,  ajoute  M.  Cotarelo,  l'austère  Jovellanos  ne  lui  aurait  consacré 
de  tels  vers  si  les  liens,  qui  existaient,  entre  elle  et  l'assistant  de  Séville, 
eussent  été  ceux  que  suppose  M.  Morel-Fatio.  » 


48  RÈGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

bâtir  (les  maisons,  fut  en  défaut.  Les  uns  manquèrent  de 
parole;  les  autres  livrèrent  des  travaux  hâtifs,  mal  cons- 
truits et  qui  tombèrent  en  ruine,  presque  aussitôt.  La  mor- 
talité fut  terrible.  Dans  des  familles  de  neuf  personnes,  il 
en  succomba  jusqu'à  huit  (1). 

Le  trésor  royal  remit,  en  1767,  à  Olavide,  plus  de 
1,500,000  réaux,  somme  vite  épuisée,  pour  subvenir 
à  tant  de  besoins.  On  vendit  une  partie  des  biens 
des  jésuites  expulsés  et  on  interna,  dans  les  collèges  les 
plus  voisins,  appartenant  jadis  à  la  Compagnie,  ceux  des 
émigrants,  atteints  du  scorbut  ou  de  la  petite  vérole. 

Gomme  toute  nouveauté,  cette  entreprise  eut  ses  dé- 
tracteurs. Olavide  en  rencontra,  parmi  ses  collaborateurs. 
Un  Suisse  du  canton  d'Uri,  Don  José  Antonio  Yauch,  qui 
avait  promis  d'amener  cent  familles  de  son  pays,  n'en 
présenta  que  douze.  Au  lieu  de  s'excuser  et  d'exphquer 
pourquoi  il  manquait  à  ses  engagements,  cet  homme 
éleva  les  plus  violentes  critiques  contre  les  colonies. 
D'après  lui,  le  plus  grand  désordre  sévissait  partout;  les 
habitants  manquaient  du  nécessaire,  laissés  à  l'abandon, 
sans  secours  d'aucune  sorte,  ni  prêtres,  ni  église,  ni  abri, 
ni  eau,  ni  nourriture.  Les  paysans  des  environs,  surtout 
près  d'Ecija,  protestaient,  à  leur  manière,  par  les  mau- 
vais traitements,  qu'ils  infligeaient,  aux  nouveau-venus. 

Le  comte  de  Coloredo,  ambassadeur  d'Allemagne,  se 
plaignit  de  ce  que  l'on  débauchât  les  sujets  de  son  maître. 
La  cour  d'Espagne  protesta,  déclina  toute  participation 
directe  à  l'émigration  et  soutint  que,  dans  sa  conduite, 
elle  imitait  la  Hongrie,  la  Prusse,  la  Russie,  le  Dane- 
mark, la  Suède  et  l'Angleterre. 

Olavide  publia  une  apologie  de  sa  conduite.  Il  ne  la 
signa  pas,  mais  elle  parut  sous  le  nom  d'un  de  ses  subor- 
donnés, un  certain  Don  Juan  Tomas  Teu,  écrivant  à  un 

(1)  Fernan  Nunez,  Compendio,  t.  pr,  p.  222;  DAN\^LA  Y  Collado. 
Reinado  de  Carlos  III,  t.  IV,  p.  12  et  seq. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    49 

ami  de  Séville,  le  l^""  juillet  1768.  Toutes  les  assertions 
malveillantes  produites,  jusqu'à  ce  jour,  s'y  trouvaient 
contredites.  Peut-être  même  exagéra-t-on  la  bonté  du 
terrain,  l'abondance  des  eaux  et  les  qualités  agricoles  des 
colons  (1). 

Une  autre  brochure,  rédigée  cette  fois  par  Olavide* 
lui-même,  contient  une  sorte  de  consultation  juridique, 
sur  le  régime  des  terres  concédées,  le  payement  des  fer- 
mages, l'expulsion  des  concessionnaires,  infidèles  à  leurs 
engagements,  les  règlements  relatifs  à  l'irrigation,  les 
aliénations.  Il  la  soumit  à  l'examen  du  conseil  de  Cas- 
tille. 

Le  14  mars  1769,  on  nomma  un  inspecteur.  Don  Pedro 
Perez  Valiente,  chargé  de  parcourir  les  nouveaux  vil- 
lages. De  hauts  personnages  furent  priés  de  visiter  la 
Sierra-Morena  et  d'envoyer  leurs  observations.  Ce  furent 
l'ancien  ministre  Don  Ricardo  Wall,  l'évêque  de  Jaen, 
le  marquis  de  la  Corona,  fiscal  du  conseil  des  finances. 

En  général,  les  témoignages  furent  plutôt  favorables. 
Don  Ricardo  Wall  se  déclara  satisfait,  après  une  enquête 
de  cinq  jours.  Le  gouverneur  d'Ayamonte,  Don  Lucas 
Luzy,  traversant  la  Sierra-Morena,  écrivit,  au  ministre 
Muzquiz,  qu'il  s'étonnait,  qu'avec  moins  de  7  milHons, 
on  eût  peuplé  près  de  trente  lieues.  Il  passa  par  la  Garo- 
lina,  Santa-Elena,  San-Bartolome,  San-Ramon,  la  Gar- 
lota  et  la  Louisiane.  Il  loua  l'orientation  et  l'aménage- 
ment de  ces  localités.  Il  goûta  au  pain  et  le  trouva  de 
bonne  qualité;  il  atténua  les  critiques  :  pouvait-on  re- 
procher au  superintendant  que  les  colons  comptassent, 
parmi  eux,  plus  d'artisans  que  de  cultivateurs?  Etait-il 
responsable  des  maladies,  qui  les  affligeaient?  Cette  mor- 
talité provenait  du  changement  de  climat  et  de  nourri- 
ture. 

(1)  Danvila,  t.  IV,  p.  14,  15,  18,  24,  39.  ) 

11.  ^ 4 


50  RÈGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Don  Pedro  Ferez  Valiente  déposa  son  rapport.  Le 
conseil  de  Castille  désigna  une  junte,  pour  l'étudier. 
Parmi  les  membres  de  cette  commission  figurèrent,  avec 
le  marquis  de  la  Corona,  le  fiscal  Don  José  Monino.  La 
conduite  d'Olavide  fut  approuvée.  En  1775  s'établirent, 
dans  ces  villages,  des  fabriques  de  draps,  de  soies,  de  ve- 
lours, de  toiles,  de  dentelles,  de  savon,  de  cire,  de  chan- 
delles, de  clous,  d'aiguilles  et  de  faïence. 

Tout  paraissant  en  voie  de  prospérité,  Olavide  se 
démit  de  sa  charge  de  superintendant.  Il  avait  d'autres 
fonctions  à  remplir  et  ne  pouvait  suffire  à  tout  (1). 

L'Inquisition  le  guettait  depuis  longtemps;  car  un  tel 
homme,  assez  imprudent  dans  ses  propos  et  ses  mœurs, 
attirait  son  attention.  En  1768,  on  le  dénonça,  sous  pré- 
texte que  sa  maison  contenait  des  statues  et  des  tableaux 
indécents,  qu'il  lisait  des  livres  prohibés,  qu'il  entendait 
la  messe,  avec  peu  de  respect,  qu'il  correspondait  avec 
Voltaire.  Le  Saint-Office  parut  négliger  toutes  ces  accu- 
sations, sans  toutefois  les  oublier.  Ce  tribunal  le  ména- 
geait, sans  doute  à  cause  d'Aranda,  son  patron,  président 
du  conseil  de  Castille,  l'homme  le  plus  puissant  de  l'Es- 
pagne, après  le  roi.  Mais,  en  1775,  le  protecteur  d'Olavide 

(1)  Il  fut  remplacé  par  Don  Fernando  Quintillana. 

Voici,  en  1775,  la  liste  des  villages  de  la  Sierra-Morena  et  de  leurs  dépen- 
dances (Danvtla,  t.  IV,  p.  41)  :  La  Carolina  (dépendance  :  Vista-Alegre); 
Navas  de  Tolosa  (dép.  :  Navas  de  Linares);  Carboneros  (dép.  :  Escolastica  et 
Arellano);  Guarroman  (dép.  :  Los  Rios);  Rumblar;  Santa-Elena  (dép.  : 
Mojon-Blanco):  Miranda  (dép.  :  Magana);  Aldeaquemada  (dép.  :  Martin- 
Perez,  Herradura  et  Tamujosa);  Arquillos  (dép.  :  Porrosillo);  Venta  de  los 
Santos  (dép.  :  Montizon.)  —  En  Andalousie  :  Carlota  (dép.  :  Baneguillas, 
Petite-Carlota.  Pinedas,  Fuencubierta  et  Garabato);  Luysiana  (dép.  :  Cam- 
pillo,  los  Motillos,  et  Canada  Rosal);  Fuente- Palme ra  (dép.  :  Ventilla, 
Penalosa,  Herreria,  Aldea  de  Rio,  Villalon,  Hillilos,  et  Fuente  Carreteros); 
San-Sebastian.  Il  y  avait  dans  ces  localités  1,893  familles  de  colons  culti- 
Tateurs  s'élevant  à  8,179  personnes;  553  familles  d'artisans  s'élevant  à 
2,241  personnes;  soit  en  tout  10,420  individus,  sans  compter  plus  de  3,000  qui  y 
vivaient  en  qualité  de  journaliers  ou  de  serviteurs.  Il  y  avait  26  églises, 
2,282  habitations,  15  auljerges,  5  boulangeries,  11  moulins  à  farine,  4  à  huile, 
243,431  oliviers  plantés,  534, 788  mûriers,  28,872  arbres  fruitiers, 483,842plants 

de  vigne  et  17,092  peupliers. 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    51 

vivait  en  France,  et  son  ambassade,  à  la  cour  de  Versailles, 
paraissait  presque  une  disgrâce. 

Parmi  les  prêtres,  appelés  à  administrer  les  paroisses 
de  la  Sierra-Morena,  se  trouvait  un  capucin,  frère  Ro- 
muald  de  Fribourg,  caractère  susceptible  et  vindicatif. 
Il  eut,  avec  Olavide,  plusieurs  querelles  et  se  vengea,  en  le 
dénonçant   (l). 

Soudain,  l'assistant  de  Séville  fut  mandé  à  Madrid, 
sous  un  prétexte  quelconque.  Il  flaira  quelque  piège  et, 
avant  de  se  mettre  en  route,  adressa  au  ministre  de 
Grâce  et  de  Justice,  Roda,  la  lettre  suivante  : 

«  Je  ne  connais  pas,  écrivait-il,  les  usages  de  ce  tribu- 
nal; aussi  ai-je  recours  à  V.  E.,  lui  demandant  conseil  sur 
ce  que  je  dois  faire,  en  la  circonstance.  V.  E.  me  doit  ce 
service,  à  cause  de  sa  générosité  naturelle  et  parce  qu'il 
est  de  son  devoir  d'aider  un  innocent,  que  l'on  veut 
opprimer.  Si  j'avais  commis  un  délit,  je  ne  demanderais 
pas  conseil  à  V.  E.,  parce  que,  ou  je  me  serais  réfugié 
dans  les  pays  lointains,  ou  j'aurais  imploré  la  miséricorde, 
qui  ne  se  refuse  jamais  à  qui  la  réclame.  Mais,  monsieur,  je 
crois  bien  que  les  colons  ne  manquent  pas  de  religion, 
et,  quand  cela  serait,  devrais-je  en  répondre,  personnel- 
lement? Chargé  de  beaucoup  de  désordres,  commis  dans 
ma  jeunesse,  péchés  dont  je  demande  pardon  à  Dieu,  je 
n'en  trouve  aucun  contre  la  religion.  Né  et  élevé  dans  un 
pays  où  l'on  n'en  connaît  point  d'autre  que  celle  que  nous 
professons,  Dieu  ne  m'a  pas  abandonné  au  point  que 
j'y  aie  jamais  manqué.  Je  me  suis  fait  gloire  de  la  foi 

(1)  Ferrer  DEL  Rio,  t.  III,  p.  44  et  sey.Lalettre  citée  est  du  7  février  1776. 
(Archives  de  Simancas  Gracia  y  Justicia,  legajo  628.) 

Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  46.  F.  Romuald  accusait  Olavide  d'être 
athée,  de  n'admettre  de  la  religion  que  ce  qui  était  clair,  de  nier  la  Provi- 
dence, de  soutenir  que  le  ciel  n'était  pas  seulement  réservé  aux  catholiques, 
de  ne  recourir  ni  à  la  prière  ni  aux  œuvres,  de  manger  de  la  viande  le  ven- 
dredi, de  croiser  les  jambes,  en  entendant  la  messe,  de  correspondre  avec 
Voltaire  et  Rousseau,  de  défendre  le  mouvement  de  la  terre...  d'interdire 
de  sonner  les  cloches,  pendant  les  orages. 


62  RÈGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

que  je  professe,  par  la  grâce  de  Dieu,  et  je  verserais,  pour 
elle,  jusqu'à  la  dernière  goutte  de  mon  sang.  Dans  mes 
discours,  je  ne  crois  avoir  rien  dit,  qui  mérite  la  censure, 
parce  que  personne  ne  dit  jamais  que  ce  qu'il  pense.  A  la 
vérité,  j'ai  souvent  parlé,  avec  ce  même  frère  Romuald, 
sur  des  matières  scolastiques  et  théologiques.  Souvent 
nous  disputions,  à  ce  sujet.  Mais  c'étaient  des  doctrines 
catholiques  et  toutes  conformes  à  notre  sainte  religion. 
Il  pourra  les  interpréter,  aujourd'hui,  suivant  les  inspira- 
tions de  son  impertinence.  Mais  laissons  de  côté  ma  re- 
ligion. Quelle  vraisemblance  y  aurait -il  à  ce  que  j'aille 
proférer  des  discours  censurables,  devant  un  moine,  que 
je  savais  mon  ennemi,  qui  écrivait  à  tous  contre  moi,  et 
qui,  jusque  dans  les  lettres,  que  je  joins  ici,  me  menaçait 
de  l'Inquisition?  Mais,  loin  de  tout  cela,  le  P.  Friburgo  est 
à  mon  sens  très  superstitieux,  ainsi  que  l'ont  prouvé  sa 
conduite  et  ses  discours.  Il  me  semble,  qu'en  tout  ceci,  je 
prenais  le  parti  delà  vraie  et  saine  religion,  qu'il  dégradait, 
avec  ses  idées.  Je  ne  suis  pas  théologien  et,  en  ces  ma- 
tières, je  ne  sais  que  ce  que  mes  parents  et  mes  maîtres 
m'ont  enseigné,  conformément  à  la  doctrine  de  l'Eglise. 
D'autre  part,  nos  contestations  ne  roulaient  point  sur 
des  questions  fondamentales,  mais  sur  des  choses  pro- 
bables et  licitement  disputables,  dans  lesquelles  seule  la 
malignité  peut  trouver  des  interprétations  fausses  et  tor- 
tueuses, qui  méritent  la  censure.  Si,  malgré  tout,  par 
ignorance  ou  par  erreur,  j'ai  donné  lieu  à  ce  que  l'on 
comprît  autre  chose  que  ce  que  l'on  doit  comprendre,  je 
puis  protester  à  V.  E.  que  j'ai  été  sans  malice  et  que  je 
serais  le  premier  à  détester  mon  erreur,  si  on  me  la  faisait 
connaître.  Je  suis  persuadé  que,  dans  les  choses  de  la  foi, 
la  raison  ne  sert  de  rien,  parce  qu'elle  ne  les  atteint  pas,  et, 
puisque  nous  sommes  dans  le  giron  de  l'Eglise,  nous  de- 
vons nous  en  tenir  à  ce  que  nous  enseignent  l'Eglise  et 
les  ministres,   députés  pour  instruire  les  fidèles;   cette 


CESSION  DE  LA  LOUISIANE  ET  RÉFORMES  ÉCONOMIQUES    53 

docile  observation  étant  le  meilleur  sacrifice  qu'un  chré- 
tien puisse  faire.  Il  me  parait  aussi  que,  dans  cette  mis- 
sion, comme  dans  toutes  les  autres,  que  le  roi  m'a  con- 
fiées, je  l'ai  servi  avec  zèle,  désintéressement  et  prudence. 
Malgré  tout  cela,  je  m'en  vais  à  Madrid,  appelé  par  un 
ordre  du  roi,  instruit  que  l'on  examine  ma  conduite, 
averti  par  un  bruit  public  que  j'y  suis  convoqué,  pour 
affaire  d'Inquisition.  Si  ce  bruit  s'augmente  et  s'accrédite, 
quoique  dans  la  suite  mon  innocence  soit  prouvée,  il 
est  à  craindre  que  je  ne  reste,  pour  toujours,  couvert  d'op- 
probre. N'y  a-t-il  pas  moyen  de  couper  court  à  tout  ceci? 
Je  ne  me  déroberai  pas  au  châtiment,  si  je  le  mérite, 
mais  je  veux  être  entendu;  et  si  je  puis,  comme  je  le  crois, 
prouver,  en  une  seule  fois,  toute  mon  innocence  ainsi  que 
la  malice  de  mon  délateur,  je  souhaite  que  l'on  annihile 
une  cause  qui  me  déshonore,  pour  toujours.  J'ai  exposé 
à  V.  E.,  avec  vérité,  tous  ces  faits,  afin  qu'elle  me  con- 
seille. Je  suis  prêt  à  me  conformer  à  ce  qu'elle  dictera. 
Que  V.  E.  dirige  ses  lumières  sur  celui  qui  les  recherche. 
Si  je  ne  la  persuade  pas  de  mon  innocence,  il  faut  que  le 
temps  la  lui  découvre  et  qu'elle  puisse  se  réjouir  alors  de 
m'avoir  tendu  la  main.  » 

Roda  lui  conseilla  de  visiter  l'inquisiteur  général  et 
envoya  à  celui-ci  la  lettre  d'Olavide.  Don  Manuel  Quin- 
tano  y  Bonifaz  ne  remplissait  plus  cette  charge;  il  était 
mort,  une  année  plus  tôt,  et  celui  qui  lui  succéda,  Don  Fe- 
lipe Bertran,  évêque  de  Salamanque,  ne  put  ou  ne  voulut 
rien  faire. 

Les  charges  produites  contre  Olavide  furent  :  le  manque 
de  foi  et  le  libertinage  de  conscience.  Dépouillé  de  sa 
pèlerine  de  chevalier  de  Saint-Jacques,  il  entendit,  à  ge- 
noux, la  lecture  de  sa  sentence.  Suffoqué  par  l'émotion,  il 
tomba  évanoui.  Le  Saint-Office  le  déclara  convaincu  d'hé- 
résie, membre  pourri  de  la  religion; l'exila,  pour  toujours, 
à  quarante  lieues  de  la  cour,  des  résidences  royales,  de 


«4  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

l'Andalousie  et  de  la  Sierra-Morena.  Il  fut  condamné  à 
vivre  dans  un  couvent,  durant  huit  années,  sous  la  sur- 
veillance d'un  sage  directeur,  qui  lui  enseignerait,  chaque 
jour,  la  doctrine  chrétienne;  qui  le  confesserait,  lui  ferait 
écouter  la  messe,  réciter  le  chapelet  et  jeûner.  Comme 
infâme,  il  lui  fut  interdit  de  porter  l'épée,  des  vêtements 
brodés  d'or  ou  d'argent,  des  étoffes  de  soie.  Ses  biens 
furent  confisqués  et  on  le  déclara  inapte,  lui  et  ses  descen- 
dants, jusqu'à  la  cinquième  génération,  à  obtenir  aucun 
emploi.  Pour  être  rétabli  au  sein  de  l'Eglise,  il  dut  abjurer 
ses  erreurs,  la  tête  couverte  du  san  benito. 

Olavide  fut  d'abord  enfermé  dans  un  couvent  de  la 
Manche;  il  obtint  ensuite,  sous  prétexte  de  santé,  de  se 
transporter  à  Girone.  Etant  près  de  la  frontière,  il  réussit 
à  s'échapper  et  à  se  réfugier  en  France  où  il  fut  accueilli 
comme  un  martyr  de  l'intolérance  (1). 

(1)  Le  littérateur  Roucher,  dans  son  poème  Des  Mois,  lui  consacre  ces. 
vers  barbares  : 

Que  de  l'Ibère  enfin  la  pieuse  furie 
Flétrissait  un  veiUard,  l'iionneur  de  sa  patrie. 
Et  solennellement  replaçait  aux  autels 
L'hydre  avide  de  l'or  et  du  sang  des  mortels. 

Voir  BoURGOiNG,  Tableau  de  l'Espagne  moderne,  t.  pi^,  p.  379,  3'^  édition. 

En  1797,  il  retourna  en  Espagne  et  y  publia  l'année  suivante  l'Evangile 
triomphant  ou  le  Philosophe  converti.  Mais,  devenu  dévot,  il  faillit  être 
encore  poursuivi  par  l'Inquisition.  (Desdevises  du  Dézert,  l'Espagne  de- 
l'ancien  régime,  la  société,  p.  97.)  Au  moment  de  Vautillo  d'Olavide,  un 
littérateur,  Samaniego.  qui  assistait  à  cette  cérémonie,  fut  pris  de  peur  et 
alla  se  dénoncer,  spontanément,  comme  lecteur  de  livres  défendus  tels  que 
Hobbes,  Spinoza,  Voltaire,  Diderot,  d'Alembert  et  Rousseau.  Il  reçut  le 
pardon  ad  cautelam;  mais,  ce  qu'il  y  a  d'odieux  dans  sa  conduite,  c'est  qu'il 
remit  au  Saint-Office  une  liste  des  amis,  qui  lui  avaient  prêté  ces  livres  ou 
avec  lesquels  il  s'était  entretenu  des  matières,  contenues  dans  ces  ouvrages. 
Furent  inculpés  ainsi  :  Almodovar,  Aranda,  Montalvo,  Campomanes, 
Florida  Blanca,  O'Reilly,  Lacy,  Ricla,  Ricardos.  (Menendez  y  Pelayo» 
Heterodoxos  espanoles,  t.  III,  p.  219.) 


CHAPITRE   II 


LA    PAIX    EN    PERIL 


La  rançon  de  Manille,  l'arbitrage,  refus  de  l'Angleterre.  —  II.  Les  îles 
Malouines  ou  Falkland,  établissement  de  Bougainville,  expédition  du 
Jason.  —  III.  La  lutte  de  Georges  III  contre  le  parti  whig.  —  IV.  Les 
Anglais  expulsés  du  port  Egmont,  démarches  du  roi  Catholique,  faiblesse 
de  l'armée  espagnole,  avances  de  Masserano,  réponse  de  Weymouth, 
inquiétudes  du  ministère  North,  anxiété  de  Choiseul.  —  V.  Esprit  bel- 
liqueux du  comte  d'Aranda,  l'inaction  de  la  France,  concessions  de 
Charles  III,  harangue  du  roi  d'Angleterre,  au  Parlement,  discours  de 
Chatham,  chute  possible  du  ministère  anglais,  singuliers  expédients  de 
Choiseul,  renvoi  de  lord  Weymouth,  scène  d'ébriété.  —  VI.  Lettre  de 
Louis  XV,  renvoi  de  Choiseul,  imprudence  du  comte  d'Aranda,  retraite 
d'Harris,  circonspection  de  Masserano,  le  Compromis  ignominieux. 


Tandis  que  le  roi  Catholique  prenait  possession  de  la 
Louisiane,  débattait,  avec  Choiseul,  les  clauses  du  traité 
commercial  de  1768  et  fondait  ses  colonies  de  la  Sierra- 
Morena,  de  graves  soucis  détournaient  souvent  son  atten- 
tion de  pareils  travaux.  Certaines  querelles,  soulevées  et 
soigneusement  entretenues  par  les  Anglais,  laissèrent  re- 
douter de  nouvelles  hostilités.  Pendant  quelques  années, 
la  situation  demeura  tendue  et  toujours  à  la  veille  d'une 
rupture. 

Durant  la  dernière  guerre,  les  Anglais  avaient  pris 
Manille  et  l'archevêque  avait  promis,  pour  éviter  le  pil- 
lage, une  certaine  somme  dont  il  versa  une  partie.  Le 
reste  devait  être  acquitté  par  le  roi  d'Espagne.-^Mais 
Charles  III  refusa  de  tenir  cet  engagement,  dont  il  con- 


56  RÈGNK   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

lestait  la  valeur,  sous  différents  prétextes.  Lorsque  lord 
Rochford,  ambassadeur  britannique,  se  présenta  à  Ma- 
drid, il  eut  beau  produire  différents  mémoires  du  bri- 
gadier Draper  (1),  commandant  les  troupes  de  débarque- 
ment dans  les  Philippines,  il  se  heurta  toujours  à  une 
résolution  inébranlable.  Grimaldi  lui  demandait,  avec 
ironie  :  «  Si  l'archevêque  de  Manille  avait  promis  de 
vous  livrer  le  royaume  de  Grenade,  pensez-vous  que  mon 
maître  serait  lié  par  un  pareil  engagement?  Un  jour, 
les  deux  diplomates  avaient  dîné  ensemble.  Grimaldi  se 
montra,  au  sortir  de  table,  plus  énergique  que  de  cou- 
tume, presque  bourru.  «  Si  cette  réponse  dépendait  uni- 
quement de  moi,  s'écriait-il,  elle  serait  très  courte.  Je 
me  soumettrais  à  être  haché  en  pièces  plutôt  que  d'ac- 
corder une  demande  aussi  injuste  (2).  » 

Bien  qu'elles  n'eussent  rien  d'officiel,  ces  dernières 
paroles  sembleront  singulièrement  hardies,  imprudentes 
même,  si  l'on  songe  à  l'état  précaire  de  l'armée  et  de 
la  marine  espagnoles.  Notre  ministre  à  Madrid,  d'Ossun, 
malgré  son  optimisme  ordinaire,  se  lamentait  de  l'aban- 
don où  végétaient  les  troupes.  «  Très  mal  disciplinée, 
écrivait-il,  l'infanterie  nationale  n'est  rien  moins  que 
complète;  l'officier  subalterne  n'a  ni  l'esprit,  ni  les  vertus 
de  son  état;  les  recrues  sont  difficiles...  et  se  font  d'une 
mauvaise  qualité;  l'artillerie  n'est  pas  en  bon  ordre,  les 
magasins  ne  sont  point  fournis,  les  places  de  la  frontière 
de  Portugal  sont  en  mauvais  état  :  Carthagène,  Cadix, 

(1)  Record  ofTice  State  papers,  foreign  Spain,  t.  CLXV,  12  décembre  1763, 
Rochford  à  Hallifax.  Mémoire  du  général  Draper  sur  la  rançon  de  Manille, 
même  source,  t.  CLXVII;réponseauxobjectionssuivantes:  ]"lacapitulation 
doit  C'tre  nulle  parce  qu'elle  est  entachée  de  violence;  1°  la  ville  fut  saccagée 
pendantquaranteheures;  4, 000 Anglais  en  tirèrent  plus  d'un  million  de  pias- 
tres. —  T.  CLXVII,  lettre  de  Masserano  à  Hallifax,  26  juillet  1764,  plaintes 
du  supérieur  des  augustins  de  Manille  contre  les  Anglais;  !'•■'  août  1764, 
lettre  du  général  Draper  à  Hallifax  :  il  impute  aux  augustins  la  responsabilité 
de  tout  le  sang  répandu,  incitant  le  peuple  à  désobéir  à  l'archevêque. 

(2>  Record  office,  même  source,  t.  CLXXI,  lettre  de  Rochford  du  17  sep- 
tembre 1765. 


LA   PAIX   EN   PÉRIL  57 

le  Ferrol  et  Santander  ne  sont  pas  à  l'abri  d'un  bombar- 
dement (1).  » 

O'Reilly,  qui  revenait  de  la  Havane,  parlait  avec  in- 
quiétude, des  forces  britanniques,  en  Amérique.  Ces  dé- 
tails calmèrent  l'arrogance  de  Grimaldi  et  lui  donnèrent 
à  réfléchir.  Aussi,  à  une  lettre  de  lord  Rochford,  con- 
tenant ces  mots  :  «  Ma  cour  n'a  d'autre  dessein  que  d'ob- 
tenir justice...  (2)  »  Grimaldi  répliqua,  en  offrant  de  sou- 
mettre, à  l'arbitrage  d'une  tierce  puissance,  la  rançon  de 
Manille. 

Choiseul  approuva  fort  cette  conduite.  Si  les  Anglais 
acceptaient  l'arbitrage,  l'Espagne  sauverait  son  honneur 
et  se  tirerait  d'embarras,  en  versant  une  somme,  plus  ou 
moins  forte;  solution  en  tous  cas  moins  coûteuse  qu'une 
campagne.  Si  les  Anglais  refusaient,  ils  montreraient,  clai- 
rement, qu'ils  recherchaient  la  guerre  et  ne  nous  pren- 
draient pas  au  dépourvu,  car  ils  attendraient,  au  moins 
\e  retour  de  Pitt  au  ministère,  avant  de  la  dénoncer  (3). 

Le  comte  de  Guerchy,  notre  ambassadeur  à  Londres, 
traitait  légèrement  cette  affaire  de  Manille  et  ne  croyait 
pas  à  une  rupture.  Il  insistait  sur  l'embarras  financier  du 
gouvernement  anglais,  évaluait  à  70  millions  sterling 
l'accroissement  de  la  dette,  et  soutenait  que  le  fonds 
d'amortissement  servait,  uniquement,  à  en  payer  les  inté- 
rêts. Le  ministère  manquait  donc  de  l'argent  nécessaire, 
pour  entrer  en  campagne,  et,  s'il  en  demandait  au  Parle- 
ment, il  devrait  indiquer  l'emploi  de  ces  crédits  (4). 

Choiseul  croyait,  lui  aussi,  que  le  ministère  britannique 
était  trop  faible,  pour  ouvrir  les  hostilités.  Mais  il  redou- 


(1)  Aiï.  étr.,  Espagne,    t.    DXLIII,    Ossun    à    Choisrn!,    15    juillet    et 
12  août  1765. 

(2)  Record  office,  même  source,  t.  CLXXIII,  8  m;irs  17G6,  Rochford  à 
Grimaldi;  réponse  de  Grimaldi,  11  mars. 

(3)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DXLV,  Choisenl  à  Grimaldi,  21  mars  1766. 

(4)  AIT.  étr.,  Angleterre,   t.   CDLXIX,  Guerchy    à    Choiseul,    Londres, 
31  mars  1766. 


58  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

tait  le  retour  de  Pitt.  «  Cet  homme  ne  sera  pas  fâché, 
disait-il,  dès  son  début,  d'humiher  l'Espagne;  il  lui  com- 
mandera, en  dictateur,  de  payer  la  rançon  de  Manille,  et,, 
si  l'Espagne  s'y  refuse,  sans  faire  plus  d'insistance,  je 
suis  persuadé  qu'il  fera  un  armement,  très  aisé  à  masquer, 
car  il  ne  sera  pas  considérable,  et  qu'il  enverra  à  Manille. 
LesAnglais  reprendront  la  ville...  et  nous  ne  l'apprendrons, 
en  Europe,  qu'au  retour  de  l'expédition,  c'est-à-dire  dans 
deux  ans.  D'ici  à  ce  temps,  il  se  préparera...  (1).  » 

L'ambassadeur  de  Charles  III  à  Londres,  le  prince 
de  Masserano,  eut  un  entretien,  assez  vif,  avec  Conway,. 
secrétaire  d'Etat  du  département  du  Sud.  «  Cette  con- 
testation, lui  demanda-t-il,  doit-elle  servir  de  prétexte 
pour  rompre  avec  l'Espagne?  »  Déconcerté,  un  instant, 
par  cette  brusque  question,  Conway  ne  répondit  ensuite 
que  par  de  vagues  protestations  pacifiques,  et,  quand 
Masserano  le  pressa  d'accepter,  tout  au  moins,  le  prin- 
cipe de  l'arbitrage,  remettant  à  un  autre  moment  la 
désignation  de  la  puissance  qui  serait  choisie,  son  inter- 
locuteur se  déroba  par  de  mauvais  prétextes  (2). 

Au  mois  de  juin  1766,  le  chef  du  cabinet,  le  marquis 
de  Rockingham,  offrit  de  renoncer  à  la  rançon  de  Manille, 
si  le  roi  Catholique  cédait  la  rive  droite  du  Mississipi. 
«  Cette  partie  de  la  Louisiane,  repartit  Masserano,  est 
la  clef  du  Mexique  et  ne  doit  être  confiée  à  personne  (3).  « 


(1)  Même  source,  Choiseul  à  Guerchy,  13  avril  1766. 

(2)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLXIX,  1"  avril  1766,  conférence  du 
prince  de  Masserano  avec  Conway.  Sur  la  femme  du  prince  de  Masserano^ 
on  trouve  le  portrait  suivant  tracé  par  Mme  Harris  à  son  fils,  qui  devint 
plus  tard  lord  Malmesbury  (Haeris,  Letters,  vol.  P"",  London,  1870)  t 
«  Whitehall,  22  septembre  1764.  —  L'ambassadrice  espagnole  est  très  bien  de 
sa  personne  et  assez  agréable  de  figure,  mais  elle  mêle  trop  le  jaune  avec  le 
rouge.  Elle  a  l'air  d'être  entre  trente  et  quarante  ans,  et,  sans  plaisanterie, 
paraîtrait  très  agréable  si  elle  ajoutait  un  peu  de  blanc  à  son  jaune  ».  —  Je 
traduis  ainsi  :  gamboge,  gomme-gutte,  couleur  jaune  dans  la  peinture  à 
l'aquarelle.  —  (Morel-Fatio,  Essais  sur  F  Espagne,  2''  partie,  p.  108.)  Elle 
était  sœur  du  prince  de  Rohan,  coadjuteur  de  l'archevêque  de  Strasbourg. 

(3)  AIT.  étr.,  Angleterre,    t.    CDLXX,    Durand    à   Choiseul,    Londres, 


LA   PAIX    EN   PÉRIL  59 

Les  Anglais  ne  réclamèrent  plus  que  la  moitié  de  la 
somme,  qu'ils  revendiquaient;  Charles  III  ne  céda  pas 
davantage.  Alors  l'arbitrage  fut  rejeté  et  un  nouvel  in- 
cident compliqua  la  querelle. 


II 


Le  25  juillet  1766  (1),  notre  chargé  d'afîaires,  Durand,, 
signalait  des  préparatifs  maritimes,  en  Angleterre.  Les 
prévisions  de  Choiseul  allaient-elles  se  réaliser  et  l'expé- 
dition, que  l'on  équipait,  allait-eile  se  diriger  vers  Manille? 
Un  mois  après,  les  renseignements  de  notre  représentant 
devenaient  plus  précis.  Un  bâtiment,  appelé  le  Tamer, 
était  arrivé  en  Angleterre,  apportant  une  lettre  du  capi- 
taine, commandant  le  Jason,  navire  envoyé,  au  mois  de 
septembre  1765,  débarquer  des  colons  anglais  aux  îles 
Malouines  ou  Falkland. 

Cet  archipel,  situé  assez  près  du  détroit  de  Magellan, 
découvert  en  1686  par  le  capitaine  Cowley  (2),  signalé 
une  seconde  fois,  à  l'amirauté,  par  Georges  Anson,  après 
son  voyage  autour  du  monde,  présentait  un  point  de 
relâche  et  un  lieu  de  rafraîchissement  favorable,  à  peu 
de  distance  de  Buenos-Aires,  du  Brésil  et  de  la  mer  du 

27  juin  1766.  Rochford  quitta  alors  l'Espagne  et  fut  nommé  ambassadeur 
en  France. 

(1)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLXX,  Durand  à  Choiseul,  25  juillet  1766,  et 
même  source,  t.  CDLXXI,  8  août  1766. 

(2)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLXX,  28  juillet  1766.  (Voir  également 
Georges  Ansoîst,  Voyage  autour  du  monde,  1740-1744,  Paris,  1764,  t.  I"""^, 
p.  227.)  Angleterre,  t.  CDLXCII,  29  juin  1770.  Origine  de  l'établisse- 
ment  anglais  aux  Malouines.  Georges  Anson,  à  son  retour  de  son  expédition 
de  la  mer  du  Sud,  donna,  le  premier,  l'idée  de  former  un  entrepôt,  dans  ces 
îles.  Georges  II  adopta  le  projet.  Les  ordres  furent  donnés  d'armer  deux 
frégates,  mais,  sur  les  représentations  de  Wall,  pour  lors  ambassadeur  de 
la  cour  de  Madrid,  qu'on  avait  des  raisons  de  ménager,  on  y  renonça. 


tiO  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Sud.  Malgré  l'avantage,  qu'offrait  une  telle  situation, 
l'Angleterre  avait  négligé,  jusqu'alors,  de  s'y  installer.  Les 
Espagnols  prétendirent  que  la  tentative  de  Bougainville 
avait  attiré  les  Anglais,  de  ce  côté. 

Cet  officier  (1),  en  effet,  dans  l'année  1763,  voulut  y 
établir  une  pêcherie  de  morues  et  de  baleines.  Son  parent, 
M.  d'Arbouland  de  Risbourg,  directeur  des  postes,  lui 
avança  les  fonds  nécessaires  et  il  exécuta  son  dessein,  en 
1764.  Le  roi  d'Espagne  revendiqua  la  propriété  de  ces 
îles  et  Louis  XV  se  rendit  à  ses  représentations.  Le  15  no- 
vembre 1766,  Bougainville,  qui  partait  de  Nantes  sur  la 
frégate  la  Boudeuse,  pour  exécuter  un  voyage,  autour  du 
monde,  reçut  l'ordre  de  se  rendre  à  Buenos- Aires,  afin  d'y 
informer  le  gouverneur  espagnol,  Bucareli,  du  désiste- 
ment du  roi  de  France.  Bougainville  obéit  et  remit,  en 
possession  des  Malouines,  le  capitaine  do  vaisseau  Don  Fe- 
lipe Ruiz  Puente.  Le  roi  Catholique  remboursa  les  frais 
de  l'établissement  français,  qui  s'élevaient  à  603,000  livres 
tournois. 

Tandis  que  le  gouvernement  espagnol  reprenait  ces 
îles,  qu'il  croyait  désertes,  dans  une  autre  partie  de  cet 
archipel,  non  visité  par  Bougainville,  les  Anglais  s'étaient 
installés  (2).  Le  capitaine  du  Jason  manda  à  Londres  qu'il 

(1)  Fernan  Nunez,  Compendio,  t.  !«■•,  p.  228,  et  British  Muséum  addit. 
manuscripts,  vol.  32603,  sur  les  Malouines.  Rapport  de  Don  Manuel  Moreno, 
ministre  plénipotentiaire  des  provinces  unies  de  la  Plata,  à  Palmerston, 
17  juin  1833,  relatif  à  l'occupation  de  Bougainville.  (Danvila,  om>.  cité, 
t.  IV,  p.  105.)  Les  cinq  îles  de  Falkland  ou  Malouines,  situées  entre  le  51° 
et  53°  de  latitude  australe,  à  environ  81  lieues  du  détroit  de  Magellan  et 
entourées  d'une  mer  toujours  agitée,  forment  un  archipel,  dans  l'océan 
Atlantique,  et  les  principales  d'entre  elles  sont  celles  de  Falkland,  située 
à  l'est,  et  de  la  Soledad  à  l'ouest.  L'Ecossais  Cowley  les  baptisa  Falkland, 
en  mémoire  du  village  et  du  château  de  ce  nom,  résidence  de  Jacques  VI 
dans  le  comté  de  Fife.  En  1708,  un  bâtiment  de  Saint-Malo,  qui  les  visita, 
les  appela  Malouines. 

(2)  Au  port  Egmont,  nom  donné  en  l'honneur  du  premier  lord  de  l'Ami- 
rauté. Le  commandant  Mac  Bride  se  présenta,  en  décembre  1766,  à  la  colonie 
française  des  Malouines.  (Rapport  du  gouverneur  des  Malouines,  Ruiz 
Puente,  au  capitaine  général  de  Buenos-Aires,  Bucareli,  25  avril  1767.) 
Mac  Bride  avait  adressé  au  gouverneur  français,  M.  de  Nerville,  des  lettre.* 


LA   PAIX   EN   PÉRIL  61 

avait  bâti  un  petit  fort,  tracé  des  remparts,  ramassé  des 
matériaux,  mais  que  le  climat  était  fort  rigoureux.  A 
peine  ces  nouvelles  furent-elles  parvenues  à  la  métropole 
que  l'on  réunit  à  Woolwich  des  ballots  de  drap  et  de 
flanelle,  préparatifs  que  surprit  Durand  et  dont  il  in- 
forma Versailles.  En  même  temps,  les  soldats  de  marine, 
destinés  à  cette  expédition,  eurent  l'autorisation  d'em- 
mener leurs  femmes.  Des  maçons  et  des  ouvriers  furent 
embauchés,  et  l'amirauté,  pour  donner  le  change,  répandit 
le  bruit  que  ce  convoi  partait  pour  Gibraltar. 

Les  représentants  français  et  espagnols  lui  soupçon- 
nèrent, aussitôt,  une  autre  destination.  Leurs  avis  répan- 
dirent l'alarme.  Les  sentiments  pacifiques  de  Georges  III 
rassuraient,  il  est  vrai.  Mais  des  princes  comme  Louis  XV 
et  Charles  IIÏ  se  trouvaient  toujours  déroutés  par  les 
mœurs  parlementaires  de  l'Angleterre,  si  bruyantes,  si 
tumultueuses,  si  indécentes, pour  des  souverains  descendus 
tous  deux  de  Louis  XIV,  nourris  de  ses  traditions  et  de 
ses  préjugés.  Ils  craignaient,  toujours,  quelque  surprise  et 
leurs  appréhensions  pouvaient  paraître  très  fondées,  si 
l'on  considère  les  difficultés  ministérielles,  dans  lesquelles 
le  roi  d'Angleterre  se  trouvait  engagé.  Les  intrigues  qu'il 
combinait  contre  le  parti  whig  et  contre  W.  Pitt  expli- 
queront les  hésitations  et  les  tâtonnements  de  sa  poli- 
tique extérieure. 

de  protestation  que  Ruiz  Puente  joint  à  sa  correspondance.  Ces  deux  lettres 
du  capitaine  anglais  sont  des  4  et  5  décembre  1766.  Il  débarqua  avec  quel- 
ques hommes,  pour  assurer  la  sécurité  de  sa  personne.  On  apprit  dans  la 
conversation  qu'il  avait  bâti  un  fort,  à  quarante  lieues  de  là,  défendu  par 
24  pièces  de  12.  Il  dit,  en  outre,  qu'il  était  établi  dans  la  colonie  depuisdeux 
ans  et  que  le  port,  qu'il  avait  choisi,  était  très  beau.(British  Muséum,  addit. 
manuscripts  32603,  f"  36.) 


«2  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 


III 


C'était  lord  Bute  qui,  par  une  sorte  de  coup  d'Etat, 
avait  déterminé  le  ministère  à  conclure  la  paix  de  1763. 
Pitt  fut  d'autant  plus  mécontent  que  la  cessation  des  hos- 
tilités rendait  son  retour  aux  affaires  moins  indispensable 
et  lui  imposait,  s'il  redevenait  chef  du  cabinet,  un  rôle 
assez  peu  conforme  à  ses  aptitudes.  Nul  ne  s'entendait 
mieux  que  lui  à  réveiller  l'orgueil  britannique.  Mais  ses 
qualités  de  démagogue,  son  esprit  impérieux  et  dicta- 
torial lui  rendaient  insupportable  la  direction  méthodique 
et  régulière  de  l'administration,  en  temps  ordinaire.  Sans 
amis,  sans  connaissance  des  hommes  ou  du  détail 
des  affaires,  cette  besogne  lui  semblait  au-dessous  de  lui 
et  trop  terre  à  terre,  pour  son  génie,  qui  ne  se  déployait, 
dans  son  ampleur,  qu'aux  époques  de  crise  (1).  Néan- 
moins, bien  que  de  pareils  dons  fussent,  pour  l'instant, 
inutiles,  cet  homme  restait  encore  une  puissance  formi- 
dable et  Georges  III  chercha  à  la  paralyser.  Les  moyens 
■dont  il  se  servit  ne  furent  rien  moins  qu'honorables,  car 
il  usa  et  abusa  de  la  corruption. 

Au  mois  d'avril  1763,  Grenville  (2)  était  à  la  tête  du 
ministère.  Le  roi  engagea  des  négociations  avec  Pitt, 
pourparlers,  qui  n'avaient  guère  chance  d'aboutir,  vu 
l'intransigeance  et  l'orgueil  intraitables  de  l'ancien  mi- 

(1)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLXXXVIII,  correspondance  de  Francès 
et  de  Choiseul,  21  juillet  1769. 

(2)  Lecky,  Hislory  of  England  in  the  XVIII  century,  t.  III,  p.  85. 

«  Sous  bien  des  rapports,  Grenville  fut  particulièrement  agréable  au  roi  : 
son  alliance  avec  Bute,  sa  séparation  de  la  grande  famille  whig,  son  carac- 
tère privé  irréprochable,  ses  éminentes  facultés  d'affaires...  De  jour  en 
jour,  pendant  les  premiers  mois  de  son  ministère,  le  roi  parla  de  lui  avec 
la  plus  chaude  affection...  Mais  Grenville  était  placé  pour  jouer  le  rôle  d'un 
instrument  utile  et  souple,  et  la  nature  lui  avait  donné  le  caractère  des 
.maîtres  les  plus  despotiques  et  les  plus  obstinés.  « 


LA   PAIX   EN   PERIL  63 

nistre.  Il  exigeait  le  renvoi  préalable  de  tous  ceux  qui 
avaient  participé  à  la  paix.  Quand  Grenville  tomba, 
George  III  s'adressa  à  Bedford.  Celui-ci  conseilla  de 
recourir  à  Pitt.  Mais  ce  dernier,  aussi  imprudent  que 
d'ordinaire,  dans  ses  propos,  fournit  au  souverain  un 
moyen  de  brouiller  Pitt  avec  les  principaux  leaders  du 
parti  whig.  Le  roi  rapporta  à  chacun  les  expressions  qui 
pouvaient  l'offenser,  et  il  chargea  spécialement  lord  Sand- 
wich de  répéter  à  Bedford  les  boutades  désobligeantes 
que  Pitt  avait  lancées  contre  lui  (1).  Le  ministère  Bed- 
ford se  maintint  jusqu'au  mois  de  juillet  1765  et  fut 
remplacé  par  le  cabinet  Rockingham  (2).  Georges  III, 
par  toutes  ces  manœuvres,  atteignait  son  but.  Le  nou- 
veau lord  de  la  Trésorerie  devenait  le  chef  d'un  parti 
affaibli  et  désorganisé.  Grenville  et  Bedford  étaient  usés; 
le  pouvoir  passait  aux  mains  d'un  jeune  homme  sans 
expérience,  connu  seulement  par  sa  richesse,  son  assi- 
duité aux  courses  et  son  incapacité  oratoire.  Il  était  se- 
condé par  un  vétéran,  Conway,  brave  soldat,  distingué 
jadis  à  Gulloden,  à  Fontenoy  et  à  Lawfeld,  mais  chef 
parlementaire  nul,  ne  possédant  ni  lumières,  ni  résolu- 
tion, ni  éloquence.  Lorsque  ce  ministère  tomba,  en  juil- 
let 1766,  Pitt  revint  au  pouvoir,  non  pas  comme  premier 
lord  de  la  Trésorerie,  mais  comme  détenteur  d'une  siné- 
cure, le  sceau  privé,  laissant  la  direction  politique  à  lord 
Grafton.  Sa  santé  chancelante,  la  goutte,  une  maladie 
nerveuse  et  parfois  des  accès  de  folie  ne  lui  permettaient 
pas  une  vie  active.  Il   fut  nommé  comte  Ghatham  (3), 

(1)  Ministère  Bedford,  septembre  1763.  Jean  Russel,  duc  de  Bedford, 
passait  pour  un  des  plus  riches  seigneurs  d'Angleterre:  on  évaluait  son  revenu 
à  plus  de  50,000  livres  sterling.  (Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLIV,  f»  28,  ex- 
trait de  notes  curieuses  sur  les  ministres  anglais,  envoyées  par  le  chevalier 
d'Eon.) 

(2)  Lecky,  ouv.  cité,  t.  III,  p.  92. 

(3)  Lecky,  ouv.  cité,  t.  III,  p.  114. 

Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLXXIV,  f»  39,  sur  la  santé  de  lord  Chatham  : 
«  Il  m'est  revenu  que  son  médecin  avait  dit  que  ses  idées  étaient  fort  nettes 


64  RÈGNP:    de   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

mais,  en  acceptant  de  s'asseoir  à  la  Chambre  des  lords,  il 
ruina,  en  grande  partie,  son  influence  politique.  Le  secret 
de  son  ancien  prestige  reposait  sur  la  conviction,  gardée 
par  le  peuple,  qu'au  milieu  de  la  corruption  générale, 
l'illustre  représentant  de  la  démocratie  anglaise,  seul, 
conservait  ses  mains  pures  de  toute  vénalité!  Dès  lors, 
le  charme  fut  rompu.  Une  révolution  se  produisit  aus- 
sitôt dans  les  esprits,  d'une  manière  irrévocable.  La  Cité 
refusa  de  présenter  à  son  ancienne  idole  une  adresse  de 
félicitations,  les  lampions  préparés,  pour  fêter  son  retour 
au  pouvoir,  furent  éteints.  «  Je  voudrais,  écrivait  Chester- 
field  à  son  fils,  vous  envoyer  tous  les  pamphlets,  qui  four- 
millent contre  lui;  mais  c'est  impossible,  car  il  y  aurait 
de  quoi  charger  un  bateau.  » 

Après  le  départ  de  Grafton,  en  1770,  lord  North  devint 
premier  ministre.  Le  roi  l'avait  choisi  pour  éviter  de 
tomber  sous  la  dépendance  de  Chatham,  qu'il  jugeait 
encore  trop  puissant.  Le  nouveau  lord  de  la  Trésorerie 
avait  contre  lui  l'opposition  (1)  et  n'était  assuré  ni  de  la 
confiance  de  son  maître,  ni  des  sentiments  de  ses  col- 
lègues, qu'il  n'avait  point  choisis  et  avec  lesquels  il  se 
montrait,  généralement,  fort  réservé.  D'une  grande  igno- 
rance, en  matière  de  politique  extérieure,  il  évitait  ordi- 
nairement de  s'en  mêler  et  n'intervenait  qu'au  moment 
où  le  danger  devenait  menaçant.  Il  tombait,  en  consé- 


mais  que,  lorsqu'il  voulait  suivre  une  conversation,  surtout  en  matière 
un  peu  sérieuse,  il  ne  pouvait  y  parvenir  et  qu'il  lui  survenait  un  tremble- 
ment universel  avec  une  sueur  au  visage.  «{Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLXXV, 
22  novembre  1767.)  On  y  parle  de  la  jolie  de  lord  Chatham.  {Mémoires  et 
documents,  Angleterre,  t.  LVI.)  «  La  santé  est  bonne,  il  mange  bien,  dort  à 
merveille,  monte  à  cheval,  mais  il  n'a  plus  sa  tête.  On  dit  qu'il  l'a  perdue, 
à  la  suite  d'un  remède,  qu'il  a  pris  pour  sa  goutte.  Cet  accident  s'explique 
d'une  autre  manière.  Son  père  est  mort  fou.  Il  est  cependant  garde  du  sceau 
privé.  Il  scelle  lui-même  les  actes;  c'est  à  quoi  se  borne  tout  son  travail. 
11  vit  à  la  campagne  et  ne  voit  que  ses  intimes  amis.  » 

(1)  Afï.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCII,  6  juillet  1770,  et  même  source, 
t.  CDXGVII,  fo  28,  mémoire  sur  la  situation  de  l'Angleterre.  Ce  document 
paraît  daté  de  l'année  1771. 


LA    PAIX   EN    PÉRIL  65 

quence,  dans  la  dépendance  des  secrétaires  d'Etat,  chargés 
des  départements  du  Nord  ou  du  Sud,  qui  tenaient  la 
plume  et  expédiaient  les  ordres. 


IV 


Lorsque  les  nouvelles,  apportées  par  le  Tamer,  de  la  part 
du  Jason,  parvinrent  à  Londres,  il  y  eut  d'orageuses  dis- 
cussions, parmi  les  ministres  britanniques.  Lord  Grafton,. 
encore  premier  ministre  (1),  soutenait  qu'une  expédition 
blesserait, peut-être, la  susceptibilité  de  Charles  III,  et  ne  se 
souciait  pas  d'une  rupture.  Lord  Egmont,  premier  lord  de 
l'Amirauté,  voyant  l'opposition  qu'il  rencontrait,  donna  sa 
démission.  Moins  impatient,  il  eût  triomphé  avec  Chatham, 
dont  les  conseils  hardis  prévalurent.  Le  convoi  équipé, 
pour  ravitailler  les  Malouines,  mit  donc  à  la  voile  (2). 

Ni  la  France  ni  l'Espagne  ne  connaissaient  d'abord 
sa  destination.  Quand  Charles  III  eut  appris  l'existence 
d'un  établissement  au  port  Egmont,  il  réclama  contre 
ce  qu'il  appelait  une  violation  de  l'article  8  du  traité 
d'Utrecht.  Les  Anglais  contestèrent  ses  arguments.  Lord 
Shelburne  (3),  secrétaire  d'Etat  du  département  du  Sud, 
eut,  à  ce  propos,  de  longues  conférences  avec  l'ambas- 
sadeur Masserano.  D'ailleurs,  Choiseul  intervenait  fort 
timidement,  dans  cette  affaire,  et  ne  paraissait  pas  abso- 
lument sûr  du  bon  droit    (4)    de  Charles   III.   D'après 

(1)  Aff.étr.,  Angleterre,!.  CDLXXI,  Guerchy  à  Choiseul,  15  août  1766. 

(2)  Même  source,  t.  CDLXXI,  23  août  1766. 

(3)  Même  source,  26  septembre  1766. 

(4)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLXXI,  3  octobre  1766.  Conway  dit 
avec  assez  de  logique  que  la  France  connaissait  le  traité  d'Utrecht  et  que, 
néanmoins,  elle  avait  autorisé  Bougainville  à  se  mettre  en  possession  des 
îles  Malouines.  —  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXLVII,  Choiseul  à  Grimaldi, 
2  octobre  1766. 


66  RÈGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

notre  ministre,  l'article  8  du  traité  d'Utrecht  n'avait  de 
valeur  que  si  les  Espagnols  occupaient  les  Malouines,au 
temps  de  Charles  II.  Il  craignait  les  suites  fâcheuses 
d'une  pareille  querelle  et  se  reconnaissait  incapable  de 
soutenir  notre  allié,  par  les  armes.  Il  souhaitait  un  arran- 
gement amiable.  Etait-il  si  difficile  d'obtenir  la  retraite 
des  Anglais,  en  leur  offrant,  comme  compensation,  de 
leur  verser,  intégralement,  la  rançon  de  Manille? 

Grimaldi  ne  semblait  pas  éloigné  d'une  conduite  aussi 
prudente  (1).  On  voit,  dans  les  instructions  qu'il  rédigea 
pour  Masserano,  combien  il  recommandait  d'éviter  tout 
procédé  brusque  et  cassant.  Il  faut,  répéte-t-il,  amuser 
les  ministres  britanniques,  les  questionner  et  leur  pro- 
poser des  expédients,  au  besoin  même  engager  un  procès, 
que  l'on  soumettra  à  la  décision  d'un  tribunal  anglais 
et  devant  lequel  sera  portée  la  contestation  de  l'arche- 
vêque de  Manille  et  du  général  Draper,  comme  s'il  s'agis- 
sait de  simples  particuliers.  L'essentiel  était  de  prolonger 
les  délais,  pendant  lesquels  la  France  et  l'Espagne  se 
mettraient  en  meilleure  posture.  Ce  conseil  fut  exécuté. 
On  paraissait,  de  part  et  d'autre,  éviter  tout  froissement, 
quand  les  choses  se  gâtèrent,  en  1770  (2). 

Une  lettre  de  Grimaldi  à  Fuentes  (3),  datée  du  20  août, 


(1)  Afî.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLXXIII,  Grimaldi  à  Masserano,  20  jan- 
vier 1767. 

(2)  Afï.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCII,  Francès  à  Choiseul,  15  juin  1770;  et 
Afî.  étr.,  Espagne,  t.  DLIX,  correspondance  de  Ruiz  Puente  avec  Bucareli, 
18  février  1770. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLX. 

II  y  aurait  eu,  d'après  les  renseignements  fournis  par  Ferrer  del  Rio, 
t.  III,  p.  46,  une  légèreté  véritablement  inconcevable,  de  la  part  du  gouver- 
nement espagnol.  En  effet,  le  bailli  d'Arriaga  avait  écrit,  le  25  février  1768, 
au  capitaine  général  de  Buenos-Aires,  Bucareli,  l'ordre  suivant  :  «  S.  M. 
m'ordonne  de  charger  V.  E.  de  ne  permettre  aucun  établissement  des 
Anglais,  et  de  les  expulser,  par  la  force,  de  ceux  qu'ils  ont  créés,  s'ils  ne  se 
rendent  pas  aux  sommations,  conformes  aux  lois.  Vous  n'avez  pas  besoin 
d'autres  ordres  ni  d'autres  instructions.  N'ayez,  en  observant  cette  mesure, 
d'autre  considération  que  celle  de  vos  propres  forces  et  de  celles  des  occu- 
pants,  afin   de    ne    pas    vous    exposer,   en    cas    d'infériorité,   à   ne    pas 


LA   PAIX    EN    PERIL  67 

lui  apprend  que  les  Anglais  ont  été  expulsés  des  lies  Ma- 
louines,  sans  coup  férir.  D'après  ses  explications,  cette 
agression  a  été  provoquée  par  le  chef  de  la  colonie  bri- 
tannique, Haunt  de  Tamar.  «  Les  Espagnols,  écrit  le 
marquis  de  Grimaldi,  ont  été  trop  insultés,  par  le  com- 
mandant anglais,  qui  a  menacé  de  les  chasser,  au  bout 
de  six  mois.  C'est  ce  qui  a  déterminé  M.  Bucareli,  gou- 
verneur de  Buenos-Aires,  à  faire  une  expédition  contre 
l'établissement  du  port  Egmont.  » 

Le  ministre  espagnol  ne  se  dissimulait  pas  la  gravité 
d'une  pareille  mesure.  «  Vous  pouvez,  par  conséquent, 
imaginer,  ajoutait-il,  combien  notre  situation  a  changé 
depuis  huit  jours.  Cette  nouveauté  nous  a  extrêmement 
agités.  Le  roi,  après  avoir  entendu  ses  ministres,  a  beau- 
coup réfléchi  sur  ce  qu'il  faudrait  faire,  pour  conserver 
l'honneur  et  les  droits  de  sa  couronne,  pour  retenir  les 
Anglais,  s'il  est  possible,  et  pour  empêcher  qu'ils  ne  nous 
dénoncent  une  guerre,  que  ni  la  France  ni  l'Espagne 
ne  sont  encore  en  état  d'entreprendre,  avec  une  espérance 
fondée  de  succès.  La  résolution  que  le  roi  a  prise,  dans 
ce  moment  critique,  a  été  d'informer,  le  premier,  la  cour 
de  Londres  de  l'expédition  de  Madariaga  (1),  dans  l'in- 
tention d'empêcher  que  ladite  cour  ne  prenne  un  parti 
violent,  si  elle  en  était  instruite,  par  une  autre  voie... 
mais,  en  lui  représentant,  que  le  gouverneur  du  port, 
Egmont,  a  été  l'agresseur.  » 

Ces  fâcheuses  nouvelles  coïncidaient  avec  des  mesures 
vexatoires,  prises  par  le  roi  d'Espagne,  contre  le  com- 
merce britannique.  Au  mois  de  juin,  une  pragmatique 
sanction  avait  été  rendue,  interdisant  l'importation  des 
mousselines  anglaises, dans  la  Péninsule.  Les  journaux  de 

réussir.  En  cette  occurrence,  V.  E.  se  contentera  de  protester,  en  déclarant 
que,  si  elle  n'agit  pas,  elle  va  instruire  S.  M.  et  attendre  ses  ordres.  » 

Bucareli  n'obéit  que  le  10  juin  1770.  Il  semblerait  que  le  ministre  de  la 
marine  eût  oublié  le  blanc-seing,  donné  à  Bucareli. 

(1)  Lieutenant  de  Bucareli. 


68  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

la  Cité  se  firent  l'écho  du  mécontentement  public;  un 
pamphlet,  signé  Junius,  se  distribua.  L'auteur,  caché 
par  ce  pseudonyme,  se  répandait  en  injures  contre 
Charles  III  et  sa  famille  (1). 

Le  ministère  britannique  ne  révéla  pas  ce  que  leroi  d'Es- 
pagne lui  avait  communiqué,  imprudemment  selon  les  uns, 
loyalement,  selon  les  autres.  Par  un  silence  calculé  (2), 
il  déjoua  l'expédient,  assez  maladroit  et  assez  naïf,  ima- 
giné par  Charles  III,  dans  son  embarras.  L'expulsion  des 
Malouines  fut  vite  connue  du  peuple  anglais,  sans  avis 
officiel,  par  des  lettres,  que  les  négociants  reçurent  de 
leurs  correspondants,  à  Cadix.  On  imaginera  facilement 
l'émotion,  qui  secoua  Londres:  les  fonds  baissèrent,  à  la 
Bourse,  Grimaldi  se  crut  à  la  veille  de  la  guerre.  Il  écrivit, 
aussitôt,  à  Paris,  au  comte  de  Fuentes  (3),  pour  que  cet 
ambassadeur  réclamât  les  secours  de  la  France.  Il  rap- 
pelait, dans  sa  dépêche,  certain  projet,  rédigé  quatre 
années  plus  tôt,  par  Choiseul,  en  novembre  1766.  La  cour 
de  Versailles  promettait,  alors,  le  secours  de  seize  bataillons 
et  de  seize  navires,  pour  Saint-Domingue.  Avec  de  pa- 
reilles forces,  l'instant  était  venu  de  tenter  un  coup  de 
main  sur  la  Jamaïque.  Quelle  rafle  on  ferait  de  tous  les 
bateaux  marchands,  qui  s'y  abritaient!  Mais,  hélas!  de 
pareils  desseins  n'étaient  que  des  rêves,  bien  vite  dissipés, 
par  les  paroles  décourageantes,  qui  venaient  de  France! 

Si  le  prince  de  Masserano  essayait  quelque  démarche 
conciliatrice,  s'il  rejetait  sur  un  ordre  mal  compris,  par 
Bucareli,le  renvoi  des  Anglais,  établis  au  port  Egmont, 
il  entendait  le  secrétaire  d'Etat  du  département  du  Sud, 
lord   Weymouth   (4),   lui  répondre   froidement   :   «   Que 

(1)  Ferrer  del  Rio,  oia\  cité,  t.  III,  p.  67. 

(2)  Alï.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCIII,  7  septembre  1770  et  9  sep- 
tembre. 

(3)  AIT.  étr.  DLX,  Espagne,  Grimaldi  à  Fuentes,  10  septembre  1770. 

(4)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLX,  Weymouth  à  Harris,  12  septembre  1770, 
vérifiée  au  Record  ofTice,  state  papers,  foreign  Spain,  vol.  185. 


LA    PAIX   EN   PERIL  69 

votre  maître  désavoue  officiellement  le  gouverneur  de 
Buenos-Aires.  »  Le  ministre  affectait  la  raideur,  prenait 
un  ton  rogue  et  intransigeant,  parce  qu'il  supposait, 
d'après  les  lettres  qu'il  recevait  de  son  chargé  d'affaires, 
en  Espagne,  que  Charles  III  ne  ferait  pas  la  guerre. 
Harris  écrivait  à  son  gouvernement  que  l'armée  espa- 
gnole était  bien  faible,  malgré  tous  les  efforts  d'O'Reilly, 
pour  la  réformer  et  la  discipliner.  Si  la  marine  présentait 
im  moins  piteux  état  que  lors  delà  dernière  guerre,  grâce 
aux  efforts  de  l'ingénieur  Gautier,  les  équipages  et  sur- 
tout les  officiers,  faisaient  défaut.  Mais  la  plus  grande 
faiblesse  de  la  monarchie  résultait  de  ses  finances.  La 
couronne,  malgré  l'économie,  avec  laquelle  elle  restrei- 
gnait les  frais  courants,  par  exemple  ceux  de  ses  écuries, 
ne  subvenait  aux  dépenses  ordinaires  que  par  des 
emprunts,  qu'elle  remboursait  à  grand'peine,  quand  la 
flotte  des  Indes  lui  apportait  des  piastres.  Si  les  bateaux 
tardaient  quelque  peu,  elle  était  aux  abois  (1). 

Le  cabinet  anglais  (2),  qui  montrait  tant  de  hauteur, 
déguisait  mal  ses  embarras.  Menacé  par  l'opposition,  il 
se  trouvait  partagé,  entre  la  crainte  de  la  guerre  et  celle 
de  ses  ennemis  politiques.  Il  lui  fallait  dégager  sa  respon- 
sabihté,  vis-à-vis  du  Parlement,  ne  pas  mériter  le  re- 
proche d'avoir  laissé  insulter  impunément  l'honneur  an- 
glais.  Aussi,  il  ordonnait  bruyamment  des  préparatifs. 


(1)  Record  office,  state  papers,  foreign  office  Spain,  t.  GLXXXV,  28  sep- 
tembre 1770.  Se  référer  aux  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLX,  24  septembre, 
lettre  d'Ossun  à  Choiseul,  sur  l'activité  des  préparatifs  de  l'Espagne.  Notre 
ambassadeur,  par  ses  déclarations  optimistes,  devait  réveiller  le  zèle  de 
Choiseul.  D'Ossun  aurait  dû  se  souvenir  d'une  lettre,  datée  du  9  juin  1770, 
dans  laquelle  il  rendait  compte  d'une  conversation  avec  l'ingénieur  Gautier 
(Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLIX.)  :  «  Tous  les  vaisseaux  de  construction  anglaise 
(c'est-à-dire  ceux, faits  du  temps  de  Ferdinand  VI)  ne  sont  pas  en  état  de 
soutenir  un  combat  vif,  ni  de  faire  une  campagne,  en  hiver.  Ils  sont  faibles 
et  mal  liés...  On  compte  à  présent  30  vaisseaux  de  ligne  au  Ferrol  et  S.  M.  C. 
est  persuadée  que  tout  ce  qu'il  faut  pour  les  armer  est  rassemblé  dans  cet 
arsenal.  On  la  trompe  grossièrement,  selon  ce  que  m'a  dit  M.  Gautier.  » 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLX,  Masserano  à  Grimaldi,  26  septembre  1770. 


70  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

mais  avec  le  secret  espoir  de  ne  pas  s'en  servir.  Il  sou- 
haitait que  les  Espagnols,  effrayés,  devinssent  plus  accom- 
modants, car  aucun  de  ceux,  qui  composaient  le  conseil, 
à  l'exception  peut-être  de  lord  Weymouth,  ne  se  sentait 
les  talents  nécessaires  pour  diriger  une  guerre,  survenant 
d'une  manière  si  imprévue.  Georges  III  se  voyait  déjà 
contraint  d'accepter  le  despotisme  abhorré  de  Chatham; 
ses  ministres  songeaient  à  l'équilibre  instable  de  leur 
situation.  Quand  lord  Xorth  venait  s'asseoir  au  chevet 
de  Masserano,  retenu  à  son  hôtel,  par  une  indisposition, 
il  était  sincère,  lorsqu'il  protestait  de  son  amour  pour  la 
paix;  il  n'était  pas  moins  sincère,  quand  il  corrigeait 
l'effet  rassurant  de  ces  paroles,  par  ces  mots,  qui  révé- 
laient sa  secrète  angoisse  :  «  Ma  tête  et  celle  de  mes 
collègues  répondent  de  l'honneur  de  la  nation.  » 

Choiseul,  très  inquiet  (1),  suivait  anxieusement  toute 
cette  négociation.  Il  ne  ménageait  pas  les  critiques.  Il 
trouvait  l'Espagne  d'abord  trop  timide,  trop  évidemment 
épouvantée,  lors  de  sa  démarche  inopportune,  puis  subite- 
ment transformée,  pleine  d'une  confiance  exagérée.  Il 
reprochait  à  Grimaldi  le  ton  militaire  de  ses  lettres. 
«  Evidemment,  disait-il,  on  lui  a  forcé  la  main.  Sa  cour, 
échauffée  par  des  rodomontades,  s'exalte.  La  guerre  et  la 
paix  restent  au  hasard  d'une  assemblée  tumultueuse!  » 


V 


Le  comte  d'Aranda  soufffait,  autour  de  lui,  cet  esprit 
belhqueux.  Dérogeant  à  toutes  ses  habitudes,  lui  qui 
d'ordinaire  ne  «  dormait  jamais  hors  de  Madrid  »,  il 

(1)  Afî.  étr.,  Espagne,  t.  DLXI,  3  octobre  1770. 


LA    PAIX   EN    PÉRIL  71 

venait  passer  plusieurs  jours  de  suite  à  Saint-Ildefonse, 
où  il  envenimait  la  blessure,  faite  au  roi  Charles,  par  le 
libelle  de  Jiinius.  Le  prince  prêtait  l'oreille  à  ses  conseils 
violents.  Les  avis  du  comte  d'Aranda  ne  manquaient 
point  de  clairvoj^ance.  Il  connaissait  le  point  faible  de 
la  marine  anglaise  :  il  savait  qu'elle  manquait  de  mate- 
lots; il  prévoyait  qu'on  pourrait  frapper  un  coup  vigou- 
reux sur  le  commerce  britannique  et  ébranler,  sinon 
ruiner,  le  crédit  de  la  Cité.  Aussi  proposait-il  la  saisie 
de  tous  les  navires  marchands  anglais,  amarrés  dans  les 
ports  de  la  Péninsule.  On  enlèverait,  ainsi,  la  plus  grande 
partie  des  marins,  sur  la  rentrée  desquels  l'amirauté 
comptait,  pour  compléter  les  équipages  de  ses  vaisseaux. 
La  seconde  mesure,  qu'il  prônait,  était  la  fermeture  des 
marchés  espagnols  à  tout  produit  anglais,  même  apporté 
sous  pavillon  neutre.  Mais  cette  politique  résolue  pré- 
sentait l'inconvénient  de  rendre  la  guerre  inévitable  et 
l'on  touchait  alors  aux  côtés  défectueux  du  plan  imaginé, 
par  d'Aranda.  Sans  doute  le  roi  d'Espagne  comptait  de 
nombreux  alliés  :  Vienne,  Florence,  Naples,  Versailles; 
mais  le  danger  d'une  guerre  continentale  en  serait-il  pour 
cela  écarté?  Les  efforts  de  l'Espagne  seraient-ils  limités 
à  une  lutte  maritime?  Comment,  d'ailleurs,  transporter 
aux  colonies  les  troupes  qu'il  voulait  répartir  entre 
Puerto-Rico,  la  Havane,  la  Vera-Cruz,  Campêche,  Panama, 
Carthagène  des  Indes,  Caracas  et  Buenos-Aires?  Comment 
obtenir  de  la  France  une  flotte  à  Saint-Domingue,  pro- 
tégeant le  golfe  du  Mexique,  et  une  autre  flotte,  dans 
l'Atlantique,  prête  à  joindre  celle  du  Ferrol,  afin  de  me- 
nacer les  côtes  de  l'Angleterre?  Choiseul  avait  déjà  fait 
connaître  qu'il  ne  pouvait  rien  (1)! 

Force  était  donc  pour  Charles  III  d'écarter  ces  moyens, 
qu'il  eût  volontiers  agréés,  lorsqu'il  écoutait,  tout  fré- 

(1)  Voir  Ferrer  dei,  Rio,  t.  III,  p.  70,  et  Danvila,  t.  IV,  p.  138. 


72  RÈGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

missant  de  colère,  les  conditions  exigées  par  le  ministère 
britannique  :  désaveu  de  Bucareli,  retour  des  colons 
anglais  au  port  Egmont,  remise  de  toutes  choses  en  étal, 
avant  que  l'Angleterre  daignât  discuter  le  droit  de  pro- 
priété, invoqué  par  l'Espagne  (1). 

«  Ne  rejetez  pas  ces  propositions  (2)  qu'Harris  vient  de 
vous  transmettre,  écrivait  en  substance  Choiseul  à  Gri- 
maldi,  quand  même  vous  conserveriez  l'intention  secrète 
de  faire  la  guerre.  Songez  que,  par  votre  décision,  vous 
exposez  la  France  à  perdre  les  huit  mille  matelots 
qu'elle  emploie  à  la  pêche  de  Terre-Neuve;  rappelez-vous 
que  les  retours  de  nos  colonies  ne  se  font  qu'en  novembre 
et  en  décembre,  qu'il  nous  faut,  au  moins,  trois  mois 
pour  préparer  les  vivres  de  notre  flotte.  » 

L'Espagne  s'étonnait  et  s'irritait  de  ce  qu'elle  appelait 
notre  inaction  (3).  Choiseul  la  servait  cependant  de  son 

W  (1)  AfT.  étr.,  Angleterre,  t.  CDLXXXIV,  Harris  à  Grimaldi,  25  septem- 
bre 1770  :  « ...  S.  M.,  cependant,  qui  n'a  rien  tant  à  cœur  que  de  prouver 
la  sincérité  de  son  affection  pour  S.  M.  C,  m'a  chargé,  comme  la  plus  forte 
marque  du  désir  qu'elle  a  de  maintenir  la  paix,  entre  les  deux  couronnes... 
de  demander  si  S.  M.  C.,en  désavouant  ces  mesures,  que  son  ambassadeur, 
à  Londres,  assure  n'avoir  point  été  autorisées,  par  ses  ordres  particuliers, 
veut  remettre  les  choses  sur  le  même  pied  où  elles  étaient,  avant  cette  entre- 
prise inconsidérée.  Alors  le  roi  mon  maître  sera  dans  le  cas  de  faire  suspendre 
les  préparatifs  que,  dans  la  présente  situation  des  affaires,  son  honneur 
offensé  ne  lui  permet  pas  de  discontinuer...  « 

(2)  Afï.  étr.,  Espagne,  t.  DLXI,  3  octobre  1770. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXI,  15  octobre  1770,  Grimaldi  à  Fuentes. 
AfT.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCIII,  7  octobre  1770,  Choiseul  à  Francès  : 

a  Faites  l'impossible  pour  que  le  prince  de  Masserano  suive,  de  préférence, 
mes  instructions  à  celles  de  sa  cour,  qui  n'ont  pas  le  sens  commun.  »  — 
9  octobre,  12  octobre,  instructions  de  Choiseul  à  Francès.  —  14  octobre, 
Francès  à  Choiseul,  communication  d'une  lettre  de  Chatham  :  «  Extrait 
d'une  lettre  écrite  par  Chatham  à  M***,  dont  la  copie  a  été  lue, en  ma  pré- 
sence et  dont  voici  la  substance,  autant  que  la  mémoire  a  pu  me  la 
fournir  : 

«  Je  vous  ai  promis  de  vous  faire  part  de  mes  avis,  sur  la  conduite  présente 
«  des  affaires.  Je  désapprouve,  en  tout  point, la  conduite  de  nos  ministres 
«  d'avoir  furtivement  et  clandestinement  fait  un  établissement,  sur  une  île 
«  où  nous  n'avions  aucun  droit  de  propriété  et  moins  encore  de  prétention. 
«  C'est  un  enthousiaste,  qui  le  projeta,  sans  en  prévoir  les  conséquences. 
«  Il  l'exécuta,  nous  voilà  dans  notre  tort.  Notre  conduite  n'était  qu'une 
«  usurpation  manifeste  et  la  leur  devient  une  insulte  à  la  nation,  qui  doit 


LA   PAIX    Ei\    P1:R[L  73 

mieux,  et,  s'il  se  refusait  à  une  politique  violente,  il  essayait 
d'une  médiation  officieuse,  auprès  de  lord  Weymouth.  Il 
ne  désespérait  pas  de  réussir,  d'après  les  renseignements, 
que  lui  transmettait  le  chargé  d'affaires,  Francès.  «  La 
nation  anglaise  et  la  Cité,  lui  écrivait  celui-ci,  désirent 
le  maintien  de  la  paix;  les  commerçants  regardent  les 
îles  Malouines,  comme  inutiles;  les  plus  habiles  marins 
sont  d'avis  que  l'Angleterre  n'avait  aucun  droit,  aucun 
intérêt  à  former  l'établissement  du  port  Egmont.  » 

Lord  Weymouth  accueillait  volontiers  notre  représen- 
tant; il  poussait  la  confiance  jusqu'à  lui  montrer  une 
lettre  de  Chatham,  fort  menaçante,  contre  le  ministère; 
et,  l'interprétant,  il  expliquait  que  les  armements  de 
l'Angleterre  n'avaient  d'autre  objet  que  l'affaire  du  port 
Egmont,  que  ces  mesures  étaient  indispensables  à  la 
sûreté  du  ministère.  Les  témoignages  de  Masserano  con- 
firmaient ceux  de  Francès.  «  Le  ministre  anglais,  mande- 
t-il  à  Grimaldi,  montre  assez  qu'il  ne  veut  pas  achever 
l'affaire  et  qu'il  désire  se  maintenir  armé,  pour  rendre 
compte  au  Parlement  et  de  l'offense  à  la  nation  et  de  la 
satisfaction  demandée.  C'est  au  Parlement  à  se  contenter 
de  cette  satisfaction  ou  à  la  refuser...  La  plus  grande 
partie  des  provinces  de  l'Angleterre  ne  désire  pas  la  guerre. 
Les  hommes  riches  n'ont  point  de  confiance,  dans  le  mi- 
nistère, et  ne  veulent  pas  lui  prêter  d'argent  (1).  » 

Charles  III  (2)  voulait  bien  désavouer  Bucareli,  mais 
il  admettait  moins  facilement  les  autres  clauses  de  Vulti- 
matum  britannique.  Ramener  les  Anglais  au  port  Egmont, 
il  n'y  consentirait  que  s'il  obtenait  une  convention  ferme. 


«  nous  fournir  l'occasion  d'exiger  la  rançon  de  Manille,  à  titre  de  réparation. 
«  J'ignore  le  parti  que  prendront  les  ministres.  Je  suis  prêt  à  soutenir  mon 
»  opinion,  mais  leur  inactivitéet  leur  lenteur  dénotent,  manifestement,  leur 
«  timidité.  Assurez  nos  amis  que  je  soutiendrai  toujours  de  cœur  les  inté- 
«  rets  et  la  gloire  de  la  République.  » 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXI,  Masserano  à  Grimaldi,  16  octobre  1770. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  l.  DLXI,  Ossun  à  Choiscul,  3  octobre  1770. 


74  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

promettant  l'abandon  de  la  colonie,  dans  un  délai  déter- 
miné. Le  roi  Catholique  ajoutait,  toutefois,  pour  adoucir 
l'amertume  de  cette  exigence  :  «  que  les  îles  Malouines 
seraient  abandonnées,  par  les  deux  peuples  et  que  jamais, 
à  l'avenir,  on  n'y  fonderait  d'établissement.  » 

Il  paraissait  impossible  d'arracher  au  roi  d'autres  con- 
cessions. Il  s'entêtait  et  se  butait,  considérant  que  l'hon- 
neur de  sa  couronne  ne  lui  permettait  pas  de  céder  davan- 
tage. Malgré  son  sang-froid  habituel,  les  paroles  enflam- 
mées de  d'Aranda  le  grisaient  et  flattaient  sa  vieille 
haine,  contre  les  Anglais.  Le  peuple  espagnol  paraissait 
répondre  à  son  enthousiasme  (1);  on  souscrivait,  pour 
équiper  des  frégates,  on  s'agitait  beaucoup;  on  remuait 
des  troupes  :  un  corps  d'armée  partait  pour  Murcie,  un 
autre  pour  l'Andalousie,  un  autre  pour  la  Galice.  Mal 
instruit  de  l'état  réel  de  ses  forces,  le  souverain  les  croyait 
meilleures  qu'elles  n'étaient,  en  réalité.  Malgré  les  réti- 
cences de  la  France,  il  comptait  toujours  sur  son  appui. 

Le  temps  se  consumait  inutilement  et  le  Parlement 
s'était  réuni.  L'ambassadeur  anglais  d'Harcourt  trouva 
Choiseul  à  Fontainebleau,  parcourant  tristement  la  ha- 
rangue, prononcée  par  Georges  III,  à  l'ouverture  des 
Chambres.  Le  ministre  la  considérait  comme  une  décla- 
ration de  guerre  (2).  D'autres  nouvelles,  venues  de  Londres, 
montraient  l'horizon  bien  noir,  bien  menaçant.  L'amiral 
Howe  venait  d'être  nommé  commandant  en  chef  de 
l'escadre  de  la  Méditerranée  (3).  Le  courage  bouillant 
de  ce  marin,  créature  de  Chatham,  ne  présageait  rien 
de  bon!  Lord  Chatham  avait  pris  la  parole,  à  la  Chambre 
des  lords  et  prononcé  un  discours  virulent,  contre  le  gou- 
vernement. «  Il  faut,  s'écriait-il,  et  sans  perdre  de  temps, 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXII,  f"  164,  et  Record  office,  state  papers, 
foreign  Spain,  t.  CLXXXV.  Harris  à  Weymouth,  18  octobre  1770. 

(2)  Record  office,  state  papers,  France,  t.  CCLXXXI,  Harcourt  à  Wey- 
mouth, 20  novembre  1770.  Ce  discours  du  roi  est  du  13  novembre. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXI,  Masserano  à  Grimaldi,  28  novembre  1770. 


LA    PAIX   EN   PERIL  75 

tâcher  de  sauver  une  nation  outragée,  insultée,  anéantie, 
ou,  si  nous  ne  pouvons  sauver  l'Etat,  livrer  au  moins,  à 
la  justice  publique,  ces  ministres  dont  l'ignorance,  la 
négligence  et  la  perfidie  ont  réduit  cette  nation,  jadis 
célèbre  et  florissante,  à  un  état  aussi  déplorable,  au  dedans, 
qu'il  est  méprisable  au  dehors  (1).  » 

La  violence  de  cette  rhétorique  réveillait,  sur  le  con- 
tinent, les  souvenirs  de  cette  dictature  oratoire,  que  Pitt 
exerçait  jadis.  Elle  faisait  encore  illusion  et  effrayait 
ceux  qui  ne  connaissaient  pas,  à  fond,  les  coulisses  du 
gouvernement  britannique.  Pour  beaucoup,  la  chute  de 
lord  North  et  de  ses  collègues  était  prochaine,  un  ministère 
Chatham  prendrait  le  pouvoir  et  l'Europe  s'embraserait 
de  nouveau.  Il  suffisait,  en  effet,  de  porter  les  yeux  vers 
l'Orient  pour  ne  voir  que  des  occasions  prochaines  de 
conflits,  soit  en  Pologne,  soit  en  Turquie;  de  se  rappeler 
les  coquetteries  de  Catherine  II,  envers  Georges  III,  la 
visite  de  la  flotte  moscovite,  en  Angleterre,  le  commande- 
ment effectif  dévolu  à  des  officiers  anglais,  qui  suppléaient 
à  l'inexpérience  russe  (2),  pour  conjecturer  que  l'affaire  des 
Malouines  n'était  qu'un  prétexte  et  que  la  Grande-Bretagne 
nourrissait  d'autres  desseins  que  l'occupation  de  misérables 
îlots,  perdus  dans  l'Atlantique  et  à  moitié  incultes. 
Quelques  paroles,  adressées  par  le  roi  Georges  et  par  la 
reine,  au  prince  de  Masserano  prenaient,  d'après  ceux  qui  les 
rapportaient,  le  sens  d'un  adieu,  au  moment  d'une  rupture 
prochaine.  «  Je  vous  estimerai  toujours,  lui  disait  le  roi  d'An- 
gleterre, et  je  m'intéresserai  toujours  à  votre  bonheur.  »  La 
reine  soupirait:  u  II  faudra  faire  mieux  une  autre  fois  (3).  » 


(1)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCIV,  22  novembre  1770. 

(2)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DLYII  et  DLIX,  f°  439  et  51;  et  t.  DLXI, 
Grimaldi  à  Fuentes,  du  6  décembre  1770  :  «  Je  vois  clairement  que  la  guerre 
aura  paru  commencer,  comme  par  hasard,  pour  notre  affaire  des  Malouines 
et  que, dans  le  fond, elle  se  fera  pour  l'empire  delà  mer  et  pour  le  commerce 
du  Levant.  » 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXI,  Masserano  à  Grimaldi,  28  novembre  1770. 


76  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Choiseul  se  désespérait,  parce  qu'il  voyait  rejeter,  suc- 
cessivement, les  expédients  qu'il  proposait.  On  doit  tou- 
tefois reconnaître  que  ceux,  qu'il  suggérait  au  prince  de 
Masserano,  pouvaient  paraître  singulièrement  extrava- 
gants (1),  puisqu'il  conseillait,  à  l'ambassadeur  espagnol 
de  désobéir  à  son  gouvernement,  pour  suivre  les  instruc- 
tions de  la  France,  assurant  que  le  roi  Catholique  adhé- 
rerait au  fait  accompli.  Masserano  n'avait  pas  assez 
d'audace  pour  se  prêter  à  un  pareil  rôle.  Aussi  refusa-t-il 
d'écouter  de  -semblables  avis  (2). 

Le  ministère  anglais  ne  tomba  pas  cependant,  car  le 
parti  de  l'opposition,  affaibli  par  la  maladie  ou  la  mort 
de  ses  principaux  chefs,  n'eut  pas  assez  de  cohésion  pour 
le  renverser  (3).  Lord  Grenville,  condamné  par  les  méde- 
cins, végétait  encore;  le  lord-maire  Beckford,  le  marquis 
de  Granby  avaient  été  emportés;  des  accès  de  goutte 
clouaient  Chatham  dans  son  lit  et  l'empêcJiaient  de  tra- 
vailler à  la  ruine  de  ses  ennemis.  Seul,  Rockingham,  en 
bonne  santé,  se  prononçait  franchement  pour  la  guerre. 
Mais  qu'attendre  d'un  pareil  chef,  quand  la  voix  de 
Chatham  remuait  si  faiblement  l'opinion?  Le  roi,  au  lieu 
de  congédier  ses  ministres,  se  contenta  de  remanier  le 
cabinet.  Il  renvoya  lord  Weymouth,  qui  lui  semblait  trop 
belliqueux,  et  le  remplaça  pai^lord  Rochford,  tandis  que  lord 
Sandwich  devint  secrétaire  du  département  du  Nord  (4). 

(1)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCIV,  f"  81,  82  et  85,  tous  datés  du  3  dé- 
cembre 1770  :  «  Projet  de  déclaration,  projet  d'écrit  auquel  on  donnera  le 
nom  que  l'on  voudra,  »  joints  à  une  lettre  de  Choiseul  à  Francès.  Choiseul 
trouva  qu'il  avait  été  bien  hardi,  puisqu'il  cherche  à  s'excuser  dans  cette 
lettre  à  Grimaldi  (Aff.  étr.,  t.  DLXI,  10  décembre  1770)  :  «  Vous  serez 
peut-être  fâché  que  j'aie  envoyé  à  Londres  un  projet,  sur  un  objet  qui 
regarde  directement  l'Espagne,  aussi  simple  et  un  peu  contraire,  dans  la 
forme,  à  nos  instructions;  mais  songez,  mon  cher  camarade,  que  si  les  îles 
Falkland  appartiennent  à  l'Espagne...  la  guerre  appartiendra  à  la  France 
comme  à  l'Espagne.  » 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXI,  14  décembre  1770.  Francès  fait  part  à 
Choiseul  du  refus  de  Masserano  de  s'écarter  des  instructions,  reçues  de  Madrid. 

(3)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCIII,  30  octobre  1770. 

(4)Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCIV,  Francès  à  Choiseul,  18  décembre  1770. 


LA    PAIX   EN    PÉRIL  77 

Un  banquet  fut  donné  par  le  premier  lord  de  la  Tré- 
sorerie, à  cette  occasion.  Francès,  appelé  au  dessert, 
trouvait  ces  messieurs  fort  bien  «  conditionnés  »,  et  lord 
North,  qui  leur  avait  fait  les  honneurs  de  sa  cave,  plus 
ivre  encore  que  ses  hôtes.  Le  cœur  sur  les  lèvres,  il  reçut 
notre  chargé  d'affaires,  avec  effusion,  s'écriant  tout  ému  : 
«  Ah!  si  Choiseul  gouvernait  l'Espagne,  tout  serait  bien 
vite  concilié.  Mais  faites  donc  finir  votre  Espagne,  car 
nous  ne  pouvons  pas  encore  attendre  des  mois  et  des 
années  (1).  » 

Le  ministre  du  roi  de  France  n'avait  plus  le  temps  de 
rendre,  au  gouvernement  anglais,  le  service  qu'il  atten- 
dait de  lui,  car,  quelques  jours  plus  tard,  un  ordre  de 
Louis  XV  l'exilait  à  Chanteloup  (2). 


VI 


Choiseul  jouait-il  un  double  jeu,  comme  l'en  accusaient 
ses  ennemis?  Excitait-il  sournoisement  le  roi  d'Espagne, 
par  l'intermédiaire  du  marquis  d'Ossun,  tout  en  paraissant 
le  calmer  ofTiciellement?  Les  documents  consultés,  pour  ce 
travail,  en  France,  en  Espagne  et  en  Angleterre,  ne  permet- 
tent pas  de  soutenir  une  pareille  opinion.  Comment  expli- 
quer, en  effet,  si  le  ministre  souhaitait  une  rupture,  qu'il 
chargeât,  à  Londres,  le  représentant  Francès  de  démarches 
officieuses,  auprès  de  Weymouth;  qu'il  essayât  d'orienter 


(1)  Même  source,  t.  CDXCIV,  Francès  à  Choiseul,  22  décembre  1770. 
«  Au  milieu  de  l'ivresse  la  plus  complète,  ajoutait  Francès,  dans  sa  lettre 
confidentielle,  il  y  avait  cependant  le  même  fond  de  principes,  la  même 
suite  d'idées  que  vous  retrouverez  dans  ma  dépêche,  car  ces  MM.  conser- 
vent machinalement  de  la  logique  et  du  raisonnement, dans  l'ivrognerie, 
par  l'habitude  qu'ils  en  ont  contractée.  »  ♦ 

(2)  2i  décembre  1770. 


78  RÉGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Masserano  vers  la  paix  et  lui  prêchât  l'obéissance  aux 
instructions  françaises,  plutôt  qu'à  celles  de  sa  cour? 
Quoi  qu'il  en  soit,  les  ennemis  de  Choiseul  réussirent  à 
ébranler  Louis  XV.  Le  récit  de  cette  intrigue,  dans 
laquelle  intervint  le  premier  commis  des  affaires  étrangères, 
l'abbé  de  la  Ville,  n'est  plus  à  faire  (1).  Le  roi  de  France, 
qui  ne  voulait,  à  aucun  prix,  la  guerre,  écrivit  au  roi,  son 
cousin,  une  lettre  que  cite  Boutaric  (2),  sans  lui  assigner 
de  date  précise,  mais  qui  fut  expédiée,  probablement,  le 
23  décembre  et  se  croisa  avec  une  dépêche  du  22,  par 
laquelle  Charles  III  réclamait  notre  appui.  Sous  les  euphé- 
mismes diplomatiques,  employés  par  le  rédacteur  de  cette 
minute,  copiée  ensuite  par  Louis  XV,  apparaît  une  décla- 
ration nette,  tranchante,  de  l'épuisement  de  la  France. 
Le  pays  défendra,  à  grand'peine,  ses  côtes  et  ses  colonies, 
un  plus  grand  effort  ne  doit  pas  lui  être  demandé;  aussi, 
au  lieu  de  secours,  l'Espagne  n'obtiendra  de  nous  que 
de  bons  conseils.  «  La  loi  que  vous  voulez  imposer  aux 
Anglais,  mande  Louis  XV  à  Charles  III,  blesse,  trop  essen- 
tiellement, la  vanité  de  cette  nation  pour  qu'elle  puisse 
l'accepter.  Je  vous  avoue  qu'elle  me  paraît  même  con- 
tradictoire à  la  satisfaction  que  vous  consentez  à  lui 
donner  et  je  vois  que  cette  considération,  toute  seule, 
suffirait  pour  vous  porter  à  ne  pas  insister.  »  Les  louanges, 
décernées  à  l'esprit  pacifique  du  roi  Catholique,  envelop- 
paient et  adoucissaient,  tant  bien  que  mal,  l'amertume 
de  cet  abandon. 

Au  moment  où  Louis  X\'  déchirait  ainsi  le  Pacte  de 
famille,  quand  Madrid  apprenait  la  disgrâce  de  Choiseul, 
l'auteur  de  ce  traité,  le  chef  du  parti  de  la  guerre,  à  la 
cour  d'Espagne,  réussissait,  par  son  humeur  cassante  et 

(1)  Duc  DE  Broglie,  le  Secret  du  roi,  t.  II,  p.  334,  récit  emprunté  aux 
mémoires  de  Besenval.  Voir  également  Daubigny,  Choiseul  et  la  France 
d'outre-mer,  chap.  xix,  passim. 

(2)  Boutaric,  Correspondance  secrète  inédite  de  Louis  XV,  t.  V'',  p.  412. 
La  date  assignée  est  fin  de  décembre  1770. 


LA   PAIX   EN   PÉRIL  79 

satirique,  à  blesser  ses  collaborateurs  et  à  se  rendre 
odieux  à  son  maître. 

Harris,  dans  sa  correspondance  (1),  le  montre  en  que- 
relles continuelles  avec  O'Reilly,  le  réformateur  de  l'ar- 
mée, le  général  sur  les  talents  duquel  l'Espagne  fondait 
alors  toutes  ses  espérances  de  succès;  disputes  mesquines, 
inspirées  par  un  esprit  jaloux  et  tatillon,  d'autant  moins 
admissibles  que  les  deux  personnages  soutenaient  la 
même  politique  belliqueuse.  On  conçoit  plutôt  les  bro- 
cards qu'adressait  au  Génois,  au  robin  Grimaldi,  le  comte 
d'Aranda,  orgueilleux  de  sa  noblesse  «  malgré  ses  lu- 
mières ))!  Un  instant  d'emportement  lui  fit  oublier  toute 
prudence.  Il  envoya  à  son  adversaire  un  écrit,  dans  lequel 
il  tournait  en  ridicule  le  roi  et  son  ministre  des  affaires 
étrangères.  Ce  dernier  plaça  cette  satire,  sous  les  yeux 
du  souverain.  Déjà  celui-ci,  fort  autoritaire,  supportait, 
difTicilement,  un  homme  aussi  entier,  aussi  entêté  que  le 
président  du  conseil  de  Castille.  Charles  III,  assez  maître 
de  lui,  pour  ne  pas  s'abandonner  à  un  éclat,  demeura 
gravement  blessé  de  l'injure;  il  la  garda  dans  sa  mémoire 
et  ne  l'oublia  jamais  (2). 

Le  chargé  d'affaires,  Harris,  fut  rappelé  à  ce  même  mo- 
ment (3).  L'honneur  commandait  d'enjoindre  à  Masse- 
rano  de  se  retirer,  à  son  tour.  Tout  paraissait  donc  com- 
promis, à  l'instant  où  la  France  se  dérobait,  où  le  comte 

(1)  Record  office,  state  papers,  foreign  Spain.t.  CLXXXV,  18  octobre 
1770  :  «  Le  général  O'Reilly,  qui  est  dans  la  plus  haute  faveur,  semble  diriger 
toutes  ces  opérations  militaires...  Le  général  O'Reilly  me  paraît  de  la 
même  opinion  que  d'Aranda,  quoiqu'ils  ne  soient  nullement  bien  ensemble, 
cependant  ils  trouveront  leur  avantage,  dans  la  guerre.  »  25  octobre  1770  : 
«  O'Reilly  et  Aranda  rentrent  à  Madrid  fort  mécontents,  l'un  de  l'autre, 
à  cause  de  la  diversité  de  leurs  vues  et  de  leur  jalousie.  » 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXI,  Madrid,  24  décembre  1770. 

(3)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCV,  Londres,  5  janvier  1771.  Voir 
Fernan  Nunez,  Compendio,  etc.,  t.  P"",  p.  228.  «  M.  Harris  avait  alors,  à 
Madrid,  une  passion,  qui  lui  rendait  très  dure  la  séparation  de  la  cour;  et 
ainsi,  bien  qu'il  l'eût  quittée,  il  ne  dépassa  pas  une  localité  voisine  et  de  là 
venait  secrètement,  tous  les  soirs,  souper  avec  sa  maîtresse  et  avec  moi,  qui 
étais  l'ami  des  deux.  » 


80  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

d'Aranda  se  perdait  dans  l'esprit  de  son  maître,  où  Mas- 
serano  communiquait  à  Madrid  les  discours  artificieux, 
que  lui  tenait  lord  Rochford,  sur  la  duplicité  de  notre 
gouvernement  (1). 

La  circonspection  de  l'ambassadeur  espagnol  sauva  la 
situation.  Lorsqu'il  reçut  les  ordres  de  Grimaldi,  avant 
de  leur  obéir  et  de  quitter  l'Angleterre,  il  réclama  leur 
confirmation  (2).  Charles  III,  abandonné  de  son  allié, 
découragé,  mécontent,  plia  devant  la  nécessité  et  con- 
sentit à  ce  qu'exigeait  Georges  III. 

Le  25  janvier  1771,  lord  North  déposa,  sur  le  bureau 
de  la  Chambre  haute,  la  déclaration  de  l'ambassadeur 
espagnol  (3).  Chatham  tonna  contre  ce  compromis  igno- 

(1)  AfT.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCV,  f»  5. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXII,  13  janvier  1771;  Angleterre,  t.  CDXCV, 
29  janvier  1771. 

(3)  Afî.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCV,  f°  41  :  «  Le  10  juin  de  l'année  1770, 
quelques  frégates  espagnoles,  instruites  de  ce  que  les  Anglais,  établis  dans 
la  Grande-Malouine,  à  un  endroit  appelé,  par  eux,  Port-Egmont,  avaient 
menacé  de  chasser  les  Espagnols,  établis  dans  une  autre  de  ces  îles,  les  sus- 
dites [régates  obligèrent,  avec  la  force,  les  Anglais  à  évacuer  le  susdit  poste. 

«  S.  M.  B.  s'étant  plainte  de  la  violence,  qui  avait  été  commise, 
offensante  à  l'honneur  de  sa  couronne,  dans  une  affaire  qui  aurait 
dû  préalablement  être  arrangée  à  l'amiable,  avant  que  d'en  venir  aux  voies 
de  fait,  le  prince  de  Masserano  a  reçu  ordre  de  déclarer  que  S.  M.  C, 
considérant  l'amour  dont  Elle  est  animée,  pour  la  paix  et  pour 
le  maintien  de  la  bonne  harmonie,  avec  S.  M.  B.  et  réfléchissant  qu'un 
aussi  petit  objet  pourrait  l'interrompre,  a  vu,  avec  déplaisir,  cette 
expédition,  capable  de  la  troubler,  et  assurée  comme  Elle  a  été  de  la 
réciprocité  des  sentiments  de  S.  M.  B.,  pour  ne  pas  autoriser  tout 
ce  qui  pourrait  interrompre  la  bonne  intelligence,  entre  les  deux  cours, 
désapprouve  la  susdite  entreprise  violente;  et,  en  conséquence,  le  prince 
de  Masserano  déclare  que  S.  M.  C.  consent  qu'on  remette  les  choses 
dans  la  Grande-Malouine,  au  port  dit  Egmont,  dans  l'état  où  elles 
étaient,  avant  le  10  juin  1770.  Auquel  effet, un  officier  espagnol  sera  chargé 
de  remettre,  aux  Anglais,  ce  qu'ils  y  ont  laissé. 

«  L'unique  objet  de  la  présente  déclaration  est  de  donner  une  preuve 
authentique  des  sentiments  de  S.  M.  C.  sur  un  fait,  qui  aurait  pu 
troubler  la  bonne  intelligence,  entre  les  deux  couronnes,  et  cette  déclara- 
tion ne  pourra  pas  préjudicier  aux  droits  antérieurs  de  S.  M.  C  sur 
les  îles  appelées  Malouines  et  par  les  Anglais  Falkland,  mais  seulement  ré- 
tablir les  choses,  pour  le  droit  et  pour  le  fait,  telles  qu'elles  étaient,  avant 
l'expulsion  des  Anglais  de  l'Etat  dont  il  s'agit.  « 

La  contre-déclaration  que  lord  Rochford  remit  au  prince  de  Masserano 
exprimait  :  que  Sa  Majesté  Britannique  regardait  la  déclaration,  avec  l'ac- 


LA   PAIX    EN   PÉRIL  81 

minieux  (1),  réclama  la  communication  de  la  correspon- 
dance diplomatique;  la  majorité  ne  voulut  pas  le  suivre 
et  soutint  le  ministère.  Le  13  février  1771,  une  maladresse 
réveilla,  un  instant, les  colères  de  l'opposition.  Lord  Beau- 
champ  proposa  de  voter  une  adresse  à  Georges  III, pour 
le  remercier  de  l'accommodement  honorable,  qui  venait 
d'être  conclu.  Les  ennemis  de  lord  North  lui  reprochèrent, 
alors,  de  n'avoir  obtenu  qu'une  réparation  insuffisante;  ils 
demandèrent  le  payement  de  la  rançon  de  Manille,  une 
indemnité  pour  les  armements  extraordinaires,  une  décla- 
ration sur  la  propriété  des  Malouines,  question  que  réser- 
vait le  gouvernement  espagnol  (2).  Cette  manifestation 
bruyante  n'eut  aucun  résultat.  Les  mesures,  qui  furent 
prises,  rassurèrent  la  France  et  l'Espagne.  On  cessa,  en  An- 
gleterre, de  presseriez  matelots,  de  réunir  des  recrues  ;  on  ré- 
duisit les  effectifs  et  le  gouvernement  proposa  à  l'Espagne 
de  fixer  au  10  avril  la  date  du  désarmement  réciproque. 

Charles  III  tint  loyalement  sa  parole;  les  Anglais  furent 
remis  en  possession  du  port  Egmont.  Lord  North  promit 
d'évacuer  cet  établissement,  quand  l'opinionserait  apaisée. 

Ainsi  se  terminèrent  ces  querelles,  pour  quelques  îlots, 
à  peu  près  déserts,  misérable  enjeu  d'une  redoutable 
partie,  que  trois  puissances  européennes  faillirent  engager. 
L'affaire  des  Malouines  eut  pour  conséquence  de  montrer 
le  peu  de  solidité  du  Pacte  de  famille,  de  révéler  la  fai- 
blesse de  la  France,  incapable  de  tenir  ses  engagements^ 
de  contraindre  un  prince,  comme  Charles  III,  à  se  déjuger 
publiquement,  et  à  s'excuser,  devant  l'Angleterre,  d'une 
violence  intempestive  (3). 


complissement  entier  dudit  engagement,  de  la  part  de  Sa  Majesté  Catholique 
comme  une  satisfaction  de  l'injure,  faite  à  la  couronne  de  la  Grande-Bretagne. 

(1)  Afï.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCV,  f"  117,  extrait  des  papiers  anglais 
du  29  janvier  1771,  débats  de  la  Chambre  haute  du  25. 

(2)  AfT.  étr.,  Angleterre,  t.  CDXCV,  f°  222. 

(3)  Bucareli,  comme  dédommagement  du  désaveu,  reçoit  la  clef  de  gen- 
tilhomme de  la  Chambre.  (Fereer  del  Rio,  t.  lO,  p.  94.) 


CHAPITRE   III 

DISGRACES    A    MADRID,    NAPLES    ET    LISBONNE 

I.  Ambassade  de  d'Aranda  en  France,  Don  Manuel  Ventura  Figueroa,  au 
conseil  de  Castille.  —  II.  Un  ambassadeur  marocain  à  Madrid,  traité 
d'amitié,  rupture,  sièges  de  Melille  et  du  Penon  de  Vêlez,  expédition 
(f  Alger,  fautes  d'O'Reilly,  échec  des  Espagnols,  leur  retour  à  Alicante. — 
III.  Colère  du  peuple  espagnol  contre  O'Reilly  et  Grimaldi,  la  cabale  du 
parti  aragonais,  mariage  de  Finfant  Don  Louis.  —  IV.  Disgrâce  de  Tanucci, 
retraite  de  Grimaldi,  son  successeur  Florida  Blanca.  —  V.  Conflits  avec 
le  Portugal,  politique  d'atermoiements,  la  lettre  de  d'Aranda,  l'expédi- 
tion de  Ceballos,  occupation  de  l'île  Sainte-Catherine  et  de  la  colonie  du 
Sacramento,  mort  du  roi  de  Portugal,  chute  de  Pombal,  traité  de  paix, 
visite  de  la  reine  douairière  de  Portugal,  en  Espagne. 


Blessé  par  la  lettre  insultante  du  comte  d'Aranda, 
que  lui  montra  Grimaldi,  Charles  III  trouva  l'occasion 
d'éloigner  de  lui  le  président  du  conseil  de  Castille,  quand 
le  comte  de  Fuentes,  ambassadeur  à  Paris,  donna  sa 
démission.  Ce  poste,  malgré  son  importance,  ne  corres- 
pondait pas  à  la  haute  dignité  que  d'Aranda  venait 
d'occuper.  C'était  une  disgrâce  suffisante,  qui  écartait 
de  la  cour  un  personnage  d'une  humeur  aussi  turbulente 
et  encombrante,  tout  en  ménageant  celui  qui  avait  rendu, 
tout  récemment,  d'aussi  grands  services,  à  la  monarchie. 

Il  partit  pour  la  France,  au  mois  d'août  1773,  et  eut 
sa  première  audience  le  12  septembre.  A  Paris,  on  guettait, 
avec  curiosité, la  venue  de  «l'Hercule  hispanique,  de  celui 


DISGRACES    A   MADRID,   NAPLES    ET    LISBONNE       83 

qui  avait  nettoyé  les  étables  d'Augias  »,  ainsi  que  le  pro- 
clamaient, avec  emphase,  les  encyclopédistes  (1).  Les  ima- 
ginations françaises  furent  déçues,  dans  leur  attente,  quand 
elles  virent  cet  homme  jaune,  aux  yeux  louches,  à  la 
bouche  édentée,  qui,  dans  les  salons,  gardait  ordinaire- 
ment le  silence,  avait  l'oreille  dure,  et  ne  disait,  quand 
il  parlait,  que  des  platitudes  assez  lourdes.  Tant  de  lai- 
deur, de  réserve  et  de  brusquerie  déconcertaient  ce  monde 
si  élégant,  si  brillant,  si  courtois.  On  se  moqua  du  nouveau 
venu,  on  se  répéta  que  cette  surdité  était  affectée  et  que 
d'Aranda  se  guérissait,  comme  par  enchantement,  quand 
on  lui  adressait  des  éloges.  Le  récit  de  sa  réception,  à  la 
cour,  fit  beaucoup  rire.  Présenté  à  la  comtesse  de  Provence, 
il  aurait  dit,  pour  tout  compliment  :  «  Madame,  comment 
vous  portez-vous?  »  Comme  la  princesse  lui  parlait  du  roi 
d'Espagne  :  «  Madame,  reprit-il.  Sa  Majesté  vous  assure 
de  son  respect.  »Et,  se  tournant  vers  le  comte  de  Provence, 
il  ajouta,  en  lui  faisant  la  révérence  :  «  De  son  attache- 
ment. »  Chez  la  Dauphine,  il  n'ouvrit  pas  la  bouche. 

Après  cet  accueil,  un  peu  narquois,  on  s'accoutuma  à 
ses  manières;  et,  comme  il  déployait  un  grand  faste,  les 
Parisiens,  qui  reprochaient  à  son  prédécesseur  la  mé- 
diocrité de  son  train,  lui  pardonnèrent.  On  se  pressa, 
désormais,  dans  les  promenades  publiques,  pour  admirer 
la  beauté  de  ses  équipages. 

Celui  qui  le  remplaça,  au  conseil  de  Castille,  était  un 
individu  fort  égoïste,  fort  avare.  Don  Manuel  Ventura 
Figueroa  (2)  avait  collaboré,  jadis,  au  concordat,  passé 
entre  Benoît  XIV  et  Ferdinand  VL  Habile  courtisan, 
il  louvoyait  entre  les  écueils,  évitait  de  se  compromettre 
et  ne  songeait   qu'à  sa  fortune  particulière.   Les  soins 


(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXII,  12  septembre  1773.  Voir  Morel-Fatio, 
Etudes  sur  l'Espagne,  2«  série,  p.  151.  Ce  récit  est  emprunté  à  une  lettre 
adressée  au  comte  de  Périgord. 

(2)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  108. 


84  RÈGNE   DE    CHARLES   III   D'ESPAGNE 

qu'il  y  apporta  furent  récompensés,  car  il  réussit  à  cumu- 
ler les  places  et  les  pensions.  Il  mourut  gouverneur  du 
Conseil,  patriarche  des  Indes,  archevêque  de  Laodicée, 
commissaire  général  de  la  Cruzada,  etc.  Il  remplissait 
ses  coffres  de  feuilles  d'or  et  d'argent,  soigneusement 
étiquetées,  et  portant,  chacune,  la  mention  de  sa  prove- 
nance. Quand  on  inventoria  ses  richesses,  il  fallut  em- 
ployer trois  habiles  comptables,  pendant  plus  de  quatre 
jours. 


II 


Après  la  réconciliation  de  l'Espagne  et  de  l'Angleterre, 
les  armements  continuèrent,  dans  la  Péninsule.  Tout  cet 
appareil  militaire  inquiétait  un  peu  le  cabinet  de  Saint- 
James,  qui  se  demandait  où  tendaient  ces  préparatifs. 
Ils  avaient  pour  objet  une  campagne  contre  le  Maroc, 
car  le  sultan  avait  notifié  à  Charles  III  que,  désormais, 
il  ne  tolérerait  plus  d'établissement  chrétien,  sur  les  côtes 
de  son  empire,  depuis  Oran  jusqu'à  Ceuta.  Ce  qui  semblera 
tout  à  fait  étrange,  c'est  que  ce  musulman  prétendait, 
en  agissant  ainsi,  ne  pas  déchirer  le  traité  de  paix,  signé, 
quelques  années  plus  tôt,  entre  lui  et  l'Espagne. 

Au  début  du  règne  (1),  vers  1765,  des  négociations 
avaient  été  ouvertes,  entre  le  roi  Catholique  et  l'empereur 
Sidi  Mohamed  ben  Abd  Allah.  Commencées  par  un  juif 
de  Marseille,  Samuel  Sumbel,  elles  furent  poursuivies  par 
un  ancien  préfet  apostolique  des  missions,  le  frère  Bar- 
tolomé  Giron  de  la  Conception.  Ce  moine  obtint,  le 
2  février  1766,  une  audience  du  sultan  et  sut  lui  repré- 

(1)  Da^'vila  y  Collado,  t.  IV,  p.  161  et  seq.,  et  Ferrer  del  Rio,  t.  III, 
p.  110. 


DISGRACES    A   MADRID,   NAPLES   ET    LISBONNE      83 

senter,  habilement,  les  avantages  qu'il  retirerait,  s'il  se 
liait  d'amitié  avec  Charles  III;  en  sorte,  qu'à  son  retour, 
frère  Bartolomé  fut  accompagné  par  un  ambassadeur, 
Sidi  Ahmed  el  Gacel. 

Débarqué  à  Algésiras,  cet  envoyé  fut  reçu  avec  beau- 
coup d'honneurs,  visita  la  Giralda  de  Séville,  et  monta, 
aux  portes  de  Madrid,  dans  un  carrosse  des  écuries 
royales,  qui  le  conduisit  au  palais  du  Buen-Retiro,  où 
des  logements  étaient  préparés,  pour  lui  et  sa  suite. 
Une  foule  énorme  sortit,  pour  le  contempler.  Il  se  ren- 
dit ensuite  à  Saint-Ildefonse  et  prit  congé  du  roi,  le 
4  octobre  1766. 

Pour  répondre  à  la  politesse  de  Mohammed  ben  Abd 
Allah,  le  10  novembre  1766,  un  chef  d'escadre,  Don  Jorge 
Juan  fut  délégué,  en  qualité  d'ambassadeur  extraordi- 
naire. Le  but  du  traité,  qu'il  devait  négocier,  était  d'ob- 
tenir une  zone  neutre,  dans  les  mers  qui  séparent  l'Es- 
pagne de  l'Afrique,  où  les  navires  espagnols  ne  pourraient 
pas  être  inquiétés,  par  les  musulmans;  où  les  naufragés, 
réfugiés  sur  les  côtes  d'Afrique,  ne  seraient  pas  retenus 
en  captivité.  Don  Jorge  Juan  débarqua  à  Tétouan, 
visita  Alcazar  el  Kébir,  Larache,  Salé  et  Rabat.  Avant 
d'entrer  dans  la  ville  de  Maroc,  il  campa  dans  un  beau 
jardin,  où  il  reçut  de  nombreux  présents,  en  viandes, 
volailles,  pains,  salades  et  fruits.  Le  sultan  lui  envoya, 
en  outre,  des  plats  de  sa  table.  Un  traité  fut  signé,  le 
28  mai  1767.  Il  comprenait  dix-neuf  articles  et  portait 
que  les  navires  des  deux  Etats  ne  seraient  point  inquiétés, 
à  la  condition  que  le  capitaine  eût  un  passeport.  Les 
naufragés  ne  seraient  point  retenus  prisonniers;  l'Es- 
pagne nommerait,  au  Maroc,  un  consul  général  et  un 
vice-consul;  ses  sujets  auraient  le  monopole  de  la  pêche, 
à  l'exclusion  de  tout  autre  peuple  européen.  Quant  aux 
territoires,  qui  entouraient  Melille  et  le  Peîion  de  \'elez, 
l'empereur  se  refusait    à  les  agrandir,  mais  il  promettait 


86  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

d'établir  les  limites,  de  telle  sorte,  qu'à  l'avenir  toute  con- 
testation demeurerait  impossible. 

Sept  ans  plus  tard,  et  malgré  un  pareil  traité,  le  sultan 
voulait  chasser  les  Espagnols  de  ses  domaines.  Devant 
Melille,  les  Maures  se  présentèrent,  le  9  décembre  1774, 
au  nombre  de  13,000,  et  sommèrent  la  garnison  de  se 
rendre.  Le  maréchal  de  camp.  Don  Juan  Sherlok,  qui 
commandait  la  place,  ne  se  laissa  pas  intimider  et  se 
mit  en  défense.  Il  fut,  du  reste,  aidé  par  le  chef  d'escadre 
Don  Francisco  Hidalgo  de  Cisneros,  qui  ravitailla  Me- 
lille et  causa  beaucoup  de  dommages  aux  assiégeants,  en 
les  bombardant,  dans  leurs  tranchées,  avec  l'artillerie 
de  ses  navires.  Le  sultan  voulut  tenter  l'assaut  et  ima- 
gina la  ruse  barbare  suivante  :  il  plaça,  en  avant  de  son 
corps  d'armée,  mille  juifs,  toute  la  populace  des  environs, 
et  un  troupeau  de  bestiaux,  couverts  d'étoffes  éclatantes. 
En  chassant,  devant  lui,  toute  cette  cohue,  il  espérait 
tromper  les  Espagnols,  qui  épuiseraient  leurs  munitions 
et  se  heurteraient  à  ses  réguliers,  quand  ils  seraient  las 
et  sans  cartouches.  Mais  cette  combinaison  échoua,  car 
les  malheureux,  que  l'on  vouait  ainsi  à  la  mort,  résis- 
tèrent, s'éparpillèrent  et  s'enfuirent.  La  défense  du  Pe- 
non  de  Vêlez  fut  aussi  énergique  que  celle  de  Melille. 
Don  Florencio  Moreno  y  commandait.  Les  Maures,  déçus 
dans  leurs  espérances,  demandèrent  à  parlementer.  Des 
négociations  s'ouvrirent.  Le  sultan  fit  écrire  à  Grimaldi; 
après  quelques  difficultés,  pour  la  forme,  le  gouverne- 
ment espagnol  accepta  les  excuses  de  l'empereur  marocain 
et  rétablit  les  choses,  dans  le  même  état  que  par  le  passé. 

C'était  le  dey  d'Alger,  qui  avait  porté  Mohammed 
ben  Abd  Allah  à  chasser  de  son  empire  les  Espagnols. 
Charles  III  résolut  de  le  combattre,  à  son  tour,  et  de  dé- 
truire sa  ville  (1),  véritable  repaire  de  pirates  qui  infes- 

(1)  Les  détails  de  cette  expédition  sont  empruntés  au  compte  rendu 
d'O'Reilly,  joint  à  une  lettre  de  d'Ossun.  (Afî.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXVI, 


DISGRACES    A   MADRID,   NAPLES    ET    LISBONNE       87 

talent  la  Méditerranée.  En  même  temps  qu'il  vengerait 
son  honneur,  il  assurerait  la  sécurité  de  son  commerce 
maritime.  On  peignit  au  roi,  comme  très  facile,  cette 
entreprise,  et  le  confesseur,  fray  Joaquin  Eleta,  usa 
de  tout  son  crédit,  auprès  de  son  pénitent,  pour  l'encou- 
rager à  cette  guerre,  contre  des  infidèles.  Le  chef  mili- 
taire, sur  lequel  le  prince  jeta  tout  d'abord  les  yeux,  fut 
Don  Pedro  Ceballos,  le  général,  qui  avait  conquis 
le  Sacramento.  Mais  le  nombre  de  soldats,  qu'il  de- 
manda, pour  mener  à  bien  l'expédition,  fut  jugé  exces- 
sif. On  écarta  ce  personnage  difficultueux  et  on  choi- 
sit, de  préférence.  Don  Alexandre  O'Reilly,  qui  se 
vantait  de  réussir  avec  20,000  hommes,  tout  au  plus. 
Fatigué  de  son  rôle  d'instructeur,  ce  général,  le  réfor- 
mateur de  l'armée  espagnole,  n'était  pas  fâché  de  mon- 
trer sa  mesure,  et  de  rehausser  son  prestige,  par  une  vic- 
toire. Il  avait  de  l'énergie  et  de  l'audace;  mais  l'esprit  de 
prévoyance  lui  manqua,  car  il  ne  réunit  pas  assez  de 
vivres,  pour  l'entretien  de  ses  troupes,  et  il  négligea  d'étu- 
dier le  terrain,  sur  lequel  il  devait  opérer.  Enfin,  le  succès 
fut  compromis,  par  l'indiscrétion  du  gouvernement,  alors 
qu'il  eût  fallu  garder  un  secret  impénétrable.  Dès  avant 
le  départ  de  la  flotte,  le  dey  était  depuis  longtemps  pré- 
venu et  se  tenait  sur  ses  gardes.  Fernan  Nuhez  a  prétendu 
que  ces  avertissements  furent  transmis  à  Alger,  par  les 
négociants  marseillais,  jaloux  de  conserver,  pour  eux  seuls, 
le  commerce  dans  le  Levant.  Il  y  eut  aussi  des  retards, 
par  suite  du  mauvais  temps  et  de  la  mésintelligence,  qui 
existait,  entre  O'Reilly  et  le  chef  de  l'escadre,  Don  Pedro, 
Gonzalez,  de  Castejon. 

Quand,    du    pont  de  son  navire,  le  Velasco,  O'Reilly 
reconnut,  avec  sa  lunette,  les  ouvrages  préparés  par  les 

f"  147,  et  t.  DLXXVII,fo96.)  Morel-Fatio,  Etudes  sur  l'Espagne,  2«  série, 
p.  211,  et  Fernan  NusEZ,  Compendio,i.  pf,  p.  245  et  se^.;FERRER  del  Rio, 
t.  III,  p.  119  eXseq. 


88  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Algériens,  il  fut  tout  déconcerté  de  les  trouver  si  formi- 
dables, et  se  tournant,  avec  un  visage  soucieux,  vers 
Fernan  Nuilez,  qui  se  tenait  à  ses  côtés  :  «  Ma  foi,  mon 
ami,  lui  dit-il,  en  haussant  les  épaules,  le  vin  est  versé,  il 
faut  le  boire.  » 

Au  lieu  de  débarquer  dans  la  rade,  il  pensa  à  se  porter 
du  côté  de  l'ouest,  dans  la  baie  de  la  Mauvaise- Femme,  à 
environ  trois  lieues  d'Alger.  Le  calme  l'empêcha  d'exé- 
cuter ce  plan;  fort  heureusement,  paraît-il,  car  il  eût 
fallu  traverser  une  gorge  étroite,  dominée  de  tous  côtés 
par  des  hauteurs,  où  ses  troupes,  une  fois  engagées,  au- 
raient été  exterminées. 

On  résolut  donc  de  mettre  pied  à  terre  dans  la  baie 
d'Alger.  Le  7  juillet  1775,  l'artillerie  des  navires  démonta 
les  batteries,  qui  défendaient  le  rivage.  Le  8,  les  embar- 
cations, rangées  en  sept  colonnes,  chacune  précédée  d'une 
chaloupe  canonnière,  se  dirigèrent  vers  la  plage,  située 
entre  Alger  et  la  rivière  de  l'Harrach.  On  marcha  dans 
un  sable  si  épais  que  les  canons  enfonçaient  et  que, 
pour  les  remuer,  il  fallait  environ  dix  hommes.  De  petites 
collines  dominaient  ce  terrain.  Elles  étaient  couvertes 
d'aloès  et  d'autres  plantes  piquantes,  d'arbres,  de  bâtisses, 
de  toutes  choses  enfin,  qui  formaient  des  obstacles  faciles 
à  défendre.  Tandis  que  les  Espagnols  se  formaient  en 
bataille,  les  musulmans  les  harcelaient,  s'avançaient  près 
d'eux,  jusqu'à  une  portée  de  pistolet,  se  cachaient  der- 
rière les  monticules  de  sable,  faisaient  feu  et,  dès  qu'un 
chrétien  tombait,  couraient  lui  couper  la  tête,  car  le  dey 
avait  promis  un  doublon  d'or  pour  chaque  trophée  de  ce 
genre,  qui  lui  serait  apporté. 

Les  troupes  d'O'Reilly  s'avancèrent  jusqu'aux  aloès, 
tandis  que  deux  colonnes  ennemies  sortaient  des  barri- 
cades, à  droite  et  à  gauche,  pour  les  envelopper.  Lorsque 
la  flotte  aperçut  ce  mouvement,  elle  tira  des  coups  de 
canon,  pour  l'arrêter;  mais  beaucoup  de  projectiles  s'éga- 


DISGRACES   A    MADRID,   NAPLES    ET    LISBONNE      89 

rèrent  dans  les  rangs  espagnols  et  firent  beaucoup  de  mal. 

Comme  on  ne  réussissait  pas  à  déloger  l'ennemi  et 
que  l'on  perdait  du  monde,  la  troupe  se  retira,  sans 
désordre  toutefois,  dans  ses  tranchées,  où  elle  fut  incom- 
modée par  quelques  pièces  d'artillerie,  que  le  bombarde- 
ment de  la  veille  n'avait  pas  réussi  à  démonter. 

O'Reilly  reconnut  qu'il  y  avait,  en  s'obstinant,  plus  à 
perdre  qu'à  gagner.  Il  ordonna  donc  de  réembarquer. 
L'opération,  commencée  dès  cinq  heures  du  soir,  fut  ache- 
vée le  lendemain  matin.  Tout  se  trouva  à  bord,  sauf 
deux  pièces  de  canon,  qu'on  n'eut  pas  le  temps  d'enlever, 
parce  qu'on  fut  surpris,  par  la  lumière  du  jour. 

Les  Algériens,  qui  voyaient  tant  d'embarcations  sil- 
lonner la  rade,  s'imaginèrent  que  les  Espagnols  prépa- 
raient une  nouvelle  attaque.  Cette  erreur  sauva  l'armée, 
€ar,  d'après  le  témoignage  de  Fernan  Nuhez,  dans  le 
désarroi  où  l'on  se  trouvait,  vingt  cavaliers  eussent  sufïï 
pour  tout  jeter  à  la  mer.  Le  lendemain,  au  matin,  les 
Maures  furent  longtemps,  avant  de  s'approcher  des  tran- 
chées abandonnées.  Deux  hommes,  plus  hardis  que  les 
autres,  se  risquèrent;  la  foule  suivit  et  envahit  la  plage, 
se  livrant  à  des  démonstrations  de  joie  et  allumant  des 
bûchers,  pour  brûler  les  cadavres. 

Cette  journée  coûtait  à  l'Espagne  27  officiers  et  500  sol- 
dats tués;  191  officiers  et  2,088  soldats  blessés. 

Deux  partis  restaient  à  prendre  :  bombarder  la  ville,  ou 
retourner  en  Espagne.  Ce  fut  cette  dernière  résolution  qui 
prévalut.  En  effet,  les  canons  espagnols  ne  portaient  pas 
assez  loin  et  on  risquait  le  salut  de  la  flotte,  en  l'exposant  à 
l'artillerie  algérienne.  Ensuite,  les  vivres  manquaient.  Un 
premier  convoi,  commandé  par  le  général  suisse  Félix  de 
Buch,  quitta,  le  12  juillet,  la  rade  d'Alger,  et  ramena,  à  Ali- 
cante,  les  blessés,  la  cavalerie  et  une  partie  de  l'infanterie. 
Le  reste  de  l'escadre  suivit,  le  15,  et  débarqua,  également 
à  Alicante,  k'S  troupes,  qui  prirent  leurs  cantonnements. 


90  RKGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 


III 


L'avortemeht  de  cette  entreprise,  qui  avait  causé  de  si 
grandes  espérances,  déchaîna  l'opinion,  contre  O'Reilly  et 
contre  Grimaldi,  les  deux  auteurs  responsables  de  l'afîront, 
infligé  aux  armes  espagnoles,  parles  pirates  barbaresques. 

Le  général  malheureux  fut  criblé   de  pamphlets   (1). 

(1)  Record  office,  state  papers,  foreign  Spain,  t.  CXCVIII,  17  juillet  1775, 
détails  sur  l'effervescence  de  la  population,  contre  O'Reilly  et  Grimaldi. 
Voir  également,  au  sujet  des  pamphlets,  écrits  contre  O'Reilly,  l'ouvrage  de 
COTARELO  Y  MoRi,  Iriarte  y  su  epoca,  p.  141. 

—  Ah  del  castillol  —  i.  Quieii  Uama?  Eh!  là-bas  dans  le  château!  Qui  appelle? 

—  O'Reilly,  cojo  tremendo.  C'est  O'Reilly  le  redoutable  boiteux. 

—  Y  i  a  que  inete  taiito  estruendo?  Et  pourquoi  tout  ce  bruit? 

—  Porque  quiere  ganar  fania  II  veut  obtenir  la  Renommée. 

—  ,;.  Y  que  prétende  esa  dama?  Que  prétend  cette  dame? 

—  Entrar  triunfante  en  Argel.  Entrer  triomphante  à  Alger. 

—  Pues  vayase  el  arambel  Arrière,  loqueteux, 
Con  su  arrogante  bravata  FanJaron. 

Y  enderecese  la  p.xta  Commence  par  redresser  ta  patte. 

Que  no  entran  cojos  en  el.  Car  les  boiteux  n'entrent  pas  ici. 

Voici  une  autre  chanson  que  l'on  met,  censément,  dans  la  bouche  des 
Algériens  : 

Espanohtos  querer  Petits  Espagnols,  vouloir 

Hacer  al  moro  tus  tus  Faire  au  Maure  tus  tus, 

Y  la  pasa  y  alcuzcuz  Et  raisin  sec  et  couscous 
Poder  en  Argel  corner.  Pouvoir  à  Alger  manger, 
Mala  cabeza  tener  Mauvais  dessein  avoir, 

Y'  asi  en  la  testa  llevar  :  Que  celui  qu'ils  portent  en  la  tête, 

A  mi  lastima  me  dar;  De  me  donner  du  chagrin. 

Pero  abrir  el  ojo  c^ue  Mais  eux  ouvrir  l'ceil,  parce  que 

Se  vino  con  muy  mal  pie  Ils  vinrent  d'un  bien  mauvais  pied 

Para  la  plaza  tomar.  Pour  prendre  la  place! 

On  fait  perpétuellement  allusion  à  l'infirmité  d'O'Reilly,  qui  était  boiteux. 

ESQUILACHE  ESQUILACHE 

Ak'jandro  :  ;,  Como  va?  Alexandre,  comment  vas-tu? 

O'REILLY  O'REILLY 

Gregori  no  va  muy  bien  Grégori,  cela  ne  va  pas  bien 

Y  me  temo  algun  vaïven  Et  je  crains  une  instabilité 
Semejante  a  lo  de  alla.  Semblable  à  celle  d'autrefois. 

ESQUILACHE  ESQUILACHE 

Cou  mayor  causa  sera  Ce  sera  avec  plus  de  raison 

Por  razones  muy  sabidas  Et  pour  des  motifs  plus  raisonnables 

Y  es  bien  la  distancia  unidas  Si  les  revers  nous  réussissent; 
Que  por  mas  que  lo  solapas  Car,  moi,  je  n'ai  voulu  leur 
Yo  quise  quitar  las  capas  Enlever  que  leiu's  capes, 

Y'  tu  has  quitado  las  vidas.  Et  toi  tu  leur  as  enlevé  la  vie. 


DISGRACES   A   MADRID,   NAPLES    ET    LISBONNE       91 

Ce  qui  exaspéra  les  esprits,  ce  fut  l'apologie,  qu'il 
publia  dans  la  Gazette  de  Madrid.  Il  prétendit  que  le 
désastre  n'avait  pas  été  aussi  grand  qu'on  le  croyait;  il 
rejeta  une  partie  de  son  insuccès  sur  l'élan  imprudent  et 
la  fougue  des  troupes  espagnoles.  Les  ofTiciers  protes- 
tèrent. 

En  réponse  au  manifeste,  circulèrent  les  vers  sui- 
vants (1)  : 

Que  por  fin  todo  se  errase  Que  tout  le  monde  se  trompe, 

Que  la  funcion  se  pardiese  Que  le  combat  se  perde, 

Que  la  gente  pereciese  Que  la  nation  périsse 

Porque  Dios  lo  quiso  asi  Parce  que  Dieu  l'a  ainsi  voulu, 
Eso  si.  Oui. 

Pero  querer  persuadirnos  Mais  vouloir  nous  persuader 

En  cada  error  un  acierto  Un  succès  dans  chaque  bêtise. 

Que  no  han  muerto  los  que  han  Que  ceux  qui  sont  morts  ne  le  sont 
[muerto  [pas 

Y  que  miente  quien  lo  vio  Et  que  ment  celui  qui  vit  cela, 
Eso  no.  Non. 

Grimaldi  ne  fut  pas  non  plus  épargné.  Ferrer  del  Rio 
donne  l'analyse  d'une  pièce  de  vers,  composée  contre 
lui,  dans  laquelle  l'auteur  réunit  les  titres  de  pièces 
théâtrales  et  les  applique  injurieusement  au  ministre  (2)  : 
«  Pendant  les  cinq  mois  employés  aux  préparatifs,  Gri- 
maldi se  flattait  d'être  :  el  alcazar  del  secreto.  Lorsque 
le  commandant  fut  désigné,  le  public  se  déconcerta 
en  le  voyant  boiter  et  se  dégoûta  que  le  plan  fût  confié 
à  el  monstruo  de  la  fortiina.  On  échoua  dans  l'entre- 
prise parce  qu'il  fut  impossible  de  deviner  où  était 
l'erreur  :  acertar  donde  hay  error.  Le  général,  en  vou- 
lant expliquer  sa  conduite,  avait  été  :  le  peintre  de  son 
déshonneur,  el  pintor  de  su  deshonra,  etc.  Grimaldi  était 
un  étranger,  qui  avait  renié  sa  patrie;  O'Reilly,  un  lâche 
extravagant;  l'ambassadeur  de  France,  un  perroquet,  parce 

(1)  Don    VicENTE    Orti    y    Brull,    DoHa    Maria-Manuela    Pignalelli, 
t.  I",  p.  178. 

(2)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  132. 


92  RKGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

qu'on  l'accusait  d'avoir  révélé  le  secret  de  l'expédition, 
et  le  roi,  un  esclave,  attaché,  par  des  chaînes  en  or.  » 

Le  prince  et  la  princesse  des  Asturies  (1),  dans  l'in- 
térieur du  palais,  étaient  les  chefs  nominaux  d'une  cabale 
que  dirigeait,  en  réalité,  le  gigantesque  chanoine,  Don 
Ramon  Pignatelli,  frère  du  comte  de  Fuentes.  Ce  per- 
sonnage, de  mœurs  très  peu  édifiantes,  profitait  du  crédit, 
dont  jouissait,  auprès  de  Leurs  Altesses,  son  neveu  Don 
Juan,  et  il  cherchait  à  se  pousser  à  la  place  de  Grimaldi. 
Un  des  familiers  du  prince,  le  duc  de  Villahermosa,  ne 
se  gênait  pas  pour  censurer  l'inhabileté  du  ministre. 
Une  maladresse  de  ce  dernier  acheva  de  le  ruiner,  dans 
l'esprit  des  hommes  les  plus  distingués  du  pays,  qui  com- 
posaient l'Académie  de  San  Fernando  (2).  Il  s'avisa  de 
nommer  le  secrétaire  général  de  cette  assemblée.  Les 
membres  protestèrent,  contre  cette  violation  de  leurs 
statuts  et  ils  ne  voulurent  ni  écouter  les  explications, 
qu'il  leur  donna,  ni  accepter  les  satisfactions  qu'il  leur 
proposa. 

Parmi  ses  collègues,  le  secrétaire  d'Etat  des  aiïaires 
étrangères  ne  comptait  ni  amis,  ni  partisans  (3).  Don 
Manuel  de  Roda,  bien  qu'il  fut  golille  de  profession,  se 
rattachait  au  parti  aragonais.  Don  Miguel  Muzquiz,  mi- 
nistre des  finances,  était  arrivé  au  pouvoir,  quand  la 
disgrâce  frappa  Esquilache  et  faillit  également  abattre 
Grimaldi,  lors  des  émeutes  de  1766.  Le  comte  de  Ricla, 
ministre  de  la  guerre,  devait  son  poste  à  son  parent,  le 
comte  d'Aranda.  Le  bailli  Don  Julian  Arriaga,  presque 
octogénaire,  s'éteignit,  six  mois  après  l'expédition  d'Alger. 

(1)  Fernan  Nijnez,  Compendio,  t.  P^,  p.  258. 

(2)  li'Académie  de  San-Fernando  fut  inaugurée  le  13  juin  1752  par 
Carvajal  y  Lancaster,  dans  la  casa  de  la  Panaderia  (boulangerie).  Depuis 
le  règne  de  Philippe  V,  une  institution  destinée  à  la  protection  des  trois 
nobles  arts  était  projetée.  Les  instigateurs  furent  le  sculpteur  Don  Juan  de 
Villanueva  et  le  miniaturiste  Don  Francisco  Antonio  Menendez.  (Mexendez 
y  Pelayo,  Idéas  Esteticas  dix-huitième  siècle,  t.  IH,  vol.  2,  p.  389.) 

(3)  Ferrer  del  Rio,  t.  lIL.p.  136. 


DISGRACES   A   .MADRID,   NAPLES    ET    LISBONNE      93 

Deux  personnages  se  partagèrent  ses  places.  Celui  qui 
prit  le  portefeuille  des  Indes,  Don  José  Galvez,  revenu 
quatre  ans  auparavant  de  la  Nouvelle-Espagne,  était 
une  créature  de  Muzquiz.  Le  ministère  de  la  marine  échut 
à  Don  Pedro  Gonzalez  de  Castejon,  l'ennemi  d'O'Reilly 
et,  par  suite,  celui  de  Grimaldi. 

Abandonné  de  tous,  l'infortuné  serait  tombé  s'il  n'eût 
été  soutenu  par  le  roi  (1).  Charles  III  ordinairement  ne 
délaissait  pas  volontiers  ceux  qui  le  servaient.  En  cette 
circonstance,  plus  ferme,  qu'au  moment  de  l'émeute  de 
Madrid,  il  s'opposa  aux  excès  de  la  cabale  aragonaise  et 
ménagea,  à  celui  qu'elle  attaquait,  une  retraite  honorable. 
Il  écrivit  à  son  fds,  l'héritier  présomptif,  une  lettre  à  la 
fois  sévère  et  affectueuse,  qui  doit  être  citée  ici  :  «  Il  est 
nécessaire  que  tu  saches,  lui  mandait-il,  que  l'homme, 


(1)  Grimaldi  écrivit  au  prince  des  Asturies  une  lettre  très  digne  que  cite 
Danvila,  t.  IV,  p.  271:  elle  est  datée  du  24  septembre  1776.  (Archivo  de 
Madrid,  Estado  leg.  3028.) 

«  Le  profond  respect  que  je  dois  à  Votre  Altesse  et  mon  soin  exact  à  le 
manifester,  en  toutes  occasions,  me  mettent  dans  la  nécessité  de  ne  pas  dif- 
férer de  représenter  à  V.  A.  qu'ayant  connu  que  ma  personne  n'est  pas 
agréable  à  V.  A.,  je  crois  que  ce  serait  manquer  aux  devoirs,  que  j'ai  l'in- 
tention de  remplir,  que  de  me  présenter,  à  son  appartement,  pour  lui  faire 
ma  cour.  D'autre  part,  ce  serait  m'exposer  à  la  répétition  de  ces  affronts, 
que  ne  me  semblaient  pas  mériter  le  zèle,  le  désintéressement  et  l'exacti- 
tude avec  lesquels  j'ai  essayé  de  servir  le  roi,  dans  les  charges  qu'il  m'a 
confiées,  sans  avoir  eu  d'autre  objet  en  vue  que  l'honneur  et  mon  recon- 
naissant respect,  pour  la  bienveillance,  avec  laquelle  S.  M.  a  daigné  me  traiter. 
Cette  bienveillance  est  un  lien  bien  puissant  pour  les  hommes  d'honneur; 
il  n'est  pas  de  ma  compétence  d'examiner  s'il  peut  convenir  au  service  du 
roi  que  je  communique  au  public  le  changement  de  traitement  dont  je 
suis  l'objet.  Ce  qui  m'incombe,  c'est  de  vénérer,  comme  je  la  vénère,  la 
manière  de  penser  de  V.  A.,  et  je  me  borne  à  la  supplier  qu'elle  daigne  porter 
l'esprit  du  roi  à  m'accorder  la  permission  de  me  retirer.  Je  recours  à  l'in- 
tercession de  V.  A.,  pour  cette  grâce,  afin  de  ne  pas  parler  de  mes  chagrins, 
comme  il  serait  presque  indispensable  de  le  faire,  si  je  la  sollicitais  directe- 
ment, et  je  ne  cherche  pas  à  m'enquérir  si  on  a  cherché  à  me  dénigrer,  par 
des  calomnies  ou  par  de  faux  rapports.  Il  me  suffit  de  savoir  que,  quels  que 
soient  ces  bruits,  ils  ne  peuvent  être  certains,  et  j'aurais  sous  la  main  de 
quoi  les  confondre.  J'aspire  seulement,  dans  mon  âge  avancé,  à  achever, 
en  repos,  le  peu  de  jours  qui  me  restent.  Si,  par  l'entremise  de  V.  A.,  j'ob- 
tiens ce  bienfait,  je  serai  moins  sensible  à  la  peine  de  n'avoir  pas  su  mériter 
la  respectable  approbation  de  V.  A.  » 


94  RÈGNE    DK    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

qui  critique  les  opérations  du  gouvernement,  même  si 
elles  ne  sont  pas  bonnes,  commet  un  délit  et  produit, 
entre  les  sujets,  une  défiance  très  préjudiciable  au  sou- 
verain, parce  que  ceux-ci  s'accoutument  à  blâmer  et  à 
dénigrer  tout  le  reste.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que,  si  on 
n'a  pas  parlé,  dans  ton  appartement,  en  ta  présence, 
ou  devant  ta  femme,  de  ce  que  je  suspecte,  il  n'y  a  pas 
de  doute  que  le  public  a  cru  cela,  autorisé  qu'il  y  était, 
par  cette  observation,  remarquée  de  tous,  que  toi  et  ta 
fejnme  recevez,  en  fronçant  les  sourcils  et  d'une  ma- 
nière maussade,  ceux  que  je  distingue  et  récompense, 
tandis  que  vous  caressez,  en  leur  présence,  ce  qui  rend 
le  contraste  plus  sensible,  quelque  méprisable  coquin... 
Ce  que  tu  dois  savoir,  c'est  que,  qu'il  soit  ou  non  certain 
que  l'on  ait  murmuré,  avec  licence,  dans  ton  appartement, 
il  court  le  bruit,  par  le  royaume,  qu'il  y  a  deux  partis,  à 
la  cour.  Le  mal  que  cela  peut  causer  est  appréciable. 
Il  faut  éviter  de  donner  cours  à  cette  opinion,  si  préju- 
diciable et  si  fatale  dans  ses  conséquences.  Il  n'y  a  pas 
d'autre  moyen  que  d'écarter  de  toi  ceux  qui  ont  mur- 
muré, afin  que  tout  le  monde  sache  que  tu  les  dédaignes. 
Accueille,  avec  grâce,  ceux  que  tu  as  traités  avec  défa- 
veur et  que  tu  sais  que  je  reçois  bien,  applaudis  toujours 
leurs  résolutions,  défends-les.  La  porte  te  reste  ouverte 
pour  me  dire  ensuite,  à  l'oreille,  ce  que  tu  penses  et  je 
l'écouterai  toujours  volontiers  (1).  » 

La  retraite  de  Grimaldi  fut  provisoirement  ajournée  (2), 
et  il  se  passa,  avant  son  départ,  un  événement  fort  impor- 
tant. Ce  fut  la  publication,  au  mois  de  mars  1776,  d'une 
pragmatique  sanction,  relative  aux  unions  inégales.  Cette 
loi  portait  qu'il  était  interdit,  aux  personnes  âgées  de 


(1)  DA^'\^LA,  t.  lY,  p.  273. 

(2)  CoTARELO  Y  MoRi,  Iriarte  y  su  epoca,  p.  142.  O'Reilly  fut  nommé 
capitaine  général  d'Andalousie  et  conserva  son  titre  d'inspecteur  général 
de  l'infanterie.  Il  mourut  au  mois  de  mars  1794. 


DISGRACES    A   MADRID,   NAPLES    ET    LISBONNE       95 

moins  de  vingt-cinq  ans,  de  contracter  mariage,  sans  le 
consentement  de  leurs  ascendants  ou  de  leurs  tuteurs; 
mais  elle  s'appliquait  particulièrement  aux  infants,  les- 
quels devaient  solliciter  la  permission  du  roi.  Si  un  infant 
devenait  l'époux  d'une  personne  d'un  rang  inférieur  au 
sien,  le  roi,  tout  en  accordant  son  consentement,  privait 
la  femme  et  les  enfants,  nés  d'elle,  des  titres,  des  honneurs 
et  des  prérogatives,  émanant  de  la  couronne,  et  leur  inter- 
disait de  porter  le  nom  et  les  armes  de  la  maison,  dont  la 
succession  leur  était  refusée  (1). 

Cette  décision  était  une  mesure  législative  de  circons- 
tance et  visait  l'infant  Don  Louis  (2),  qui  venait  de  con- 
tracter un  mariage  de  conscience.  Dernier  fils  de  Phi- 
lippe V  et  d'Elisabeth  Farnèse,  comme  il  ne  restait  pas, 
en  Italie,  de  souveraineté  à  lui  attribuer,  on  songea  tout 
d'abord  à  le  diriger  vers  l'Eglise.  En  1735,  il  avait  à 
peine  dix  ans,  qu'on  obtint  pour  lui  un  chapeau  de  car- 
dinal. En  grandissant,  il  reconnut  qu'il  ne  pourrait  pas, 
honnêtement,  s'engager  à  un  perpétuel  célibat,  et  il  n'eut 
pas  l'hypocrisie  de  promettre  ce  qu'il  se  sentait  incapable 
d'observer.  Il  renonça  aux  dignités  ecclésiastiques  et  passa 
tout  le  règne  de  Ferdinand  VI,  à  Saint-Ildefonse,  en  com- 
pagnie de  sa  mère. 

On  vantait  beaucoup  la  bonté  de  Don  Louis;  on 
la  comparait  volontiers  à  celle  du  roi,  mais  il  ne  ressem- 
blait guère  à  ce  prince  par  la  régularité  de  ses  mœurs  (3). 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  142,  et  Fernan  Nunez,  Com/?e«rf;o,  1. 1", 
p.  266  et  seq. 

(2)  Major  Dalrymple,  Voyage  en  Espagne  et  en  Portugal,  p.  57.  «  Il  a 
le  regard  le  plus  étrange  qu'on  puisse  voir  et  sa  parure  n'est  guère  moins 
singulière  que  sa  personne.  Depuis  qu'il  a  été  cardinal,  il  a  pris  en  aversion 
tout  ce  qui  approche  du  petit  collet;  aussi  son  tailleur  a  un  soin  particulier, 
en  lui  coupant  ses  habits,  de  lui  faire  des  collets  ciui  lui  viennent  jusqu'à 
la  moitié  de  la  poitrine.  » 

(3)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXVII.  D'Ossun,  dans  une  lettre  du  25  sep- 
tembre 1775,  donne  des  détails  très  circonstanciés  sur  les  rendez-vous 
galants  du  prince,  pendant  qu'il  accompagnait  le  roi  à  ses  ennuyeuses 
chasses. 


96  RÈGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Une  bizarre  coutume  interdisait,  jusqu'alors,  aux  infants 
de  se  marier,  à, l'intérieur  du  royaume.  Le  malheureux 
était  victime  de  cet  usage,  et,  quand  le  confesseur  lui 
reprochait  ses  désordres,  il  s'en  excusait,  se  déclarant  prêt 
à  épouser  la  personne  que  le  souverain  lui  désignerait. 

Ce  dernier  le  soumit  à  une  rude  épreuve  et  lui  proposa 
sa  fille  aînée,  Dofia  Maria,  Josefa,  âgée  de  plus  de  trente 
ans,  petite  et  contrefaite.  Don  Louis  allait  se  résigner, 
quand,  subitement,  sa  nièce  se  ravisa,  prétendit  que 
l'infant  était  malade  et  préféra  rester  fille.  A  la  fm  sur 
les  instances  de  fray  Joaquin  Eleta,  Charles  III  permit 
à  son  frère  de  s'allier  à  Dona  Maria,  Teresa  Vallabriga  y 
Rozas,  jeune  femme  d'une  singulière  beauté,  qui  apparte- 
nait à  une  illustre  famille  aragonaise.  Ce  mariage  se  célé- 
bra le  27  juin  1776,  loin  de  la  cour.  Les  équipages  royaux 
conduisirent  Don  Louis  jusqu'au  Tage  (1).  De  l'autre  côté 
du  fleuve,  il  trouva  ses  carrosses,  avec  ses  gens,  revêtus 
d'une  livrée  grise,  rehaussée  de  parements  rouges,  et  de 
galons  d'argent.  Il  vécut  comme  un  simple  particulier, 
choisit  d'abord  comme  résidence  Cadalso  et  ensuite  las 
Arenas,  dans  la  province  d'Avila. 

Chaque  année,  il  venait  voir  le  roi.  On  lui  rendait  les 
même  honneurs  que  par  le  passé,  durant  tout  le  temps 
de  son  séjour.  Il  eut,  de  ce  mariage,  un  fils  et  deux  filles, 
qui  portèrent  le  nom  de  leur  mère  (2). 


(1)  Afï.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXX,  f"  195. 

(2)  L'infant  Don  Louis  mourut  le  23  août  1785.  Lorsqu'il  eut  cessé  de 
vivre,  le  sort  de  sa  veuve  et  de  ses  enfants  fut  ainsi  réglé  :  le  fils  dut  être 
élevé  à  Tolède,  sous  la  surveillance  de  l'archevêque:  les  filles  furent  placées 
dans  un  couvent.  La  mère  fut  libre  d'habiter  partout  où  elle  voudrait, 
excepté  à  Madrid,  dans  les  résidences  royales  et  les  capitales  des  provinces. 
Sa  Majesté  lui  assura  douze  mille  écus  de  pension,  en  outre  des  avantages 
que  lui  concédait  son  contrat  de  mariage  et  le  testament  de  son  époux. 
(Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXVII,  f°  227.)  Dans  la  suite,  l'une  des  filles  de 
Don  Louis  épousa  Manuel  Godoy,  prince  de  la  Paix  et  l'autre  M.  de  Mel- 
garejo  que  Ferdinand  VII  créa  duc  de  San  Fernando.  Le  fils,  connu  sous 
le  nom  de  cardinal  de  Bourbon,  devint  archevêque  de  Tolède.  {Mém.  du 
Prince  de  la  Paix,  éd.  1836,  t.  I,  p.  3.) 


DISGRACES   A  MADRID,  NAPLES   ET   LISBONNE      «7 


IV 


La  chute  de  Tanucci  coïncida  presque  avec  la  retraite 
de  Grimaldi.  Confident  et  conseiller  secret  du  roi  Catho- 
lique, il  tenait,  auprès  de  Charles  III,  une  place  trop 
importante  pour  que  l'on  néglige  de  signaler  les  causes 
qui  entraînèrent  sa  ruine. 

Il  gouvernait,  de  fait,  le  royaume  de  Naples,  car  Fer- 
dinand IV  était  trop  paresseux  pour  s'appliquer  aux 
affaires  (1).  Mal  élevé,  par  le  prince  de  Saint-Nicandre, 
son  gouverneur,  le  roi  des  Deux-Siciles  avait  horreur  de 
toute  lecture,  de  toute  conversation  sérieuses.  Il  passait 
son  temps,  entouré  de  compagnons  de  plaisir,  avec  les- 
quels il  péchait,  chassait  ou  jouait  aux  soldats.  Il  com- 
mandait l'exercice  à  une  compagnie  de  cadets,  ou,  mon- 
tant sur  une  galiote,  il  y  ramait  plusieurs  heures  de  suite, 
criant  et  jurant,  comine  un  matelot.  Ces  enfantillages  ne 
déplaisaient  pas  à  Tanucci,  bien  qu'il  affectât  d'en  gémir, 
parce  qu'ils  occupaient  le  roi,  qui  se  déchargeait,  sur  lui, 
comme  sur  son  homme  de  confiance,  de  tous  les  détails 
du  gouvernement. 

En  quittant  Naples,  Charles  III  avait  laissé  un  Conseil 
d'Etat,  chargé  d'exercer  l'autorité,  pendant  la  minorité 
de  son  fils.  Cette  institution  subsistait  encore,  après  la 
majorité  de  Ferdinand  IV  (2).  Mais,  à.  mesure  que  les 

(1)  Aff.  étr.,  mémoires  et  documents,  Naples,  t.  l^^,  f"  81  et  seq.  Mémoire 
du  baron  de  Breteuil  sur  la  cour  de  Naples  en  1773. 

(2)  En  1773,  il  se  composait  de  Tanucci,  du  prince  d'Yaci,  du  marquis 
de  Saint-Georges  et  du  prince  de  Camporeale.  Le  prince  d'Yaci  était  capi- 
taine général  des  armées  et  colonel  des  gardes  italiennes.  Breteuil  le  dépeint 
comme  un  homme  avide,  d'un  caractère  violent,  vindicatif  et  impérieux. 
Le  marquis  de  Saint-Georges,  alors  septuagénaire,  avait  été  ambassadeur 
en  France,  sous  le  nom  de  prince  d'Andore.  Le  prince  de  Camporeale  était 


98  RÈGNE   DE   CHARLES   III    D'ESPAGNE 

membres  de  cette  assemblée  mouraient  ou  se  retiraient, 
on  ne  les  remplaçait  pas.  Tanucci  ne  la  consultait  jamais. 
Son  despotisme  s'exerçait,  sans  obstacle  d'aucune  sorte, 
lorsque  son  autorité,  jusqu'alors  incontestée,  fut  mise  en 
échec,  par  l'archiduchesse  Marie-Caroline,  devenue,  en 
1768,  l'épouse  de  Ferdinand  IV. 

La  nouvelle  reine  eut  vite  pénétré  le  caractère  du  roi. 
Sûre  de  le  dominer,  elle  se  révolta,  à  la  pensée  que  Tanucci 
lui  disputerait  un  pouvoir,  qu'elle  ambitionnait  d'exercer. 
Aussi  se  promit-elle  de  renverser  le  vieux  ministre,  par 
tous  les  moyens  dont  elle  disposait  et  elle  s'ouvrit  de  son 
dessein  à  ses  confidents.  «  Je  ferai,  leur  dit-elle,  tant  de 
tours  et  de  mortifications,  à  Tanucci,  que  je  l'obligerai  bien 
à  me  laisser  la  place...  Que  nous  importe  l'Espagne?... 
Je  ne  serai  jamais  reine,  tant  que  Tanucci  restera  à  la 
cour...  Ecouter  Tanucci  et  l'Espagne,  autant  écouter  le 
diable  (1).  » 

Marie-Caroline  secoua  la  paresse  du  roi  et  l'obligea  à 
dépouiller,  avec  elle,  les  lettres,  que  Charles  III  envoyait, 
toutes  les  semaines.  Il  se  noua  une  intrigue,  entre  une 
personne,  attachée  à  son  service,  Mme  de  Tremoli,  et 
deux  ambassadeurs  :  l'un,  M.  de  Vilsech,  ministre  de 
Vienne  à  Naples,  et  l'autre,  le  marquis  de  Sambuca, 
envoyé  de  Ferdinand  IV,  auprès  de  Marie-Thérèse.  L'im- 
pératrice, qui  s'était  prononcée,  d'abord,  contre  la  parti- 
cipation de  sa  fille  au  gouvernement,  changea  d'avis; 
mais  Tanucci  demeura  inébranlable  et  repoussa  toute 
concession,  en  ce  sens.  Il  se  défendit,  en  alléguant  ce  qui  se 
passait  en  Toscane,  où  la  fille  de  Charles  III,  femme  de 
Léopold,  n'entrait  jamais  au  conseil.  «  Si  l'impératrice, 
disait-il,  estime  que  le  grand-duc  est  capable  de  diriger 

octogénaire;  il  était  président  du  conseil  de  Sicile,  tribunal  jugeant,  en 
dernier  ressort,  les  appels  des  sentences  rendues,  par  les  autres  tribunaux 
supérieurs.  Sa  paresse  et  son  incapacité  le  livraient  à  l'influence  des  subal- 
ternes. 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  167. 


DISGRACES   A   MADRID,   NAPLES   ET   LISBONNE      99 

ses  Etats,  sans  l'assistance  de  son  épouse,  il  est  présu- 
mable  que  le  roi  Catholique  a  la  même  opinion,  à  l'égard 
de  son  fils.  » 

Cette  lutte  se  termina  par  un  billet  que  Ferdinand  IV 
écrivit  à  Tanucci,  le  27  octobre  1776,  à  l'instigation  de 
Marie-Caroline.  Il  lui  annonçait  que,  le  poids  des  affaires 
étant  trop  lourd  pour  son  âge  avancé,  il  l'en  déchargeait, 
à  l'avenir,  tout  en  se  proposant  de  le  consulter,  en  qua- 
lité de  conseiller  d'Etat,  sur  les  objets,  qui  réclameraient 
la  lumière  de  son  expérience.  Tanucci  se  retira,  laissant 
le  pouvoir  au  marquis  de  Sambuca. 

Charles  III,  lorsqu'il  apprit  ce  congé,  consola,  en  ces 
termes,  celui  qu'il  considérait  comme  un  fidèle  ami  : 
«  Crois  bien  que  personne  ne  compatit  à  ton  malheur 
autant  que  moi.  Aidons-nous  tous  deux  à  supporter  tous 
les  dégoûts  et  toutes  les  épreuves  que  Dieu  a  voulu  nous 
envoyer,  dans  notre  vieillesse...  (1).  Tu  peux  être  sûr  que 
je  ne  cesserai  pas  de  t'écrire,  à  moins  que  Dieu  ne  m'en- 
voie quelque  infirmité,  qui  m'en  empêche,  car  je  sais 
comment  tu  m'as  toujours  servi  et  je  t'estime  et  je 
t'aime...  (2).  » 

Le  parti  aragonais,  qui  avait  cherché  à  pousser  l'un 
des  siens  au  ministère,  fut  déçu  dans  ses  espérances,  car 
le  successeur  de  Grimaldi  fut  aussi  un  golille,  Don  José 
Monino,  comte  de  Florida  Blanca,  ambassadeur  de 
Charles  III,  auprès  du  Saint-Siège.  Grimaldi,  qui  devait 
le  remplacer  à  Rome,  donna  sa  démission  le  7  novembre 
1776,  mais  il  attendit  quelques  mois  encore,  à  Madrid, 
la  venue  du  nouveau  secrétaire  d'Etat.  Au  moment  où 
il  quittait  la  capitale,  en  février  1777  (3),  une  expédition 

(1)  Tanucci  devait  avoir  près  de  soixante-dix-neuf  ans,  étant  né  en  1698; 
il  mourut  en  1783. 

(2)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  170. 

(3)  Voir  Habris,  Diaries  and  correspondence,  préface,  p.  51  et  seq.,  un 
portrait  de  Grimaldi  :  «  He  appears  to  hâve  adopted  for  principle  never  to  do 
but  what  he  is  obliged  to  conform  to  and  not  even  then  tillhe  has'defended 


100  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

sortie  de  Cadix,  sous  les  ordres  de  Casa  Tilly,  arrivait 
en  Amérique,  pour  punir  les  Portugais  des  outrages  com- 
mis, contre  les  Espagnols,  sur  le  Rio  Grande  (1). 

Les  causes  du  conflit,  entre  les  deux  peuples,  étaient 
anciennes.  Ces  questions  contribuèrent,  en  partie,  à  la 
chute  de  Grimaldi,  mais,  pour  saisir  dans  son  ensemble, 
cette  querelle,  il  est  nécessaire  de  l'étudier,  à  la  fois,  sous 
le  ministère  de  Grimaldi  et  sous  celui  de  Florida  Blanca. 


V 


Les  possessions  réciproques  du  Portugal  et  de  l'Es- 
pagne, dans  l'intérieur  de  l'Amérique  du  Sud,  étaient 
fort  mal  délimitées.  Tout  contribuait  à  rendre  très  obs- 
cures les  contestations,  qui  portaient  sur  ces  régions.  Elles 

the  cause  with  every  weapon  of  equivocation  and  had  recourse  to  every 
kindof  subterfuge,  without  entering  into  its  justice  or  rationality.  »  Il  l'ac- 
cusait finalement  d'être  à  la  remorque  de  la  France,  louait  son  caractère 
privé,  sa  table,  et  ne  faisait  de  réserve  que  pour  son  âpreté  au  gain,  quand 
il  jouait  aux  cartes. 

(1)  Aranda  à  Masserano,  le  27  février  1777,  au  moment  de  la  venue  de 
Florida  Blanca. 

«  Suivant  mes  dernières  lettres  de  Madrid,  le  nouveau  ministre  devait 
arriver  le  mardi  18  et,  le  jeudi  20,  il  devait  aller  en  public  au  Pardo,  dîner 
avec  le  sortant  (Grimaldi),  qui  avait  invité  le  corps  diplomatique,  à  dîner 
pour  la  présentation  réciproque.  On  croyait,  qu'après  cela,  il  (Grimaldi)  tar- 
derait peu  de  jours  à  partir.  Vous  voyez  que  tout  se  fait  avec  éclat.  L'incli- 
nation de  paraître  avec  la  culotte  rouge  et  les  bas  de  perdrix  se  découvre 
jusque  par  les  conjonctions  (?).  De  tous  ceux  qui  sommes  employés  dans  la 
carrière,  vous  étiez  son  apôtre  et  moi  son  diable.  Riez  de  mes  sottises. 
Pombal  est  très  sérieux  et,  à  l'heure  qu'il  est,  notre  flotte  est  arrivée  à  sa 
destination.  Gare  qu'ils  ne  soient  mieux  préparés  que  Geroninio  ne  croyait! 
ce  serait  le  deuxième  volume  d'Alger.  Je  crois  que  personne  n'a  été  plus 
fâché  du  changement  de  notre  ministère  que  Pombal,  car  il  avait  vaillam- 
ment flairé  les  chausses  du  Génois  et  il  s'était  aperçu  qu'elles  n'étaient  point 
propres.  C'est  cette  certitude,  qui  me  fait  espérer  que  le  superbe  ne  sera 
pas  tant  sur  ses  gardes,  parce  qu'il  comptait  que  jamais  le  cas  n'arriverait...  » 
(Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  DXXI,  f^  123.  —  Doniol,  Histoire  de  la  partici- 
pation de  la  France  à  l'établissement  des  Etats-Unis,  t.  II,  p.  26.) 


DISGRACES   A   MADRID,   NAPLES   ET    LISBONNE     101 

étaient  mal  connues  des  diplomates,  qui  discutaient  en 
Europe;  un  traité  d'échange,  passé  sous  le  règne  précé- 
dent, avait  été  incomplètement  exécuté,  puis  annulé, 
en  1761.  Pendant  la  dernière  guerre,  l'Espagne  s'était, 
aux  environs  de  Buenos-Aires,  emparée  de  colonies,  res- 
tituées au  moment  de  la  paix.  Ces  territoires  avaient  été 
primitivement  abandonnés,  par  les  Portugais,  comme 
payement  du  marché,  conclu  en  1750.  Que  de  matières  à 
chicanes,  avec  un  négociateur  d'aussi  mauvaise  foi  que 
le  ministre  portugais,  Pombal! 

Celui-ci  ne  parlait  que  de  sa  loyauté  et  de  sa  franchise. 
Il  envoyait,  en  secret,  des  ordres  à  ses  agents,  pour  envahir 
ce  qu'il  convoitait  (1).  Dès  qu'en  Europe  le  bruit  parve- 
nait de  quelque  pillage,  de  quelque  poste  enlevé,  il  désa- 
vouait de  pareilles  nouvelles,  les  attribuait  à  la  mal- 
veillance, n'y  voyait  que  des  rixes,  sans  conséquence, 
entre  soldats,  promettait  d'envoyer  aux  siens  des  ordres 
formels,  pour  que  de  pareils  événements  n'eussent  pas 
de  lendemain;  il  suppliait  le  roi  Catholique  d'agir  de 
même.  Tandis  que  Charles  III  exécutait  loyalement  la 
parole  donnée,  Pombal  continuait  d'expédier  des  ordres 
et  des  renforts,  afin  de  poursuivre  les  hostilités.  Il  tra- 
vaillait, ainsi,  à  se  saisir  de  gages  qu'on  aurait  du  mal  à  lui 
enlever  ensuite,  lorsque  sa  mauvaise  foi  serait  indéniable, 
et  il  espérait  que  si  l'Espagne  se  décidait  à  une  rupture, 
l'Angleterre  n'abandonnerait  pas,  sans  secours,  le  Por- 
tugal. 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLV,  Grimaldi  au  marquis  d'Almodovar,  am- 
bassadeur à  Lisbonne,  mai  1768.  Il  rappelle  des  paroles  de  Pombal;celui- 
ci  aurait  dit  :  «  Soyons  de  bonne  foi.  Nous  sommes  trop  inférieurs  à  l'Es- 
pagne pour  songer  à  en  faire  la  conquête;  votre  cour  ne  peut  pas,  non  plus, 
compter  s'emparer,  jamais,  du  Portugal,  attendu  que  les  autres  puissances 
sont  intéressées  à  ne  le  pas  permettre.  Nous  sommes  voisins,  en  Europe,  et, 
dans  le  nouveau  monde,  nous  possédons  les  mines  les  plus  riches.  Le  génie 
de  nos  peuples  est  presque  le  même,  etc.  »  Mais  le  Portugal  ne  donnait 
pas  son  amitié;  il  entendait  la  vendre,  au  prix  des  territoires  situés,  depuis 
la  rive  septentrionale  du  Rio  de  la  Plata  jusqu'au  Rio-Grande  de  San- 
Pedro. 


102  RÈGNE    DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

En  1766  (1),  dans  la  Sierra  de  los  Tapes,  au  nord  du 
rio  Pardo,  dans  la  province  des  Missions,  un  officier 
espagnol,  Don  José  Molina,  rencontra  un  détachement 
portugais.  Il  fit  observer  que  l'on  se  trouvait  sur  le  terri- 
toire du  roi  Catholique.  L'officier,  auquel  il  parla,  s'excusa 
sur  des  ordres  formels,  et  proposa  d'en  référer  à  son  supé- 
rieur hiérarchique.  Molina  écrivit  une  lettre,  qui  fut 
envoyée  vers  le  Rio-Pardo,  où  se  trouvait  le  quartier 
général.  La  réponse  contenait  les  protestations  les  plus 
pacifiques,  que  les  faits  démentirent  bientôt.  Ces  décla- 
rations rassurantes  étaient  datées  du  24  mai  1767;  cinq 
jours  plus  tard,  les  Portugais  s'emparaient  de  la  ville 
du  Rio-Grande  de  San-Pedro,  sur  la  lagune  de  los  Patos, 
ils  en  faisaient  le  centre  de  leurs  incursions  et  de  leurs 
pillages. 

Pombal  se  croyait  d'autant  plus  sûr  de  l'impunité  que 
les  rapports  entre  l'Angleterre  et  l'Espagne  se  tendaient  (2), 
à  propos  de  la  rançon  de  Manille  et  de  la  possession  des 
Malouines.  Trop  d'embarras  sollicitaient  Charles  III  pour 
qu'il  se  risquât  à  envoyer  des  forces,  au  delà  de  l'Atlan- 
tique. 

Jusqu'en  177.3,  les  choses  traînèrent  ainsi.  Au  mois  de 
novembre,  le  gouverneur  de  Buenos-Aires,  Don  Juan- 
José  Vertiz,  se  rendit  à  Montevideo  et  se  mit  en  marche 
vers  le  nord.  Ce  n'était  pas  une  expédition  qu'il  diri- 
geait, mais  une  simple  reconnaissance.  Il  constata  les 
envahissements  commis  et,  au  moment  où  il  prenait  ses 
quartiers,  il  apprit  qu'aux  environs  de  Monte-Grande, 
et  près  d'un  village  des  missions,  appelé  San-Miguel,  une 
troupe,  composée  à  la  fois  d'Indiens  et  de  milices  de  la 
ville  de  Corrientes,  avait  été,  en  partie,  massacrée  et,  en 
partie,  capturée  avec  tout  ce  qui  lui  appartenait. 

Pombal  tenait  aux  ministres  anglais  les  discours  les 

(1)  Danvila  y  Collado,  t.  IV,  p.'292'et  seq. 

(2)  Cette  question  n'est  résolue  qu'en  1771. 


DISGRACES   A   MADRID,   NAPLES   ET   LISBONNE     103 

plus  artificieux.  Il  se  posait  en  victime  de  l'ambition 
espagnole.  On  retrouve  l'écho  de  ses  mensonges,  dans  les 
paroles  de  lord  Stormont,  ambassadeur  britannique,  à 
Versailles  (1).  Ce  diplomate  déclarait  que  l'Angleterre 
volerait  au  secours  du  roi  Très  Fidèle,  s'il  était  attaqué, 
en  Europe,  ou  si  le  Brésil  était  envahi.  Au  mois  de  no- 
vembre 1774,  Escarano,  chargé  d'affaires  espagnol,  à 
Londres,  essaya  de  donner  quelques  explications  au  mi- 
nistre, lord  Rochford  (2).  Celui-ci  ne  voulut  rien  écouter 
et  répliqua  qu'il  savait  bien  que  l'Espagne  désirait  con- 
quérir le  Brésil,  mais  que  l'Angleterre  ne  le  souffrirait 
pas. 

Loin  de  concevoir  de  pareils  projets,  Charles  III  trou- 
vait qu'une  expédition,  au  delà  de  l'Atlantique,  coûterait 
bien  cher;  envoyer  quelques  frégates  à  l'embouchure  du 
Tage,  ce  serait  risquer  de  s'attirer  sur  les  bras  l'Angleterre. 
Un  jour  qu'il  s'entretenait  avec  d'Ossun  (3)  de  tous  ses 
ennuis,  Charles  III  lui  confia  qu'il  ne  voulait  pas,  «  par 
pure  précaution,  dépenser  deux  ou  trois  millions  de 
piastres,  perdre  des  hommes  et  diminuer  l'importance  de 
ses  forces  militaires,  en  Europe;  mais  que,  s'il  était  forcé 
de  le  faire,  par  la  conduite  des  Portugais,  ce  serait  tout 
de  bon  ;  qu'alors  il  y  dépenserait  non  seulement  trois  mil- 
lions de  piastres,  mais  jusqu'à  sa  chemise.  » 
(  Les  secours  qu'attendaient  de  l'Angleterre  les  Portu- 
gais dépendaient  de  la  tournure  que  prendrait  la  question 
américaine  (4).  En  septembre  1775,  l'accommodement^ 
un  instant  entrevu,  entre  la  Grande-Bretagne  et  ses  colo- 
nies, s'éloignait  définitivement.  Le  cabinet  de  Saint- James 
proclamait  rebelles  les  Américains.  Il  renonçait  à  toute 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXIV,  Versailles,  l^'  octobre  1774. 

(2)  Même  source,  t.  DLXXIV,  Escurial,  14  novembre  1774. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXX,  13  juin  1776. 

(4)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  DXI,  Guines  à  Vergennes,  25  août  1775. 
(Voir  DoNiOL,  ouv.  cité,  t.  V^,  p.  231.)  Vergennes  à  Ossun,  5  septembre  1775. 
Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXVII,  Masserano  à  GrimaUli,  l''"'  août  1775. 


104  RÈGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

voie  de  conciliation,  avec  cette  partie  de  son  empire,  et 
entendait  employer  la  force,  pour  la  réduire;  entreprise 
vaste,  qui  exigerait  l'emploi  de  toutes  les  forces  de 
Georges  III.  Loin  donc  de  chercher  la  guerre,  en  Europe, 
l'Angleterre  la  craignait  et  empêchait  le  Portugal  de  la 
compromettre.  Le  cabinet  de  Saint-James  déclarait  hau- 
tement qu'il  se  désintéressait  de  la  querelle,  entre  les 
rois  Catholique  et  Très  Fidèle,  pourvu  que  l'on  ne  touchât 
ni  au  Brésil,  ni  au  Portugal. 

Aussi  Vergennes  encourageait-il  Charles  III  (1)  à  équiper 
une  flotte  pour  Buenos-Aires.  Il  s'était  fait  remettre  une 
carte  des  pays  contestés  et  se  prononçait  hardiment  pour 
le  bon  droit  du  roi  d'Espagne.  «  C'est  en  Amérique  qu'on 
lui  ravit  son  bien,  écrivait-il  à  d'Ossun,  c'est  en  Amérique 
qu'il  doit  attaquer.  » 

Déconcerté  par  l'abandon  de  l'Angleterre,  Pombal  prit 
l'initiative  de  nouvelles  démarches  pacifiques  (2)  auprès  du 
roi  Catholique.  Ces  ruses  lui  avaient  réussi,  jusqu'alors,  et  il 
espérait,  par  ce  moyen,  retarder  encore  l'envoi  de  secours,  au 
gouverneur  de  Buenos-Aires.  Mais  c'était  un  expédient  bien 
usé  pour  réussir  longtemps  encore.  Don  José  de  Vertiz 
envoya  des  dépêches,  qui  démasquèrent  la  perfidie  du  gou- 
vernement portugais  (3)  ;  l'influence  du  comte  d'Aranda,  du 
confesseur  et  du  prince  des  Asturies  finit  par  avoir  raison  de 
la  patience  de  Charles  III  et  de  la  timidité  de  son  ministre. 


(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXVIII,  Vergennes  à  d'Ossun,  16  décem- 
bre 1775. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXVIII,  Ossun  à  Vergennes,  25  décem- 
bre 1775,  et  Record  office,  state  papers,  foreign  Spain,  t.  CXGIX.  lettre 
de  lord  Grantham,  28  décembre  1775. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXIX,  19  février  1776,  lettre  de  d'Ossun,  à 
laquelle  est  jointe  un  récit  détaillé  de  ce  qui  s'est  passé  au  Rio-Grande 
de  San-Pedro.  Même  volume,  f«  69;  t.  DLXXIX,  f°  128,  lettre  de  Don  Juan 
Joseph  Vertiz  à  Don  Julian  Arriaga  (21  mars  1776),  rendant  compte  des 
ordres,  qu'il  a  reçus  pour  suspendre  les  hostilités  et  de  la  conduite  fausse  des 
Portugais;  t.  DLXXX,  f"  30  (12  avril  1776),  lettre  de  Don  Juan  Joseph 
Vertiz,  datée  du  fort  de  Santa  Theresa;  il  annonce  la  capitulation  de  ce  fort 
et  réclame  des  secours. 


DISGRACES   A  MADRID.   NAPLES   ET   LISBONNE     105 

Une  lettre  très  vive  du  comte  d'Aranda  fut  adressée, 
par  lui,  le  11  octobre  1776,  à  fray  Joaquin  Eleta.  Elle 
contenait  une  longue  déclamation,  contre  la  prépondé- 
rance des  étrangers,  en  Espagne,  comme  si,  dans  la  Pénin- 
sule ou  aux  Indes,  personne  ne  fût  apte  à  gouverner.  «  En 
quoi  ces  gens-là  cependant  ont-ils  amélioré  l'Etat,  poursui- 
vait le  comte?  Ils  ne  peuvent  égaler  les  nationaux,  parce 
qu'il  leur  manquera  toujours  deux  qualités  essentielles  : 
la  première  est  la  connaissance  du  pays,  de  son  génie, 
de  ses  coutumes,  de  sa  consistance,  de  ses  souffrances, 
des  améliorations  dont  il  est  capable;  l'autre  est  l'atta- 
chement au  roi,  aux  intérêts  de  la  couronne,  à  la  gloire 
du  souverain  et  de  la  nation.  Tous  les  peuples  se  gouver- 
nent, par  eux-mêmes,  et  l'Espagne,  si  noble,  si  capable, 
si  fidèle,  confierait  ses  intérêts,  les  plus  importants  et 
les  plus  secrets,  à  la  discrétion  d'un  étranger,  qui  la  sert 
avec  indolence,  et  avec  un  manque  absolu  d'intelligence! 
Réfléchissez  que  la  nation  mérite  cette  préférence;  crai- 
gnez qu'en  se  voyant  écartée,  elle  ne  retire  au  prince  cet 
amour  filial,  qui  soupire  et  désire,  en  tout,  concourir 
à  la  volonté  de  son  roi...  Qu'il  y  ait  des  étrangers  à  notre 
service,  qu'ils  soient  des  alliés  ou  des  subalternes,  je  le 
trouve  bon  et  je  le  juge  convenable;  mais  qu'ils  se  nationa- 
lisent, en  versant  leur  sang,  et  non  pas  en  buvant  frais. 
En  résumé,  que  les  clefs  de  la  maison  soient  aux  mains 
des  fils  (1).  » 

Le  confesseur  s'inspira  de  cette  lettre,  pour  rédiger  un 
long  rapport,  destiné  à  son  royal  pénitent.  Il  prenait  la 
plume,  écrivait-il,  travaillé  par  les  remords.  Un  pareil 
exorde  promettait  de  virulentes  attaques,  contre  Gri- 
maldi,  et,  en  efïet,  il  ne  fut  pas  épargné.  Le  principal 
grief,  élevé  contre  lui,  porta  contre  la  timidité  d'une  poli- 

(1)  Madrid,  archive  historico,  Estado  log.  2831,  Aranda  à  l'archevêque 
de  Thèbes,  confesseur  du  roi,  Paris,  11  octobre  1776.  Se  reporter  également 
à  Danvila  y  Collado,  t.  IV,  p.  297  et  seq. 


106  RKGNE    DK    CHARLKS    III    D'ESPAGNE 

tique,  qualifiée  de  pusillanime.  Les  ennemis  du  minisire 
le  montrèrent,  démoralisé  par  son  échec  d'Alger,  au  point 
d'en  perdre  la  raison,  se  laissant  berner  par  les  négo- 
ciations du  Portugal,  comme  s'il  était  vraisemblable  que 
cette  puissance  envoyât,  à  chaque  instant,  des  renforts 
en  Amérique,  pour  les  y  laisser  inactifs.  La  violence  de 
ces  reproches  décida,  enfin,  le  roi  à  envoyer  une  flotte  à 
Buenos-Aires. 

Une  escadre,  sous  les  ordres  du  lieutenant  gé- 
néral, marquis  de  Casa  Tilly,  sortit  de  Cadix  (1),  en 
novembre  1776.  Elle  se  composait  de  sept  vaisseaux  de 
ligne,  de  huit  frégates  et  de  quatre  paquebots,  escortant 
des  navires,  sur  lesquels  prirent  place  quatorze  bataillons 
d'infanterie  et  quatre  escadrons  de  cavalerie.  Les  troupes 
étaient  sous  les  ordres  de  Don  Pedro  Ceballos.  En  même 
temps,  une  autre  escadre,  commandée  par  Don  Miguel 
Gaston,  entra  à  Lisbonne,  où  le  marquis  de  Pombal, 
dissimulant  son  inquiétude,  accueiUit,  avec  la  plus  grande 
distinction,  les  officiers,  qui  la  montaient. 

Ceballos  se  dirigeait  vers  Buenos-Aires,  mais  la  capture 
de  quelques  bâtiments  portugais  modifia  le  plan  primitif. 
En  lisant  la  correspondance,  saisie  entre  les  mains  des 
capitaines,  on  vit  qu'il  serait  facile  d'occuper  l'ile  de 
Sainte-Catherine,  voisine  de  la  côte  du  Brésil,  terre  très 
belle  et  très  fertile,  possédant  un  beau  port,  où  on  équi- 

(1)  Fernan  Nunkz,  Compendio,  t.  pf,  p.  279. 

Madrid,  archive  historico,  Eslado  leg.  4168.  Aranda  à  Grimaldi,  14  dé- 
cembre 1776.  Compte  rendu  d'une  conversation  chez  Necker  entre  l'am- 
bassadeur d'Espagne  et  Fox.  «  «  Il  me  demanda  tout  à  coup  :  «  Ainsi,  la 
«flotte  a  quitté  Cadix?  —  Oui,  lui  dis-je,  avec  un  bon  vent.  —  Et  pour  où?» 
me  demanda-t-il.  Je  me  mis  à  rire  et  je  lui  répondis  que  je  ne  doutais  pas 
que  ce  fût  pour  le  Rio  de  la  Plata.  Il  me  demanda  si  elle  allait  au  Brésil.  » 

Aranda  lui  parle  de  ceux  qui  ont  excité  Pombal  :  «  Ce  sont,  dit-il,  les 
membres  du  parti  de  l'opposition,  qui  ont  accompli  cette  bonne  œuvre?  » 
Fox  sourit  et  réplique  que  le  parti  de  l'opposition  n'a  pas  de  ministre, 
à  Lisbonne.  «  Oui,  reprend  Aranda,  mais  il  y  a  beaucoup  de  ses  membres, 
soit  ici,  soit  ailleurs;  et,  dans  des  conversations  familières,  ils  auront  échauffé 
Pombal, qui  n'avait  pas  besoin  d'une  telle  musique  pour  danser.  »  Fox  ne 
souffla  mot. 


DISGRACES   A   MADRID,   NAPLES   ET    LISBONNE     107 

pait  des  bateaux,  pour  la  pêche  de  la  baleine.  Le  débarque- 
ment s'y  effectua,  sans  résistance.  Le  gouverneur  por- 
tugais, Don  Francisco  Hurtado  de  Mendoza,  se  retira 
devant  les  Espagnols  et  gagna  le  continent.  Une  fois  cette 
facile  conquête  terminée,  et  après  qu'on  y  eut  laissé  des 
forces  suffisantes,  pour  la  garder,  l'expédition  reprit  sa 
route  vers  le  Rio  de  la  Plata,  sans  autre  incident  que  la 
perte  du  navire  de  guerre  le  Saint- Augustin.  Il  s'égara 
et  tomba  au  milieu  de  l'escadre  portugaise.  Aussi  dut-il 
se  rendre,  après  une  courte  résistance,  destinée  seule- 
ment à  sauvegarder  l'honneur  de  son  pavillon. 

Ceballos  s'empara,  pour  la  seconde  fois,  de  la  colonie 
du  Sacramento.  Il  avait  laissé,  dans  le  pays,  un  tel  sou- 
venir, que  les  enfants  portugais  le  considéraient  comme 
un  croquemitaine  et  qu'il  suffisait  de  les  menacer  de 
Ceballos  pour  les  faire  taire.  L'armée  espagnole  se  porta 
ensuite  aux  environs  du  Rio-Grande  de  San-Pedro,  lors- 
qu'un événement  inattendu  interrompit  les  hostilités. 

Sept  jours  après  que  la  flotte  espagnole  eut  abordé 
à  File  Sainte-Catherine,  le  23  février  1777  (1),  le  roi  de  Por- 
tugal, Don  José  P'',  mourut  à  Lisbonne.  Sa  fille  aînée, 
Dofia  Maria  Francisca,  mariée  à  l'infant  Don  Pedro,  son 
oncle,  lui  succéda.  Don  José,  quand  il  se  sentit  malade, 
confia  le  gouvernement  à  sa  femme,  sœur  de  Charles  III, 
Doha  Maria  Victoria.  Cet  événement  fut  un  signe  avant- 
coureur  de  la  décadence  prochaine  de  Pombal.  En  effet, 
les  projets  qu'il  avait  conçus,  pour  frustrer  la  femme  de 
Don  Pedro  de  l'héritage  paternel,  avortèrent  (2)  et  la 

(1)  Danvila  y  Collado,  t.  IV,  p.  317;  et  Record  office,  state  papers, 
foreign  Spain,  t.  CGII,  5  décembre  1776.  Grantham  mentionne  une  lettre 
de  la  reine  de  Portugal,  annonçant  au  roi  d'Espagne  que,  pendant  sa  ma- 
ladie, son  époux  lui  a  confié  la  signature  de  toutes  les  affaires  du  gouverne- 
ment. 

(2)  Pombal  voulait,  en  effet,  que  la  couronne  passât  non  à  la  fille  du  roi, 
mais  à  son  petit-fils  Don  José,  qui  épousa  sa  tante,  l'infante  Dofia  Maria- 
Ana-Benedicte.  Ce  mariage  eut  lieu,  avant  la  mort  du  roi  de  Portugal  et 
conformément  à  sa  volonté. 


108  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

guerre,  que  soutenait  le  ministre  portugais,  depuis  de  si 
longues  années  prit  fin,  lorsque  son  maître  eut  cessé  de 
vivre. 

Le  l*""  octobre  1777,  le  comte  Florida  Blanca  et  Don 
Francisco  Inocencio  de  Souza  Continho,  ambassadeur 
du  Portugal,  signèrent  un  traité  préliminaire,  que  le 
roi  d'Espagne  ratifia,  le  11  du  même  mois.  Il  fut  convenu 
que  le  cours  et  les  rivages  des  fleuves  de  la  Plata  et  de 
l'Uruguay  appartiendraient  à  l'Espagne,  jusqu'à  l'endroit 
où  le  Piquiri  débouche  dans  l'Uruguay.  Resteraient  égale- 
ment à  l'Espagne  la  colonie  du  Sacramento,  l'île  Saint- 
Gabriel  et  les  autres  établissements  que,  jusqu'alors, 
avait  occupés  ou  prétendait  posséder  la  couronne  de 
Portugal. 

A  cette  dernière  puissance,  on  concédait  l'entrée  de 
la  lagune  de  los  Patos  ou  Rio-Grande  de  San-Pedro. 
L'Espagne  offrit  de  restituer  et  d'évacuer,  dans  le  délai 
de  quatre  mois,  l'île  Sainte-Catherine  et  la  partie  du  con- 
tinent, voisine,  occupée  par  les  troupes  espagnoles. 

Les  négociations  terminées,  Charles  III  invita  la  reine 
douairière,  sa  sœur,  à  venir  le  voir.  On  a  prétendu  que 
ce  voyage  avait  un  but  secret,  celui  de  marier  le  roi 
Catholique  avec  sa  nièce  Dona  Mariana,  sœur  de  la  femme 
de  Don  Pedro;  elle  avait  alors  quarante  et  un  ans.  Quels 
qu'aient  été  les  projets  de  Dona  Maria  Victoria,  ils  n'abou- 
tirent pas. 

A  Badajoz,  une  escorte  attendait  la  royale  visiteuse; 
elle  était  commandée  par  un  ami  intime  de  Fernan 
Nunez,  le  comte  de  Bafios,  et  prit  la  route  de  l'Escurial  (1). 
Le  roi  ne  se  tenait  pas  d'impatience  et  il  se  porta,  jus- 
qu'au village  de  Galapagar,  au-devant  de  sa  sœur.  Il 
est  impossible  de  rendre  la  joie,  qu'ils  eurent  tous  deux,  en 
se  revoyant.  Malgré  le  formalisme  de  l'étiquette  espagnole, 

(1)  Fernan  Nunez,  Compendio,  t.  I",  p.  279  et  seq. 


DISGRACES   A   MADRID,   NAPLES    ET   LISBONNE     109 

ils  l'oublièrent  ce  jour-là  et  se  jetèrent  dans  les  bras  l'un 
de  l'autre.  Ils  passèrent  une  année  ensemble.  Ce  fut  sans 
doute  la  plus  heureuse  de  leur  vie.  Fernan  Nunez  rap- 
porte que  le  roi  montrait  une  tendresse  touchante,  à 
l'égard  de  Maria- Victoria.  Il  lui  donnait  le  bras;  ses 
attentions  ressemblaient  à  celles  d'un  amoureux,  pour  sa 
fiancée;  soins  touchants,  malgré  la  gaucherie  d'un  cava- 
lier, aussi  maladroit  que  le  souverain  et  qui  prêtaient  à 
sourire,  lorsque  l'on  considérait  l'âge  et  le  costume,  presque 
monacal,  de  celle  qui  en  était  l'objet  (1). 

Ce  rapprochement  politique,  entre  le  Portugal  et  l'Es- 
pagne était  particulièrement  précieux,  à  la  veille  d'une 
nouvelle  guerre,  contre  l'Angleterre. 


(1)  Un  trait  de  caractère  du  roi  à  souligner.  Lorsqu'il  allait  au-devant 
de  sa  sœur,  il  rencontra,  en  chemin,  un  courrier  qui  venait  de  Galapagar.  Il 
fit  arrêter  la  voiture  et  demanda  les  lettres.  Lorsqu'elles  lui  furent  remises, 
il  remarqua  que  l'adresse  était  au  nom  du  comte  FloridaBlanca, et,  mettant 
en  pratique  sa  maxime  favorite  :«  Plus  Charles  que  roi,  »  il  modéra  sa  curio- 
sité, naturelle  en  cette  occasion,  et  se  contenta  de  questionner  le  courrier 
et  de  lui  demander  si  sa  sœur  était  en  bonne  santé.  Il  lui  rendit  les  lettres,  en 
lui  disant  :  «  Tiens,  mon  ami,  reprends  ceci;  ce  n'est  pas  pour  moi,  c'est  pour 
le  ministre.  »  Ce  détail  est  donné  par  Fernan  Nunez.  Le  17  novembre  1777, 
l'ambassadeur  français  racontait  que  la  reine  douairière  de  Portugal  aimait 
autant  la  chasse  que  son  frère,  le  roi  Catholique.  Ils  y  allaient  ensemble, 
presque  tous  les  jours;  elle  tirait  très  bien,  mais  à  cheval.  (Afî.  étr.,  Espagne, 
t.  DLXXXVII.)  La  reine  douairière  mourut  en  janvier  1781. 


CHAPITRE   IV 

GUERRE   d'aMÉRIQUE 
HÉSITATIONS    DE    l'eSPAGNE,    TENTATIVES    DE     MÉDIATION 

I.  Signes  avant-coureurs,  paroles  du  duc  de  Glocester,  opinion  de  Chatham. 
Franklin  quitte  l'Angleterre,  les  séparatistes  l'emportent  sur  les  loyalistes, 
secours  clandestins  de  la  France  et  de  l'Espagne,  Beaumarchais,  incer- 
titude de  Charles  III,  démarches  d'Arthur  Lee,  en  Espagne,  Montmorin, 
ambassadeur,  rappel  de  d'Ossun,  alliance  de  la  France  et  des  Américains. 
—  II.  Mécontentement  de  l'Espagne,  état  des  partis,  en  Angleterre, 
progrès  du  parti  royal,  faiblesse  de  l'opposition,  mort  de  Chatham,  les 
Américains  repoussent  le  bill  conciliatoire,  récit  de  Fitz  Patrick,  décep- 
tions du  roi  Catholique,  vaines  tentatives  de  médiation,  l'ambassade 
d'Almodovar. 


Le  frère  de  Georges  III  (1),  le  duc  de  Glocester,  ren- 
contrant un  jour,  au  Vaux-Hall,  le  comte  de  Pignatelli, 
ministre  de  Naples,  l'aborda  et  lui  dit  :  «  Eh  bien!  O'Reilly 
va  sans  doute  conduire  la  flotte  espagnole,  dans  son  pays 
natal,  je  veux  dire  en  Irlande.  »  Pignatelli  répliqua  que 
le  roi  Catholique  ne  songeait  pas  à  profiter  des  embarras 
du  cabinet  de  Saint- James.  —  «  Tant  pis  pour  sa  poli- 
tique, reprit  Glocester,  car  je  vous  réponds  bien  que  si 
l'Espagne  se  trouvait  dans  la  position  où  nous  sommes, 
nous  ne  manquerions  pas  d'aller  visiter  Cuba  ou  quelque 
autre  de  ses  colonies.  » 

(1)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  DXI,  Londres,  14  juillet  1775. 


GUERRE  D'AMÉRIQUE  Hl 

Le  duc  était  sans  doute  bien  content  de  cette  saillie, 
car  il  la  répéta,  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes,  pen- 
dans  un  dîner  (1)  que  lui  offrit,  à  Metz,  le  gouverneur  de 
cette  ville,  le  comte  Charles-François  de  Broglie.  Le  jeune 
marquis  de  La  Fayette  assistait  à  ce  repas.  Le  prince 
anglais  désapprouvait  la  conduite,  suivie  par  le  souverain 
de  la  Grande-Bretagne,  envers  ses  colonies.  Il  expliqua  les 
raisons  du  malentendu,  entre  l'Angleterre  et  l'Amérique, 
la  cause  de  l'explosion  récente,  l'intention  de  Georges  III 
d'employer  les  mesures  de  répression.  Mais,  ajoutait-il, 
les  révoltés  opposeront  la  force  à  la  force,  défendront 
leurs  droits,  et,  selon  toute  apparence,  la  guerre  sera 
longue  et  sérieuse. 

Cet  orage,  que  Choiseul  avait  pressenti,  dès  la  fm  de 
la  guerre  de  Sept  ans,  grossissait  depuis  des  années,  et  allait 
éclater,  après  des  phases  diverses,  qui  avaient  laissé 
l'espoir  de  le  conjurer.  L'esprit  des  colons  se  montait, 
s'aigrissait,  et  les  concessions  venaient  trop  tard.  En  jan- 
vier 1775,  Chatham  avait  demandé  le  rappel  des  troupes 
anglaises,  déclarant  que  les  Américains  agissaient  dans 
la  plénitude  de  leurs  droits  et  que  ces  prétendus  rebelles 
n'étaient  que  des  whigs  émigrés.  Pareil  langage  irrita 
Georges  III.  Son  ministre,  lord  North,  fit  rejeter,  par  le 
Parlement,  la  proposition  de  Chatham  et  espéra  cor- 
rompre les  révoltés,  et  les  diviser,  par  des  grâces,  inégale- 
ment réparties.  Mais  cette  tactique  échoua.  Franklin, 
venu  comme  négociateur,  quitta  l'Angleterre,  en  juin  1775; 
Washington  fut  nommé  général  en  chef,  par  le  congrès  de 
Philadelphie.  Dans  ce  même  mois,  une  véritable  bataille 
se  livra  à  Bunker's  Hill,  aux  portes  de  Boston,  contre  les 
Anglais.  Ceux-ci  y  perdirent  un  milher  d'hommes.  Les 
meneurs  du  mouvement  séparatiste  l'emportaient  donc 
contre  les  loyalistes.  Les  politiques  clairvoyants  haus- 

(1)  Charlemagne  Tower,  le  Marquis  de  La  Fayette  et  la  réi-olution  d'Amé- 
rique, t.  I«f,  p.  16. 


112  RÉGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

saient  les  épaules,  quand  ils  entendaient  lord  Rochford 
soutenir,  qu'en  deux  campagnes,  tout  rentrerait  dans 
l'ordre,  et  qu'il  suffirait,  pour  apaiser  les  esprits,  de  dé- 
tourner la  colère  des  Anglais  et  des  Américains  sur 
l'ennemi  héréditaire,  la  France  (1). 

«  Il  ne  reste  que  deux  partis  au  gouvernement  britan- 
nique, écrivait  Masserano  à  Grimaldi  :  ou  envoyer  autant 
de  forces  qu'il  pourra,  pour  soumettre  les  rebelles,  ou  les 
conserver,  à  tout  prix...  Jusqu'ici,  les  commerçants  de  la 
Cité  ont  applaudi  aux  mesures  vigoureuses,  mais,  quand 
ils  verront  se  prolonger  les  échecs  ou  les  victoires  dou- 
teuses, quand  les  marchandises  anglaises  continueront  à 
être  refusées,  ils  crieront  (2)!  » 

La  France  suivait,  avec  attention,  ces  événements.  Dans 
le  conseil  du  roi,  deux  tendances  opposées  se  manifes- 
taient :  celle  du  ministre  des  affaires  étrangères,  Vergennes, 
et  celle  du  contrôleur  des  finances,  Turgot.  Vergennes 
guettait  l'occasion  d'une  revanche,  pour  nos  désastres 
passés;  Turgot,  dans  une  guerre,  même  heureuse,  ne 
voyait  que  les  dépenses  et  les  conséquences  ruineuses. 

Sur  l'ordre  de  Vergennes  (3),  Caron  de  Beaumarchais 
partit  pour  Londres,  en  qualité  d'agent  secret.  Bien  que 
tout  à  fait  indépendant  de  l'ambassadeur  et  sans  mandat 
officiel,  Beaumarchais  n'en  était  pas  moins  le  véritable 
représentant  du  cabinet  de  Versailles;  il  en  avait  la 
confiance  à  un  bien  plus  haut  degré  que  M.  de  Guines. 
Sans  cesse  à  l'affût,  il  débusquait,  en  Angleterre  ou  dans 
les  ports  de  France,  les  gens  qui  semblaient  disposés  à 
fournir  des  armes  ou  des  munitions;  bien  entendu,  il 
avait  soin  de  mettre  en  lumière  les  moindres  nouvelles, 
particulièrement  favorables  aux  insurgents.  Ses  rap- 
ports étaient  lus,  avec  le  plus  vif  intérêt  en  France  :  ils 

(1)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  DXI,  25  juillet  et  28  juillet  1775. 

(2)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXVII,  Masserano  à  Grimaldi,  l^--  août  1775. 

(3)  Ch.  Tower,  ouv.  cité,  t.  1=',  p.  92. 


GUERRE   D'AMÉRIQUE  H3 

n'exerçaient  pas  seulement  une  grande  influence  sur 
l'esprit  de  M.  de  Vergennes  et  de  M.  de  Maurepas,  mais 
ils  servaient  à  décider  le  roi  lui-même. 

Un  autre  agent  secret,  M.  de  Bonvouloir  (1),  au  mois 
de  décembre  1775,  après  un  voyage  de  cent  soixante 
jours,  plein  de  dangers,  était  arrivé  à  Philadelphie,  d'où 
il  écrivit  aussitôt.  Son  rapport  ne  parvint  à  Versailles 
qu'à  la  fin  de  février  1776. 

«  Il  avait,  disait-il,  trouvé  le  pays,  comme  il  s'y  atten- 
dait, dans  un  état  d'agitation  extrême;  les  confédérés 
faisaient  d'immenses  préparatifs,  pour  la  campagne  du 
printemps  prochain,  en  dépit  de  la  rigueur  du  climat.  Il 
leur  manquait,  toutefois,  trois  choses  de  la  dernière  im- 
portance :  une  bonne  marine,  de  l'argent  comptant  et 
des  approvisionnements;  mais,  il  n'y  avait  pas  à  dire,  ils 
étaient  menés  par  de  bonnes  têtes.  Les  Américains  décla- 
raient, d'ailleurs,  tous,  à  qui  voulait  les  entendre, 
qu'ils  se  battraient  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent  conquis 
leur  liberté,  qu'ils  voulaient  être  libres,  coûte  que  coûte; 
mais  ils  savaient  aussi  qu'ils  n'étaient  pas  assez  forts 
pour  faire  la  guerre,  sur  mer,  et  ils  comptaient,  sur  la 
France,  pour  les  aider  et  pour  protéger  leur  commerce.  » 

Dès  le  commencement  de  1776,  et  avant  même  d'avoir 
reçu  le  rapport  de  Bonvouloir,  Vergennes  était  décidé  à 
la  guerre.  C'était  un  dessein  qu'il  nourrissait,  en  secret, 
ne  s'en  ouvrant  qu'au  roi  et  à  M.  de  Maurepas. 

Mais,  comme  cette  idée  le  préoccupait,  ce  qu'il  croyait 
cacher  fort  soigneusement  fut  surpris,  par  la  clairvoyance 
du  comte  d'Aranda.  Cet  ambassadeur  assista  à  une  con- 
versation, entre  Vergennes  et  M.  de  Maurepas,  dans  laquelle 
on  parla  des  mesures  qu'il  faudrait  adopter,  dans  le  cas 
où  une  guerre  avec  l'Angleterre  deviendrait  inévitable. 

(1)  Ch.  Tower,  ouv.  cité,  t.  ^■^  p.  76  et  96.  Achard  de  Boavouloir,  officier 
français,  ayant  visité  toutes  les  colonies  anglaises;  cousin  germain  du  marquis 
de  Lambert. 

M.  8 


114  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Aranda  rapporta  à  Grimaldi  ce  qu'il  avait  entendu  et 
insista  particulièrement  sur  une  expédition  en  Irlande.  «  Ce 
serait,  niandait-il,  frapper  au  cœur  l'Angleterre,  que  de 
profiter  de  la  désunion,  qui  existe  entre  elle  et  les  Irlandais. 
On  suggérerait  à  ces  derniers  l'idée  de  se  constituer  en 
Etat  libre  et  indépendant.  Ces  insinuations  leur  seraient 
faites  par  des  personnes,  choisies  dans  le  pays  même,  soit 
parmi  la  haute  noblesse,  soit  parmi  les  négociants,  les 
ecclésiastiques  ou  d'autres,  qui  ont  du  crédit.  Que  serait 
l'Angleterre,  ajoutait  d'Aranda,  si  après  avoir  perdu  ses 
colonies,  elle  perdait  encore  l'IrlandePIl  est  évident  qu'elle 
ne  pourrait  jamais  se  relever  de  ce  coup;  elle  serait  désor- 
mais dans  l'impossibilité  de  se  mesurer  avec  l'Espagne  et 
la  France,  non  seulement  unies,  mais  avec  chacune  de 
ces  puissances,  séparément.  »  Avant  d'expédier  son  mé- 
moire à  son  gouvernement,  il  le  communiqua  aux  deux 
ministres  français  (1). 

Mais  l'Espagne  répondait,  avec  beaucoup  de  réserve,  à 
ce  langage  belhqueux.  Elle  regrettait  d'avoir  pris  part  aux 
hostilités  de  la  dernière  guerre.  Bien  qu'elle  eût  recouvré, 
au  traité  de  Paris,  la  Havane  et  les  Philippines,  son  amour- 
propre  souffrait  de  ce  que  ses  colonies  fussent  tombées, 
provisoirement,  aux  mains  des  Anglais.  Aussi  fermait-on 
l'oreille,  à  Madrid,  lorsque  la  cour  de  Versailles,  usant  des 
anciens  procédés  de  Choiseul,  essayait  d'effrayer  le  roi 
Cathohque,  en  lui  représentant  les  dangers,  qui  menaçaient 
son  empire  d'outre-mer.  Grimaldi  répondit,  habilement,  à 
la  sollicitude  de  la  France,  par  une  demande  positive. 
Puisque  Vergennes  montrait  tant  d'inquiétude,  Aranda 
était  chargé  de  réclamer  de  lui  un  secours  de  dix  à  douze 
mille  hommes,  pour  la  défense  de  Saint-Domingue  (2) 


(1)  DoNioL,  oui>.  cité,  t.  I",  p.  352. 

(2)  Aff.  élr.,  Espagne,  t.  DLXXIX,  Grimaldi  à  d'Aranda.  26  février  1776; 
même  source,  t.  DLXXX,  Ossun  à  Vergennes,  25  avril  1776,  et  Vergennes 
à  Ossun,  14  mai. 


GUERRE   D'AMÉRIQUE  115 

Une  telle  démarche  calma  momentanément  l'ardeur  de 
Vergennes.  Il  répondit,  aussitôt,  par  un  refus.  Il  ne  voulait 
pas  expédier  de  troupes  «  dans  une  contrée  aussi  dévo- 
rante, qui  devait  être  regardée  comme  un  cimetière;  cet 
envoi  donnerait  de  légitimes  alarmes  aux  Anglais,  ce 
serait  une  véritable  déclaration  de  guerre  que  rien,  dans 
ce  moment,  ne  pourrait  légitimer.  Que  pouvons-nous, 
en  effet,  désirer  de  mieux  que  ce  qu'elle  (l'Angleterre)  fait 
contre  elle-même?  Elle  a  la  générosité  de  nous  épargner 
même  la  peine  et  la  dépense  de  sa  destruction.  » 

La  politique  active  momentanément  ajournée,  les  deux 
cours  se  bornèrent  à  des  secours  clandestins  (1).  La  France 
donna  aux  Américains  un  million  de  livres.  L'Espagne, 
au  mois  d'août  1776,  engagea  une  somme  égale,  dans  les 
prétendues  opérations  commerciales  de  Beaumarchais.  Le 
secret  de  cette  subvention  fut  entouré  d'un  grand  luxe 
de  précautions,  pour  ne  pas  blesser  la  susceptibilité  an- 
glaise. Aranda  versa  l'argent  au  Trésor  public  français; 
il  en  retira  un  reçu  du  caissier,  qu'il  remit  à  \'ergennes, 
et  ce  dernier  transmit  une  traite  à  l'ordre  de  Beaumar- 
chais. 

Tandis  que  l'on  fournissait  de  médiocres  subsides  aux 
insurgents,  la  cour  de  Madrid  envoyait  sa  flotte  et  ses 
troupes  de  débarquement  combattre  les  Portugais,  à  l'Ile 
Sainte-Catherine  et  au  Sacramento. 

Néanmoins,  malgré  tous  les  ménagements  que  gardait 
l'Espagne,  à  l'égard  de  la  cour  britannique,  celle-ci  soup- 
çonnait les  ressources  secrètes,  fournies  aux  révoltés. 
N'ayant  pas  de  faits  précis  à  arguer,  elle  laissa  percer 
son  mécontentement;  elle  donna  à  entendre  qu'elle  pour- 
suivait une  enquête  qui,  sans  doute,  aboutirait.  Elle  se 
plaignit  de  l'accueil,  reçu  par  les  corsaires  insurgents,  dans 
les  ports  de  la  Péninsule.  Grimaldi  donna  une  excuse  telle 

(1)  AfT.  .Hr.,  Espagne,  t.  DLXXX,  Vergennes  à  Grimaldi,  3  mai  1776. 


116  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

quelle,  dont  l'ambassadeur  Grantham  parut  se  conten- 
ter (1). 

Mais  Charles  III  louvoyait  entre  deux  politiques  (2). 
La  guerre  ne  le  tentait  pas,  au  lendemain  de  l'échec 
d'Alger,  et  tandis  que  sa  flotte,  sur  les  côtes  du  Brésil, 
pouvait  être  détruite,  par  les  escadres  anglaises.  La  paix 
lui  plaisait  davantage,  mais  il  recherchait  un  prétexte 
honnête,  qui  lui  permit  d'abandonner  la  France  à  elle- 
même,  sans  trop  mériter  ses  reproches.  L'expédient  ima- 
giné fut  de  se  porter  médiateur.  Georges  III,  à  cet  ins- 
tant, souhaitait  les  bons  offices  du  roi  Catholique.  Il  le 
priait  de  demander  à  Louis  XVI  de  désarmer.  Du  côté 
de  la  France,  on  se  heurtait  à  la  mauvaise  volonté  de 
Vergennes.  Loin  de  lui  l'idée  d'un  désarmement  !  Si 
l'Angleterre  se  montrait  moins  hautaine  que  par  le  passé, 
envers  les  Bourbons,  ils  devaient  ce  changement  d'atti- 
tude aux  réformes  opérées,  par  ces  princes,  dans  l'armée 
et  la  marine;  sans  doute,  le  désarmement  épargnerait 
des  frais,  mais  il  en  éviterait  aussi  aux  Anglais,  et  leur 
permettrait  de  se  consacrer,  tout  entiers,  à  la  guerre  des 
Américains  (3)! 

On  arrivait  à  un  moment  où  s'imposait  une  conduite 
nette  et  précise.  Jusqu'alors,  la  France  et  l'Espagne  de- 
meuraient spectatrices  d'une  lutte,  dans  laquelle  elles 
espéraient  que  les  deux  adversaires  s'useraient  mutuel- 
lement. Cette  tactique,  cette  abstention  n'étaient  lo- 
giques que  si  les  deux  puissances  ennemies  s'opposaient 
des  forces  à  peu  près  égales,  qui  retarderaient  un  dénoue- 
ment prématuré.  Les  secours  clandestins  ne  suffirent 
bientôt  plus  et  les  Etats-Unis  voulurent  conclure  des 
traités,  avec  la  France  et  avec  l'Espagne. 

Arthur  Lee,  envoyé  en  Europe,  par  le  congrès,  désirait 

(1)  DONIOL,  t.  r'f,  p.  588,  lettre  de  Grimaldi  à  d'Aranda,  19  août  1776. 

(2)  DoNiOL,  t.  l'f,  p.  603,  Grimaldi  à  d'Aranda.  8  octobre  1776. 

(3)  DoNiOL,  t.  II,  p.  155,  Vergennes  à  d'Aranda,  12  février  1777. 


GUERRE   D'AMÉRIQUE  H7 

se  rendre  à  Madrid.  Il  se  fit  présenter  à  l'ambassadeur 
Aranda.  Ce  dernier  l'avertit  du  mauvais  acccueil  qui 
l'attendrait,  en  Espagne;  néanmoins,  l'Américain  se  mit 
en  route,  muni  d'un  passeport,  que  lui  délivra  Ver- 
gennes  (1).  A  Burgos,  il  essaya  de  voir  Grimaldi  et  fut 
éconduit.  Néanmoins,  comme  il  était  tenace,  il  ne  quitta 
pas  la  Péninsule  et  attendit,  à  Vitoria,  l'arrivée  au  pou- 
voir de  Florida  Blanca.  La  réception  ne  fut  pas  plus 
chaleureuse.  Charles  III  montrait  la  plus  grande  répu- 
gnance à  se  compromettre,  pour  ces  rebelles,  ses  ennemis 
de  la  veille.  Quel  fruit  tirer  de  cette  alliance?  Quels  avan- 
tages ces  gens  offraient-ils,  en  retour  des  sacrifices  qu'ils 
imposeraient,  du  sang  qu'ils  feraient  verser?  Ils  seraient 
des  voisins  aussi  incommodes,  aussi  dangereux  que  les 
Anglais!  La  France,  par  une  aberration  singulière,  se 
prenait  d'un  dévouement  fou  pour  des  révoltés,  qui 
ne  parlaient  même  pas  de  restituer  les  pays,  usurpés 
au  roi  Très  Chrétien,  dans  l'Amérique  septentrionale, 
par  les  armes  britanniques!  Telles  étaient  les  réponses, 
que  recevait,  de  Madrid,  l'ambassadeur  espagnol  lorsque, 
partisan  de  la  guerre,  il  pressait  son  souverain  de 
profiter  du  moment,  montrait  les  députés  insurgents, 
recherchés  et  sollicités,  par  le  gouvernement  britan- 
nique (2). 

L'ambassadeur  français,  M.  d'Ossun,  fut  rappelé  au 
mois  de  novembre  1777  (3).  On  sait  combien  il  était 
vieilli  et  usé.  Celui  qui  le  remplaça,  le  comte  de  Mont- 
morin,  paraissait  bien  jeune,  bien  inexpérimenté,  pour  se 
mesurer  avec  un  jouteur,  comme  Florida  Blanca,  revenu 
de  Rome  avec  le  prestige  d'avoir  obtenu,  de  Clément  XIV, 
l'anéantissement  de  la  Société  de  Jésus!  Armand-Marc 

(1)  Record  office,  state  papers,  foreign  Spain,  t.  CCIII,  Grantham, 
17  mars  1777. 

(2)  DoNiOL,  t.  II,  p.  189. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXXVII,  f"  61,  27  novembre.  Emotion  du 
roi  en  disant  un  adieu  éternel  à  un  ami  de  vingt-cinq  ans. 


H8  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

de  Montinorin  Saint-Hérem  (1),  âgé  à  peine  de  trente 
ans,  petit  de  taille,  sans  avantages  extérieurs,  devait  sa 
place  plus  à  la  faveur  qu'à  l'importance  de  ses  services. 
Ancien  menin  du  dauphin,  devenu  Louis  XVI,  il  n'avait 
rempli,  dans  la  carrière  diplomatique,  qu'une  mission 
auprès  de  l'électeur  de  Trêves.  Aussi  Maurepas  s'éleva- 
t-il,  non  sans  raison,  contre  une  pareille  nomination; 
mais  ses  arguments  échouèrent  devant  l'entêtement  du 
roi.  Le  prince  rompit  l'entretien  et  s'enferma  brusque- 
ment, dans  son  cabinet.  Fort  heureusement,  les  qualités 
naturelles  de  Montmorin  suppléèrent  au  défaut  d'expé- 
rience. Laborieux,  appliqué,  cachant  sous  une  apparente 
bonhomie,  une  réelle  habileté,  l'ambassadeur  de  France 
ne  se  laissa  pas  effrayer  par  Florida  Blanca.  Celui-ci, 
naturellement  violent  (2),  et  gâté  par  le  succès,  crut 
venir  à  bout  de  ce  débutant  par  des  colères,  par  de  ter- 
ribles emportements.  De  pareilles  algarades  ne  démon- 
taient pas  Montmorin  (3).  Il  gardait,  avec  son  sang-froid, 
tous  les  avantages  de  la  discussion.  Florida  Blanca,  qui 
ne  voulait  pas  rompre,  mais  seulement  fermer  la  bouche 
à  son  jeune  collègue,  était  obligé  de  regagner  ensuite  son 
interlocuteur,  par  des  repentirs  et  par  des  avances  (4), 

(1)  Babdoux,  la  Comtesse  de  Beaumont,  p.  15. 

(2)  Moeel-Fatio  et  Léonardon,  Recueil  des  instructions  données  aux 
ambassadeurs,  etc.,  Espagne,  t.  III,  p.  360  et  seq. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXXIX.  Dans  une  lettre  de  Bourgoing  à 
Rayneval  (25  mai  1778),  on  voit  que  les  colères  de  Florida  Blanca  devaient 
aussi  être  attribuées  à  l'ébranlement  de  sa  santé  :  «  Ce  ministre  semble 
empirer  tous  les  jours;  quelquefois,  à  sa  table,  on  le  voit  pâlir,  se  troubler 
et  prêt  à  se  trouver  mal;  souvent  les  vapeurs  lui  chargent  la  tète  au  point 
qu'il  est  dans  l'impossibilité  physique  de  s'appliquer;  d'autres  fois,  il  a  la 
plus  grande  diiïiculté,  non  seulement  de  concevoir  des  idées,  mais  même  de 
proférer  des  paroles.  Sa  langue  s'épaissit,  le  sang  lui  monte  au  visage,  et 
dans  ces  moments,  qui  sont  souvent  ceux  où  l'on  va  lui  parler  d'affaires, 
on  n'en  peut  rien  tirer,  ou  l'on  a  à  redouter  quelque  explosion  de  son  hu- 
meur irascible.  » 

(4)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXXIX,  11  avril  1778,  cité  par  Doniol, 
t.  III,  p.  27. 

■  Florida  Blanca  demande  pardon  à  Montmorin  de  la  chaleur  qu'il  avait 
montrée  :  «  Au  reste,  dit-il,  je  ne  me  fâche  jamais  qu'avec  mes  frères  et  mes 


GUERRE    D'AMÉRIQUE  119 

C'était  une  rude  école,  et  il  se  livra,  entre  les  deux  diplo- 
mates, de  vigoureux  assauts. 

Un  des  généraux  anglais,  Burgoyne,  s'était  trouvé 
bloqué  à  Saratoga,  par  les  milices  ennemies.  Dépourvu 
de  vivres,  il  mit  bas  les  armes.  Vergennes,  lorsque  cette 
nouvelle  parvint  en  Europe,  calcula  le  contre-coup  de 
cette  défaite,  à  Londres,  et  les  conséquences  qu'elle  entraî- 
nerait. Il  craignit  la  prédominance  du  parti  de  l'opposi- 
tion sur  celui  du  roi,  représenté  par  lord  North.  Lord 
Chatham  s'élevait,  en  effet,  avec  vigueur,  contre  le  dé- 
membrement de  l'empire  britannique;  il  souhaitait  la 
réconciliation  de  la  métropole  et  de  ses  colonies.  A  cette 
heure  critique,  si  les  Anglais,  éclairés  par  leurs  disgrâces, 
cédaient  à  la  nécessité  et  renonçaient  à  recouvrer  l'Amé- 
rique, comment  éviter  une  paix,  qui  se  scellerait  à  nos 
dépens?  Il  fallait  que  la  France  prévînt  ces  tentatives 
d'accommodement  (1),  gagnât  de  vitesse  le  cabinet  dé 
Londres  et  s'engageât  avec  les  Américains,  non  plus 
secrètement,  comme  jadis,  mais  ostensiblement,  au  risque 
de  se  compromettre.  Mieux  valait  une  guerre,  avec  ceux-ci 
pour  amis,  que  pour  ennemis. 

L'ambassadeur  Aranda  (2)  rencontra  un  jour  Franklin, 
Silas  Deane  et  Arthur  Lee,  qui  sortaient  de  chezî  le  mi- 
nistre des  affaires  étrangères.  Il  reçut  confidence  des 
projets  de  Versailles  et  rédigea,  sur-le-champ,  une  dé- 
pêche pour  Madrid.  A  peine  le  courrier  arrivé,  Montmorin 
fut  mandé  chez  Florida  Blanca.  La  lettre  reçue  prêtait 

amis.  Comme  ambassadeur  de  France,  vous  êtes  mon  frère,  et,  comme 
particulier,  mon  ami.  Ainsi,  j'ai  deux  titres,  pour  me  fâcher  avec  vous.  » 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXXVIJ,  Vergennes  à  Montmorin,  15  dé- 
cembre 1777.  Silas  Deane  confie  à  Vergennes  que  lui  et  se-i  collègues,  rési- 
dant à  Paris,  sont  assiégés  par  les  propositions  secrètes  des  Anglais.  Le 
ministère  britannique  était  disposé  à  leur  tout  accorder,  à  l'indépendance 
près,  parce  qu'il  ne  pourrait  consentir  à  cette  concession,  sans  risquer  ses 
places.  Le  général  Howe  avait  reçu,  en  Amérique,  la  mission  d'entamer 
une  réconciliation,  qui  se  scellerait  à  nos  dépens,  eu  déclarant  la  guerre  à 
la  France  et  à  l'Espagne.  * 

(2)  DoNiOL,  t.  II,  p.  G9d,  Montmorin  à  Vergennes,  23  décembre  1777. 


120  RKGNE   DE   CHARLES    III    DESPAGNE 

à  équivoque  et  l'on  pouvait  l'interpréter  comme  si  le 
traité  d'alliance  était  déjà  signé.  Montmorin  ne  releva 
pas  cette,  erreur  et  laissa  parler,  sans  l'interrompre,  le 
ministre  espagnol.  Celui-ci  s'exprima  avec  aigreur  :  «  On 
compromettait  le  roi  Catholique.  Conclure  avec  les  Amé- 
ricains, mais  autant  déclarer  la  guerre  à  Georges  III,  au 
moment  où  la  flotte  espagnole  de  la  Vera-Cruz  était  sans 
doute  en  chemin.  Vergennes,  par  une  démarche  aussi 
inconsidérée,  la  livrait  à  la  merci  des  Anglais.  L'escadre 
de  Buenos-Aires  courait  les  mêmes  dangers.  »  Son  feu 
un  peu  calmé,  par  cette  explosion,  Montmorin  prit  à  son 
tour  la  parole  et  se  plaignit,  avec  calme,  de  la  prompti- 
tude, avec  laquelle  on  nous  jugeait.  «  Vous  serez  bien 
étonne,  ajouta-t-il,  lorsque  vous  saurez  que,  bien  loin 
d'avoir  rien  entamé,  avec  les  députés  américains,  malgré 
l'urgence,  mon  maître  attend,  pour  se  décider,  l'aveu 
du  roi,  son  oncle.  »  Cette  déclaration  laissa  un  instant 
Florida  Blanca  tout  interdit;  il  se  saisit  bien  vite  d'autres 
arguments,  d'après  lesquels,  si  les  hostilités  n'avaient  pas 
été  commencées,  antérieurement,  contre  les  Anglais,  c'était 
que  l'Espagne  avait  attendu  que  la  France  fût  prête  (1). 
Sans  perdre  son  temps  à  le  réfuter,  Montmorin  coupa 
court  à  ces  arguties.  «  Il  ne  s'agit  plus  de  récriminer,  mais 
d'agir  »,  dit-il  à  son  interlocuteur.  Ainsi  pressé  de  prendre 
une  décision  aussi  importante,  Mohino  devint  glacial  et 
répondit  évasivement  :  «  Je  ne  puis  me  persuader  que 
les  circonstances  soient  aussi  pressantes  qu'on  le  pense, 
en  France.  Les  députés  américains  jouent  leur  jeu,  en 
essayant  de  nous  compromettre.  Le  ministère  britan- 
nique n'osera  jamais  prendre  sur  lui  l'odieux  de  procla- 
mer l'indépendance;  ce  serait  sa  chute.  S'il  change,  nous 
aurons  le  temps  de  nous  précautionner.  » 

En  présence  de  la  mauvaise  volonté  du  gouvernement 

(1)  Allusion  à  une  lettre  de  Grimaldi  au   comte  d'Aranda  du  8  octo- 
bre 1776  (Espagne,  t.  DLXXXII),  citée  par  Domol,  t.  I<-r,  p.  603. 


GUERRE   D'AMERIQUE  121 

espagnol,  le  cabinet  de  Versailles  passa  outre.  Il  crut 
aussi  conserver  tous  les  égards,  dus  à  Charles  III,  en 
stipulant  que  les  engagements  contractés  s'étendraient 
au  roi  d'Espagne,  dès  que  ce  prince  voudrait  y  adhérer. 
Rien  ne  put  vaincre  l'obstination  de  nos  alliés,  ni  les 
démarches  occultes,  faites  par  l'Angleterre,  auprès  de 
Franklin  (1),  et  dont  la  France  surprend  le  secret,  qu'elle 
communique  à  Madrid,  ni  le  départ  précipité  de  certaines 
familles  britanniques,  résidant  à  Paris  (2)  et  dont  le 
brusque  retour,  à  Londres,  présage  de  prochaines  hosti- 
lités. L'amour-propre  de  Charles  III  se  sent  blessé;  il 
trouve  que,  par  cette  décision,  son  neveu  manque  à  la 
déférence  qu'il  doit  au  doyen  de  la  famille."  Si  nous  sommes 
dans  l'erreur,  répond  modestement  le  comte  de  Vergennes, 
ce  n'est  pas  sans  avoir  fait  ce  qui  était  humainement  pos- 
sible, pour  éviter  d'y  tomber.  M.  le  marquis  d'Ossun,  qui 
est  arrivé  très  à  propos,  peut  dire  avec  quel  soin  cette 
affaire  a  été  pesée  et  discutée.  Nous  l'avons  d'abord  di- 
gérée ensemble;  ensuite,  avec  M.  le  comte  de  Maurepas. 
Le  roi,  après  cela,  a  entendu  mon  rapport  particulier, 
a  gardé  les  pièces,  a  examiné  le  pour  et  le  contre.  M.  le 
comte  de  Maurepas,  ayant  eu,  dans  ces  entrefaites,  une 
attaque  de  goutte.  Sa  Majesté  s'est  rendue,  hier,  chez  lui. 
M.  d'Ossun  et  moi  (nous)  nous  y  sommes  trouvés.  La 
matière  a  été  reprise  de  nouveau  en  considération,  elle 
a  été  longuement  débattue;  l'opinion  sur  le  fond  a  été 
constamment  uniforme  (3).  » 

Ce  langage  pondéré  provoqua  à  iNIadrid  de  violentes 
et  stériles  colères.  La  dépêche  de  Vergennes,  commu- 
niquée  à   Florida   Blanca,   tous  les  sentiments   dont  il 

(1)  Visite  à  Franklin  d'un  M.  Hartley,  partisan  de  lord  Rockingham  et 
néanmoins  ami  de  lord  North.  (Aiï.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXXIX,  f»  54.) 
DONIOL,  t.  III.  p.  62. 

(2)  AfT.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXXVIII.  Lord  Gower  rappelle  sa  sœur  de 
Paris,  23  janvier  1778. 

(3)  An.  étr.,  Espagne,  t.  DLXXXVIII,  Versailles,  8  janvier  1778. 


122  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

était  affecté  se  peignirent  sur  son  visage  (1),  malgré  les 
efforts  qu'il  faisait,  inutilement,  pour  se  contraindre.  Il 
tremblait  de  tout  son  corps  et  s'exprimait  difficilement,  à 
cause  de  son  émotion  :  «  Vous  croyez,  dit-il  enfin  à  Mont- 
morin,  que  les  circonstances  actuelles  sont  les  plus  heu- 
reuses, pour  les  deux  couronnes,  et,  moi,  je  les  regarde 
comme  les  plus  fatales  pour  l'Espagne.  Le  jour  me 
paraîtrait  le  plus  beau  de  ma  vie,  si  Sa  Majesté  Catho- 
lique me  permettait  de  me  retirer  et  d'aller  finir  tran- 
quillement mes  jours.  M.  d'Aranda  est  de  votr»  avis;  il  a 
contribué,  pour  beaucoup,  à  faire  adopter  la  détermina- 
tion, à  laquelle  vous  vous  êtes  décidés.  Eh  bien!  qu'il 
vienne  prendre  ma  place;  je  la  lui  céderai  de  grand  cœur.  » 
Cette  pointe  lancée  contre  l'ambassadeur  espagnol  fai- 
sait allusion  à  la  mésintelligence,  qui  régnait  entre  le 
cabinet  de  Madrid  et  son  représentant.  Aranda  répétait 
souvent,  dans  les  salons  où  il  paraissait,  qu'il  échangerait 
volontiers  son  rôle  de  diplomate  contre  celui  d'un  gé- 
néral|^en  chef.  Il  concevait  des  plans  belliqueux  qu'il 
rédigeait  et  dont  il  accablait  son  gouvernement  (2). 

(l)^DoNiOL,  t.  II,  p.  750,  Madrid,  28  janvier  1778. 

(2)  Feeker  DEL  Rio,  t.  III,  p.  272.  Voir  également,  p.  258,  la  lettre  du 
7  mars  1778  qu' Aranda  écrivait  à  Florida  Blanca  :  «  Il  y  a  trois  jours  que 
Vergennes,  furieux  de  ce  qu'il  ne  venait  pas  de  réponse  à  son  courrier  du 
31  janvier,  ne  put  se  tenir  davantage  et  me  dit  ironiquement  :  «  Voici  le 
«^troisième  acte  des  succès  espagnols  :  1°  celui  d'Alger,  pour  gaspiller  de 
«  l'argent,  perdre  des  milliers  d'hommes  et  être  repoussé  par  des  barbares; 
a  2°  celui  de  Buenos-Aires;  Dieu  vous  a  fait  la  grâce  de  ne  pas  perdre  un 
ic^homme,  d'occuper  les  points,  que  vous  pouviez  désirer  et  de  faire  un  traité, 
(t^avec  les  Portugais,  impossible  à  rêver,  mais  conduit,  avec  tant  de  mystère 
a  quej^tout  médiateur,  qui  s'en  serait  mêlé,  aurait  eu  honte  de  le  proposer 
a^à  l'Espagne;  3"  enfin,  la  conduite  présente;  tous  les  scrupules  et  toutes  les 
«  irrésolutions  feront  qu'on  arrivera  trop  tard...  »  A  ces  sarcasmes,  Florida 
Blanca,  le  24  du  même  mois,  riposta  en  ces  termes  :  «  Vergennes  se  plaint 
que  nous^ne  répondions  à  aucune  de  ses  résolutions;  ce  n'est  pas  une  réponse 
qu'il  nous  demande,  mais  une  adhésion  obéissante,  suivant  le  système 
actuel  de  cette  cour  et  bien  conforme  à  ses  anciens  principes.  Ces  messieurs 
se  moquent  de  notre  traité  avec  le  Portugal;  ils  nous  ont  pourtant  prodigué 
les  suggestions  et  les  conseils,  pour  en  faire  un,  beaucoup  moins  avantageux, 
comme  j'en  ai  les  preuves  en  mon  pouvoir,  signées  de  la  respectable  main 
de  S.  E.  Ils  appellent  troisième  acte  de  nos  succès  celui  de  la  présente  corné- 


GUERRE   D'AMÉRIQUE  123 

Les  mauvais  procédés  correspondirent  aux  paroles  irri- 
tées de  Florida  Blanca.  Une  flotte,  partie  de  Toulon,  au  mois 
d'avril  1778,  et  commandée  par  d'Estaing,  devait  porter 
aux  Etats-Unis  M.  Gérard  deRayneval,  notre  chargé  d'af- 
faires. Lorsque  Montmorin  demanda  que  les  vaisseaux  fran- 
çais fussent  autorisés  à  relâcher  à  Cadix,  il  s'attira  cette 
réponse  :  «  On  trouvait  extraordinaire  que  la  France,  après 
avoir  agi  d'une  manière  contraire  aux  avis  de  l'Espagne, 
vînt  à  présent  demander  des  secours.  Prenait-on  Sa  Majesté 
Catholique  pour  un  vice-roi,  que  l'on  consulte  et  auquel  on 
envoie  des  ordres?  Les  sacrifices,  accomplis  par  Charles  III, 
avant  la  paix  de  Paris,  méritaient  mieux,  car,  ajoutait  Flo- 
rida Blanca,  nous  vous  avons  alors  tirés  du  bourbier  (1).  » 

Le  ministre  espagnol  ne  manquait  pas  déraisons  pourpro- 
tester  contre  ce  qu'il  appelait  notre  don  qiiichottisme.  Les 
trésors  des  Indes  occidentales  étaient  en  route,  une  flotte 
militaire  était  à  Buenos-Aires;  tant  que  tous  ces  navires 
ne  seraient  pas  en  sûreté,  on  ne  voulait  rien  se  permettre, 
qui  pût  les  exposer  au  pillage  des  corsaires  britanniques 
ou  aux  attaques  de  leurs  escadres;  d'ailleurs,  Charles  III, 
avant  d'entreprendre  une  guerre,  désirait  épuiser  tous  les 
moyens  de  conciliation,  et  son  amour  propre  eût  été  flatté 
de  voir  sa  médiation,  acceptée  par  le  cabinet  de  Saint- 
James.  Il  se  promettait  également  d'obtenir  ainsi, pourprix 
de  ses  bons  oftices,  Gibraltar  et  Minorque. 


II 

Le  prince  de  INIasserano  avait  quitté  Londres,  et  son 
successeur  fut    le    marquis    d'Almodovar,   ambassadeur 

die.  Dites-leur  que  c'est  le  quatrième,  car  le  premier  fut  la  perte  de  la 
Havane...  suivie  de  celle  de  la  Floride;  de  sorte  que  maintenant,  avec  les 
ennemis  dans  le  golfe  mexicain,  nous  ne  pouvons  plus  entrer  ou  sortir  de 
chez  nous,  sans  leur  permission,  etc.  « 

(1)  DoNiOL,  op.  cit:,  t.  III,  p.  20,  Montmorin  à  Vergennes,  10  avril  1778. 


124  REGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

en  Portugal,  où  il  fut  lui-même  remplacé  par  le  comte 
de  Fernan  Nunez.  Le  nouveau  représentant  du  roi  Catho- 
lique, à  Londres,  passait  pour  peu  capable.  On  l'accusait 
de  devoir  sa  place,  moins  à  son  mérite  qu'à  la  faveur,  à 
cause  de  sa  parenté  avec  le  duc  de  Losada,  sommelier 
de  corps  de  Charles  IIL  Un  plus  habile  aurait-il  mieux 
réussi?  Il  est  permis  d'en  douter  si,  avant  d'entrer  dans 
le  détail,  un  peu  aride,  des  négociations,  qu'il  poursuivit, 
on  jette  un  coup  d'œil  général  sur  l'état  des  partis,  en 
Angleterre,  au  moment  où  il  se  présenta  à  la  cour  de 
Georges  IIL 

Les  principaux  leaders  de  l'opposition  étaient  Rockin- 
gham.  Fox  et  Chatham  (1).  Tous  favorables  aux  Amé- 
ricains, tous  disposés  à  des  concessions,  envers  les  insiir- 
gents.  Mais,  depuis  la  fin  de  1776,  Rockingham  ne  venait 
plus  au  Parlement.  Les  whigs,  qui  le  soutenaient,  déses- 
péraient de  leur  cause.  Ils  sentaient  que  le  parti  du  roi, 
le  parti  de  la  guerre,  gagnait  du  terrain,  et  que  l'opinion 
réprouvait  leur  politique.  Georges  III,  auparavant  si  im- 
populaire, avait  su  toucher  la  fibre  patriotique,  et  l'or- 
gueil britannique  se  surexcitait,  au  récit  des  victoires 
de  Long-Island,  de  New- York,  du  fort  Washington, 
du  fort  Lee,  de  la  bataille  de  Brandywine,  de  l'occupation 
de  Philadelphie.  D'autres  émotions  agitaient  les  cœurs  : 
la  déclaration  d'indépendance  provoquait  les  colères;  on 
brûlait  de  venger  les  dommages  causés  à  la  marine  mar- 
chande, aux  Indes  occidentales;  de  réprimer  les  révoltes 
de  l'Irlande;  de  châtier  cet  artisan,  venu  d'Amérique, 
qui  avait  incendié  les  arsenaux  de  Portsmouth,  de  Ply- 
mouth  et  quelques  maisons  de  Bristol.  Enfin,  des  idées 
de  lucre  se  mêlaient  aux  sentiments  désintéressés.  Les 
corsaires  anglais  espéraient  que  les  beaux  jours  d'autre- 
fois allaient  luire  encore,  pour  eux,  et  qu'ils  retrouveraient, 


(1)  Lecky,  ouv.  cité,  t.  IV,  p.  65,  67,  72,  79,  80,  87. 


GUERRE   DAMÉRIQUE  125 

dans  de  nouveaux  combats,  les  gains  énormes,  réalisés 
il  y  avait  plus  de  quinze  ans.  Les  esprits,  ainsi  montés, 
écoutaient,  avec  impatience,  les  discours  de  Fox.  Ses  pa- 
roles ne  trouvaient  pas  d'écho,  chez  ces  marins  ou  ces 
négociants.  Ils  lui  reprochaient  son  opposition  cosmopo- 
lite et  sans  nationalité.  Chatham,  bien  qu'il  désapprouvât 
la  guerre  américaine,  était  toujours  resté  anglais  de  cœur. 
Mais  Fox,  par  son  langage,  se  montrait  un  avocat  pas- 
sionné des  insurgenîs.  Il  déployait  toute  son  éloquence, 
afin  de  prouver  qne  le  véritable  intérêt  de  la  France  et 
de  l'Espagne  était  de  tirer  l'épée,  pour  la  cause  améri- 
caine. Ces  dangers,  qu'il  indiquait,  loin  de  calmer  la 
population,  la  soulevai!  au  €ontraire.  Il  atteignait  ainsi 
un  but,  tout  opposé  à  celui  qu'il  se  proposait.  Etourdi- 
ment,  il  blessait  la  susceptibilité  nationale  et  l'irritait, 
contre  l'opposition. 

De  son  côté,  le  roi  travaillait,  de  toute  son  âme,  à 
aigrir  les  cœurs.  Sa  correspondance,  avec  lord  North,  ré- 
vèle ce  que  fut  alors  l'importance  du  rôle,  joué  par  le 
souverain.  Non  seulement  il  se  substitua  au  premier 
ministre,  mais  au  cabinet  tout  entier.  Georges  III  sur- 
veillait et  dirigeait,  dans  toutes  ses  parties,  la  politique 
du  gouvernement.  Les  détails  militaires,  la  conduite  de 
la  guerre,  la  manière  dont  les  questions  devaient  être 
discutées  au  Parlement,  il  préparait  tout,  ordonnait  tout, 
et  suffisait  à  cette  écrasante  besogne.  Les  ministres 
n'étaient  plus  que  des  commis,  agissant  d'après  ses  ins- 
tructions et  étouffant  leurs  opinions  particulières,  dans 
le  secret  de  leur  cœur.  Lord  Barrington  obéissait  au 
roi,  tout  en  demeurant  convaincu  que  les  Américains, 
s'ils  pouvaient  être  réduits  sur  mer,  ne  le  seraient  jamais 
sur  terre.  Lord  North,  premier  lord  de  la  Trésorerie, 
n'approuvait  pas  la  guerre.  Il  la  poursuivait,  cependant, 
avec  ténacité,  non  par  une  ambition  vile,  par  un  atta- 
chement excessif  à  sa  place,  mais  par  dévouement  au 


126  RÈGNP:   de    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

parti  tory;  parce  que  le  roi  menaçait  d'abdiquer,  si  son 
ministre  donnait  sa  démission,  parce  que  Georges  III 
faisait  appel  à  son  honneur  de  gentilhomme,  à  «a  loyauté 
de  sujet,  parce  qu'il  déclarait  que  son  départ  «  serait 
une  coupable,  lâche  et  déshonorante  désertion  »! 

L'opposition,  affaiblie,  n'avait  plus  qu'une  ressource, 
pour  lutter,  avec  quelque  chance,  contre  les  progrès  du 
parti  royal.  Il  fallait  que  les  différents  groupes,  oubliant 
leurs  dissidences,  se  ralliassent  autour  de  Chatham.  Rockin- 
gham  était  disposé  à  reconnaître  l'indépendance  améri- 
caine, ce  que  Chatham  refusait  encore  d'admettre;  mais 
la  seule  différence,  entre  ces  partis,  n'était  qu'une  question 
de  concessions  plus  ou  moins  larges  aux  colonies.  Tous 
deux  réprouvaient  la  force  et  préconisaient  l'entente 
amiable.  Le  duc  de  Richmond,  un  des  plus  véhéments 
défenseurs  de  l'indépendance,  déclarait  que  jamais  la 
présence  de  Chatham,  au  pouvoir,  n'avait  paru  plus  néces- 
saire. Si  ce  grand  homme  voulait  tenter  une  démarche, 
pour  prévenir  la  séparation  de  l'Amérique,  Richmond 
promettait  de  lui  fournir  tout  l'appui  politique  dont  il 
disposait.  Lord  Cambden  tenait  le  même  langage  et, 
dans  une  lettre  à  Rockingham,  écrivait  «  que  le  public 
ne  serait  satisfait  d'aucune  combinaison,  où  Chatham  ne 
serait  pas  parmi  les  premiers  ». 

Mis  en  demeure  de  former  un  ministère,  que  dirigerait 
Chatham,  Georges  III  resta  inébranlable.  Il  condescendit, 
seulement,  à  ce  que  cet  homme  d'Etat  fût  admis  dans  une 
combinaison,  où  il  figurerait,  comme  subordonné  de  lord 
North.  On  ne  put  obtenir  davantage.  Les  provocations, 
reçues  jadis  par  Georges  III  de  la  part  de  W.  Pitt,  de- 
meuraient toujours  présentes  à  l'esprit  du  roi.  Sa  maus- 
sade et  rancunière  nature  gardait,  contre  l'ancien  ministre, 
une  intensité  de  haine  que  rien  ne  pouvait  apaiser.  Il 
prévoyait  que  le  triomphe  de  l'opposition  détruirait  ce 
système  de  gouvernement  personnel,  qu'il  avait  si  labo- 


GUERRE    D'AMÉRIQUE  127 

rieusement  édifié.  «  L'opposition,  disait-il  à  ses  confidents, 
fera  de  moi  un  esclave,  pour  le  reste  de  mes  jours.  Tant 
que  j'aurai  dix  hommes,  auprès  de  moi,  je  ne  me  mettrai 
pas  en  captivité.  » 

La  mort,  en  frappant  Chatham,  le  11  mai  1778,  dé- 
livra le  souverain  de  son  obsédant  cauchemar  et  ajourna, 
pour  quelque  temps,  le  retour  possible  de  l'opposition, 
au  pouvoir.  Beaucoup  se  rallièrent  au  roi,  par  patriotisme, 
après  la  déclaration  de  la  France,  en  faveur  des  Améri- 
cains. Une  tentative  de  conciliation,  auprès  des  insur- 
gents,  ayant  échoué,  il  se  passa  au  Parlement  une  scène 
dramatique. 

Un  capitaine  nommé  Fitz  Patrick  (1),  cousin  de  la 
duchesse  de  Bedford,  à  son  retour  de  Philadelphie,  se 
présenta  à  la  Chambre  des  communes  et  la  surprit  beau- 
coup, en  lui  apprenant  une  nouvelle  très  intéressante  et 
très  affligeante  pour  elle.  Il  dit  qu'il  avait  été  témoin  de 
l'effet  que  le  bill  conciliatoire  avait  produit,  tant  sur  les 
Américains  que  sur  l'armée  anglaise;  et  puisque  le  ministre 
des  colonies,  lord  Germaine,  n'avait  pas  fait  part  de  cette 
nouvelle  à  la  Chambre,  il  croyait  devoir  la  lui  communi- 
quer, pour  son  instruction.  Il  ne  trouvait  point  de  termes 
pour  exprimer  la  consternation,  le  ressentiment  et  le 
courroux,  avec  lesquels  les  troupes  royales  et  le  parti  de  la 
cour  avaient  reçu  le  bill.  Tous  avaient  été  honteux  des 
termes,  dans  lesquels  il  était  conçu,  et,  se  lamentant  sur 
leur  malheureuse  situation,  ils  avaient  élevé  la  voix, 
contre  les  personnes,  qui  les  avaient  mis  dans  un  état 
si  ignominieux  et  si  misérable.  Tous  avaient  déclaré 
qu'ils  avaient  été  trompés!  Beaucoup  d'officiers  de  dis- 
tinction et  de  marque  avaient  arraché,  avec  indignation, 
la  cocarde  de  leur  chapeau.  La  clameur  était  générale  et 
le  mépris,  pour  les  ministres,  universel.  Les  Américains, 

(1)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  DXXX,  f°  7,  Escarano  à  Florida  Blanca, 
3  juin  1778. 


128  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

de  leur  côté,  avaient  reçu  le  bill  avec  encore  plus  de  mé- 
pris. Il  avait  entendu  dire  à  des  personnes,  ayant  du  crédit 
parmi  eux  :  «  Que  l'idée  qu'ils  s'étaient  formée  de  son  con- 
tenu était  semblable  à  celle  qu'ils  avaient  des  ministres, 
de  qui  il  émanait;  qu'ils  ne  pourraient  jamais  rien  accepter 
de  la  main  de  ces  ministres,  attendu  la  méfiance,  dans 
laquelle  ils  étaient  de  leurs  intentions;  que  les  termes  du 
bill  leur  paraissaient  trop  ridicules,  pour  mériter  la  plus 
petite  attention,  de  la  part  des  colonies;  que  la  manière 
même  dont  on  l'avait  publié  augmentait  la  haine  et 
l'aversion,  contre  le  ministère,  puisque,  au  lieu  de  le 
communiquer  au  Congrès,  au  général  Washington,  on 
l'avait  imprimé,  affiché  au  coin  des  rues  et  répandu  dans  les 
provinces,  avec  le  dessein,  sans  doute,  de  faire  naître  la 
division,  entre  le  congrès  et  le  peuple!  » 

Ce  récit  excita  les  plus  violentes  colères.  La  rage  de 
se  voir  bravés  par  les  Américains,  l'humiliation  de  pa- 
raître rechercher  un  accommodement,  que  l'on  repous- 
sait avec  mépris,  étourdirent  les  Anglais  et  les  entraînèrent, 
à  la  suite  de  Georges  III,  dans  cette  guerre,  dont  les  dé- 
tournait l'opposition.  Comment,  au  milieu  des  clameurs 
que  lançaient  les  patriotes  irrités,  les  ministres  britan- 
niques pourraient-ils  prêter  l'oreille  aux  paroles  conci- 
liantes, que  leur  apportait  l'ambassadeur  de  Charles  III? 

La  négociation  du  roi  Catholique  ne  fut  qu'une  longue 
suite  de  déceptions.  Le  chargé  d'affaires,  Escarano,  au 
courant  des  affaires  anglaises,  par  suite  d'un  long  séjour 
à  Londres,  voulut  préparer  la  besogne  de  son  nouveau 
patron,  le  marquis  d'Almodovar  (1).  Voyant  que  lord 
Weymouth  gardait  le  silence,  il  alla  trouver  le  confident 
habituel  du  prince  de  Masserano,  lord  Mansfield,  et  causa 
longuement  avec  lui.  Il  vanta  les  dispositions  pacifiques 
de  son  maître,  et  ajouta  que,  l'Angleterre  ayant  en  son 

(1)  Danvila,  ouv.  cité,  t.  V,  p.  8. 


GUERRE   D'AMERIQUE  129 

pouvoir  des  gages  précieux,  Gibraltar  pourrait  être  un 
équivalent  proportionné  au  bénéfice  que  procurerait  l'Es- 
pagne, à  la  nation  anglaise,  puisqu'elle  lui  évitait  les 
maux  de  la  guerre,  qui,  sans  doute,  causeraient  sa  ruine. 

Mansfield  eut  l'air  de  trouver  que  le  prix,  auquel 
l'Espagne  évaluait  son  amitié,  était  bien  cher.  Il  ne 
laissa  guère  d'illusion  à  son  interlocuteur  et  lui  avoua, 
qu'au  point  où  les  choses  étaient  arrivées,  un  apaisement 
lui  paraissait  très  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible! 

Les  conditions  de  lord  Weymouth  parvinrent,  indirec- 
tement, au  chargé  d'affaires.  Le  ministère  anglais  exi- 
geait, pour  traiter  avec  la  France,  l'annulation  préalable 
de  son  alliance  avec  les  Américains.  Il  refusait  l'établis- 
sement d'une  conférence,  à  Madrid,  et  remerciait,  assez 
brièvement,  Charles  III,  de  sa  grandeur  d'âme.  En  somme, 
l'Angleterre  écartait  ce  prince  de  son  chemin,  comme  un 
ami  trop  empressé  et  gênant.  Weymouth  faisait  dire 
qu'il  se  considérerait  comme  très  heureux  si  le  roi  Catho- 
lique restait  neutre  et  s'il  laissait  les  Anglais  mesurer 
leurs  forces  à  celles  des  Français. 

Ces  nouvelles  piquèrent  au  vif  le  roi  d'Espagne  et  son 
ministre  Florida  Blanca.  Charles  III,  dans  un  entretien 
avec  Montmorin,  lui  dit  :«  D'Escarano  n'aura  sans  doute 
pas  rempli  mes  instructions,  comme  je  le  voulais,  il  se 
sera  montré  maladroit;  mais,  lorsque  les  Anglais  verront 
que  nous  ne  courons  pas  après  eux,  ils  reviendront  à 
nous  (1).  » 

Florida  Blanca,  moins  placide  que  le  souverain,  mani- 
festa toute  sa  colère,  à  l'ambassadeur  d'Angleterre.  Gran- 
tham,  le  1^^  juin  1778,  était  venu  le  visiter,  l'après- 
diner.  Il  vanta,  dans  la  conversation,  les  dispositions 
pacifiques  de  sa  cour  :  «  Ce  n'est  pas  vrai,  répondit,  avec 
brusquerie,  Florida  Blanca.  Vous  êtes  ou  mal  informé, 

(1)  Aff.  élr.,  Espagne,  t.  DLXXXIX,  Moutmorin  à  Vergennes,  26  mai 
1778. 


180  REGNK    DE    CHARLES    III    D'ESI'AGNE 

OU  de  mauvaise  foi.  Les  propositions  que  lord  Weymouth 
a  faites  à  d'Escarano  sont  indécentes  et  intolérables;  telles, 
en  un  mot,  que  Sa  Majesté  ne  se  chargerait  pas  de  les 
présenter  à  la  France.  Mon  maître,  ajouta-t-il,  m'a  or- 
donné de  ne  plus  rien  dire  ni  rien  écouter,  qui  eût  rapport 
à  la  médiation;  regardez  la  négociation  comme  rompue. 
L'occasion  n'a  qiCun  cheveu  sur  la  tête;  quand  on  ne  sait 
pas  le  saisir,  on  la  perd  pour  toujours/Xoire  cour  veut  la 
guerre,  eh  bien!  elle  sera  satisfaite!  Croyez-vous,  conti- 
nua-t-il,  en  se  tournant  vers  Grantham,  que  lorsqu'on 
saura  en  Angleterre  que  vous  avez  pu  éviter,  par  la 
médiation  du  roi  d'Espagne,  une  guerre,  dans  laquelle 
vous  ne  pouvez  éprouver  que  des  revers,  croyez-vous, 
dis-je,  que  votre  nation  sera  bien  contente  du  ministère? 
On  lui  reprochera  tous  les  malheurs,  que  vous  essuierez 
et  il  n'y  aura  pas  assez  de  pierres,  dans  votre  pays,  pour 
lapider  vos  ministres  (1).  » 

Escarano,  de  son  côté,  fut  réprimandé.  On  lui  reprocha 
ses  avances,  on  lui  recommanda  d'être  plus  réservé,  à 
l'avenir. 

L'émotion  causée,  par  un  pareil  éclat,  était  à  peine 
calmée,  que  le  marquis  d'Almodovar  débarquait,  en  An- 
gleterre. Dès  son  arrivée,  il  semblait  à  la  veille  de  repartir, 
car  les  événements  se  précipitaient  :  les  premiers  coups 
de  canon  de  la  guerre  s'échangeaient,  entre  la  Belle- 
Poule  et  VAréthuse,  les  esprits  fermentaient,  à  Paris  et 
à  Londres,  en  apprenant  ces  nouvelles.  Les  diplomates 
étrangers  parlaient  déjà  d'une  agression,  dans  les  îles 
britanniques;  ils  s'entretenaient  de  l'épuisement  de 
l'Angleterre,  des  taux  énormes  que  payait  lord  North, 
pour  les  emprunts,  qu'il  devait  contracter,  du  défaut  de 
matelots,  de  la  désertion  des  soldats,  du  recrutement 
difficile    des   mercenaires;    fâcheux   pronostics,    toujours 

(1)  Aff.  élr.,  Espagne,  l.  DLXXXIX,  Montmorin  à  Vergennes,  l"  juin 

1778. 


GUERRE    D'AMERIQUE  131 

démentis  par  la  suite,  grâce  à  une  énergie,  qui  déroutait 
tous  les  calculs  pessimistes  (1). 

Les  instructions  d'Almodovar  se  ressentaient  de  la 
mauvaise  humeur,  excitée  à  Madrid,  par  les  procédés  bri- 
tanniques. Dans  le  cas  où  le  ministère  anglais,  lui  était-il 
marqué,  s'emporterait  en  déclamations,  contre  la  conduite 
de  la  France,  l'ambassadeur  les  écoutera  froidement  et  se 
bornera  à  répondre  que  l'Angleterre  n'a  donné,  au  roi 
Très  Chrétien,  que  trop  de  sujets  de  faire  ce  qu'il  a  fait. 
Il  ajoutera  que,  s'il  existe  quelque  division,  entre  Madrid 
et  Versailles,  ce  serait  se  tromper  grossièrement  que  de 
croire  à  la  désunion  des  deux  royaumes  (2). 

Dix  jours  plus  tard,  Almodovar  montrait,  dans  une 
lettre  adressée  à  Florida  Blanca,  le  plus  grand  décourage- 
ment :  «  Monsieur  et  excellent  ami,  lui  mandait-il,  le 
27  juillet,  à  l'office  que  je  vous  transmets,  il  me  reste  à 
ajouter  que  les  gens  du  parti  de  l'opposition  critiquent 
très  fortement  l'insouciance  du  ministère,  à  notre  égard, 
car  il  évite,  à  tout  prix,  de  cultiver  notre  amitié.  Mais 
ce  mécontentement  ne  nous  sert  en  rien,  car  ce  parti 
est,  à  l'heure  présente,  sans  pouvoir  ni  activité.  Quant 
à  nous,  nous  n'avons  aucun  motif  d'être  reconnaissants 
aux  Français,  ni  satisfaits  des  Anglais;  les  uns  et  les  autres 
seront  intraitables,  s'ils  sortent  victorieux.  Il  est  nécessaire 
de  voir  la  conduite  que  l'on  pourrait  suivre,  car  une 
puissance,  comme  l'Espagne,  dans  l'occasion  présente,  ne 
peut  manquer  de  remplir  le  rôle  qui  lui  incombe,  soit 
comme  médiatrice  respectée,  soit  comme  un  des  princi- 
paux belligérants.  Je  crains,  quels  que  soient  les  événe- 


(1)  Air.  (jlr.,  Espagne,  t.  DLXXXIX,  Londres,  26  mai  1778.  Dans  une 
lettre  à  d'Aranda,  Escarano  rapporte  un  entretien  qu'il  vient  d'avoir  avec 
lord  Sandwich.  Il  insiste  sur  l'abandon  des  côtes  anglaises,  à  peine  garnies 
de  quelques  vieux  régiments  et  d'une  milice  méprisable,  incapable  de  ré- 
sister à  des  troupes  étrangères,  etc. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXC.  Ces  instructions  sont  rappelées,  dans  une 
lettre  de  Montmorin  du  18  août  1778. 


132  RÉGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

menls,  que  les  deux  nations  n'entrent  en  composition 
directement,  ou  par  l'intermédiaire  de  quelque  petite 
puissance,  et  que  nos  relations  n'en  soient  refroidies  avec 
l'une  et  l'autre.  Car  ces  deux  rivales,  si  elles  se  détestent, 
se  craignent  réciproquement  (1).  » 

On  dédaignait,  à  Londres,  cet  arbitrage,  qui  flattait 
l'amour-propre  de  Charles  III,  dont  il  se  promettait, 
d'avance,  de  fructueux  résultats,  lorsqu'il  se  voyait  pré- 
sidant, à  Madrid,  une  conférence,  d'où  dépendrait  la  paix, 
et  recevant  Gibraltar  et  Minorque,  parce  qu'il  aurait 
rétabli  la  concorde,  entre  la  métropole  et  les  colonies, 
entre  la  France  et  l'Angleterre.  L'isolement  hautain  où 
lord  Weymouth  avait  abandonné  Escarano,  dès  les  pre- 
miers jours,  continuait,  pour  le  marquis  d'Almodovar. 
Les  violences,  coutumières  aux  corsaires  anglais,  n'étaient 
même  pas  épargnées,  au  roi  d'Espagne.  Il  se  plaignait 
vainement,  à  l'amirauté  britannique,  des  pillages,  exercés 
sur  les  côtes  de  la  Péninsule,  par  les  pirates  de  Guer- 
nesey  (2).  De  France,  les  lettres  d'Aranda  n'apportaient 
que  des  sarcasmes.  A  Versailles,  on  se  moquait  de  la 
candeur  de  Charles  III.  «  Ce  n'est  pas,  disait-on,  par 
des  insinuations  amicales  et  pacifiques  que  l'on  captive 
la  nation  britannique.  La  crainte  seule  peut  dompter  son 
caractère  superbe  et  perfide  (3).  » 

Eclairé  par  les  observations,  venues  de  Paris,  Charles  III 
reconnaissait  que  le  jeu  du  cabinet  de  Saint-James  était 
de  brouiller  ensemble  les  deux  maisons  de  Bourbon;  il 
gémissait  sur  les  insultes,  prodiguées  à  son  pavillon,  et 
ses  plaintes,  ses  revendications,  exprimées  avec  sa  modé- 
ration habituelle,  se  trouvaient  traduites  et  grossies  dans 
les  dépêches  de  Florida  Blanca,  au  marquis  d'Almodovar  : 


(1)  Madrid,  Archivio  Estado   leg.   4199,   Almodovar   à   Florida  Blanca, 
Ixindres,  27  juillet  1778.  (DANvaLA,  t.  V,  p.  13.) 

(2)  Record  ofiice,  state  papers,  foreign  S[)ain,  t.  CCVI,  21  août  1778. 

(3)  DoNiOL,  t.  III,  p.  526,  Vergennes  à  Montmorin,  24  juillet  1778. 


GUERRE    D'AMERIQUE  183 

«  Que  V.  E.  me  permette  de  lui  dire  qu'il  parait  que  ces 
gens  veulent  se  moquer  de  nous.  Tout  le  discours  de 
Weymouth  et  ce  qui  précède  tendent  à  pouvoir  dire 
qu'ils  sont  cherchés.  Ils  veulent  réduire  les  choses  à 
une  négociation  générale,  où  nous  fassions  la  figure  de 
mendiants,  qui  demandent  l'aumône.  Pendant  ce  temps, 
ils  profiteront  de  la  présente  neutralité,  et,  quand  il 
leur  paraîtra  bon,  ils  s'accommoderont,  avec  la  France 
après  nous  avoir,  peut-être,  indisposés  contre  elle,  s'ils 
le  peuvent...  Qu'ils  sachent  que  ce  que  nous  n'obtenons 
pas,  par  les  négociations,  nous  saurons  l'obtenir,  avec  le 
bâton...  Il  dépend  d'eux  que  nous  soyons,  ou  non,  bons 
amis!...   (1).  » 

Malgré  tous  les  mauvais  procédés,  que  dénonçait  Flo- 
rida  Blanca,  malgré  la  vigueur  parfois  excessive  de  son 
langage,  il  ne  se  décidait  pas  à  rompre.  Il  espérait  que  les 
embarras  de  l'Angleterre  lui  inspireraient  des  allures 
moins  intransigeantes,  il  constatait,  avec  plaisir,  que 
cette  puissance  ne  réussirait  pas  à  susciter  une  diversion 
continentale.  La  prudence  de  Vergennes  déjouait  les 
projets  d'une  alliance  anglo-prussienne,  à  l'occasion  de  la 
succession  de  Bavière,  ouverte,  par  la  mort  de  Maxi- 
milien  III  Joseph.  Pas  de  conflit  entre  la  Prusse  et 
l'Autriche,  pas  de  guerre  en  Allemagne  dans  laquelle 
les  liens  de  famille,  avec  Marie-Thérèse,  entraîneraient 
la  France  et  peut-être  l'Espagne  (2).  Ces  heureuses  nou- 

(1)  Danvila,  t.  V,  p.  21,  Florida  Blanca  à  Almodovar,  25  août  1778. 
{Madrid,  archivo  Estado  leg.  4199.) 

(2)  La  succession  de  Bavière  ne  fut  définitivement  réglée  que  le  13  mai  17  79, 
par  le  traité  de  Teschen.  Mais,  dès  l'année  1778,  il  apparaissait  que  la  France 
ne  voulait  pas  prendre  parti  pour  l'Autriche,  malgré  la  cabale  de  Marie- 
Antoinette.  La  reine  n'était  pas  encore  la  mère  du  dauphin;  aussi  l'ascendant 
de  Vergennes  prévalut-il,  auprès  de  Louis  XYL  II  montra,  au  souverain, 
qu'approuver  la  mainmise  de  l'Autriche  sur  le  haut  Danube,  c'était  ouvrir, 
à  cette  puissance, un  chemin  vers  le  Rhin;  que,  lui  servir  d'auxiliaire, dans 
une  guerre,  c'était  fournir  à  l'Angleterre  la  diversion  qu'elle  souhaitait 
sur  le  continent  et  reformer  le  concert  anglo-prussien.  Les  deux  adver- 
saires furent  donc  laissés  à  eux-mêmes.  Les  hostilités  traînèrent.  Le  roi  de 


134  REGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

velles,  la  bonne  contenance  de  la  flotte  de  d'Orvilliers,  dans 
sa  rencontre  avec  celle  de  l'amiral  Keppel,  encouragèrent 
le  roi  Catholique  à  patienter  encore.  Il  se  persuada  même, 
au  mois  de  septembre  1778,  que  le  gouvernement  bri- 
tannique recherchait  sa  médiation.   Illusion  qu'il  pour- 
suivait, avec  plus  de  ténacité  que  de  clairvoyance,  car 
les  réponses  de  l'Angleterre  n'étaient  guère  plus  cour- 
toises qu'au  début  des  pourparlers.  Si  la  Grande-Bretagne 
daignait  profiter  de  la  neutralité  espagnole,  elle  enten- 
dait bien  que  ce  fût  gratis,  sans  récompense  d'aucune 
sorte.  Charles  III  demanda  à  Louis  XVI  de  lui  trans- 
mettre les  propositions,  qu'il  se  chargerait  de  communiquer 
au  cabinet  de  Saint-James.  Le  roi  de  France  exigeait 
l'indépendance  des  treize  provinces  unies,  le  rappel  des 
forces  de  terre  et  de  mer,  envoyées  pour  les  soumettre; 
il  réclamait,  en  outre,  des  conditions  particulières  pour 
Dunkerque  et  les  pêcheries  de  Terre-Neuve.  Almodovar  (1) 
entretenait  les  espérances  de  son  maître.  Ce  qui  l'abusait, 
c'était  le  langage  doux,  honnête,  humble  même  de  lord 
Suffolk,    chargé    momentanément   des   conférences,  à  la 
place   de  lord  Weymouth,   provisoirement  empêché.  Ce 
dernier,  mis  au  fait  des  conditions  françaises,  les  repoussa 
avec  hauteur.  Le  14  novembre,  l'ambassadeur  Grantham 
remit  une  note,  dans  laquelle  le  gouvernement  britan- 
nique refusait  de  rien  entendre,  au  sujet  de  la  France, 
tant  que  cette  puissance  ne  retirerait  pas  son  appui,  aux 
colonies   d'Amérique.    L'orgueil    anglais   se   révoltait,   il 
rejetait,  à  la  fois,  les  prétentions  de  notre  cour  et  les  pal- 
Prusse,  entré  en  Bohême,  souffrait  de  la  goutte  et  se  défiait  de  ses  généraux. 
Joseph  II  ne  voulait  pas  jouer,  sur  le  hasard  d'une  bataille,  la  réputation 
militaire  qu'il  ambitionnait.  De  part  et  d'autre,  on  s'observait.  Cette  cam- 
pagne provoquait  les  railleries  des  Parisiens  qui  l'appelaient  :  «  La  guerre 
des  pommes  de  terre.  »  Marie-Thérèse,  proche  de  sa  fin,  avait  des  scrupules 
de  conscience  :  «  Pourquoi,  mandait-elle  à  Frédéric  II,  nous  arracher,  l'un 
à  l'autre,  nos  cheveux  blanchis  par  l'âge?  » 

(1)  Danvila,  t.  V,  p.  23  eiseq.  —  (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCI,  4  no- 
vemt)re  1778. 


GUERRE   D'AMÉRIQUE  135 

liatifs  de  l'Espagne,  qui  s'efforçait  d'obtenir  des  trêves 
à  longs  termes,  d'une  durée  de  vingt-cinq  ou  trente  ans, 
pendant  lesquelles  les  ressentiments  s'assoupiraient.  Mais 
le  ministère  britannique,  satisfait  de  la  prise  de  Sainte- 
Lucie,  fier  de  la  victoire  de  Campbell,  dans  la  Géorgie, 
plein  d'espoir,  dans  le  succès  partiel  de  ses  quatre  cents 
corsaires,  n'entendait  plus  rien  ménager.  Charles  III 
tenta,  cependant,  une  nouvelle  démarche.  Sans  consulter 
Louis  XVI,  il  offrit  à  lord  Weymouth  une  suspension 
d'armes  indéfinie,  avec  la  France,  garantie  par  un  désar- 
mement général,  effectué,  dans  le  délai  d'un  mois,  pour 
l'Europe,  et  de  quatre,  pour  l'Amérique.  Vergennes  ne 
désavoua  pas  le  roi  Catholique,  mais  il  tremblait  que  les 
Anglais  fussent  assez  sages  pour  accepter  ces  propositions. 
«  Combien  ces  gens  sont  durs  à  manier!  »  s'écriait  Montmo- 
rin,  exaspéré  par  ces  lenteurs.  Enfin  l'arrogance  anglaise 
mit  un  terme  à  nos  anxiétés.  Avant  de  quitter  Londres, 
Almodovar  laissa,  à  lord  Weymouth,  un  long  mémoire, 
qui  contenait  l'exposé  de  tous  les  griefs  de  Charles  III. 
Le  roi  Georges  chargea  l'historien  Gibbon  de  réfuter  cet 
écrit  (1). 

(1)  Danvila,  t.  V,  p.  48  et  58.  Record  office,  state  papers,  foreignSpain, 
t.  CCVII,  Florida  Blanca  à  Almodovar,  20  janvier  1779;  note  d'Almodovar, 
!«■■  mars  1779;  réponse  anglaise,  16  mars. 


CHAPITRE  V 

LES    HOSTILITÉS 

I.  Impatience  de  Vergennes,  plan  d'Hamilton,le  projet  de  débarquement, 
en  Angleterre,  enthousiasme  en  Espagne,  la  jonction  des  escadres,  Cor- 
doba,  d'Orvilliers,  rentrée  à  Brest,  récriminations  réciproques,  impor- 
tunité  de  d'Aranda,  défiance  du  roi  d'Espagne  à  son  égard,  l'idée  d'un 
débarquement  en  Angleterre  est  écartée.  —  II.  Gibraltar,  tentatives 
pour  bloquer  la  place  et  la  prendre  par  la  famine,  Grillon,  Alvarez  de 
Sotomayor,  Barcelo,  blocus  impraticable,  sentiment  de  l'ingénieur  Gau- 
tier; Rodney  entreprend  de  forcer  le  blocus,  opérations  maritimes,  ten- 
dant à  fermer  le  détroit  aux  Anglais,  défaite  de  Langara,  Rodney  part 
pour  les  îles.  —  III.  Jonction  de  Solano  et  de  Guichen,  aux  Antilles; 
hauts  faits  de  Don  Bernardo  Galvez,  gouverneur  de  la  Louisiane;  prise 
de  la  Mobile,  de  Pensacola;  glorieuse  conduite  de  son  père  au  Guatemala, 
reprise  de  San-Fernando  de  Omoa,  de  San-Juan  de  Nicaragua. 


Vergennes  était  à  bout  de  patience.  Il  enrageait  de 
voir  gaspiller,  en  d'inutiles  correspondances,  en  d'inter- 
minables pourparlers,  un  temps  mieux  employé,  si  on  se 
fût  emparé  des  flottes  marchandes,  parties  des  îles  Sous 
le  Vent,  de  la  Jamaïque  et  de  la  Méditerranée,  qui  ren- 
trèrent paisiblement  (1),  rapportant,  en  Angleterre,  des 
cargaisons  de  plusieurs  millions  sterling,  tandis  que  les 
matelots,  qui  les  montaient,  prenaient  place  sur  les  navires 

(1)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  DXXX.  Escarano  à  Florida  Blanca,  10  juil- 
let 1778,  annonce  ce  retour.  Vergennes  fait  allusion  à  cet  événement  dans 
sa  lettre  du  2'i  décembre  1778.  (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCI.) 


LES   HOSTILITES  137 

de  l'Etat  dont  ils  complétaient  les  équipages.  Combien  de 
pareils  gages  eussent  été  précieux,  pour  adoucir  l'humeur 
des  ministres  anglais  et  les  rendre  plus  conciliants!  Mais 
il  était  inutile  de  revenir  sur  le  passé,  et,  puisque  le  roi 
Catholique  était  rebuté  par  tous  les  mécomptes,  qui  ne 
lui  avaient  pas  été  épargnés,  puisque  le  P.  Joaquin 
Eleta  avait  fait  taire  les  scrupules  de  son  pénitent,  il 
fallait  profiter  de  ces  velléités  belhqueuses,  pour  continuer, 
avec  l'Espagne,  des  plans,  profitables  aux  deux  couronnes. 
Quel  champ  d'action  serait  préféré  par  Charles  III?  En- 
verrait-il ses  vaisseaux,  dans  le  golfe  du  Mexique,  ou  du 
côté  de  Gibraltar,  ou  sur  les  côtes  de  l'Angleterre?  Le 
blocus  de  Gibraltar  fut  décidé  et  la  cour  de  Madrid  se 
prononça  pour  une  descente  en  Grande-Bretagne.  Mais, 
avant  de  rien  combiner,  Charles  III  voulut  conclure  un 
traité  secret  avec  la  France.  Le  Pacte  de  famille  lui  sem- 
blait devenu  caduc  et  il  nourrissait,  contre  notre  pays, 
des  griefs  qu'il  ne  cessait  de  répéter,  lorsque  notre  con- 
duite excitait  son  mécontentement.  L'examen  de  ce 
contrat  (1),  signé  au  mois  d'avril  1779,  porte  la  trace  de 
la  défiance,  qui  animait  le  roi  d'Espagne,  envers  son  neveu. 
On  y  remarque  la  crainte  de  l'égoïsme  français,  qui  com- 
promettrait Charles  III,  pour  l'abandonner,  après  s'être 
servi  de  ce  prince,  comme  d'un  épouvantail,  contre  les 
Anglais.  Le  théâtre  des  prochaines  hostilités  était  prévu, 
les  territoires  convoités  étaient  énumérés;  quant  à  l'in- 
dépendance américaine,  on  ne  la  mentionnait  qu'acces- 
soirement, sans  la  reconnaître  :  on  s'engageait, seulement, 
à  unir  les  forces  espagnoles  à  celles  de  la  France. 

Ces  négociations  se  poursuivaient,  dans  le  plus  grand 
secret    (2).    L'ambassadeur   Aranda   ne   les    connaissait 


(1)  DoNiOL,  t.  III,  p.  755.  Aiï.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIII,  f°  111.  Sur  les 
sentiments  antianglais  du  confesseur,  voir  Espagne,  t.  DLXXXIX,  f«  127. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIII,  18  mars  1779.  M.  le  marquis  d'Almo- 
dovar est  le  premier  à  qui  Florida  Blanca  cherche  à  faire  illusion,  afin  que. 


138  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

même  pas  et  Almodovar  n'avait  pas  encore  quitté  Londres. 
La  cour  de  Vienne  voulut  s'interposer;  le  refus,  qu'elle 
essuya,  éveilla  l'attention  de  l'Europe,  qui  ne  soupçonnait 
pas  une  aussi  prochaine  rupture.  On  s'en  doutait  si  peu, 
même  à  Paris,  que  le  public  se  permettait  des  propos 
assez  libres,  contre  le  roi  d'Espagne,  lui  reprochant  l'aban- 
don où  il  nous  laissait,  au  moment  même  où  s'échangeaient, 
entre  les  ministres  des  deux  cours,  des  projets  sur  une 
attaque  contre  Spithead  et  Torbay.  Ce  plan,  rédigé  par 
un  habile  marin,  nommé  Hamilton,  passé  du  service  de 
l'Angleterre  à  celui  de  la  France,  ne  fut  pas  adopté  (1), 
Les  deux  puissances  convinrent  d'une  tentative  sur  l'île 
de  Wight. 

Cet  endroit  présentait  l'avantage  d'être  presque  sans 
défense.  Sa  fertilité,  l'abondance  des  comestibles  per- 
mettaient de  nourrir  les  troupes,  qui  s'y  concentreraient, 
pendant  que  la  flotte  combinée  contiendrait  les  vaisseaux 
anglais,  dans  le  port  de  Spithead,  ou  les  forcerait  à  rentrer 
dans  Portsmouth.  Il  serait  alors  facile  d'amener  l'armée 
du  côté  de  Gosport.  Rien  ne  couvrait,  de  ce  côté,  la 
ville  et  l'arsenal  de  Portsmouth.  Avec  des  boulets  rouges 
et  des  bombes,  on  incendierait  cette  place.  En  admettant 
même  qu'on  n'obtint  qu'un  demi-succès,  cette  attaque 
répandrait  la  consternation,  en  Angleterre.  Son  com- 
merce souffrirait  nécessairement  de  notre  domination, 
dans  la  Manche,  et,  les  moyens  lui  manquant,  pour  con- 
tinuer la  guerre,  elle  devrait,  ou  recevoir  la  paix  aux  con- 
ditions qu'il  nous  plairait  de  lui  imposer,  ou  se  résoudre  à 
une  banqueroute. 

Quarante  mille  Français  attendaient,  en  Bretagne  et 
à  Dunkerque,  l'ordre  de  s'embarquer.  Trois  cents  bâti- 
ments étaient  frétés,  pour  les  transporter.  La  flotte  com- 

trompé  lui-mêmo,  cet  ambassadeur  soit  plus  impénétrable,  aux  yeux  du 
ministère  anglais. 

(1)  DoîîiOL,  t.  III,  p. 650. —  Aff.étr., Espagne, t.DXCII,12févrierl779. 


LES   HOSTILITÉS  139 

binée  consistait  en  soixante-six  vaisseaux  de  ligne,  sans 
compter  un  grand  nombre  de  frégates  et  de  navires  plus 
légers.  Celle  des  Anglais  ne  possédait  que  trente-six  vais- 
seaux. Le  chef  de  l'expédition  était  le  comte  d'Orvilliers, 
tout  illustré  encore  du  récent  combat  d'Ouessant. 

Les  imaginations  se  grisèrent,  par  l'espérance  d'un 
succès  (1).  Les  présages,  pour  l'Espagne,  n'étaient-ils  pas 
plus  favorables  qu'en  1761?  Plus  d'ennemis  à  l'ouest  de 
la  Péninsule,  puisqu'un  traité  avec  le  Portugal  venait 
d'être  signé;  plus  de  pirates  marocains,  excités  sous 
main  par  l'Angleterre,  puisque  l'amitié  régnait  entre  l'em- 
pereur musulman  et  le  roi  Catholique,  après  la  rude 
leçon  donnée,  aux  Maures,  à  Melille  et  au  Pefion  de  Vêlez. 
Les  scrupules  du  roi,  la  circonspection  qu'il  avait  appor- 
tée à  se  décider,  garantissaient,  auprès  de  ses  sujets, la 
justice  de  sa  cause.  Le  prestige  moral  que  Charles  III 
exerçait  était  considérable.  Si  le  souverain  rompait 
avec  les  Anglais,  il  fallait  que  ceux-ci  l'eussent  gra- 
vement offensé.  Dès  lors,  le  patriotisme  espagnol,  dans 
un  instant  d'enthousiasme,  oublia  ses  anciennes  sym- 
pathies pour  la  Grande-Bretagne  (2).  Le  clergé,  les  muni- 
cipalités, les  simples  particuliers  voulurent  participer 
à  une  guerre  aussi  légitime  et  qui  promettait  d'être  glo- 
rieuse. Tous  rivalisèrent  de  désintéressement,  offrant  de 
l'argent,  des  matières  premières,  du  vin,  des  provisions, 
des  bestiaux.  Plusieurs  malades,  sur  le  point  d'expirer, 
imitèrent  la  générosité  patriotique  de  ce  député  des 
Gremios,  Don  Juan-Antonio  de  los  Héros,  qui  légua  à 
l'Etat  30,000  ducats,  pour  combattre  les  Anglais, 
lies  mendiants,  eux-mêmes,  sacrifièrent  les  quelques réaux, 

(1)  Ferrer  del  Rio.  t.  IIÎ,  p.  275. 

(2)  Il  y  eut  tout  un  bouleversement  économique, par  suite  des  prohibi- 
tions des  marchandises  anglaises.  Montmorin  signale,  au  !''■' juillet  1779,  les 
règlements, édictés  à  ce  sujet.  (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIV,  f°  152.)  — 
L'interdiction  de  la  morue,  dans  la  Péninsule,  fut,  par  cet  unique  article, 
une  perte,  pour  les  Anglais  de  10  millions  de  livres.  (Même  source,  f"  166.) 


140  REGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

reçus  en  aumônes,  et  firent  célébrer  des  messes,  afin 
d'appeler  la  protection  du  Ciel,  sur  les  armes  espagnoles. 

Il  eût  fallu,  pour  réussir,  plus  d'accord  entre  les  ami- 
raux, et,  surtout,  plus  de  célérité. 

Le  chef  de  l'escadre  espagnole  était  Don  Louis  de 
Cordoba,  marin  vieilli  etusé.  D'Orvilliers  arriva  le  20  juin 
à  l'île  de  Sizarga,  point  indiqué  pour  la  jonction  des  deux 
flottes.  Il  attendit,  en  vain,  pendant  plus  d'un  mois. 
«  Il  n'est  pas  permis  de  jouer  ainsi  à  croix  ou  à  pile  les 
armées  navales  des  deux  couronnes  »,  mandait  Ver- 
gennes,  plein  d'anxiété,  à  Montmorin  (1).  Les  Anglais 
mettaient  à  profit  ce  délai  pour  fortifier  l'île  de  Wight 
ainsi  que  Gosport.  L'invasion  devenait  chaque  jour  plus 
difficile,  et,  en  France,  on  commençait  à  douter  du  succès. 

Ce  qui  fit  surtout  échouer  l'entreprise  contre  l'Angle- 
terre, ce  fut  l'habileté  de  l'amiral  Hardy.  Malgré  l'infé- 
riorité de  ses  forces,  il  n'adopta  pas  le  parti  désespéré 
de  se  retirer  dans  quelque  port.  Il  sortit,  au  contraire, 
de  la  Manche.  Tandis  qu'il  naviguait  au  large,  libre  de 
ses  mouvements,  d'Orvilliers  le  croyait  enfermé  à  Ply- 
mouth  et  dirigeait  toute  sa  manœuvre,  pour  l'y  bloquer. 
Pendant  trois  jours,  l'armée  combinée  resta  en  vue  de 
cette  ville,  au  grand  effroi  des  habitants,  car,  par  une 
négligence,  inconcevable  de  la  part  des  Anglais,  la  place 
n'était  pas  en  état  de  défense.  Le  31  août,  Hardy  parut 
avec  sa  flotte,  près  des  Sorlingues,  et  gagna  l'entrée  de 
la  Manche.  M.  d'Orvilliers  se  mit  à  sa  poursuite,  mais 
les  vents  changèrent;  il  abandonna  la  chasse  et  rentra 
à  Brest  (2).  ■     ■'  ■  ^cM 

En  France,  on  blâma  très  haut  la  conduite  de  cet  offi- 
cier.  On  accusa  sa  timidité;   on  expliqua  son  manque 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIV,  26  juin  1779,  29  juillet  1779.  L'escadre 
de  Cadix  signalée  au  cap  Finistère  le  22  juillet.  De  Vergennes  à  Montmorin, 
30  juillet. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  mémoires  et  documents,  t.  CLXXXVIIL  Mémoire 
sur  la  guerre  d'Amérique,  année  1779. 


LKS    HOSTILITES  lH 

de  résolution  par  l'abattement,  qui  suivit  la  mort  de  son 
fils,  enlevé  par  la  maladie,  dans  le  courant  de  la  campagne. 
D'Orvilliers  se  justifia,  par  la  disette  d'eau,  le  manque 
de  vivres,  la  mauvaise  santé  des  équipages.  A  peine  dans 
la  rade,  dès  le  14  septembre,  il  donna  sa  démission  et  fut 
remplacé  par  Du  Chaffault. 

D'Orvilliers  passait  pour  un  très  bon  manœuvrier  (1), 
qui  excellait  à  faire  évoluer  ses  navires  et  à  les  aligner. 
Mais  sa  stratégie  de  parade  répondait  mal  au  coup  d'au- 
dace, que  l'on  attendait  de  lui.  Peut-être  un  marin,  moins 
homme  de  métier,  un  téméraire,  comme  d'Estaing,  eût-il 
mieux  réussi,  en  risquant  la  chance  d'un  débarquement, 
devant^  Plymouth,  qui,  par  hasard,  se  trouvait  dégarnie. 
Le  chagrin,  la  fatigue  d'une  longue  croisière  et  les  soucis 
d'une  armada,  aussi  formidable  que  difficile  à  manier, 
furent  .cause  de  l'échec  final.  Les  navires  espagnols  mar- 
chaient mal,  beaucoup  de  leurs  officiers  laissaient  à  dé- 
sirer. Il  avait  fallu  remplir  les  cadres  de  jeunes  gens, sans 
instruction,  sans  application,  parvenus,  en  très  peu  de 
temps,  de  l'état  de  garde-marine  au  grade  d'enseigne  (2). 
Quant  aux  équipages,  pour  les  compléter,  on  fut  obligé 
d'y  incorporer  des  forçats.  L'ensemble  ne  valait  pas  grand'- 
chose;  les  bons  marins,  en  général,  se  dérobaient  au 
service  de  l'Etat  et  s'engageaient  sur  des  bâtiments  de 
commerce  ou  de  pêche.  L'inscription  maritime,  pour  la 
Péninsule,  présentait  une  source  d'abus,  car  elle  com- 

(1)  LA.c.ouE-CiAYEi-,  la  Marine  militaire  de  la  France  sous  le  règne  de 
l.vuis  XV,  p.  405.  Aranda,  dans  une  lettre  du  5  septembre  1779  à  Florida 
P.lanra  (Madrid,  archive  historico,  Estado  leg.  4116),  trace  de  d'Orvilliers 
an  portrait  assez  élogieux.mais  l'accuse  d'être  trop  timide,  et  prétend  qu'il 
laissa  passer  les  trois  flottes  marchandes  qui,  en  1778,  entrèrent  si  facile- 
ment en  Grande-Bretagne.  Il  lui  préfère  Du  Chaffault,  moins  bien  élevé 
que  d'Orvilliers,  moins  savant  dans  son  art,  mais  plus  homme  pratique  : 
«  No  es  lucido  en  su  explicacion  ni  cientifioo  teorico  como  Orvilliers.pero 
pasa  por  mas  oficial  de  operacion  y  hecho  a  los  disgustos  de  la  mar,  con 
resolucion  conocida  para  obrar.  '; 

(2)  Mémoire  du  chevalier  de  Bourgoing  (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIII,. 
f°  73),  et  rableaujle  l'Espagne,  t.  II,  éd.  de  1803,  p.  126. 


142  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

prenait  beaucoup  de  gens,  complètement  étrangers  à  la 
navigation,  qui  se  faisaient  porter  sur  les  registres,  pour 
jouir  des  prérogatives,  attachées  au  titre  de  matelot  classé. 
Enfin,  les  états-majors  des  deux  nations  ne  s'accor- 
daient pas  entre  eux.  M.  de  Castejon,  ministre  de  la 
marine,  devenant  l'écho  de  ses  subordonnés,  représenta 
à  Montmorin  que  la  tactique  française  lui  paraissait  bien 
compliquée.  Don  Louis  de  Arce,  chargé  de  la  division  du 
Ferrol,  feignit  de  ne  pas  comprendre  ses  instructions  et 
ne  voulut  pas  rallier  le  pavillon  du  comte  d'Orvilliers. 
Il  fallut  le  destituer  de  son  commandement  et  le  remplacer 
par  Solano. 

Le  seul  trophée,  ramené  à  Brest,  fut  un  vaisseau  anglais, 
V Ardent,  qui  se  fourvoya  dans  la  division  de  Latouche- 
Tréville.  Les  équipages,  ravagés  par  le  scorbut,  perdirent 
beaucoup  de  monde,  et  trois  nouveaux  convois,  venus 
des  Indes  orientales  et  occidentales,  rentrèrent  sans  obs- 
tacle. 

Avant  même  le  retour  de  la  flotte  à  Brest,  d'Aranda 
s'agitait,  auprès  des  ministres  français,  et  importunait 
Vergennes  de  son  humeur  difficultueuse  et  opiniâtre.  Son 
avis  était  que  l'on  reprît  la  mer, le  plus  tôt  possible,  pour 
une  campagne  d'hiver.  Il  rédigea,  dans  ce  sens,  un  plan 
dont  Montmorin  eut  connaissance  et  qu'il  soumit  à 
Charles  III,  sans  toutefois  lui  en  révéler  l'auteur.  Il 
s'agissait  d'attaquer  Falmouth  et  de  l'occuper,  pendant 
l'hiver.  L'escadre  du  comte  d'Orvilliers  croiserait  des  Sor- 
lingues  à  Ouessant;  celle  de  Gordoba,  du  cap  Clear  aux 
Sorlingues,  fermant  la  Manche,  le  canal  de  Bristol  et 
celui  de  Saint-Georges.  La  mer  ainsi  dégagée,  M.  de  \^aux, 
général  des  troupes  de  terre,  aurait  tenté  une  entreprise 
contre  la  citadelle,  l'arsenal  et  le  port  de  Plymouth. 

Le  roi  d'Espagne  étudia,  en  conscience,  ce  qu'on  lui 
présenta.  Lorsqu'il  rendit  ce  travail  à  l'ambassadeur,  il 
ne  répondit  que  par  ces  mots  :  u  Si  ces  idées  viennent 


LES    HOSTILITES  143 

de  VOS  officiers,  je  n'ai  rien  à  dire;  mais  écrivez  à  M.  de 
Vergennes,  de  ma  part,  qu'il  prenne  bien  garde  de  se 
livrera  celles  d'Aranda.  Celui-ci  a  la  tête  pleine  de  projets 
et  ne  vient  à  bout  de  rien,  à  force  d'en  changer.  C'est  ce 
qui  est  arrivé  en  Portugal,  lorsqu'il  commandait  mon 
armée.  Que  ceci  reste  entre  le  roi,  votre  maître,  M.  de 
Vergennes  et  vous,  continua  Charles  III;  mais,  soyez-en 
persuadé,  d'Aranda  est  capable,  par  amour-propre,  de 
vouloir  tout  changer,  pour  pouvoir  dire  ensuite  que  tout 
allait  de  travers,  lorsqu'il  n'était  pas  consulté  et  qu'il 
n'a  été  conçu  de  plan  raisonnable  que  depuis  que  le  sien 
est  adopté  (1).  » 

Le  roi  Catholique  se  défiait,  on  le  voit,  de  son  repré- 
sentant à  la  cour  de  Versailles.  Celui-ci,  du  reste,  par  le 
ton  tranchant  de  ses  dépêches,  par  son  insolence,  à  l'égard 
de  Florida  Blanca,  ne  réussissait  qu'à  irriter  son  maître 
et  à  se  l'ahéner  davantage.  D'Aranda  se  comporta,  avec 
si  peu  de  mesure, que  le  ministre  des  affaires  étrangères, 
à  Madrid,  n'osait  plus  montrera  Charles  III  les  lettres, 
que  lui  adressait,  de  France,  l'ambassadeur,  car  il 
craignait  un  éclat,  et  parce  qu'il  entendait  vider  seul  la 
querelle,  d'homme  à  homme.  Le  beau  rôle  resta  à  Flo- 
rida Blanca.  Un  jour,  il  prit  la  plume  et,  dans  un  billet 
particuHer,  adressé  à  d'Aranda,  il  se  déchargea  de  tout 
ce  qu'il  gardait  sur  le  cœur.  Il  terminait  par  ces  paroles 
qui  provisoirement  coupèrent  court  aux  taquineries  : 
«  Laissons  aux  femmes  et  à  ceux,  qui  ont  moins  d'esprit 
que  nous,  toute^ces  petites  picoteries,  qui  ne  servent  qu'à 
nous  aigrir,  tandis  que  nous  devons  nous  occuper  unique- 
ment de  la  gloire  et  du  service  de  notre  maître  (2).  » 

A  Brest,  la  flotte  française,  avec  ses  vaisseaux,  fatigués 
d'une  longue  croisière  et  ses  équipages,  décimés  .par  le 
scorbut,  ne  se  souciait  guère  de  repartir.   On  trouvait 

(1)  Aff.  étr.  Espagne,  t.  DXCV,  Monlmorin  à  Ycrf;onnos,  21  août  1779. 

(2)  AfT.  étr.,  Espagne,  t.  DXCV,  f"  ir.4. 


m  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

qu'il  était  fâcheux  d'employer  les  réserves,  de  nos  maga- 
sins, au  profit  des  navires  espagnols  (1),  assez  mal  équipés 
d'ailleurs,  malgré  la  lenteur  qu'ils  avaient  mise  à  se  prépa- 
rer (2).  On  se  montrait  d'autant  plus  chiche  à  leur  égard 
que  notre  arsenal  paraissait  fort  dégarni.  Le  plan  de  la 
descente  en  Angleterre  ayant  échoué,  nos  officiers  généraux 
n'y  voyaient  plus  que  des  obstacles  et  lui  reprochaient 
d'être  plus  avantageux  aux  Espagnols  qu'aux  Français. 
La  guerre,  en  effet,  portée  dans  la  Manche,  libérait  de  tout 
danger  les  côtes  de  la  Péninsule,  et,  si  l'expédition  était 
onéreuse,  la  France,  chargée  de  réunir  les  troupes  de 
débarquement,  supportait  la  plus  grosse  part  des  frais 
et  des  périls.  Les  explications,  entre  Vergennes  et  d'Aranda, 
furent  quelquefois  assez  vives.  Un  jour,  notre  ministre, 
à  bout  de  patience,  las  de  répéter  des  arguments,  qui  ne 
portaient  pas,  de  faire  valoir  l'épidémie,  qui  sévissait  en 
Bretagne  et  empêchait  le  recrutement,  éconduisit  l'am- 
bassadeur par  une  boutade  d'assez  mauvais  goût,  eu 
égard  surtout  au  caractère  susceptible  du  personnage. 

(1)  Archive  historico  de  Madrid,  Estado  leg.  4116.  M.  de  Sartinc  à 
M.  de  la  Porte,  29  septembre  1779.  Mauvais  état  des  navires  espagnols, 
qui  demandent  à  remplacer  leurs  basses  vergues;  disette  de  ces  choses  à 
Brest,  depuis  le  combat  d'Ouessant. 

(2)  Madrid,  archivo  historico,  Estado  leg.  4116.  Sartine  à  Vergennes, 
4  octobre  1779:  «Il  a  fallu  leur  fournir  plus  de  30  câbles,  un  poids  d'environ 
2  à  3  millions  (?)  de  cordages,  des  mâtures  et  des  voiles,  dont  ils  étaient 
totalement  dépourvus.  »  Quant  aux  besoins  des  équipages  espagnols,  ils 
variaient, suivant  que  les  matelots  étaient  recrutés  dans  telle  ou  telle  pro- 
vince: il  convient  de  citer  les  détails  suivants  que  donne  Don  Miguel  Gaston 
et  qui  sont  assez  pittoresques  (même  source,  Brest,  28  octobre  1779)  .- 
«  Pour  les  vêtir,  il  y  a  une  grande  inégalité  et  qui  résulte  de  la  diversité  de 
caractère  de  nos  provinces.  Les  Catalans,  même  pour  travailler,  font  dif- 
ficulté de  quitter  leurs  chupas  (vestes  à  manches)  et  ont  bien  soin  d'en  être 
pourvus.  Les  Valenciens  couvrent  leur  corps,  mais,  à  force  de  vivre  à  la 
pêche  ou  dans  les  rizières,  ils  ne  sentent  pas  les  intempéries,  lorsqu'ils  sont 
déchaussés  et  ne  savent  pas  marcher  s'ils  se  chaussent.  Les  Andalous,  amis 
d'un  jour  de  noce,  quand  on  les  paie,  pensent  peu  à  ce  qui  leur  manquera 
d'argent  pour  s'habiller:  et,  quant  aux  Galiciens,  bien  qu'ils  se  refusent 
d'acheter  des  vêtements  neufs,  ils  sont  tout  de  même  habillés,  à  force  de 
mettre  des  pièces.  De  sorte  que,  suivant  que  l'ensemble  des  matelots  est 
de  telle  ou  de  telle  province,  la  nécessité  de  les  habiller  se  fait  plus  ou  moins 
sentir,  s 


LES    HOSTILITÉS  145 

«  Ne  faut-il  pas,  lui  dit-il,  en  le  congédiant,  que  nos  mate- 
lots aillent  faire  des  enfants  chez  eux  (1)?  »  Aranda  prit 
mal  la  plaisanterie  et  s'en  montra  blessé.  Mais  comme 
le  comte  Du  Cliafïault,  de  Vaux,  Guichen,  de  Arce, 
Gaston  et  Cordoba  étaient  d'accord,  dans  un  conseil 
de  guerre,  tenu  le  4  octobre,  pour  reconnaître  que,  par 
suite  des  brusques  sautes  du  vent,  à  cette  époque  de 
l'année,  dans  cette  rade,  il  était  fort  difTicile  de  pouvoir 
fixer  une  date  certaine  à  une  nouvelle  entreprise  de 
V armada  combinée,  l'Espagne,  jusqu'alors  préoccupée  uni- 
quement d'une  descente  en  Angleterre,  se  dégoûta  subi- 
tement de  cette  opération  et  ne  songea  plus  qu'à  recou- 
vrer Gibraltar. 

Il  fut  convenu  que  Don  Louis  de  Cordoba  retournerait 
à  Cadix,  avec  une  partie  de  la  flotte  espagnole,  tandis  que 
Don  Miguel  Gaston,  avec  le  reste  des  vaisseaux,  hiverne- 
rait à  Brest. 


II 


Depuis  que  Gibraltar  était  tombé  au  pouvoir  des  An- 
glais (2),  l'Espagne  ne  songeait  plus  qu'à  recouvrer  ce 
rocher,  soit  par  la  force,  soit  par  des  négociations  diplo- 
matiques. C'était  une  blessure  sanglante,  qu'elle  gardait 
à  son  flanc  et  que  l'Angleterre  refusait  de  guérir. 

Au  commencement  de  1766,  le  duc  de  Crillon  (3),  qui 

(i)  Ce  propos  est  rappelé  par  Montmorin  longtemps  après,  le  20  juillet 
1780.  Il  voulait  montrer,  clans  cette  dépêrhe,  combien  cette  plaisanterie, 
grossie  pard'Aranda.avait  fait  une  fâcheuse  impression, sur  le  roi  d'Espagne. 
Ce  prince  en  concUnit  qu'on  traitait  en  riant,  chez  les  Français,  les  affaires 
les  plus  intéressantes.  (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIX,  f°  204.) 

(2)  1704. 

(3)  Né  en  1718,  mort  en  1796.  Fit  sous  Villars  la  campagne  de  1734  en 
Italie,  combattit  avec  le  duc  d'Harcourt.en  Bavière,  en  1742.  Après  avoir 

II.  10 


146  REGNE    DE    CFIARLES    III    D'ESPAGNE 

était  passé  au  service  de  l'Espagne,  fit  un  jour  sa  cour 
à  Charles  III  et  lui  demanda  de  l'employer,  lorsqu'il 
songerait  à  reprendre  cette  place.  Pour  mériter  cet  hon- 
neur (1),  il  rappelait  qu'il  avait  participé  à  plus  de 
quatorze  sièges,  tels  que  ceux  notamment  de  Pizzighet- 
tone,  de  Tortone,  de  Fribourg  en  Brisgau.  Charles  III 
le  remercia  de  son  zèle  et  lui  dit  gracieusement,  qu'à  la 
première  guerre  avec  l'Angleterre,  ce  serait  à  lui  et  à  nul 
autre  qu'il  réserverait  d'attaquer  Gibraltar.  Cependant, 
en  1779,  Crillon  ne  fut  pas  choisi, pour  diriger  les  opéra- 
tions. Il  est  vrai  que  l'on  songeait  moins  à  une  action 
vigoureuse  qu'à  un  blocus.  On  croyait  réussir  facilement, 
car,  d'après  les  renseignements  recueillis,  sir  Georges 
Elliot,  le  gouverneur,  ne  possédait  que  quatre  mois  de 
vivres,  pour  une  garnison  de  3,800  soldats  et  une  popu- 
lation de  plus  de  3,000  personnes,  tant  hommes  que 
femmes  et  enfants. 

Le  commandant  en  chef  des  troupes  de  terre,  au 
nombre  de  8,000  hommes,  fut  Don  Martin  Alvarez  de 
Sotomayor,  assisté  de  Don  Juan  Caballero,  en  qualité 
de  quartier  maître  général;  de  Don  Antonio  Oliver,  major 
général  de  l'infanterie;  du  marquis  de  Arellano,  maré- 
chal des  logis;  de  Don  Rudesindo  Tilly,  commandant 
l'artillerie.  Du  côté  de  la  mer,  le  blocus  fut  confié  à  Don 
Antonio  Barcelo  (2),  marin  d'un  courage  et  d'une  expé- 

été  à  Fontenoy  et  au  siège  de  Namtir,  il  fut  nommé  maréclial  de  ramp.  Il 
assista  aux  batailles  de  Raucoux  et  de  Rosbach.  Par  dépit  de  perdre  le 
commandement  de  Boulogne,  de  l'Artois  et  de  la  Picardie,  il  entra  au 
servies  de  l'Espagne,  en  1762.  Ancien  amuseur  de  Louis  XV  et  de  Mme  de 
Pompadour.  il  avait  dépensé, sans  compter,  et  mangé  plusieurs  fortunes, 
la  sienne  et  celle  de  ses  deux  premières  femmes:  il  était  harcelé  par  ses 
créanciers, lorsqu'il  passa  à  la  cour  de  Charles  III.  (Voir  Bouegoing,  7a- 
bleau  de  VEspagne  moderne,  t.  II,  p.  79,  édition  de  1808.)  L'auteur,  parlant 
des  mémoires, laissés  par  îe  duc,  écrit  :  «  On  y  retrouve  sa  franche  loyauté, 
sa  bonté  sans  apprêts  et  jusqu'à  l'aimable  désordre  de  ses  pensées.  »  {Voir 
également  Mémoires  du  duc  Des  Cars,  t.  F^  p.  262.) 

(1)  DAN\aLA  Y  COLLADO,  t.  V,  p.  86. 

(2)  Fernan  Nu.nez,  Compendio,  t.  II,  p.  2,  et  Aff.  étr.,  Es;)agne,  t.  DXCV, 
f<>3. 


LES    HOSTILITÉS  147 

rience  remarquables,  qui  devait  sa  fortune  militaire  à 
ses  actes  de  valeur,  puisque,  à  l'origine,  simple  capitaine 
du  chébec,  chargé  de  la  poste,  à  Majorque,  il  devint,  à  la 
suite  de  prises  remarquables,  faites  au  détriment  des 
pirates  marocains,  lieutenant  général,  quoiqu'il  ne  sût 
pas  même  signer  son  nom. 

Le  10  juillet  1779,  une  circulaire  fut  adressée  aux 
membres  du  corps  diplomatique,  les  prévenant  que,  dé- 
sormais l'accès  du  port  de  Gibraltar  était  interdit  à  tout 
bâtiment  de  guerre  ou  de  commerce. 

Mais  ce  blocus  n'était  pas  assez  étroit,  pour  empêcher 
les  secours  de  pénétrer,  dans  la  place.  Sir  Georges  Elliot 
était  si  actif  qu'il  ne  laissait  aucun  repos  aux  assiégeants, 
les  harcelant,  sans  cesse,  dans  leurs  propres  ouvrages;  de 
sorte  qu'obligés  à  leur  tour  de  se  défendre,  au  lieu  d'atta- 
quer, ils  ne  causaient  pas  beaucoup  de  dommage  à  la 
forteresse,  qu'ils  se  proposaient  de  prendre.  L'ingénieur 
militaire  Gautier  (1)  reconnaissait  combien  il  était  diffî- 
ciie  d'empêcher  le  ravitaillement.  Dans  sa  correspondance, 
on  retrouve  une  observation  qui  est  reproduite  dans  les 
mémoires  Des  cars  :  c'est  que  les  vents  facilitaient  l'entrée 
du  détroit  à  tout  bâtiment,  qui  venait  de  l'Océan,  tandis 
qu'ils  paralysaient,  au  contraire,  les  navires,  stationnés 
dans  la  baie  d'Algésiras. 

On  apprit,  en  Espagne  et  en  France,  que  l'Angleterre 
équipait  vingt-quatre  vaisseaux  de  ligne,  dont  le  com- 
mandement  serait   confié    à    Rodney,    afin   de   secourir 


(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCVI,  f»  187.  Se  référer  également  aux 
Mé»toires  du  duc  Des  Cars,  t.  I-'',  Paris,  1890,  p.  228.  Des  Cars  cause  avec 
le  comte  d'Artois, qui  partait,  comme  volontaire, au  siège  de  Gibraltar;  et, 
comme  il  avait  été  marin,  il  était  beaucoup  plus  savant  que  le  prince  et  ses 
aides  de  camp  :  «  Ces  MM.  n'avaient,  écrit-il,  aucune  connaissance  de  la 
marine,  ni  d'Algésiras,  ni  do  Gibraltar...  Sur  une  carte,  toutes  les  aires  de 
vent  étaient  marquées...  Je  leur  comptai  tous  les  vents  par  lesquels  les 
Anglais  venant  de  l'Océan  pouvaient  entreret  mouiller  à  la  pointe  d'Europe, 
sans  qu"un  seul  vais.seau  de  l'e-scadre  combinée  pût  s'y  opposer  et  pût  même 
appareiller.  » 


148  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Gibraltar.  Cette  entreprise  paraissait  très  hardie,  presque 
impraticable.  Il  y  avait  d'abord  à  éviter  la  flotte  de 
Brest,  avec  les  vingt  navires  espagnols,  restés  dans  ce  port, 
sous  la  direction  de  Don  Miguel  Gaston.  Quand  bien 
même  l'action  ne  serait  pas  décisive,  Rodney  en  sortirait 
assez  maltraité  pour  être  anéanti,  par  les  deux  escadres 
combinées  de  Langara  et  de  Cordoba,  qui  le  guettaient, 
au  détroit  de  Gibraltar.  A  Versailles,  on  ordonna  de 
faire  sortir  de  Brest  tous  les  vaisseaux,  en  armement.  Un 
obstacle  insurmontable  s'opposa  à  cette  mesure  :  le 
renvoi  des  matelots  dans  leurs  familles,  à  l'entrée  de 
l'hiver.  M.  de  Sartine  (1),  notre  ministre  de  la  marine, 
déclara  donc  que,  d'après  les  recensements,  l'appareil- 
lage de  la  flotte  était  impraticable,  et  l'on  fut  obligé  de 
ne  mettre  à  la  mer  que  quatre  vaisseaux  français  aux 
ordres  de  M.  de  Bausset.  Vergennes  essaya  officielle- 
ment de  justifier  notre  inaction;  mais,  en  confidence,  il 
avouait  sa  confusion,  lorsqu'il  apprit  que  rien  n'était 
prêt.  Aussi,  Don  Miguel  Gaston  et  d'Aranda,  témoins  de 
la  faiblesse  de  M.  de  Sartine,  qui  ne  parvenait  pas  à  se 
faire  obéir,  ne  l'épargnaient  guère  dans  leurs  écrits,  et 
leurs  accusations  se  répétaient  devant  Montmorin,  tout 
frémissant  de  ne  pas  pouvoir  les  réfuter  (2). 

Les  Anglais  eurent  donc  assez  de  témérité  et  de  bon- 
heur pour  affronter,  avec  succès,  les  dangers  d'une  longue 
navigation,  pendant  une  saison  défavorable.  Ils  ne  furent 
inquiétés  ni  devant  Brest,  ni  devant  Cadix.  Le  mauvais 
temps,  funeste  aux  Espagnols  et  aux  Français,  secondait 
la  hardiesse  de  Rodney.  Cordoba  avait  voulu  joindre 
Don  Juan  de  Langara,  qui  venait  au-devant  de  lui  de 
l'autre  côté  du  détroit,  mais  il  ne  put  l'atteindre.  Une 
tempête  rejeta  ce  dernier  dans  la  Méditerranée  et  il  dut 
aller  se  réparer  à  Carthagène.   Cordoba   resta  au  large, 

(1)  Aff.  i'îr.,riu'Tiioirt'S  el  docum,  Espagne,  t.  CLXXXVIII,  annéel  780. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCVII,  f°  28. 


LES    HOSTILITÉS  449 

aux  environs  du  détroit, et  faillit  être  jeté  à  la  côte.  Fort 
maltraité,  il  fut  obligé  de  se  rendre  aux  conseils  de  Flo- 
rida  Blanca  et  rentra  à  Cadix,  pour  se  refaire.  Langara, 
qui  venait  à  sa  rencontre,  se  trouva  subitement  en  face 
de  Rodney  (1). 

Un  temps  sombre,  une  brume  épaisse,  qui  fermait 
l'horizon,  facilitèrent  la  surprise.  La  bataille  s'engagea 
entre  les  caps  Spartel  et  Trafalgar  (2).  L'ennemi  s'avan- 
çait sur  deux  ailes,  pour  entourer  les  Espagnols.  Langara 
n'avait  que  neuf  vaisseaux  de  ligne  et  deux  frégates. 
Il  fit  signe  à  ses  capitaines  de  gagner  le  port  le  plus  voisin. 
Le  mouvement  s'effectua,  mais  pas  assez  promptement 
pour  que  le  San-Domingo  évitât  l'abordage.  Trois  jours 
auparavant,  un  violent  coup  de  vent  lui  avait  détruit 
sa  grande  vergue.  Son  capitaine,  Don  Ignacio  Mendi- 
zabal,  passait  pour  un  des  hommes  les  plus  courageux 
de  la  marine  espagnole.  Il  était  ami  de  Fernan  Nunez, 
ambassadeur  à  Lisbonne.  Quelques  mois  plus  tôt,  s'en- 
tretenant  avec  lui,  il  lui  avait  dit  :  «  Il  n'y  a  pas  de  danger 
que  les  Anglais  me  prennent,  parce  que,  ou  ce  sera  moi,  qui 
les  prendrai,  ou  ils  me  feront  sauter,  avant  que  je  ne  me 
rende.  »  Ces  paroles  énergiques  ne  furent  pas,  dans  sa 
bouche,  une  vantardise,  car,  après  un  feu  assez  vif,  on 
entendit  une  violente  détonation,  et  le  San-Domingo,  qu'il 
montait,  disparut,  au  milieu  d'un  tourbillon  de  fumée. 

Les  deux  frégates  espagnoles  Santa-Cecilia  et  Santa- 
/?05a//r/,  les  vaisseaux  San~Lorenzo2iSan-Agusti}i,îi''éQ\\Si^- 
pèrent, grâce  à  la  légèreté  de  leur  marche.  L'ennemi  put 
assaillir  le  reste  des  vaisseaux,  avec  des  forces  triples. 
La  Princesa  se  défendit  contre  trois  bâtiments  anglais; 
de  même  le  Diligente,  et  ainsi  des  autres.  Le  Fenix,  à 
bord  duquel  Charles  III  était  venu  de  Naples  à  Barce- 
lone, résista  pendant  six  heures.  C'était  à  son  bord  que 

(1)   IG  janvier  1780. 
\    (2)  Ferrer  del  Rio,  t.  III.  p.  294  et  seq. 


150  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

se  trouvait  Langara.  Malgré  toute  cette  canonnade,  il  y 
eut  peu  de  morts,  une  centaine  de  blessés,  tout  au  plus, 
parmi  lesquels  le  chef  de  l'escadre,  atteint  à  la  tête  et 
à  la  cuisse,  lorsque  les  Anglais  le  firent  prisonnier. 

Presque  tous  les  vaisseaux  se  rendirent,  après  une  dé- 
fense d'environ  deux  heures.  Le  San-Jiilian,  que  com- 
mandait le  marquis  de  Médina,  avait  été  attaqué  par 
le  Royal-Georges.  Le  capitaine  espagnol  perdit  connais- 
sance, au  moment  où  l'on  amena  son  pavillon,  affaibli 
qu'il  était  par  ses  blessures.  Mais  il  réussit  à  se  libérer 
d'une  manière  singulière.  L'état  de  la  mer  ne  permit  pas 
de  transborder  son  équipage,  et,  seuls,  quelques  officiers 
anglais,  accompagnés  des  hommes  indispensables  à  la 
manœuvre,  passèrent  sur  le  San-Julian.  Au  milieu  de  la 
nuit,  la  tempête  devint  plus  forte;  les  Anglais  se  crurent 
perdus,  parce  qu'ils  ne  connaissaient  pas  les  parages,  et 
supplièrent  Médina  de  les  guider.  Il  n'y  consentit  que 
s'ils  se  reconnaissaient  ses  prisonniers.  Ayant  obtenu 
leur  consentement,  il  ramena  son  vaisseau  à  Cadix,  où 
il  retrouva  le  San-Eiigenio,(\w\'&' éioii  délivré  de  la  même 
manière,  les  frégates  et  les  autres  bâtiments,  qui  avaient 
fui  dès  le  commencement  de  l'action.  Rodney  avait  cap- 
turé le  Fenix,  la  Princesa,  le  Diligente  et  le  Monarca. 
Ce  fut  en  remorquant  ces  prises  que  l'amiral  anglais 
entra  glorieusement,  dans  le  port  de  Gibraltar,  apportant 
des  vivres  et  des  renforts.  Sans  perdre  de  temps,  il 
s'occupa  de  ravitailler  Minorque  et  de  réparer  ses  ava- 
ries. 

Charles  III  récompensa  tous  les  officiers  présents  à 
cette  action.  Don  Juan  de  Langara  devint  lieutenant 
général,  tous  les  capitaines  de  vaisseau  furent  promus 
brigadiers.  Les  familles  de  ceux  qui  périrent  sur  le  San- 
Domingo  eurent  des  pensions  viagères.  Notre  ambassa- 
deur se  moqua  de  cette  promotion  en  bloc.  «  Je  ne  sais, 
disait-il,  ce  que  Sa  Majesté  Catholique  fera  pour  ceux 


LES    HOSTILITES  151 

qui  lui  gagneront  des  batailles,  s'il  traite,  ainsi,  ceux  qui 
les  perdent  (1).  » 

La  nouvelle  de  cette  catastrophe  répandit  la  conster- 
nation dans  la  Péninsule.  Le  peuple  se  déchaîna,  avec 
violence,  contre  le  ministère  et  contre  la  France.  Son 
humeur  se  manifesta  par  des  propos  et  des  placards 
fort  insolents.  Le  roi  interpella  un  jour  Montmorin  et 
lui  reprocha  (2)  publiquement  notre  conduite. 

Restait  la  ressource  d'arrêter  Rodney,  lorsqu'il  quit- 
terait Gibraltar.  Dès  les  premiers  jours  de  février  1780, 
Don  Miguel  Gaston  et  de  Bausset  entraient  à  Cadix, 
assez  mécontents  l'un  de  l'autre.  Ce  dernier,  en  particu- 
lier, ne  tarissait  pas  contre  l'incurie  de  nos  alliés  (3). 
Ce  défaut,  naturel  aux  Espagnols,  s'augmentait  encore 
par  le  manque  de  surveillance  et  la  décrépitude  du  chef 
suprême.  On  accusait  Cordoba  de  sénilité.  Il  passait, 
parait-il,  son  temps  d'une  manière  qui  convenait  plus  à 
un  moine  qu'à  un  amiral,  entendant  plusieurs  messes 
par  jour,  dévidant  des  rosaires  et  répétant  avec  une 
douceur  angélique:«  Patience!  Les  Anglais  sont  heureux 
aujourd'hui,  demain  ce  sera  notre  tour.  »  Ce  portrait  res- 
semble trop  à  une  caricature  pour  être  exact  (4).  Mais 

(1)  Aiï.  éir.,  Espagne,  t.  DXCVH.  20  fr^vrier  1780. 

(2)  Même  source,  26  janvier  1780. 

(3)  Aiï.  étr.,  Espagne,  t.  DXCVIL  f"  93.  Extrait  de  la  lettre  de  M.  le 
chevalier  de  Bausset  à  M.  de  Montmorin,  7  février  1780  :  «  Je  ne  rendrais 
pas  justice  à  la  vérité  si  je  ne  vous  disais  pas  que  M.  de  Gaston  est  un  boa 
général  et  que  ce  n'est  pas  sa  faute  si  son  escadre  a  si  mal  navigué  et  si  mal 
manœuvré.  Si  ses  ordres  et  ses  signaux  avaient  été  exécutés,  nous  aurions 
marché  avec  le  plus  grand  ordre.  Mais  il  n'a  pas  été  obéi  une  fois.  C'est  un 
homme  do  talent  et  de  mérite,  mais  il  aurait  besoin  d'être  mieux  secondé. 
11  a  avec  lui  M.  de  Mazarredo  qui  est  son  major  et  qui  est  un  homme  de  la 
première  distinction  dans  cette  place.  On  ne  peut  joindre  plus  de  lal.^nt  et 
plus  d'activité.  » 

(4)  Ferrkh  DEL  Rio,  t.  111.  p.  302,  note.  A  côté  de  ces  critiques,  il 
faut,  pour  être  impartial,  constater  en  quels  termes  Florida  Pdanca  prenait 
la  défense  de  Cordoba,  27  novembre  1770,  lettre  à  d'Aranda  :  «  Cordoba 
arriva  en  vue  de  Cadix  le  19  de  ce  mois  et  allait  se  poster  à  l'entrée  du  détroit 
sans  demander  des  vivres  ou  des  munitions,  malgré  les  récentes  tempêtes 
qu'il  a  éprriiivées  dans  sa  navigation.  Il  me  iu\raît  que  ce  vieillard  est  plus 


162  REGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

plus  d'énergie  de  la  part  de  ce  personnage  aurait  démenti 
les  anecdotes,  plus  ou  moins  controuvées,  répandues  par 
ses  ennemis.  Il  fallait  ne  pas  laisser  Rodney  sortir  tran- 
quillement de  Gibraltar  avec  ses  prises  et  douze  bâti- 
ments de  transport,  tandis  que  cinquante  navires  de 
guerre  restaient  à  Cadix,  impotents  et  inutiles.  L'amiral 
espagnol  n'ordonna  même  pas  à  une  frégate  de  suivre, 
à  distance,  le  convoi  britannique,  pour  observer  sa  route. 


III 


Un  des  collègues  de  Florida  Blanca,  le  ministre  des 
Indes,  M.  Galvez,  désirait  fournir  à  son  neveu,  gouver- 
neur de  la  Louisiane,  l'occasion  de  se  distinguer  (1). 
Aussi  soutenait-il  à  la  cour  de  Madrid  qu'il  valait  mieux 
combattre  les  Anglais  en  Amérique  que  dans  la  Manche. 
A  force  d'intrigues,  il  parvint  à  obtenir  de  Charles  III 
qu'une  escadre,  commandée  par  Don  José  Solano,  irait 
rejoindre  aux  Antilles  une  flotte  française,  sous  les  ordres 
de   Guichen.   Le  but  essentiel   de  l'expédition  était  de 


courageux  et  plus  palient  que  ces  MM.  de  Brest.  Je  vous  assure  bien  que 
je  ne  les  incrimine  pas,  mais  je  ne  peux  m'empêcher  de  m'étonner  que  l'on 
n'ait  vu  de  leur  part  ni  une  idée,  ni  un  projet,  ni  une  seule  lettre  de  ces 
généraux  ou  de  leurs  subordonnés  qui  concourût  à  avancer,  améliorer, 
cori'iger  ou  suggérer 'les  moyens  d'une  agression,  d'une  attaque,  d'une 
entreprise,  d'une  sortie,  etc.  Tout  au  contraire,  il  n'a  été  question  que  de 
risques,  de  nécessité  de  se  retirer,  de  se  tenir  tranquille,  de  se  refaire,  do 
demander  à  droite  et  à  gauche,  de  se  montrer  désireux  de  la  paix,  et  de  passer 
le  temps  au  port.  » 

(1)  Âiï.  étr.,  Espagne,  mémoires  et  documents,  t.  CLXXXVIII, 
année  1780,  et  correspondance  de  Guichen  et  de  Solano,  du  14  mai  au 
19  juillet  1780.  ^Documents  appartenant  à  M.  le  comte  de  Lauzanne, 
arrière-petit-fils  de  Guichen,  aimablement  communiqués  par  M.  le  comte 
Marc  de  Germiny.)Le  roi  Charles  ÎII  récompensa  Don  José  Solano  au 
retour  de  cette  campagne  en  lui  conférant  le  titre  de  marquis  del  Real- 
Socorro. 


LES    HOSTILITES  153 

recouvrer  la  Floride.  L'escadre  de  Solano  se  composait 
de  12  vaisseaux  de  ligne,  de  3  frégates,  d'un  paquebot, 
et  de  114  bâtiments  de  transport,  ayant  à  leur  bord  plus 
de  10,000  hommes.  Guichen  avait  livré  aux  Anglais  trois 
combats  le  17  avril,  le  15  et  le  19  mai.  Il  réparait  ses 
avaries  à  la  Martinique  quand  Solano  le  fit  prévenir  de 
son  arrivée  prochaine.  La  jonction  des  flottes  françaises 
et  espagnoles  nous  assurait  sur  l'ennemi  une  supériorité 
numérique,  qui  jeta  l'alarme,  parmi  les  négociants  bri- 
tanniques. Fort  heureusement  pour  eux,  les  deux  chefs 
ne  purent  combiner  une  action  commune.  Guichen  dési- 
rait mettre  ses  navires  en  état  de  retourner  en  Europe, 
Solano  ne  songeait  qu'à  sauver  son  convoi.  Il  refusa,  en 
conséquence,  de  se  prêter  à  une  opération,  que  Guichen 
lui  proposait  contre  Saint-Christophe,  pour  s'emparer  de 
nombreux  navires  marchands,  qui  s'y  trouvaient  réunis. 
Il  prétexta  la  maladie  de  ses  équipages  et  le  manque  de 
vivres,  pour  gagner  la  Havane,  où  il  arriva  au  commence- 
ment d'août.  Ce  que  signalait  l'amiral  espagnol  n'était 
pas  dépourvu  d'exactitude,  mais  la  responsabihté  de  cette 
disette  incombait  à  ses  officiers  qui,  mal  payés,  par  leur 
gouvernement,  encombraient  leurs  vaisseaux  de  paco- 
tilles, qu'ils  vendaient  à  leur  profit  (1). 

Il  sembla  un  instant  que  la  fortune,  jusqu'alors  contraire 
aux  armes  espagnoles,  voulût  se  montrer  un  peu  souriante. 
Don  Louis  de  Cordoba  croisait,  entre  les  caps  Sainte-Marie 
et  Saint- Vincent,  lorsqu'il  reçut  un  ordre  de  Florida  Blanca, 
remplaçant  provisoirement,  au  ministère  de  la  marine, 
M.  de  Castejon,  indisposé.  Il  lui  était  ordonné  d'aller 
aussitôt  aux  Açores  surprendre  deux  convois  anglais, 
l'un  à  destination  de  la  Jamaïque,  l'autre  frété  pour  les 
Indes  orientales  (2). 

Le  9  août,  la  flotte  espagnole  réussit  à  capturer  soixante 

(1)  Aiï.  élr.,  Espagne,  t.  DCI,  f"  163. 

(2)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  309  et  seq. 


d5i  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

de  ces  navires.  Ce  succès  priva  les  sujets  britanniques,  qui 
se  battaient  en  Amérique,  d'un  renfort  de  trois  mille 
hommes,  de  vêtements,  d'armements,  de  voiles  et  d'agrès. 

En  Amérique,  les  hostilités  avaient  commencé  contre 
les  Anglais  dès  l'année  1779,  aussitôt  que  les  nouvelles 
de  la  déclaration  de  guerre  furent  parvenues  aux  Espa- 
gnols. Elles  s'étendirent  sur  tous  ces  territoires  du  conti- 
nent, où  les  sujets  de  la  Grande-Bretagne  avaient  des 
établissements,  depuis  les  Mosquitos  jusqu'à  la  Floride. 
Ce  fut  d'abord  Don  Roberto  de  Rivas  Bétancourt,  gou- 
verneur intérimaire  de  Campêche,  qui  expédia  de  Ba- 
calar  deux  petites  troupes,  l'une  sous  le  commandement 
du  colonel  Don  José  Rosado,  qui  s'empara  de  Cayo- 
Cozina,  le  meilleur  établissement  britannique  près  de 
Rio-Hondo;  l'autre,  aux  ordres  du  colonel  Don  Francisco 
Piheiro,  qui,  après  avoir  achevé  la  ruine  des  comptoirs 
de  Rio-Hondo,  parcourut  victorieusement  toute  la  pro- 
vince de  Campêche,  d'où  il  chassa  les  Anglais. 

De  son  côté,  Bernardo  Galvez  (1),  gouverneur  de  la 
Louisiane,  enlevait,  au  mois  d'août  1779,  Manchak,  fort 
situé  à  trente-cinq  lieues  de  la  Nouvelle-Orléans;  Bâton- 
Rouge  et  Panmure  de  Natchez.  Après  la  prise  de  ces 
trois  postes  et  pour  garder  ces  positions,  avec  leurs  gar- 
nisons prisonnières,  il  ne  restait  plus  assez  de  monde  à 
Don  Bernardo.  l\  retourna  à  la  Nouvelle-Orléans  et  il 
s'occupa  de  lever  des  troupes,  afin  de  continuer  ses  exploits. 
Les  Indiens  Chactas,  une  des  tribus  les  plus  nombreuses 
et  les  plus  redoutables  de  l'ouest  de  la  Floride,  répon- 
dirent à  son  appel.  Dix-sept  caciques  et  quatre  cent  quatre- 
vingts  guerriers  se  présentèrent  devant  lui.  Galvez  les 
accueillit,  avec  une  bonne  grâce  majestueuse,  qui  les  sé- 
duisit; aussi,  foulant  aux  pieds  les  insignes  que  les  An- 
glais leur  avaient  donnés,  ils  reçurent  avec  joie  des  mé- 

(1)  Fprnan  Nunez,  Compendio,  t.  I",  p.  345  et  seq. 


LES   HOSTILITÉS  155 

dailles,  à  l'effigie  de  Charles  III,  et  promirent  quatre  mille 
liommes,  dès  que  leurs  nouveaux  amis  en  auraient  besoin. 

Au  commencement  de  1780,  Galvez  réunit  1,200  sol- 
dats, tant  miliciens  que  vétérans  et  hommes  de  couleur, 
et  entreprit  une  expédition  sur  la  Mobile.  Il  s'embarqua, 
avec  sa  troupe,  sur  quatorze  bateaux.  Du  14  au  27  jan- 
vier, il  n'advint  rien  de  particulier;  mais,  à  cette  date, 
les  éléments  se  tournèrent  contre  lui  et  il  éprouva  une 
suite  de  revers,  qui  eussent  accablé  un  autre  caractère 
que  le  sien.  Ce  fut  d'abord  une  partie  de  ses  barques,  qui 
chavirèrent,  à  l'embouchure  de  la  rivière  de  la  Mobile; 
800  soldats,  presque  nus,  durent  se  réfugier  dans  une 
île  déserte.  Le  gouverneur,  malgré  ce  naufrage,  ne  perdit 
pas  sa  confiance.  Il  fit  rassembler  les  épaves  et,  pour 
soutenir  le  moral  de  ses  hommes,  les  occupa  à  confec- 
tionner des  échelles,  avec  lesquelles,  disait-il,  on  escala- 
derait le  fort  de  la  Mobile.  Fort  heureusement,  quatre 
bateaux  apportèrent  des.secours,  des  vivres,  des  munitions 
et  tout  ce  qui  était  nécessaire  pour  rééquiper  ces  braves 
gens.  En  dépit  du  mauvais  temps,  qui  continuait  tou- 
jours, Galvez  se  présenta,  le  24  février,  devant  la  Mobile, 
défendue  par  le  colonel  Dunford  et  300  soldats,  tandis 
que  le  général  Campbell  accourait  de  Pensacola,  pour 
secourir  son  compatriote.  La  troupe  de  cet  officier  était 
persuadée  que  Galvez  avait  péri,  dans  un  naufrage,  avec 
700  de  ses  compagnons.  Mais  il  la  détrompa  si  bien 
qu'elle  n'osa  plus  approcher  et  qu'elle  battit  en  retraite, 
en  toute  hâte,  lorsqu'elle  sut  que  Dunford  s'était  rendu,  le 
14  mars,  au  moment  où  les  Espagnols  gravissaient  la  brèche. 

Pour  achever  cette  glorieuse  campagne,  il  ne  restait 
plus  qu'à  s'emparer  de  Pensacola;  mais  Galvez  n'avait 
pas  assez  de  monde.  Il  partit  sur  un  brigantin,  à  la  Ha- 
vane,  afin  de  ramener  des  renforts   (1).   Il  y  attendit 

(!)  AIT.  élr.,  Espaiïnp,  t.  DCIII,  f"  8,  nouvelles  reçues  de  la  Havane 
(le  l'expédition  de  Galvez  à  Pensacola.  Madrid,  5  avril  1781. 


156  REGNK    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

jusqu'au  16  octobre  et  sortit,  avec  une  escadre  de  sept 
vaisseaux  et  de  cinq  frégates,  dirigée  par  Don  José 
Solano.  Il  emmenait,  en  outre,  3,800  hommes  de  débar- 
quement et  un  matériel  de  siège.  Mais,  le  lendemain  du 
départ,  un  ouragan  terrible,  qui  dura  plus  de  quatre 
jours,  dispersa  l'expédition;  chacun  s'enfuyant,  chassé 
par  l'ouragan,  et  s'abritant  où  il  pouvait. 

En  dépit  de  sa  mauvaise  fortune,  cet  homme  intrépide 
réunit  à  la  Havane  un  nouveau  convoi;  le  28 février  1781, 
il  reprenait  la  mer,  avec  cinq  navires  de  guerre,  quelques 
transports  et  1,300  soldats.  Le  9  mars,  il  mit  pied  à  terre 
dans  l'île  de  Santa-Rosa,  à  l'entrée  du  port  de  Pensacola. 
Il  s'y  fortifia  et  chassa  du  voisinage  deux  frégates  an- 
glaises, qui  gênaient  ses  mouvements.  L'entreprise  qu'il 
voulait  tenter  était  hardie,  car  il  s'agissait  de  forcer  une 
passe,  défendue  par  le  château  de  las  Barrancas  Colo- 
radas,  hérissé  de  cinq  gros  canons. 

Le  11,  le  navire  San-Ramon  mit  à  la  voile  et  prit 
l'avant-garde,  mais  il  toucha  un  écueil,  vira  de  bord,  et 
tous  les  navires,  qui  le  suivaient,  l'imitèrent. 

Malgré  l'étroitesse  du  chenal  et  la  connaissance  impar- 
faite des  fonds,  l'intrépide  gouverneur  de  la  Louisiane 
n'était  pas  homme  à  reculer.  Il  monta  sur  un  brigantin, 
le  Gali>ez  town,  y  arbora  son  guidon,  et  passa  devant 
la  redoutable  batterie,  sans  qu'il  lui  advînt  aucun  dom- 
mage. Lorsqu'il  fut  hors  de  portée,  il  tira  quinze  coups  de 
canon,  en  manière  de  bravade,  tandis  que  ses  soldats, 
qui  guettaient,  de  l'île  de  Santa-Rosa,  l'issue  de  ce  coup 
d'audace,  applaudissaient  l'heureuse  hardiesse  de  leur 
chef. 

Les  forces,  amenées  de  la  Havane,  ne  pouvaient  suffire; 
aussi,  d'autres  renforts  vinrent  de  la  Mobile  et  de  la 
Nouvelle-Orléans.  Ces  troupes  furent  placées  de  manière 
à  intercepter  toute  communication,  entre  la  place  et  le 
château  de  las  Barrancas-Coloradas.  Galvez  dut  plusieurs 


LES   HOSTILITES  157 

fois  changer  ses  dispositions,  parce  que  ceux  de  Pensacola 
le  gênaient,  par  leurs  sorties,  en  même  temps  que  des 
Indiens,  alliés  des  Anglais,  le  harcelaient  et  l'attaquaient, 
à  l'improviste.  A  la  fin,  il  choisit,  comme  but  principal 
de  ses  efforts,  un  ouvrage  avancé,  appelé  Media-Luna. 
Comme  il  ne  s'épargnait  pas  et  cju'il  courait  toujours, 
où  il  y  avait  le  plus  de  danger,  il  fut  blessé,  à  la  fois  au 
ventre  et  à  la  main.  Ses  troupes  consternées  le  crurent 
hors  de  combat.  Mais  il  se  montra  bientôt  et  ne  quitta 
plus  son  poste.  Don  José  Solano  lui  amena  d'autres 
secours  de  la  Havane,  car  on  signalait  la  présence,  le 
31  mars  1781,  de  huit  navires  anglais,  aux  environs,  et 
on  craignait  qu'ils  ne  vinssent  au  secours  de  Pensacola. 
On  s'apprêtait  pour  l'assaut,  quand  une  grenade,  lan- 
cée des  batteries  espagnoles,  incendia  le  magasin  à  poudre 
du  fort  de  Media-Luna  et  ensevelit  ses  cent  cinquante 
défenseurs,  sous  les  décombres.  Cet  ouvrage  dominait 
et  battait  en  plein  le  fort  Georges,  un  des  plus  im- 
portants. Aussi,  dès  cet  instant,  les  Anglais  ne  songèrent- 
ils  plus  qu'à  se  rendre.  Le  10  mai  1781,  les  Espagnols 
entrèrent  en  posssession  de  Pensacola,  ville  garnie  de 
153  pièces  d'artillerie  et  défendue  par  1,400  soldats  et  un 
plus  grand  nombre  de  nègres.  Le  général  Campbell  fut 
fait  prisonnier,  ainsi  que  l'amiral  Chester,  capitaine  gé- 
néral de  cette  province  (1). 


(1)  Fernan  Nunez,  Compendio,  t.  I'^''.  p.  345  et  seq.  Au  sujet  de  l'impor- 
tance de  Pensacola,  voici  un  renseignement  que  donne  l'auteur  de  ces  mé- 
moires :  '<  Quoique  le  pays  soit  en  lui-mf'me  peu  peuplé  et  inculte,  la  posi- 
tion du  port  était  particulièrement  importante,  pour  les  Anglais,  parce 
q\i'eile  était  à  l'entrée  du  golfe  mexicain,  outre  que  la  Jamaïque  en  tirait 
beaucoup  d'articles  de  valeur,  comme  l'indigo,  le  coton,  les  pelleteries  et 
le  bois  de  teinture:  de  sorte  que,  l'année  précédente,  le  montant  des  expor- 
tations s'était  élevé  à  122,000  livres  sterling  et  celui  des  importations 
à  150,000.  Cette  perte  fut  très  sensible  aux  Anglais,  et,  aussitôt  qu'arriva  à 
I,ondres  la  nouvelle,  il  y  eut  dans  la  ville  pour  plus  de  300,000  livres  ster- 
ling de  perte.  »  (Voir  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCIV,  13  juillet  1781,  joie  de 
Charles  III,  en  apprenant  la  prise  de  Pensacola,  Bernardo  Galvez  nommé 
lieutonanl  sr-'néral.) 


158  RÈGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

Ainsi  prirent  fin  les  brillants  exploits  de  Don  Bernardo 
Galvez  et  les  Anglais  furent  chassés  du  golfe  mexicain. 

Le  père  de  ce  général,  frère  du  ministre  des  Indes, 
Don  Matias  Galvez,  président  du  territoire  de  Guatemala, 
guerroyait,  de  son  côté,  contre  les  Anglais.  Il  venait  d'ap- 
prendre la  déclaration  de  la  guerre  et  faisait  ses  prépa- 
ratifs, en  conséquence,  lorsqu'il  sut  que  le  pavillon  britan- 
nique flottait  sur  le  château  de  San-Fernando  de  Omoa. 

Un  navire  ennemi  de  cinquante  canons  et  deux  fré- 
gates, avec  un  bâtiment  plus  léger,  avaient,  dès  le  23  sep- 
tembre 1779,  jeté  l'ancre  dans  le  golfe  de  Dulce  et  se 
proposaient  de  piller  les  magasins,  où  les  Espagnols  dé- 
posaient les  marchandises,  qui  venaient  d'Europe.  Ils 
étaient  vides;  tout  avait  été  mis  en  sûreté.  Les  Anglais 
songèrent,  alors,  à  s'emparer,  par  surprise,  du  château  de 
San-Fernando.  Ils  arborèrent  le  pavillon  espagnol,  mais 
leur  stratagème  fut  découvert  et  ils  durent  s'éloigner. 
Ils  revinrent  le  16  octobre,  débarquèrent  à  Puerto-Ca- 
ballo  700  Indiens  Mosquitos  et  Zambos  et  enlevèrent  cette 
place,  le  20  du  même  mois. 

Don  Matias  voulait  la  reprendre,  à  tout  prix.  Il  affama 
les  assiégés,  les  empêcha  de  s'abreuver  à  un  ruisseau 
voisin.  Il  avait,  sous  ses  ordres,  une  cinquantaine  de 
vétérans,  300  miliciens,  80  condamnés  au  presidio  et 
60  nègres  esclaves.  Il  promit  à  ces  gens  leur  liberté,  s'ils 
se  comportaient  avec  courage,  et,  lorsqu'il  somma  le  chef 
anglais  de  se  rendre,  il  lui  fit  craindre  de  ne  pas  pouvoir 
refréner  la  férocité  de  pareils  hommes,  dans  un  assaut. 
Bien  que  l'on  parût  accueillir,  avec  dédain,  de  tels  avis, 
ces  menaces  effrayèrent,  car  la  garnison  anglaise  dé- 
guerpit secrètement,  pendant  la  nuit  du  28  novembre  1779. 

Après  avoir  recouvré  San-Fernando  de  Omoa,  reçu 
de  l'argent  de  la  Nouvelle-Espagne,  des  armes,  des  vivres 
et  des  munitions  de  Cuba,  Don  Matias  Galvez  équipa 
deux  colonnes  qui  ravagèrent  les  établissements  anglais 


LES    HOSTILITÉS  159 

de  Honduras  et  se  portèrent  sur  le  territoire  des  Mosquitos, 
où  elles  donnèrent  la  chasse  aux  Indiens,  qui  se  mon- 
traient contraires  aux  Espagnols. 

Mais,  avant  d'apprendre  les  succès,  remportés  de  ce  côté, 
le  président  de  Guatemala  reçut  la  nouvelle  que  400  An- 
glais et  600  Indiens  Zambos  et  Mosquitos  avaient  re- 
monté, en  pirogue,  la  rivière  de  San-Juan,  dans  l'intention 
de  s'emparer  du  château  du  même  nom.  Il  vola  au  se- 
cours de  la  province  de  Nicaragua,  avec  600  miliciens, 
il  établit  son  quartier  général  à  Grenade  et  fit  ouvrir 
un  chemin,  pour  porter  des  secours.  Malgré  la  valeur  du 
commandant  Don  Juan  de  Aysa,  qui  défendait  cette 
forteresse,  avec  une  poignée  de  braves,  on  n'arriva  pas 
à  temps.  Dès  le  29  avril,  il  avait  été  obligé  de  se  rendre, 
parce  que  les  Anglais  détournèrent  l'eau  qui  abreuvait 
la  place. 

Comme  le  but  constant  des  ennemis  avait  été  de  se 
ménager  un  accès  sur  la  mer  du  Sud,  par  l'isthme,  Don 
Matias  voulut  déjouer  ce  projet.  Aussi  il  transporta,  dans 
ce  dessein,  son  quartier  général  à  Masaya,  où  se  forme 
la  rivière  de  San-Juan,  au  bord  du  lac  de  Nicaragua.  Il 
réunit  toutes  les  embarcations  nécessaires  à  la  défense, 
et,  comme  les  Anglais  pouvaient  se  glisser,  par  la  vallée 
de  Matina  sur  Costa- Rica,  il  chargea  Don  Tomas  Lopez 
del  Corral  de  veiller  de  ce  côté.  Grâce  à  sa  connaissance 
du  pays,  cet  officier  accomplit  heureusement  sa  mission, 
détruisit  l'établissement  anglais  de  Tortuguero  ainsi  que 
celui  appelé  la  Boca-del-Toro. 

Débarrassé  de  toute  inquiétude,  de  ce  côté,  Don  Matias 
songea  à  reprendre  le  château  de  San-Juan  de  Nicaragua. 
Il  y  réussit,  dès  les  premiers  jours  de  1781.  Les  Anglais 
quittèrent  secrètement  ce  fort,  occupé  aussitôt  par  les 
Espagnols.  Ils  durent  la  vie  à  un  déserteur,  qui  leur  fit 
découvrir  une  mine,  à  laquelle  les  ennemis  avaient  mis 
le  feu,  avant  de  partir. 


160  REGNE    DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

Ces  différentes  actions,  accomplies  loin  de  la  métro- 
pole, variées  quant  au  succès  et  assez  espacées,  n'im- 
pressionnaient pas  autant  l'opinion  que  des  échecs  ou 
des  défaites,  subies  en  Europe,  dans  la  Manche  et  sur  les 
côtes  de  la  Péninsule.  Aussi,  le  peuple  espagnol,  mécontent 
de  ce  que  le  projet  de  débarquement  en  Angleterre  eût 
échoué,  humilié  de  la  déroute  de  Langara,  s'abandon- 
nait-il au  découragement,  réaction  ordinaire  d'un  excès 
d'enthousiasme  et  de  confiance. 


:  CHAPITRE  VI 

LA    MISSION    DE    CTJMBERLAND    A    MADRID 

I.  Cabales  contre  Florida  Blanca,  ambition  de  Don  José  Galvez,  une  négo- 
ciation secrète;  Hussey,  sa  mission;  les  émeutes  de  Londres  et  lord  Gordon,, 
soulèvement  contre  les  catholiques.  —  II.  Mission  de  Richard  Cumber- 
land,  anxiété  de  Montmorin,  enivrement  de  l'envoyé  anglais,  son  mé- 
moire, annotation  de  Florida  Blanca,  les  gazettes  anglaises,  arrivée  de 
d'Estaing  à  Madrid,  retour  aux  idées  belliqueuses,  étude  laborieuse  de& 
plans  de  campagne,  détresse  financière,  l'affaire  Drouillet  et  Cabarrus, 
colère  de  Necker.  —  III.  Intervention  de  la  Russie,  la  neutralité  armée,, 
incertitudes  de  Catherine  II,  démarche  de  Cumberland  à  Saint-Ildefonse, 
loyauté  évidente  de  Charles  III;  intervention  du  prince  de  Kaunitz;  il  est 
éconduit  par  l'Espagne. 


Dans  les  revers,  la  foule  cherche  toujours  une  victime, 
sur  laquelle  elle  se  venge  des  malheurs  publics.  L'impor- 
tance et  la  capacité  de  Florida  Blanca  le  désignaient, 
tout  naturellement,  aux  colères  de  ses  compatriotes.  Son 
crédit,  auprès  de  Charles  III,  éclipsait  des  collègues  ja- 
loux ou  incapables.  Ceux-ci  unirent  tous  leurs  efforts 
pour  détourner,  sur  sa  tête,  l'orage  qui  pouvait  les  at- 
teindre. Un  de  ceux  que  la  reconnaissance  liait  à  Florida 
Blanca  se  montra  parmi  les  plus  acharnés  (1).  A  ceux 
qui  reprochaient  au  ministre  de  la  marine  une  économie 
absurde,  des  arsenaux  sans  matériaux  de  ravitaillement, 

(1)  AIT.  étr.  Espagne,  t.  DCIII,  2i  avril  1781,  Montmorin  à^Vergennes. 
II.  di 


162  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

bois  de  construction,  fers,  cordages  ou  toiles,  Castejon 
soutenait,  avec  impudence,  que  la  faute  en  retombait 
sur  le  chef  du  cabinet  (1).  Il  se  représentait,  auprès  de 
lui,  comme  un  agent  subalterne,  obéissant,  dans  son 
ressort,  aux  instructions  données;  exécuteur  partiel  d'un 
plan,  combiné  à  son  insu.  Mais  cette  défense  ne  l'excusait 
pas  d'états  de  situation  mensongers,  d'après  lesquels  la 
flotte  espagnole  semblait  compter  un  nombre  considé- 
rable de  vaisseaux  de  guerre,  tandis  que  beaucoup  d'entre 
eux  n'existaient  que  sur  le  papier,  ou  encombraient  les 
ports  de  carènes,  à  moitié  pourries.  Parmi  ses  collègues, 
Florida  Blanca  aurait  vainement  cherché  un  allié.  Ce 
n'était  pas  le  ministre  des  fmances,  Muzquiz,  qui  songeait 
à  lui  prêter  secours;  homme  médiocre,  ne  souillant  mot, 
agissant  par  routine,  gouverné  par  des  commis.  A  côté 
des  ingrats,  comme  Castejon,  ou  des  nullités,  comme 
Muzquiz,  intriguaient  les  jaloux,  comme  Galvez  (2). 
Oncle  de  Don  Bernardo,  qui  s'illustrait  dans  le  golfe 
du  Mexique,  ministre  du  département  des  Indes,  grand 
travailleur,  au  courant  des  moindres  détails  de  son  admi- 
nistration, il  recherchait  toutes  les  occasions  de  se  faire 
valoir  et  avait  aspiré,  sans  doute,  à  la  succession  de 
Grimaldi.  Le  mauvais  succès  de  la  dernière  campagne 
lui  donnait  beau  jeu,  pour  laisser  entendre  ouvertement 
qu'il  avait  toujours  blâmé  la  concentration  de  forces 
immenses,  dans  la  Manche,  que  les  grands  coups  de- 
vaient être  portés  aux  Anglais,  dans  les  Indes  orientales 
et  occidentales.  Outre  ses  collègues,  Florida  Blanca  avait 
à  redouter  le  crédit  du  P.  Joaquin  Eleta,  confesseur 
du  roi.  Cet  esprit  brouillon  et  violent,  jadis  partisan 
de  la  guerre  contre  l'Angleterre,  oubliait  les  opinions 
qu'il  professait,  quelques  mois  plus  tôt,  avec  tant  d'ar- 

(1)  Aff.  étr.  Espagne,  t.  DXCVII,  ^  122. 

(2)  DoNiOL,  t.  II,  p.  27;  t.  III,  p.  34  et  39.  (Voir  Espagne,  t.  DXCVII, 
21  février  1780.) 


LA   MISSION   DE   CUMBERLAND   A    MADRID  163 

deur,  pour  se  retourner  maintenant  contre  le  premier 
ministre  et  le  traiter  de  criminel  d'Etat  (1). 

N'était-il  pas  à  craindre  que  Charles  III,  à  la  suite  de 
toutes  ces  intrigues,  ne  retirât  sa  confiance  à  Florida 
Blanca?  Le  roi  se  laissait  difficilement  pénétrer;  mais 
Montmorin,  qui  le  connaissait  routinier,  ombrageux  et 
entêté,  en  même  temps  que  fort  jaloux  de  son  autorité, 
ne  prévoyait  pas  une  disgrâce.  Un  homme,  diminué  par 
l'insuccès,  blesserait  moins  la  vanité  du  souverain;  une 
émeute,  seule,  provoquerait  un  renvoi.  Comme  il  ne  s'at- 
tendait pas  à  un  pareil  événement,  notre  ambassadeur 
se  rassurait  sur  la  fortune  d'un  personnage,  qu'il  estimait 
et  dont  il  ne  souhaitait  pas  la  chute,  malgré  la  vivacité 
de  leurs  altercations.  Mais  d'autres  dangers  le  préoccu- 
paient. Il  craignait  que  le  gouvernement  espagnol,  dé- 
goûté d'une  politique  active,  ne  revînt  aux  négociations 
et  n'abandonnât,  finalement,  l'elliance  française. 

Montmorin  flairait  une  négociation  secrète  (2),  enta- 
mée avec  l'Angleterre.  Ses  espions  lui  parlèrent  de  pa- 
quets, apportés  mystérieusement  de  Lisbonne,  sous  le 
couvert  de  l'ambassadeur  espagnol  Fernan  Nunez.  Piqué 
dans  sa  curiosité,  il  profita  d'une  conférence  avec  Flo- 
rida Blanca,  où  il  était  question  de  la  présentation  de 
Gérard  de  Rayneval  à  Sa  Majesté  Catholique,  en  qua- 
lité de  ministre,  accrédité  près  du  Congrès,  pour  toucher 
quelques  mots  des  prétendues  machinations.  Ces  allu- 
sions, au  lieu  de  provoquer  des  explications  nettes, 
éveillèrent  la  colère  de  son  interlocuteur,  qui  revint  sur 
ses  éternelles  récriminations,  à  propos  de  la  dernière 
campagne.  Montmorin  laissa  entendre  qu'il  ne  prenait 
pas  le  change  et  que  cette  tactique,  loin  de   détruire 


(1)  DoNioL,  t.  II.  p.  691. 

(2)  Aff.  étr.  Espagne,  t.  DXCVIII,  Montmorin  à  Vergennos,  13  mars 
et  28  mars  1780.  (Voir  également  CoxE,  Histoire  de  V Espagne  sous  la  maison 
de  Bourbon,  traduction  Muriel,  t.  V,  p.  222-245.) 


164  RliGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

ses  soupçons,  les  confirmait,  au  contraire.  Alors,  ce  furent 
des  plaintes,  contre  notre  chargé  d'affaires,  à  Lisbonne 
qui  épiait  toutes  les  démarches  de  Fernan  Nuhez,  une 
longue  litanie  de  tous  les  ennuis  que  le  ministre  des 
affaires  étrangères  éprouvait  de  la  part  du  confesseur 
et  de  ses  collègues;  enfin,  pressé  davantage,  il  avoua  que 
le  Commodore  Johnstone,  par  l'entremise  d'un  certain 
Cantoffer,  avait  bien  fait  quelques  tentatives  de  négo- 
ciations. Mais  rien  de  tout  cela  n'était  sérieux!  Notre 
ambassadeur  ne  put  en  savoir  davantage. 

L'Angleterre,  cependant,  poursuivait  une  intrigue,  de- 
puis la  fin  de  l'année  1779. 

Au  mois  de  novembre  (1),  un  prêtre  catholique  irlan- 
dais, appelé  Hussey,  ancien  chapelain  du  marquis  d'Al- 
modovar et  resté,  en  Angleterre,  après  le  départ  de  son 
patron,  tentait  quelques  démarches  auprès  de  lord  Ger- 
maine, secrétaire  d'Etat  du  département  de  la  guerre, 
afin  d'obtenir  la  libération  de  plusieurs  ecclésiastiques, 
capturés  depuis  le  commencement  des  hostilités.  Admis 
à  l'audience  de  ce  ministre,  le  chapelain  crut  com- 
prendre que,  si  Sa  Majesté  Catholique  consentait  à  des 
pourparlers,  l'abandon  de  Gibraltar  pourrait,  peut-être, 
récompenser  une  défection.  Cette  étrange  conversation 
fut  confiée  par  Hussey  au  comte  de  Pignatelli,  ambas- 
sadeur de  Naples,  auprès  de  Georges  III.  Celui-ci  l'en- 
gagea à  écrire  à  Florida  Blanca. 

Le  lendemain,  quelqu'un  se  présentait  de  la  part  de 
lord  Germaine  et  demandait  à  Hussey  s'il  consentirait 
à  se  rendre  à  Madrid,  chargé  d'une  mission  ofTicieuse. 
Il  accepta,  autorisé  par  l'avis  favorable  de  Pignatelli 
et  partit,  emportant,  comme  gage,  une  lettre  que  lord 
Germaine  lui  avait  écrite  et  qui  était  ainsi  conçue  : 
«  Ayant  appris  votre  intention  de  vous  rendre  à  Ma- 
li) Arch.  hist.  Madrid,  Estado  leg.  4220,  lettre  de  Hussey  à  Florida 
Blanca,  24  décembre  1779. 


LA   MISSION   DE   CUMBERLAND    A   MADRID  105 

drid,  où  vous  devez  avoir,  à  raison  de  vos  connaissances, 
de  fréquentes  occasions  de  vous  entretenir,  avec  des  per- 
sonnes de  haut  rang,  et  qui  exercent  des  fonctions  pu- 
bliques, je  suis  très  persuadé  que  vous  ne  manquerez 
pas  de  toutes  les  circonstances,  qui  pourront  se  pré- 
senter, pour  cultiver  les  dispositions  du  ministère  espa- 
gnol, vers  le  renouvellement  de  cette  bonne  harmonie, 
entre  les  deux  nations  qui,  à  leur  grand  préjudice,  a 
été  dernièrement  interrompue.  Comme  j'ai  sujet  de 
croire  que  les  dispositions  du  ministère  espagnol  sont 
telles,  en  effet,  que  je  viens  de  le  dire,  il  est  sage  et  con- 
forme à  une  saine  politique  de  songer  à  ce  que,  dans  les 
explications,  que  vous  pourrez  avoir,  avec  les  hommes 
chargés  des  affaires  de  ce  pays-là,  vous  ne  vous  avanciez 
pas  trop,  et  que  vous  vous  borniez  seulement  à  ce  qui 
pourra  confirmer  l'Espagne  dans  l'intention,  qu'elle  pa- 
rait avoir,  de  faire  un  accommodement  avec  la  Grande- 
Bretagne.  La  confiance  qu'inspire  la  droiture  de  votre 
conduite  est  telle  que  je  vous  assure,  tant  de  la  part  de 
lord  North  que  de  la  mienne,  que  vos  représentations 
seront  accueilhes,  avec  la  considération  la  plus  amicale. 
Et  s'il  arrivait  que,  donnant  un  libre  essor  à  vos  pen- 
chants, vous  fussiez  un  jour  autorisé  à  nous  faire  quelques 
ouvertures,  de  la  part  de  l'Espagne,  relatives  à  une 
pacification,  qui  intéresse,  si  essentiellement,  les  deux 
royaumes,  je  peux  vous  donner  la  pleine  assurance  qu'elles 
seront  discutées  ici,  avec  toute  la  sincérité  et  la  bonne  foi 
possibles.  » 

Quelles  étaient  les  intentions  de  l'Angleterre?  Voulait- 
elle  amorcer  une  négociation  sérieuse  ou  seulement 
brouiller  les  alliés,  en  excitant  leurs  mutuelles  défiances? 
On  se  rend  difficilement  compte  de  ce  que  les  ministres 
britanniques  projetaient.  Au  fond,  le  savaient-ils  net- 
tement eux-mêmes,  lorsqu'ils  envoyèrent  un  personnage 
aussi  mince  que  Hussey,  muni  d'une  lettre  aussi  vague? 


d66  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Ces  pourparlers  furent  engagés,  après  la  campagne  infruc- 
tueuse de  d'Orvilliers.  Le  danger  d'une  descente,  en  An- 
gleterre, provisoirement  écarté,  pouvait  renaître,  Lan- 
gara  n'avait  pas  encore  été  battu,  ni  Gibraltar  délivré 
par  Rodney.  La  guerre  coûtait  cher  (1);  les  emprunts, 
pour  la  soutenir,  devenaient  difficiles.  Tels  furent  les 
principaux  motifs,  qui  semblent  avoir  poussé  les  Anglais 
à  expédier,  à  Madrid,  le  prêtre  irlandais,  muni  de  la  lettre 
de  lord  Germaine. 

L'accueil  de  Florida  Blanca  fut  assez  froid;  il  ne 
s'échauffa  que  lorsque  Hussey  parut  croire  que  l'Es- 
pagne ne  pourrait  conclure  la  paix,  sans  la  participation 
de  la  France.  Piqué  au  vif  de  cette  insinuation,  Flo- 
rida Blanca  courut  à  son  cabinet  et  revint  les  mains 
pleines  de  papiers,  qu'il  mit  devant  son  interlocuteur. 
«  Voilà,  dit-il,  les  documents,  qui  renferment  tout  ce  qui 
a  été  stipulé,  entre  les  deux  cours  alliées.  Il  n'y  en  a 
aucun  qui  lie  l'Espagne  de  la  manière  que  vous  indiquez. 
Elle  est  libre  de  faire  la  paix,  avec  l'Angleterre.  Mais, 
ajouta-t-il,  je  ne  suis  pas  bien  sûr  de  la  sincérité  du 
cabinet  anglais,  et  Gibraltar,  affirma-t-il  avec  emphase, 
doit  être  la  condition  indispensable  de  la  négociation  (2)!» 

La  réponse  de  Florida  Blanca  à  lord  Germaine  fut 
aussi  indirecte  que  l'insinuation  de  ce  dernier.  Hussey 
repartit  avec  une  lettre  qu'il  devait  communiquer.  On 
attendait,  à  Madrid,  une  réponse  écrite  ou  verbale,  de  la 
part  de  ce  prêtre,  à  la  fin  de  janvier  1780. 

Les  ministres  prirent  connaissance  des  conditions  énon- 
cées. Ils  tinrent  quatre  conseils  successifs,  avant  de  rien 
décider,  tant  la  cession  de  Gibraltar  leur  paraissait  oné- 
reuse. Mais,  soucieux  de  l'escadre,  dirigée  par  Rodney, 
dont  l'expédition  semblait  périlleuse,  ils  n'osèrent  rejeter 

(1)  Aff.  étr.  Angleterre,  t.  DXXXIX,  î°  39,  mémoire  sur  la  situation  des 
finances  (1776-1782).  En  1780,  la  dette  s'élevait  à  3  milliards  313  millions. 

(2)  Archive  historico  Madrid,  Estado  leg.  4220,  journal  de  Hussey. 


LA   MISSION   dp:    CUMBERLAND    a   MADRID  167 

de  piano  une  pareille  proposition,  et  ils  arrêtèrent  les 
compensations,  qu'ils  exigeraient,  en  échange,  si  la  for- 
tune leur  était  contraire  :  cession  de  Puerto-Rico,  de 
la  forteresse  de  San-Fernando  de  Omoa;  une  indemnité 
de  deux  millions  sterling,  pour  les  dépenses  faites  à 
Gibraltar,  l'artillerie  et  les  munitions;  rupture  avec  la 
France;  confirmation  des  clauses  du  traité  de  Paris, 
dans  toutes  ses  dispositions,  à  l'exception  de  celles,  qui 
venaient  d'être  énoncées;  engagement  solennel  de  ne 
fournir  aucun  secours  aux  insiirgents,  de  leur  fermer  les 
ports  de  l'Espagne,  en  Europe  et  dans  les  colonies;  coopé- 
ration à  la  soumission  des  Américains. 

Trop  habiles  pour  révéler  ce  qu'un  parti  désespéré  leur 
dicterait,  peut-être,  ils  affectèrent  une  assurance,  der- 
rière laquelle  se  cachait  leur  inquiétude.  Un  homme,  plus 
fin  que  Hussey,  eût  démêlé  ce  qu'il  y  avait  de  factice, 
dans  l'attitude,  prise  par  lord  North  et  ses  collègues,  et 
ne  se  serait  pas  laissé  déconcerter,  comme  ce  négociateur 
improvisé,  à  son  retour  de  Madrid.  Introduit,  en  effet, 
chez  lord  Hillsborough,  Hussey  entendit,  avec  surprise, 
lord  Stormont,  secrétaire  du  département  du  Nord,  dé- 
clarer, avec  véhémence,  que  l'Angleterre  n'accepterait 
jamais  de  livrer  Gibraltar,  à  n'importe  quel  prix,  quand 
même  l'Espagne  étalerait  une  carte  de  ses  états  et  lais- 
serait un  délai  de  trois  semaines,  pour  choisir  ce  qui 
conviendrait.  Ce  personnage  parla  ensuite,  avec  dérision, 
des  promesses  de  Johnstone,  comme  si  on  pouvait  ajouter 
foi  aux  paroles  inconsidérées  d'un  commandant  de  croi- 
sière. Le  malheureux  prêtre,  tout  décontenancé,  offrit, 
en  balbutiant,  de  soumettre,  à  l'examen  des  ministres,  la 
lettre,  qu'il  allait  écrire  à  Florida  Blanca.  On  fit  sem- 
blant de  ne  pas  l'entendre  et  on  le  congédia,  dédaigneuse- 
ment, sans  réponse  écrite,  sans  instruction  d'aucune 
espèce. 

Hussey  avait  fait  la  connaissance  d'un  secrétaire  de 


168  REGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

lord  Germaine,  le  sieur  Cumberland,  qu'il  vint  trouver 
et  auquel  il  ouvrit  son  cœur.  L'air  égaré,  il  lui  raconta 
tous  ses  déboires.  Il  voulait  demander  pardon  à  Sa 
Majesté  Catholique  ainsi  qu'à  Florida  Blanca.  Plût  à 
Dieu  qu'il  eût  écouté  les  sages  conseils  de  ce  ministre, 
qui  le  mettait  en  garde  contre  la  perfidie  anglaise! 

Cumberland  essayait,  en  vain,  de  le  réconforter  et  de 
raisonner  avec  lui,  de  sang-froid.  Enfin,  il  échappa  à  ce 
fonctionnaire  une  assertion  singulièrement  téméraire. 
«  Vous  êtes  maître  d'écrire  ce  que  vous  voudrez,  dit-il 
à  Hussey,  mais  l'honneur  du  cabinet  britannique  res- 
tera à  couvert  de  tout  reproche.  Je  vous  affirme  que  des 
déclarations  contraires  aux  vôtres  seront  faites  d'une 
manière  solennelle,  par  l'autorité  compétente  et  par  une 
commission  ad  hoc.  Je  briguerai  moi-même  l'honneur 
de  les  faire  et  d'accepter  une  semblable  mission.  Dans 
quelle  position,  continua-t-il,  vous  trouverez-vous,  avec 
l'Espagne,  lorsqu'on  y  sera  informé,  qu'entraîné  par  votre 
caractère  ardent  et  peu  mesuré,  vous  avez  présenté,  sous 
un  faux  jour,  une  négociation  de  cette  importance?  « 
.  L'assurance  de  Cumberland  (1)  étonna  Hussey;  il 
soupçonna  son  interlocuteur  d'être  plus  instruit  qu'il 
ne  l'était  réellement.  Il  se  reprit  à  espérer  et  se  contenta 
de  se  plaindre  des  termes  dont  lord  Stormont  s'était 
servi.  Quand  il  se  fut  soulagé  de  sa  mauvaise  humeur, 
il  écrivit  à  Florida  Blanca  une  lettre,  dans  laquelle  se 
confondent  et  les  réponses  officielles  des  ministres,  et 
les  sous-entendus  de  Cumberland. 

«  A  mon  arrivée  ici,  il  y  a  quinze  jours,  mandait-il 
au  ministre  espagnol,  je  transmis  au  cabinet  anglais 
les  instructions  que  V.  E,  m'avait  communiquées.  On 
y  discuta  l'affaire,  pendant  plusieurs  jours,  sans  inter- 

(1)  British  Muséum  add.  manuscript  28851  :  Particulars  of  the  secret 
négociation  between  great  Britain  and  Spain  carried  on  at  Madrid  in  the 
year  1780  and  1781. 


LA   MISSION   DE    CUMBERLAND   A   MADRID  1G9 

ruption;  mais  la  cession  de  Gibraltar,  comme  article 
préliminaire  et  comme  condition  sine  qua  non  du  traité, 
le  cabinet  n'est  pas  disposé  à  l'accorder.  On  offre  de  né- 
gocier sur  les  bases  du  traité  de  Paris.  L'Espagne,  en 
ce  cas,  pourrait  aborder  la  question,  sous  le  titre  d'échange 
de  territoire.  La  Grande-Bretagne  entrera  en  pourpar- 
lers, sous  cette  forme,  et  l'issue  de  l'affaire  fera  voir  au 
monde  la  sincérité  de  ses  vœux,  relativement  à  un  accom- 
modement, avec  l'Espagne.  Si  V.  E.  pense  que  cette  dé- 
claration suffise  pour  ouvrir  une  négociation,  dans  les 
règles,  la  Grande-Bretagne  nommera  une  personne,  qui 
traitera  cette  affaire,  secrètement  et  avec  promptitude. 
L'Espagne  en  nommera  aussi  une  de  son  côté,  et,  si  V,  E. 
me  permet  d'émettre  mes  conjectures,  sur  l'état  des 
choses,  je  crois  réellement  qu'on  cédera  Gibraltar,  avec 
des  conditions,  mais  je  ne  suis  autorisé  ni  verbale- 
ment, ni  par  écrit,  à  le  déclarer  positivement.  Le  gouver- 
nement anglais  nie  d'avoir  donné  aucune  instruction 
ni  aucune  commission  quelconque  à  Johnstone  (1),  rela- 
tivement à  des  propositions  à  faire  à  l'Espagne,  en  ajou- 
tant, toutefois,  qu'il  espère  que  l'imprudence  du  commo- 
dore  ne  devra  point  être  un  obstacle  à  la  négociation.  » 

Le  domestique  de  Hussey  partit  pour  Madrid,  en 
courrier,  le  14  février  1780;  cette  dépêche  n'avait  pas  été 
communiquée  au  cabinet;  seuls,  lord  Germaine  et  lord 
Hillsbrough  en  avaient  pris  lecture. 

A  peine  cet  homme  venait-il  de  quitter  l'Angleterre, 
que  l'on  apprenait,  à  Londres,  la  défaite  de  Langara  et 
l'entrée  de  Rodney,  à  Gibraltar. 

Après  un  pareil  succès,  pourquoi  le  ministère  britan- 
nique ne  laissait-il  pas  tomber  ces  négociations,  à  peine 
ébauchées?  Pourquoi,  au  contraire,  les  poursuivre  avec 
cette  ambiguïté  que  l'on  a  remarquée,  dès  les  premiers 

(1)  Le  Commodore  commandait  une  croisière  anglaise  devant  Lisbonne. 


170  RKGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

instants;  ces  promesses  pleines  de  réticences,  montrées 
officieusement,  comme  un  appât,  et  retirées  aussitôt  que 
l'Espagne  a  l'air  d'y  mordre? 

Les  périls  extérieurs,  seuls,  ne  compromettaient  pas 
l'existence  du  cabinet  britannique.  Lord  North  traver- 
sait, en  cet  instant,  une  crise  redoutable,  provoquée  par 
des  lois,  proposées  en  faveur  des  catholiques.  Aussi,  en 
continuant  la  négociation,  voulut-il,  dans  son  embarras, 
se  ménager  une  solution,  «  une  porte  qu'il  ouvrirait  ou 
fermerait  (1)  »,  selon  qu'il  voudrait,  ou  non,  accorder 
quelque  satisfaction  à  l'opposition,  mécontente  de  la 
guerre  contre  les  Américains. 

Les  lois  rigoureuses,  contre  le  catholicisme,  et  qui  da- 
taient du  règne  de  Guillaume  III,  subsistaient  encore,  dans 
leur  extrême  rigueur.  Un  prêtre  catholique  ne  pouvait 
accomplir,  en  sûreté,  son  ministère,  dans  la  Grande-Bre- 
tagne. En  1767,  un  ecclésiastique,  convaincu  d'avoir  admi- 
nistré les  derniers  sacrements  à  un  malade,  fut  con- 
damné à  la  prison  perpétuelle!  Les  dénonciateurs  des 
papistes  recevaient,  en  récompense,  une  gratification  de 
cent  livres  sterling.  Mme  Lingard,  la  mère  de  l'historien, 
morte  en  1824,  à  l'âge  de  quatre-vingt-douze  ans,  se 
souvenait  du  temps  où  sa  famille  partait  secrètement, 
la  nuit,  en  charrette,  afin  d'entendre  la  messe,  tandis  que 
le  prêtre,  qui  devait  la  célébrer,  se  rendait  à  l'endroit  con- 
venu, déguisé  en  mendiant. 

La  position  des  catholiques  et,  spécialement,  des  catho- 
liques propriétaires,  était  très  précaire.  Ils  dépendaient, 
entièrement,  de  leurs  parents  protestants,  qui  pouvaient 
les  priver  de  leurs  domaines.  A  la  merci  des  espions  de 
métier,  hors  la  loi  dans  leur  propre  pays,  condamnés  à 
une  vie  cachée,  il  leur  fallait  souvent  acheter,  par  des 
taxes  régulières,  une  exemption  de  persécution. 

(1)  Aiï.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIX,  l«i"  juin  1780,  Monimorin  à  Vergennes. 


LA   MISSION   DE    CUMBERLAND   A   MADRID  171 

En  1778,  sir  Georges  Saville  proposa  quelques  ré- 
formes :  sur  l'arrestation  des  évêques  et  des  prêtres, 
sur  l'emprisonnement  perpétuel  des  papistes,  qui  tien- 
draient une  école,  sur  leur  aptitude  à  hériter  d'une  terre. 
Pour  obtenir  le  bénéfice  de  cette  loi,  il  suffisait  de  jurer 
fidélité  au  prétendant,  de  ne  pas  reconnaître  la  juridic- 
tion temporelle  du  pape,  ni  son  pouvoir  de  déposer  les 
souverains. 

Cette  réforme  provoqua,  en  Ecosse,  de  furieuses  émeutes, 
dans  le  cours  de  l'année  1779.  Des  maisons,  où  vivaient 
des  catholiques,  furent  brûlées,  à  Edimbourg  et  à  Glasgow. 
Le  parti  fanatique,  à  Londres,  qui  s'était  d'abord 
montré  plus  timide,  se  laissa  entraîner,  par  l'exemple 
des  Ecossais  et  par  les  exhortations  d'un  chef  sans  scru- 
pules, lord  Georges  Gordon.  C'était  un  jeune  homme  de 
trente  ans,  de  talent  très  ordinaire,  auteur  de  discours 
violents  et  absurdes,  prononcés  dans  le  Parlement.  Mais, 
s'il  n'avait  pas  trouvé  d'admirateurs,  dans  la  Chambre 
des  communes,  il  était  l'oracle  d'une  association  d'es- 
prits exaltés.  Le  29  mai  1780,  il  y  eut  un  meeting,  présidé 
par  Gordon,  où  l'on  résolut  de  marcher  vers  le  palais  de 
Westminster,  afin  d'obtenir  le  retrait  des  lois,  proposées 
par  Saville  et  qu'on  appelait  le  Relief  Act  (1). 

Le  2  juin,  vers  deux  heures  et  demie  de  l'après-midi, 
trois  colonnes  de  plusieurs  milliers  d'hommes,  le  chapeau 
orné  de  cocardes  bleues,  arrivèrent,  par  différentes  voies, 
devant  le  Parlement.  Cette  foule  ne  se  proposait  d'abord 
que  d'intimider  l'assemblée,  par  cette  manifestation,  mais 
elle  se  grisa  de  sa  force  et  s'emporta  aux  pires  violences. 
Elle  arrêta  les  députés  et  les  lords,  les  insulta,  les  obligea 
d'arborer  la  cocarde  bleue,  leur  fit  crier  :  No  Popery,  pas 
de  Papisme;  ceux  qui  étaient  particulièrement  connus, 
pour  leur  modération,  furent  en  butte  aux  pires  outrages. 

(1)  I/ECKV,  oui',  cité,  t.  III,  p.  504  et  seq. 


472  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Lord  Mansfield,  sans  égard  pour  ses  soixante-seize  ans, 
fut  menacé,  les  glaces  de  sa  voiture  brisées,  il  faillit  être 
mis  en  pièces,  parce  qu'il  avait  obtenu,  récemment,  l'ac- 
quittement d'un  prêtre  catholique.  Il  n'échappa  que  grâce 
au  courage  de  l'archevêque  d'York,  qui  l'arracha  aux 
assaillants.  La  voiture  de  lord  Stormont  fut  brisée  et 
lui-même  resta  une  demi-heure  prisonnier  de  la  foule. 
Lord  Gordon  parla  à  la  Chambre  des  communes,  présenta 
la  pétition,  au  nom  du  peuple;  l'assemblée  se  prononça 
pour  l'ajournement  de  la  discussion.  Alors,  le  déma- 
gogue se  précipita  sur  un  balcon,  et,  de  là,  harangua  la 
multitude,  désignant,  nominativement,  ceux  qui  s'oppo- 
saient à  ses  vœux,  et,  spécialement,  le  chef  du  cabinet, 
lord  North.  L'énergie  d'un  parent  de  Gordon  sauva  la 
situation,  ce  jour-là.  Il  dégaina  son  épée  et  cria  au  peuple 
que,  si  un  seul  homme  franchissait  le  seuil  du  palais,  il 
tuerait,  aussitôt,  lord  Georges,  leur  chef,  à  côté  duquel  il 
se  trouvait,  sur  le  balcon.  La  foule  se  composait  principa- 
lement de  tous  ces  vagabonds  et  ces  fainéants,  qui  pa- 
raissent sortir  de  terre,  au  moment  des  troubles.  Elle 
n'avait  pas  de  dessein  arrêté  et  elle  était  déjà  satisfaite 
et  amusée  de  l'effroi  qu'elle  causait  aux  deux  Chambres. 
La  chaleur  suffocante  de  la  journée  acheva  de  la  lasser; 
elle  se  dispersa,  sans  résistance,  quand  les  troupes  arri- 
vèrent enfin,  à  neuf  heures  du  soir! 

Les  jours  suivants  furent  remplis  de  scènes  de  pillage, 
d'incendie  et  d'excès  de  toutes  sortes.  Les  chapelles  des 
ministres  de  Sardaigne  et  de  Bavière  furent  dévalisées; 
les  ornements  sacerdotaux,  les  croix,  les  chandeliers  pro- 
menés, par  la  multitude,  en  une  procession  grotesque  et 
sacrilège.  Les  malandrins  rançonnaient  les  gens  paisibles 
et  les  boutiquiers,  les  menaçant  de  brûler  leurs  maisons. 
Les  émeutiers  se  montraient  d'autant  plus  audacieux 
que  nul  officier  n'osait  ordonner  à  ses  soldats  de  faire 
feu.  Pour  en  venir  à  pareille  extrémité,  il  fallait  l'autorisa- 


LA   MISSION   DE    CUMBERLAND   A   MADRID  17a 

tion  d'un  magistrat  et  un  délai  d'une  heure,  après  lecture 
du  Riot  Act  (1).  Une  telle  interprétation  de  la  loi,  au  mi- 
lieu du  pillage  et  de  l'incendie,  paraissait  une  absurdité. 

Le  roi,  tandis  que  ses  ministres,  tout  troublés  par  les 
événements,  n'osaient  prendre  une  décision,  montra  un 
courage  calme  et  un  esprit  de  résolution  remarquables. 
Le  7  juin,  il  convoqua  un  conseil  privé  et  obtint  de 
l'attorney  général,  Wedderburn,  l'avis  que,  si  la  foule 
brûlait  une  maison  ou  commettait  des  excès  analogues, 
les  militaires  pouvaient  tirer,  la  lecture  du  Riot  Act,  en 
pareille  circonstance,  étant  complètement  inutile.  Le  con- 
seil hésitait  encore,  mais  Georges  III  déclara  que,  fort 
de  l'opinion  de  Wedderburn,  il  agirait  sous  sa  propre 
responsabilité,  et,  qu'au  besoin,  il  conduirait  ses  gardes 
en  personne. 

Grâce  à  son  énergie,  les  troubles  prirent  fin  le  7  juin. 
Dans  l'espace  de  quatre  jours,  il  avait  été  brûlé  soixante- 
douze  maisons  et  quatre  prisons.  Quant  au  nombre  des 
tués,  il  est  difficile  de  l'évaluer,  car  beaucoup  périrent 
dans  les  incendies,  ou,  tombant  inanimés,  par  suite  de 
l'ivresse,  furent  jetés,  comme  des  cadavres,  dans  la  Tamise. 
Lecky  s'arrête  au  chiffre  de  deux  cent  quatre-vingt-cinq 
morts   et  cent  soixante-treize   prisonniers. 

Ce  fut,  après  les  émeutes  d'Ecosse  et  avant  celles  de 
Londres,  que  le  ministère  anglais  décida  d'envoyer,  en 
Espagne,  Cumberland,  le  secrétaire  de  lord  Germaine.  Il 
se  rendit  à  Lisbonne.  Hussey  alla  à  Madrid,  afin  de  pres- 
sentir Florida  Blanca.  Le  chapelain  irlandais  crut,  d'après 
ce  que  lui  dit  le  ministre,  que  l'envoyé  officieux  pouvait 
continuer  son  voyage.  Il  devait  se  présenter  comme  un 
touriste,  traversant  la  Péninsule  avant  de  se  rendre  en 
Itahe  (2). 

(1)  Loi  contre  les  émeutes. 

(2)  Record  office,  state  papers,  foreign  Spain,  t.  CCIX,  Hussey  à  Cum- 
berland, Aranjuez,  ol  mai  1780  :«...  As  you  are  already  so  far  advanced  on 


174  RÈGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 


II 


Cumberland  s'installa  très  ostensiblement  à  Madrid 
avec  sa  femme  et  ses  filles  (1).  Admise  dans  toutes  les 
sociétés,  cette  famille  y  faisait  singulière  figure.  Ne  sa- 
chant ni  le  français,  ni  l'espagnol,  elle  recourait,  sans  cesse, 
à  la  complaisance  de  Hussey,  qui  remplissait  l'office  d'in- 
terprète (2).  Les  commis  des  Affaires  étrangères  fréquen- 
taient la  maison  et  escortaient  les  jeunes  Anglaises,  à  la 
promenade.  Ces  gens  paraissaient  obéir  à  un  mot  d'ordre, 
car  toutes  leurs  manières  tendaient  à  braver  Montmorin, 
à  le  pousser  à  bout  et  à  l'entraîner  à  quelque  imprudence. 
Le  gouvernement  espagnol  semblait  le  mystifier,  car,  le 
sachant  inquiet,  il  le  chargeait  de  rassurer  d'autres  per- 
sonnages, qu'il  supposait  aussi  préoccupés  que  lui.  C'étaient 
deux  envoyés  américains,  MAL  Jay  et  Caimichel,  venus  à 
Madrid,  pour  solliciter  des  secours,  en  faveur  de  leurs 
compatriotes,  et  qui  étaient  fort  ennuyés  de  se  rencontrer 
avec  Cumberland  (3).  L'ambassadeur  dévorait,  en  silence, 
son  mécontentement  et  se  soulageait  par  les  plaintes  dont 
il  remplissait  ses  lettres  à  Vergennes.  Nul  moyen,  pour 
lui,  de  connaître  le  fond  de  cette  intrigue.  Des  espions 
venaient  offrir  leurs  services  (3),  mais  il  s'en  défiait. 
Quant  à  corrompre  les  employés  de  Florida  Blanca,  il 

your  journey,  I  think  it  by  ail  means  advisable  that  you  corne  giving  out 
that  you  mean  to  pass  through  Spain  to  Italy  for  the  benefit  of  your 
health. 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIX,  f»  197. 

(2)  Afî.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIX,  f°  95. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DC,  f"  160.  Un  nommé  Montaigu.  Il  en  est 
question  également  dans  une  lettre  de  Vergennes  du  18  août  1780,  Cet 
homme  allait  en  Hollande  et  se  pré.sentait  chez  le  duc  de  la  Vauguyon. 
(DG,  fo  85.) 


LA   MISSION    DE    CUMBERLAND   A   MADRID  175 

n'y  fallait  pas  songer.  Seul,  M.  de  Gampo,  premier  commis 
des  Affaires  étrangères,  possédait  le  secret,  et  sa  fidélité 
était  à  l'épreuve.  Dès  que  Montmorin  tentait,  lorsqu'il 
entretenait  Charles  III,  au  retour  de  la  chasse,  ou  pen- 
dant le  repas  du  souverain,  auquel  il  assistait,  d'aborder 
l'affaire  Cumberland,  la  figure  du  roi  se  rembrunissait; 
il  répondait  avec  embarras,  par  monosyllabes  ou  par  des 
phrases  évasives,  comme  celle-ci  :  «  Monsieur  l'ambassa- 
deur, vous  connaissez,  par  Florida  Blanca,  tout  ce  qui  se 
passe,  en  fait  de  négociations,  vous  en  savez  autant  que 
moi  (1).  »  Montmorin  ne  pouvait,  comme  son  prédéces- 
seur, le  marquis  d'Ossun,  s'autoriser  d'une  longue  amitié, 
pour  insister  davantage.  Rien  de  précis  ne  se  révélait. 
Notre  représentant  restait  la  proie  de  vagues  appréhen- 
sions. Que  voulait  au  juste  l'Espagne?  La  paix  avec  l'An- 
gleterre, au  prix  d'un  honteux  marché,  la  continuation 
de  la  guerre,  ou  la  médiation  des  cours  d'Autriche  et  de 
Russie?  Toutes  ces  éventualités  se  présentaient,  à  la  fois, 
se  croisaient  et  se  contrariaient. 

Le  secret  de  l'Espagne  était  d'autant  mieux  gardé 
qu'elle  n'avait  rien  à  nous  cacher.  Cumberland  n'était 
qu'un  épouvantail,  qu'elle  nous  montrait,  et  rien  de  plus. 
Que  se  passa-t-il,  en  effet,  dans  la  première  conférence, 
qu'eut  cet  envoyé,  au  mois  de  juin  1780,  avec  Florida 
Blanca?  Il  n'apportait  guère  que  des  compliments  (2)  : 
«  Le  roi, son  maître,  désirait  sincèrement  la  paix;  il  s'adres- 
sait au  roi  d'Espagne  parce  que,  la  France, ayant  reconnu 
l'indépendance  des  Américains,  Georges  III  éprouvait 
une  répugnance,  bien  naturelle,  à  faire  les  premiers  pas 
vers  Louis  XVI.  »  Paroles  vagues,  destinées  à  caresser 
l'amour-propre  de  Charles  III,  mais  émanées  d'un  miiiis- 


(1)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DCI,  f"  110. 

(2)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIX,  f'^  139.  Note  écrite  de  la  propre  main  de 
Florida  Blanca,  22  juin  1780,  et  traduite.  —  Lettre  do  Montmorin  à  Vcr- 
gennes,  même  date,  1°  141. 


176  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

tère  peut-être  déjà  renversé,  à  la  suite  des  émeutes  de 
Londres.  Aussi  c'était,  avec  la  plus  grande  réserve,  que 
Florida  Blanca  répondait  à  ces  flatteries;  il  se  montrait 
instruit  des  agissements  de  lord  Gordon.  Pourquoi  se 
hâter,  quand  il  faudrait  recommencer  les  négociations, 
si  lord  North  et  ses  collègues  avaient  été  congédiés? 

Grisé,  par  son  importance  nouvelle,  Gumberland  se 
montrait  si  content  qu'il  trompait  à  la  fois  et  Montmorin 
et  le  ministère  anglais.  Notre  ambassadeur  se  disait,  en 
lui-même,  qu'un  négociateur  ne  pouvait  paraître  heureux 
sans  motif,  et,  quant  à  lord  Hillsborough,  qui  recevait  les 
lettres  de  Gumberland,  il  croyait,  sans  doute,  le  roi  Catho- 
lique, disposé  à  traiter.  «  Jamais,  écrivait  l'envoyé  anglais, 
le  moment  n'a  été  mieux  choisi  pour  détacher  l'Espagne 
de  la  France.  Elle  est  dans  les  plus  mauvais  termes, avec 
cette  puissance.  Le  roi  de  Naples,  la  reine  de  Portugal 
pressent  S.  M.  C.  de  conclure  la  paix,  avec  l'Angleterre. 
Le  duc  de  Grillon  a  remis  au  roi  un  plan,  pour  attaquer 
Gibraltar.  Quand  il  a  appris  cela,  le  confesseur  a  menacé 
de  quitter  la  cour.  Le  duc  d'Almodovar  solhcite  et  fait 
agir  son  parent,  le  duc  de  Losada,  afin  de  retourner  à 
Londres,  en  qualité  d'ambassadeur  (1).  » 

Quand  il  connut  mieux  le  terrain,  sur  lequel  il  s'aventu- 
rait, les  difficultés  qui  se  dressèrent  devant  lui  le  rendirent 
moins  enthousiaste.  Le  parti  de  la  guerre  lui  parut  bien 
fort  et  le  ministre  des  Indes,  Don  José  Galvez,  bien  dési- 
reux de  continuer  les  hostilités.  L'ambition  de  ce  person- 
nage, comme  il  le  constatait,  serait  toujours  satisfaite, 
quel  que  fût  le  succès  des  armes  espagnoles.  En  cas  de 


(1)  Record  ofiice,  state  papers.foreign  Spain,  t.  CCIX,  Aranjuez,  26  juin 
1780  :  «Gumberland  to  the  Earl  of  Hillsborough.»  Dans  une  seconde  lettre 
du  27,  il  est  question  de  toutes  les  attentions  dont  sa  famille  a  été  l'objet  : 
le  roi  a  ordonné  de  lui  montrer  le  palais  et  les  joyaux  de  la  couronne.  On 
retient  ces  dames.jusqu'à  ce  que  la  princesse  des  Asturies,  qui  était  à  la 
promenade,  soit  revenue;  en  rentrant,  elle  aborde  les  Anglaises,  le  plus  gra- 
cieusement du  monde... 


LA   MISSION   DE    CUMBERLAND   A   MADRID  177 

victoire,  lui  et  ses  parents,. qui  combattaient  dans  le  golfe 
mexicain,  verraient  leur  réputation  grandir;  en  cas  de 
désastre,  Florida  Blanca  porterait  seul  le  poids  de  la  dé- 
faite; il  serait  sacrifié,  et  Galvez  espérait  bien  recueillir  sa 
succession  (1). 

En  France,  la  mission  de  Gumberland  paraissait  très> 
suspecte,  mais  le  gouvernement  affectait  une  sécurité: 
qu'il  était  loin  d'avoir.  «  Quel  que  soit  le  motif,  qui  a 
engagé  le  roi  d'Angleterre  à  s'adresser  au  roi  Catholique, 
écrivait  le  comte  de  Vergennes,  S.  M.  est  bien  éloignée 
d'en  concevoir  aucun  ombrage;  elle  applaudit  à  cet  hom- 
mage, rendu  à  la  sagesse  et  à  l'expérience  consommée  du  roi 
son  oncle  (2).  »  Langage  plus  habile  que  les  récriminations 
de  Montmorin  dont  s'amusait  Florida  Blanca,  enchanté 
de  l'intriguer  et  de  le  piquer  au  jeu, dans  l'espoir  que,  par 
cet  artifice,  les  Français  se  montreraient  plus  souples  à 
adopter  les  plans  de  campagne,  qu'il  lui  plairait  de  leur 
proposer. 

Gumberland,  après  son  audience,  avait  rédigé  un  mé- 
moire, que  lut  notre  ambassadeur  (3).  Tous  les  arguments, 
de  cet  écrit  tendaient  à  prouver  que  l'Espagne  pouvait 
abandonner  la  France,  en  usant  des  motifs,  que  faisait 
valoir  Choiseul,  à  la  fin  de  la  guerre  de  Sept  ans,  pour 
conclure  un  traité  particulier  avec  l'Angleterre,  malgré 
les  alliances  continentales  de  Louis  XV.  «Sa  Majesté  Ca- 
tholique, ajoutait  le  mémoire,  n'a  rien  contracté  avec  les 
Américains;  en  cessant  les  hostilités,  elle  ne  manque  pas 

(1)  Record  office,  même  source,  4  juillet  1780. 

(2)  DoNiOL,  t.  IV,  p.  482.  (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIX,  6  juillet  1780, 
Vergennes  à  Montmorin.) 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DXCIX.  î°  150.  Traduction  de  l'écrit  remis  par 
M.  Gumberland  à  M.  le  comte  de  Florida  Blanca,  le  26  juin  1780;  en  note 
se  trouve  ceci  :  «  L'écrit  sur  lequel  a  été  faite  cette  traduction  est  de  la  main 
de  l'abbé  Hussey.  Cet  abbé  ne  paraît  pas  fort  accoutumé  à  écrire  en  espa- 
gnol. »  En  marge,  Florida  Blanca  avait  mis  cette  annotation  :  «  Cet  écrit  a 
été  remis  le  26,  jour  auquel  M.  Gumberland  partit  pour  Madrid  (il  était  à 
Aranjuez),  à  minuit,  après  avoir  dit  qu'il  dépêcherait  le  mardi  ou  mercredi 
suivant,  27  ou  28,  un  courrier  à  Londres  par  Lisbonne...  » 

n.  12 


lis  RÈGNE    DK   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

à  sa  foi,  mais  cède  à  sa  bonté  naturelle,  qui  lui  interdit 
de  verser  le  sang.  » 

Florida  Blanca  se  contenta  d'écrire  en  marge  :  «  L'An- 
gleterre ne  devrait  faire  aucun  cas  de  l'amitié  de  l'Es- 
pagne, ni  la  désirer,  si  celle-ci  était  capable  de  manquer 
à  la  cour  de  France.  »  Montmorin  s'exaspéra  du  «  langage 
indécent  »  de  l'envoyé  anglais  et  s'irrita  de  l'attitude  am- 
biguë de  Charles  III,  de  sa  conduite  contradictoire  (1). 
Le  roi  Catholique,  en  effet,  suivant  l'occasion,  professait 
le  zèle  le  plus  dévoué  pour  sa  famille,  et,  quand  on  voulait 
profiter  de  son  attendrissement  bénisseur,  afin  d'obtenir 
le  châtiment  que  méritaient  les  impertinences  de  Cum- 
berland,  le  souverain  se  dérobait  et  usait  de  ménagements, 
envers  cet  aventurier.  S'ahritant  derrière  son  maître, 
Florida  Blanca  opposait  aux  plaintes  de  Montmorin  un 
flegme  impassible  (2).  «  Vous  me  prêtez,  répondait-il  en 
substance,  une  influence  exagérée.  Charles  III,  fort  entêté 
de  ses  opinions,  est  un  vieillard  qu'il  faut  ménager,  car 
sa  santé  s'altère.  Sa  Majesté  a  eu  une  syncope,  et  un  homme, 
qui  avait  éprouvé,  en  même  temps,  un  accident  semblable, 
est  mort.  Cet  événement  impressionna  péniblement  le 
prince.  »  Notre  malheureux  représentant  recourait  à  sa 
consolation  ordinaire.  Il  adressait  lettres  sur  lettres  à 
Vergennes.  x  La  présence  de  ce  Cumberland  me  pèse, 
écrivait-il;  il  est  nécessaire  d'avoir  une  grande  provision 
de  patience, envers  ces  gens-ci.  J'en  suis  quelquefois  bien 
excédé.  » 

La  lecture  des  papiers  anglais  (3)  le  rendait  encore  plus 
morose.  A  la  date  du  5  août  1780,  les  gazettes  britanniques 
publiaient  les  affirmations  suivantes  :  «  Selon  toutes  les 
apparences,  la  paix  ne  tardera  pas  à  se  conclure,  entre 


(1)  AIT.   étr,,  Espagne,   t.   DXCIX,   Montmorin   à  Vergennes,   Madrid, 
18  juillet  1780. 

(2)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DCV,  f»  113. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DC,  f»  31. 


LA.   MISSION   DE    CUMBERLAND    A    MADRID  179 

l'Angleterre  et  l'Espagne.  Il  y  a  déjà  quelques  jours  qu'il 
est  question  de  cette  nouvelle;  on  n'en  parle  plus  aujour- 
d'hui, comme  d'un  simple  ouï-dire,  mais  comme  d'un  fait 
réel  et  constaté.  Une  lettre  de  Paris  porte  ce  qui  suit  : 
«  Il  est  aisé  de  voir  que  les  nouvelles  de  l'Amérique  sont 
«  très  défavorables  et  que  celles  de  l'Inde  ne  sont  pas  meil- 
«  leures.  Les  Espagnols  cherchent  à  se  tirer  de  la  querelle 
«  et  la  France  ne  peut  rien  faire  toute  seule.  » 

Les  rédacteurs  de  pareilles  nouvelles  mentaient,  avec 
effronterie.  L'Espagne  ne  se  décidait  pas  aussi  vite  et 
d'autres  influences  combattaient  les  tentatives  du  cabi- 
net de  Saint-James.  La  venue  du  comte  d'Estaing,  à 
Madrid,  réchauffait  les  courages  abattus.  Le  vainqueur 
de  la  Grenade  apparaissait  à  la  cour,  tout  sanglant  d'une 
blessure  (1)  reçue  dans  les  Landes.  Elle  ne  résultait  que 
d'un  accident  de  voiture,  mais  le  roi  lui  savait  gré  de  la 
négligence,  apportée  à  se  soigner,  pour  accourir  plus  vite. 
Lui  et  son  fils,  le  prince  des  Asturies,  comblaient  cet  offi- 
cier des  plus  délicates  attentions.  Montmorin  se  réjouis- 
sait de  ces  prévenances.  D'Estaing  faisait  oublier  l'aven- 
turier anglais.  Des  nouvelles  heureuses  ranimaient  les 
idées  belliqueuses.  Au  mois  d'août,  Madrid  se  réjouissait 
de  la  capture  d'un  convoi  britannique  aux  Açores,  par 
Cordoba;  de  la  jonction,  aux  Antilles,  des  flottes  de  So- 
lano  et  de  Guichen.  L'ambassadeur  espérait  que  ces  heu- 
reux événements  orienteraient  définitivement  l'Espagne 
vers  la  guerre  et  la  dégoûteraient  de  stériles  négociations. 
Mais  il  n'était  pas  au  bout  de  ses  contretemps.  Les  diffi- 
cultés survinrent,  avec  la  discussion  d'un  plan  de  cam- 
pagne (2).  L'éternel  projet  de  descente,  en  Angleterre,  fut 
de  nouveau  représenté.  D'Estaing  opinait,  au  contraire, 


(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DG,  23  juillet  1780,  lettre  signée  Bessière.  On 
saigne  trois  fois  d'Estaing,  après  cet  accident,  et  il  repart  aussitôt  que  sa  voi- 
ture est  remise  en  état. 

(2)  Même  source,  t.  DC,  f<»  40  et  59,  10  et  12  août  1730. 


180  REGNE    DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

pour  une  campagne  en  Amérique  (1).  «  Ce  n'était  pas,  en 
effet,  répétait-il,  par  de  stériles  croisières,  dans  l'Océan 
ou  dans|^la  Manche,  qu'on  forcerait  les  Anglais  à  livrer 
Gibraltar.  M.  Pitt  disait  que  c'était  en  Allemagne  que  la 
Grande-Bretagne  avait  conquis  le  Canada.  La  Jamaïque 
était  la  rançon  de  Gibraltar,  et,  si  cette  île  était  inexpu- 
gnable, il  y  avait,  en  Amérique  et  en  Asie,  d'assez  vastes 
possessions  qui  ne  seraient  pas  toutes  inattaquables. 
Si,  alors,  un  seul  équivalent  ne  suffisait  pas  pour  obtenir 
Gibraltar,  plusieurs  objets  en  seraient  la  monnaie.  Il 
fallait  donc  aviser,  avant  le  retour  de  Guichen.  Si  la  Ja- 
maïque était  prise,  cet  officier  ne  serait  en  Europe  qu'en 
novembre;  en  septembre  s'il  avait  échoué.  »  Quand  d'Es- 
taing  eut  réussi  enfin  à  imposer  cette  idée,  il  dut  lutter 
contre  de  nouveaux  obstacles.  Le  roi  d'Espagne  ne  vou- 
lait pas  que  M.  de  Guichen  retournât  à  Brest  et  préten- 
dait qu'il  passât  l'hiver,  à  Cadix.  D'Estaing  et  notre 
ministre  de  la  marine,  IVL  de  Sartine,  rédigèrent  force  mé- 
moires pour  prouver  combien  ce  dessein  était  peu  pra- 
tique. D'Estaing,  ennuyé  de  toutes  ces  contestations, 
voulait  quitter  l'Espagne;  Montmorin  regrettait  sa  venue 
et  craignait  le  mauvais  effet  d'un  départ  précipité.  A 
l'enthousiasme  passager, provoqué  dans  la  Péninsule,  par 
des  succès  inaccoutumés,  succédaient  la  lassitude  et  le 
désir  de  conclure  promptement  la  paix.  Une  des  raisons, 
qui  plaidaient,  le  plus  victorieusement,  en  faveur  de  cette 
solution,  était  la  détresse  financière  du  pays  (2).  Pour 
amortir  sa  dette.  Sa  Majesté  Catholique  s'adressa  à  deux 
banquiers   de  Madrid,   MM.   Drouillet   et   Cabarrus   (3). 

(1)  Même  source,  t.  DC,  f"»  104  et  105. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DC,  t°  107,et  t.  DXCIX,f°204.  Le  roi  d'Espagne 
s'approprie  les  dépôts  en  en  payant  rintérêt.  Cette  confiscation  ne  produit 
que  8  millions  de  livres,  tandis  que  l'on  comptait  sur  20  millions.  On 
crée  un  emprunt,  remboursable  en  billets,  qu'on  sera  obligé  de  recevoir,  dans 
l'intérieur  du  royaume,  comme  argent  comptant. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCI,  f°  51600,  Necker  à  Vergennes,  25  août  1780 
et  10  septembre  1780. 


LA   MISSION   DE   CUMBERLAND    A   MADRID  181 

Ceux-ci  eurent  recours  à  des  prêteurs  français.  Dans  cette 
opération,  des  moyens  furent  employés  que  Necker,  em- 
porté par  l'indignation  de  sa  probité,  condamna  avec  un 
excès  de  rigidité,  blessant  pour  Charles  III.  Montmorin 
s'irrita  de  tant  de  rudesse  (1),  qui  lui  parut  déplacée  et 
peu  habile.  Enervé  de  la  situation  tendue,  dans  laquelle  il 
vivait,  il  se  plaignit,  avec  amertume,  des  nouvelles  diffi- 
cultés, qu'on  lui  suscitait,  en  France.  Il  s'agissait  d'un  em- 
prunt de  36  millions  de  livres,  remboursables,  au  bout  de 
vingt  ans,  par  des  billets  du  Trésor  espagnol,  avec  un 
intérêt  de  4  pour  100.   Ces  billets  eurent  cours  forcé. 
Mais  le  décret  de  Charles  III  ne  fut  rendu  qu'après  le 
versement  des  espèces,  par  les  prêteurs  français.  Ce  pa- 
pier, à  la  suite  d'une  pareille  décision,  ne  devenait  négo- 
ciable qu'à  perte,  et  quatre  maisons  de  Paris  se  trouvaient 
exposées  à  des  faillites,  qui  en  eussent  entraîné  d'autres. 
Montmorin  termina  l'affaire,  grâce  à  sa  dextérité,  sans 
démarches  ministérielles,  après  une  simple  conversation, 
avec  l'un  des  banquiers  de  Madrid.  Notre  ambassadeur 
redoutait  une  sortie  de  Florida  Blanca,  très  monté  contre 
Necker.  «  II  est  dur,  écrivait-il,  d'être  sans  cesse  exposé 
à  des  scènes,  dans  lesquelles  il  faut,  également,  se  garantir 
et  d'une  vivacité  qui  gâterait  tout  et  d'une  patience  apa- 
thique, qui  annoncerait  aussi  par  trop  de  nullité  et  qui, 
d'ailleurs,  s'accorderait  mal  avec  la  dignité  du  caractère 
dont  je  suis  revêtu.  » 


III 


Tout  en  discutant  des  plans  de  campagne  avec  d'Es- 
laing  et  M.  de  Sartine,  Florida  Blanca  n'avait  pas  congé- 

(1)  AIT.  élr.,  Espagne,  t.  DCI,  Montmorin  à  Vergennes,  10  octobre  1780. 


182  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

dié  Cumberland  (1).  Il  paraissait  l'oublier.  L'Espagne, 
suivant  sa  méthode  habituelle,  attendait  une  solution 
des  événements  et  gagnait  du  temps.  Les  négociations  di- 
plomatiques se  compliquaient,  par  l'intervention  de  Ca- 
therine II,  dans  la  querelle,  entre  l'Espagne,  la  France  et 
la  Grande-Bretagne.  Ces  démarches  de  la  tsarine  parais- 
saient suspectes  à  Charles  III,  qui  se  rappelait  l'étroite 
amitié, haut,  jusqu'alors, la  Russie  et  l'Angleterre. C'étaient 
des  officiers  anglais,  qui  commandaient  la  flotte  moscovite, 
lorsqu'elle  brûlait  les  vaisseaux  turcs  à  Tchesmé  (2).  Il 
y  avait  quelques  mois  à  peine,  en  février  1780,  Catherine  II 
déclarait  qu'elle  ferait  une  distribution  d'argent  aux 
pauvres  de  Saint-Pétersbourg,  le  jour  où  elle  apprendrait 
la  victoire  de  Rodney  sur  la  flotte  espagnole  (3).  Peu  après, 
elle  donnait  une  fête  à  l'envoyé  de  Georges  III,  Harris, 
et  lui  disait  que  c'était  «  comme  acompte  sur  les  succès 
de  Rodney  ».  Elle  soupait,avec  lui,  en  tête  à  tête,  sur  une 
petite  table  de  jeu,  où  deux  couverts,  seulement, avaient 
été  préparés!  Singulière  médiatrice,  bien  versatile,  bien 
partiale,  bien  déconcertante,  par  la  brusquerie  de  ses 
variations.  Quel  intérêt  secret  pouvait  la  guider?  C'était 
ce  que  Florida  Blanca  et  ]\Iontmorin  s'efforçaient  tous 
deux  de  pénétrer,  et  de  leurs  discussions  ne  jaillissait 
pas  la  lumière,  car  tous  deux  soutenaient  contradictoire- 
ment  des  opinions  fort  vraisemblables.  Catherine  II 
avait  publié  au  mois  de  février  1780,  au  lendemain  de  la 
fête  dont  Harris  était  le  héros,  une  déclaration  sur  la 
neutralité  armée,  et  elle  avait  équipé  quinze  vaisseaux  de 
guerre,  pour  appuyer  cette  manifestation.  Comment  fal- 
lait-il interpréter  ce  nouvel  acte?  Etait-il  favorable  ou 
défavorable  à  l'Angleterre?  Les  représentants  de  la  France 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DC.  Montmorin  à  Vergennes,  24  juillet  1780. 
Florida  Blanca  avertit  Cumberland  de  la  médiation  de  la  Russie.  Celui-ci 
demande  à  se  rendre  à  Saint-Ildefonse. 

(2)  Elphinstone  commandait  la  flotte  d'Alexis  Orloff  en  1770. 

(3)  W.iLlsZEWSKi,  le  Roman  d'une  impératrice,  p.  378. 


LA   MISSION   DE    CUMBERLAND    A   MADRID  183 

et  de  l'Espagne,  à  Saint-Pétersbourg,  s'en  émouvaient; 
le  comte  Panine,  qui  combattait  les  inclinations  de  la 
tsarine,  en  faveur  de  la  Grande-Bretagne,  tombait  malade 
à  la  suite  de  l'irritation  que  lui  causait  la  déclaration  de  la 
neutralité  armée.  La  décision  de  l'impératrice  paraissait 
provoquée,  par  un  mouvement  de  colère,  à  la  suite  d'un 
attentat,  contre  la  liberté  de  la  navigation,  dont  les  Espa- 
gnols s'étaient  rendus  coupables,  dans  la  Méditerranée  (1). 
Soucieux  d'écarter  de  Gibraltar  tout  navire  suspect,  ils 
avaient  capturé  un  vaisseau  russe,  qui  se  rendait  à  Malaga. 
Aussi,  Florida  Blanca  ne  voyait-il  pas  ce  que  l'association 
des  neutres  présentait  d'avantageux  à  la  maison  de  Bour- 
bon. Ce  n'était  qu'une  ligue,  destinée  à  gêner  les  opéra- 
tions espagnoles  et  que  l'Angleterre  asservirait  ou  désu- 
nirait, si  elle  lui  était  contraire.  Montmorin,  cependant, 
croyait,  qu'en  se  servant  habilement  de  l'union  collective 
des  puissances  du  Nord,  on  parviendrait  à  tarir  toutes  les 
sources,  où  l'Angleterre  puisait  ses  munitions  navales. 
Conjecture  assez  hardie,  puisque  Catherine  II,  ballottée 
entre  deux  influences  contradictoires,  celle  du  comte  Pa- 
nine et  celle  du  favori  Patiomkine,  oscillait  de  l'une  à 
l'autre  (2),  tantôt  orientée  contre  les  Anglais,  tantôt  dis- 
posée en  leur  faveur.  En  décembre  1780,  elle  répondait 
aux  insinuations  d'Harris  :  «  Que  votre  cour  me  donne 
une  preuve  de  bonne  volonté  et  je  la  payerai  de  retour.  » 
Lord  Stormont  lui  offrait  Minorque,  si  elle  amenait  la 
France  et  l'Espagne  à  signer  immédiatement  un  traité  de 
paix, sur  la  base  du  traité  de  Paris.  Catherine  eut  peine  à 
cacher  sa  surprise  et  sa  joie.  C'était  plus  qu'elle  n'avait 
osé  rêver.  Sa  récente  déclaration  de  neutralité  la  gênait 
un  peu,  cependant,  pour  accepter  un  pareil  arrangement. 
Mais,  en  personne  à  qui  les  contradictions  coûtaient  peu, 

(1)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DC,  Versailles,  18  août  1780;  t.  DCI,  Escurial, 
30  octobre  1780. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCIII,  f»  76. 


184  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

elle  prenait  vite  son  parti.  «  La  neutralité  armée,  disait- 
elle  à  Harris,  appelons-la  la  nullité  armée,  si  vous  voulez, 
et  n'en  parlons  plus.  »  Toutefois,  une  récompense  si  ma- 
gnifique, en  échange  d'une  démarche  aussi  peu  coûteuse, 
ne  cachait-elle  pas  quelque  piège?  «  La  mariée  est  trop 
belle,  on  veut  me  tromper,  reprenait-elle,  ressaisie  par  les 
scrupules  et  les  défiances.  A  coup  sûr,  on  voulait  l'abuser, 
l'entraîner  dans  une  guerre  désastreuse,  tandis  qu'une 
autre  guerre,  autrement  fructueuse,  l'attendait  sur  les 
bords  de  la  mer  Noire!  Comme  le  cabinet  de  Versailles 
s'entremit  certainement,  pour  arranger  l'incident  espagnol, 
la  neutralité  armée  regagna  du  terrain,  dans  l'esprit  de  la 
souveraine.  Elle  ne  se  décida,  toutefois,  qu'en  mars  1781. 
Harris  s'entendit  alors  brusquement  déclarer  que  l'im- 
pératrice renonçait,  décidément,  à  faire  des  acquisitions 
dans  la  Méditerranée  et  désirait  s'en  tenir  à  son  rôle  de 
puissance  neutre.  Offensée  et  déçue,  l'Angleterre  accentua 
son  opposition  à  la  ligue  des  neutres  et  celle-ci  groupa 
toutes  les  nations,  que  l'hégémonie  maritime  de  la  Grande- 
Bretagne  blessait  ou  inquiétait  :  la  Russie,  la  Suède,  le 
Danemark,  la  Prusse,  la  Hollande,  les  Deux-Siciles,  et 
enfin  l'Autriche,  après  la  mort  de  Marie-Thérèse  (1). 

Avant  que  la  situation  se  fût  aussi  nettement  dessinée, 
Cumberland,  inquiet  d'être  abandonné  à  lui-même,  reçut 
de  Londres, l'ordre  de  se  renseigner,  sur  les  agissements  de 
la  Russie,  auprès  du  roi  Catholique.  La  cour  se  trouvait, 
alors,  à  Saint-Ildefonse;  il  solhcita  la  permission  de  s'y 
rendre  et  y  fut  autorisé.  Mais  le  traitement  dont  il  se  vit 
l'objet  ne  présageait  rien  de  bien  favorable  (2).  On  le 
séquestra  de  toute  société  et  il  attendit,  plusieurs  jours, 
l'audience  de  Florida  Blanca.  L'air  peu  encourageant  du 
ministre  interdisait  toute  question;  il  paraissait  à  peine 
reconnaître  l'envoyé  anglais,  à  peine  se  souvenir  des  pa- 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  342. 

(2)  British  Muséum  add.  mss.  28851,  f^'  96  et  98. 


LA   MISSION   DE    CUMBERLAND    A   MADRID  185 

rôles,  échangées,  précédemment.  Il  parla  de  Gibraltar; 
mais  Cumberland,  n'ayant  aucun  pouvoir,  proposa  d'eu 
référer  à  Londres  et  d'y  envoyer  Hussey.  La  rapidité  de 
€e  voyage  et  les  frais  de  poste,  occasionnés  (1)  par  les 
relais,  ainsi  que  l'histoire  étrange  d'une  brouille,  survenue 
entre  l'homme  de  lettres  anglais  et  le  chapelain,  intriguè- 
rent notre  ambassadeur.  Il  s'alarma  bien  à  tort,  car, 
soudain,  Cumberland  regagnait  Madrid,  où  on  le  traitait 
presque  en  prisonnier,  ou,  tout  au  moins,  en  suspect.  La 
présence  d'un  sergent  des  gardes  wallonnes,  posté,  de 
planton,  devant  la  porte  de  ce  personnage,  indiquait  à 
Montmorin  que  la  négociation  se  brouillait,  avec  les  An- 
glais. Mais  il  ne  démêlait  pas  la  cause  de  cette  rupture, 
qu'il  présageait  :  était-ce  la  réussite  d'un  emprunt,  plu- 
sieurs fois  couvert,  qui  avait  ranimé  l'arrogance  anglaise, 
en  lui  fournissant  des  ressources,  ou  le  patriotisme  bri- 
tannique qui  s'offensait  des  termes  d'un  ultimatum,  ap- 
porté par  Hussey?  En  retour  de  quelques  questions,  posées 
à  Florida  Blanca,  le  ministre  répondait  brièvement  que 
Richard  Cumberland  était  un  imbécile!  Montmorin  ne 
découvrit  la  clef  de  l'énigme  qu'au  mois  de  février  1781  (2). 
Une  lettre  du  20  janvier,  adressée  par  Florida  Blanca  à 
Hussey  et  dont  il  eut  communication,  lui  prouva  la  loyauté 
de  Charles  III.  Ce  souverain,  s'il  avait  la  prétention 
d'imposer  sa  loi  à  son  neveu  et  de  diriger,  à  son  gré,  la 
guerre,  n'entendait  pas  cependant  déchirer  le  traité,  qui 
l'unissait  à  la  France.  Comme  la  cour  de  Londres  se  mon- 
trait intraitable,  sur  la  question  des  colonies  américaines 
et  de  Gibraltar,  bien  que  peu  zélée,  en  faveur  des  insur- 
gents,  l'Espagne  voulait  trouver  un  moyen  de  sauver 
l'honneur  de  la  France,  engagée  avec  le  Congrès.  Quant 


(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCI,  Escurial,  30  octobre  1780.  (Voir  également 
r«  99,  30  octobre,  Versailles.) 

(2)  Aiï.  étr.,  Espagne,  t.  DCII,  f»  42,  pièce  jointe  à  une  lettre,  expédiée 
le  6  février  1781.  Cette  traduction  est  datée  du  20  janvier. 


d86  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

au  rocher  dont  les  deux  nations  se  disputaient,  avec 
âpreté,  la  possession,  Florida  Blanca  déclarait  considérer 
la  paix  comme  impossible,  tant  qu'existerait  entre  Londres 
et  Madrid  «  cette  pomme  de  discorde  ».  Il  demandait,  en 
conséquence,  le  rappel  de  Cumberland,  ne  jugeant  pas 
convenable  de  conserver  à  Madrid  un  tel  personnage, 
dont  la  présence  laissait  croire  qu'on  nourrissait  impu- 
nément son  maître  de  promesses  vagues,  puisque  les 
Anglais  s'imaginaient  que  Sa  Majesté  Catholique  fût  à 
vendre  et  ne  tentaient  aucun  effort  pour  l'acheter! 

Si  Montmorin  rendait  justice  à  Florida  Blanca,  tout  en 
lui  reprochant  un  goût  trop  prononcé  pour  le  mystère,  il 
ne  gardait  pas  la  même  estime  à  tous  les  membres  du 
cabinet  espagnol.  Castejon  (1),  le  ministre  de  la  marine, 
s'était  fort  avancé  dans  les  intrigues  anglaises,  comme  le 
découvrit  le  comte  de  Vergennes,  qui  communiqua  les 
originaux  de  cette  correspondance.  Montmorin  eût  voulu 
le  perdre,  car  il  voyait,  en  lui,  un  ennemi  mortel  de  la 
France.  Florida  Blanca,  d'abord  assez  disposé  à  favoriser 
cette  vengeance,  se  ravisa  quand  il  soupçonna  les  hautes 
influences  qui  protégeaient  son  collègue,  notamment  celle 
du  confesseur,  le  P.  Joaquin  Eleta. 

La  négociation  directe,  qui  venait  d'échouer,  avait  été 
poursuivie  en  même  temps  que  la  médiation  de  la  Russie 
et  de  l'Autriche.  La  tsarine,  ayant  définitivement  renoncé 
à  l'alliance  anglaise,  abandonna,  en  raison  des  sentiments 
qu'elle  avait  professés  jadis,  le  rôle  principal  au  prince 
de  Kaunitz,  premier  ministre  de  Joseph  IL  L'Espagne, 
qui  se  souvenait  des  coquetteries,  déployées  en  faveur 
d'Harris,  se  tenait  sur  la  réserve  et  laissait  aux  Anglais 
le  démérite  de  blesser,  par  leur  rudesse,  la  susceptibilité 
de  Catherine  IL  Avec  sa  fatuité  ordinaire,  Kaunitz  pré- 
tendait triompher  de  tous  les  obstacles.  Il  parlait  même 

(1)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DGIII,  ^  43. 


LA    MISSION   DE    CUMBKRLAND    A   MADRID  187 

de  convoquer  le  congrès,  à  Vienne,  en  raison  de  conve- 
nances personnelles.  Ce  beau  zèle  était  accueilli  froide- 
ment, à  Versailles;  on  connaissait  la  partialité  autrichienne. 
Econduit  de  ce  côté,  Kaunitz  voulut  pressentir  le  cabinet 
de  Madrid  et  chargea  son  fils  de  cette  mission.  Celui-ci 
s'en  acquitta  gauchement  et  ne  réussit  à  tirer  de  Florida 
Blanca  que  des  réponses  évasives  et  quelque  peu  nar- 
quoises (1).  «  Nous  sommes  persuadés,  lui  disait,  en  subs- 
tance, le  ministre  espagnol,  de  votre  bonne  volonté,  mais 
rendez-nous  un  véritable  service  d'ami,  en  pénétrant  les 
intentions  des  Anglais  et  faites-nous  part  de  vos  décou- 
vertes. » 

Le  cabinet  de  Saint-James,  qui  avait  reçu  une  insinua- 
tion écrite  de  Pétersbourg,  au  mois  de  janvier  1781,  ré- 
pondait qu'il  n'entendrait  aucune  négociation,  avant  que 
la  France  eût  cessé  de  soutenir  ses  sujets  rebelles.  C'était 
une  fin  de  non-recevoir,  un  refus  net  de  discuter;  la  con- 
duite de  l'Angleterre  correspondait  d'ailleurs  à  son  lan- 
gage hautain,  puisque,  quelques  jours  plus  tôt,  Georges  III 
publiait  un  manifeste  contre  la  Hollande  et  lui  déclarait 
la  guerre  (2). 

Cumberland  résidait  encore  à  Madrid,  qu'il  quitta, 
seulement,  à  la  fm  de  mars  1781.  Florida  Blanca,  fixé  sur 
le  sort  de  cette  négociation  secrète,  mit  Kaunitz  au  cou- 
rant des  manœuvres  occultes  de  l'Angleterre  et  lui  dé- 
clara, comme  défaite,  qu'il  ne  pouvait  poursuivre  deux 
négociations  :  l'une  avec  le  Congrès,  l'autre  avec  l'émissaire 


(1)  Aiï.  étr.,  Espagne,  t.  DCII,  f«»  45,  67  et  74;  et  Doniol,  t.  IV,  p.  524, 
sur  cette  négociation. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCI,  Versailles,  25  décembre  1780.  Nouvelle  du 
manifeste  publié  contre  la  Hollande  par  le  roi  d'Angleterre. 

Ferrer  dei.  Rio,  t.  III,  p.  344,  déclaration  de  la  guerre  à  la  Hollande, 
18  décembre  1780.  Un  conimodore  anglais,  Filding,  reconnaît  un  convoi 
hollandais;  l'amiral  hollandais  déclare  qu'il  n'a  pas  de  contrebande  et  se 
rend,  après  avoir  tiré  quelques  coups  de  canon,  pour  protester  de  la  violence 
qu'on  lui  faisait.  Il  est  emmené  en  Angleterre.  Cet  événement  fut,  paraît-il, 
un  de  ceux,  qui  déterminèrent  Catherine  II  à  rompre  avec  l'Angleterre. 


188  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

anglais.  Surpris  par  l'étalage  de  ces  confidences,  le  mi- 
nistre autrichien,  qui  s'étonnait  avec  candeur  qu'on  ne 
se  laissât  pas  convaincre  par  la  supériorité  de  ses  lumières 
et  la  fertilité  de  ses  expédients,  se  remit  bientôt,  et  le 
rappel  de  Cumberland  lui  sembla  présager  la  nécessité 
de  son  concours,  puisque  Florida  Blanca  ne  pourrait  plus 
invoquer  le  prétexte  d'une  double  négociation.  Son  fils 
revint  donc  à  la  charge,  avec  son  importunité  ordinaire. 
Mais  les  Anglais  s'étudiaient  à  multiplier  les  obstacles; 
aussi,  le  ministre  espagnol  se  borna-t-il  à  répondre  qu'il 
lui  paraissait  inutile  de  se  rompre  la  tête  à  chercher  des 
moyens,  pour  seconder  le  zèle  de  l'Autriche;  qu'il  n'en 
voyait  qu'un  seul,  ajouta-t-il,  en  raillant  :  «  Ce  serait  de 
transporter  60,000  hommes,  en  Angleterre;  peut-être, 
alors,  Georges  III  se  prêterait-il  à  quelque  accommode- 
ment! » 

Ce  langage  montrait  clairement  que  l'Espagne,  ajour- 
nant, provisoirement,  les  discussions  diplomatiques,  allait, 
de  nouveau, recourir  aux  armes.  Elle  espérait  acheter,  par 
quelque  succès,  de  meilleures  conditions. 


CHAPITRE  VII 

MINORQUE,    GIBRALTAR,    CONCLUSION    DE    LA   PAIX 

I.  Projet  contre  Minorque,  le  gouverneur  anglais  Murray,  le  duc  de  Grillon 
commande  l'expédition,  débarquement,  siège  du  fort  Saint-Philippe, 
concours  de  la  France,  tentative  de  corruption,  anecdote  du  duc  Des 
Cars,  lettre  de  Murray  sur  la  capitulation,  récompenses  de  Grillon.  — 
II.  Découragement  général,  Don  José  Galvez  se  prononce  contre  une  opé- 
ration à  la  Jamaïque,  opérations  contre  Gibraltar,  difficultés  d'un  blocus, 
le  projet  de  l'ingénieur  français  d'Arçon;  Grillon  réprouve  les  batteries 
flottantes;  contraint  d'accepter  ce  projet,  il  met  sa  responsabilité  à  cou- 
vert; voyage  du  comte  d'Artois  et  du  duc  de  Bourbon,  arrivée  de  l'es- 
cadre combinée,  dans  la  baie  d'Algésiras,  choix  judicieux  de  d'Arçon, 
incendie  des  batteries  flottantes,  ravitaillement  de  Gibraltar, parl'amiral 
Ilowe.  —  III.  Démission  du  ministère  North,  cabinet  Rockingham, 
sentiments  de  Georges  III,  à  son  égard,  Shelburne,  démarche  de  Fran- 
klin, Oswald  à  Paris,  le  papier  du  Canada,  Grenville,  Shelburne  président 
du  conseil,  mission  de  Fritz  Herbert,  gêne  entre  Madrid  et  Versailles,  mis- 
sion de  Rayneval.  note  du  comte  d'Aranda,  marchandages;  exigences  des 
Anglais,  intransigeance  des  Espagnols,  projet  d'une  expédition  aux 
Indes  occidentales,  conférence  de  Rayneval  et  de  d'Aranda  le  28  novembre 
1782;  bonne  volonté  de  la  France,  ses  ofïres  imprudentes;  lettre  de  Flo- 
rida  Blanca  du  23  novembre,  communication  à  Rayneval,  hardiesse 
diplomatique  de  d'Aranda.  joie  de  Vergennes;  ce  qu'il  faut  penser  de 
cette  légende,  dernières  difficultés,  à  propos  des  Mosquitos,  mission  de 
Don  Bernardo  Campo. 


La  guerre  languissait,  pendant  les  négociations.  L'ami- 
ral Darby,  au  commencement  de  1781,  ravitaillait  Gi- 
braltar; les  dépêches  de  d'Aranda  ne  contenaient  que  des 
lamentations,  contre  l'inaction  espagnole.  Florida  Blanca 
finit  par  rompre  le  silence,  dans  lequel  il  se  renfermait  : 


490  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

«  Vous  feriez  mieux,  lui  manda-t-il  (1),  d'employer  votre 
éloquence  contre  les  Français,  car  le  roi  conçoit  un  plan 
qu'on  vous  communiquera  bientôt.  «  Un  mois  plus  tard, 
il  lui  révélait  ce  mystérieux  dessein  :  «  Nous  allons  tenter 
quelque  chose  vers  Mahon.  On  est  persuadé  que  nos  pré- 
paratifs sont  destinés  à  Gibraltar;  il  faut  entretenir  cette 
illusion.  Aussi,  ce  que  je  vous  confie  est-il  un  important 
secret,  car  le  succès  dépend  de  mille  événements,  de  mille 
conjonctures.  » 

Minorque  était  gouvernée  par  le  général  Murray  (2). 
La  conduite  maladroite  et  vexatoire,  qu'il  tint,  lui  aliéna 
une  partie  des  habitants,  dont  il  supprima  certains  pri- 
vilèges et  dont  il  incorpora  les  recrues,  non  pas  dans  la 
garnison  de  l'île,  mais  dans  des  régiments  britanniques. 
Une  de  ses  victimes,  le  marquis  de  Sollerhic,  entretint  une 
correspondance  active  avec  Florida  Blanca  et  lui  fournit 
des  renseignements  précis,  sur  l'entretien  et  la  situation 
des  ouvrages  fortifiés,  ainsi  que  sur  les  dispositions  de  la 
population.  Elle  comprenait  deux  sortes  d'individus,  les 
natifs  et  les  étrangers.  Parmi  ces  derniers,  se  trouvaient 
des  protestants,  des  schismatiques  et  des  juifs.  Les  troupes 
de  la  garnison  étaient  hanovriennes  et  professaient  la 
religion  catholique.  Le  gouverneur  qui,  pour  ce  motif, 
s'en  défiait,  ordonna  d'enlever  les  sabres  aux  soldats. 
Cette  mesure  humilia  fort,  ceux  qui  en  furent  l'objet. 

L'expédition  espagnole  fut  confiée  au  duc  de  Grillon; 
le  commandement  de  la  flotte  appartenait  au  brigadier 
Don  Ventura  Moreno.  Les  préparatifs  s'exécutèrent  à 
Cadix  et  personne  ne  soupçonna  le  but,  que  se  proposait 
Charles  IIL  Les  uns  croyaient  que  l'on  réunissait  des 
renforts  pour  Buenos-Aires,  les  autres  que  les  opérations, 
contre  Gibraltar,  allaient  être  vivement  poussées  et  qu'on 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  347,  lettres  de  Florida  Blanca  à  d'Aranda, 
9  mai  et  5  juin  1789. 

(2)  Danvila.  y  Collado,  t.  V,  p.  164  et  seq. 


MINORQUE,  GIBRALTAR.  CONCLUSION   DE    LA    PAIX     191 

ne  s'en  tiendrait   plus,  désormais,  à  un  simple  blocus. 

Les  Espagnols  mirent  à  la  voile,  le  23  juillet  1781  (1). 
Leur  convoi  se  composait  de  63  transports,  montés  par 
environ  8,000  hommes,  escortés  de  2  vaisseaux,  2  frégates, 
2  bombardes,  2  brûlots  et  2  balandres. 

La  traversée  s'effectua,  sans  incidents,  mais  fut  longue, 
à  cause  des  vents  contraires.  Il  fallut  un  mois  pour  fran- 
chir la  distance  de  Cadix  à  Mahon.  Néanmoins  les  Anglais 
se  laissèrent  surprendre.  Le  plan  de  Grillon  était  de  dé- 
barquer, pendant  la  nuit,  à  l'est  de  l'île,  sur  les  deux 
côtes,  qui  forment  le  golfe,  au  fond  duquel  se  trouve 
Mahon.  Le  général  en  chef  conduirait  personnellement 
5,000  hommes,  qui  aborderaient  à  la  plage  de  Mezquita, 
tandis  que  le  marquis  de  Casa-Cagigal  exécuterait  la  même 
opération,  avec  1,200  volontaires  de  Catalogne,  parla  Cala 
de  Alcofa.  Le  marquis  de  Avites,  avec  le  reste  des  forces, 
était  chargé  d'une  diversion,  à  l'ouest,  dans  les  environs 
de  Giudadela,  ancienne  capitale  de  l'île.  Par  ces  combinai- 
sons, Crillon  pensait  envelopper  les  soldats  dispersés,  soit 
à  Mahon,  soit  dans  d'autres  localités,  et  les  empêcher  de 
se  réfugier,  dans  le  fort  Saint-Philippe.  Le  vent,  qui  souf- 
flait de  terre,  retarda  cette  manœuvre  et  l'empêcha  de 
réussir,  complètement.  Murray  s'échappa,  laissant,  aux 
mains  de  Crillon,  150  prisonniers.  Tous  les  magasins  de 
l'île,  abondamment  pourvus  de  provisions,  d'agrès  et  de 
munitions  navales,  tombèrent  au  pouvoir  des  envahisseurs. 
Ces  entrepôts  contenaient,  notamment,  plus  de  2,000  bar- 
riques de  viandes  salées.  Les  navires  marchands,  ancrés 
dans  les  ports,  s'élevaient  au  chiffre  de  60;  on  s'empara 
également  de  quelques  frégates.  Pour  être  maître  de  l'île, 
il  ne  restait  plus  qu'à  prendre  le  fort  Saint-Philippe,  po- 
sition forte,  mais  que  le  général  en  chef  n'estimait  pas 
inexpugnable. 

(1)  Aiï.  étr.,  Espagne,  t.  DCIV,["'65  et  152.  Détails  sur  le  débarquement. 


192  RÈGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

L'Espagne  avait  sollicité  le  concours  de  la  France  (1), 
qui  ne  lui  fut  pas  refusé.  Louis  XVI  pensait  que  son  oncle 
lui  saurait  gré  de  ce  procédé  et  l'aiderait  à  son  tour  dans 
ses  entreprises  d'outre-mer.  Le  comte  de  Falkenhayn  et 
le  marquis  de  Bouzols  furent  chargés  de  conduire  à 
Minorque,  au  mois  d'octobre  1781,  les  régiments  de 
Lyonnais,  de  Bretagne,  de  Royal-Suédois  et  de  Bouillon. 
Leur  efïectif  total  s'élevait  à  environ  4,000  hommes. 

On  essaya  de  corrompre  Murray.  Grillon  lui  ofTrit,  de 
la  part  de  Charles  III,  500,000  livres  et  un  grade  élevé. 
Ces  avances  furent  repoussées,  très  dignement,  et  le  gé- 
néral anglais  manda  à  son  adversaire  qu'il  se  déshono- 
rait, en  se  chargeant  de  pareilles  commissions.  «  Lors- 
qu'il fut  proposé,  par  son  souverain,  à  votre  brave  an- 
cêtre, d'assassiner  le  duc  de  Guise,  écrivit-il  à  Crillon, 
il  rendit  la  réponse  que  vous  auriez  dû  faire,  quand  le 
roi  d'Espagne  vous  chargea  d'assassiner  le  caractère  d'un 
homme,  dont  la  naissance  est  aussi  illustre  que  la  vôtre 
ou  que  celle  du  duc  de  Guise  (2).  » 

Crillon  distribua,  autour  de  la  place,  120  canons  et 
40  mortiers.  Faut-il  croire,  en  tout  point,  ce  que  le  duc 
Des  Cars  a  raconté,  au  sujet  de  la  reddition  du  fort 
Saint-Philippe?  Les  détails  bouffons  de  ce  récit  parais- 
saient aA'oir  été  accumulés,  dans  le  but  de  divertir  la 
petite  cour  du  comte  d'Artois,  aux  dépens  de  Crillon. 
«  On  avait  débuté,  rapporte  Des  Cars,  par  une  consom- 
mation prodigieuse  de  poudre,  de  bombes  et  de  bou- 
lets; bientôt,  il  fallut  diminuer,  de  jour  en  jour,le  bombar- 
dement et  la  place  n'était  nullement  endommagée.  Alors 
Crillon  envoya  demander,  dans  les  ports  espagnols  et 
à  Toulon,  ce  dont  il  s'apercevait,  bien  tard,  qu'il  man- 
quait. Les  vents  contrarièrent  toute  arrivée,  et  l'on 
était  venu  à  n'oser  tirer  que  deux  coups,  par  pièce,  dans 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCIV,  f"  75,  27  juillet  1781. 

(2)  Danvila,  t.  V,  p.  199. 


MINORQUE,  GIBRALTAR.  CONCLUSION    DE    LA    PAIX    193 

les  vingt-quatre  heures;  comme  de  raison,  le  feu  de  la 
place  avait  ralenti,  dans  la  même  proportion. 

«  Enfin,  l'on  se  trouva  si  à  court  de  munitions  que 
Grillon,  désespéré,  avait  pris  la  désolante  résolution  de 
lever  son  camp  et  de  rembarquer  ses  troupes.  Se  pro- 
menant un  soir,  en  long  et  en  large,  avec  l'intendant  de 
son  armée,  ils  concertèrent  une  dépêche  à  Madrid,  pour 
rendre  compte  de  la  position,  où  il  se  trouvait,  et  de  la 
nécessité  de  lever  le  siège.  La  dépêche  fut  portée  à  une 
frégate  espagnole,  avec  l'ordre  d'appareiller,  avec  la  brise 
de  terre,  du  lendemain  matin,  et  de  faire  la  plus  grande 
diligence. 

Grillon  passa  la  plus  cruelle  nuit  du  monde.  Or,  la 
place,  qui  avait,  depuis  quelque  temps,  diminué  son  feu, 
en  proportion  de  celui  des  assiégeants,  en  ouvrit  un  pro- 
digieux, pendant  toute  la  nuit;  à  la  pointe  du  jour,  le  feu, 
cessant  tout  d'un  coup,  un  pavillon  blanc  fut  arboré  et 
un  officier  anglais  arriva,  vers  le  commandant  espagnol 
de  la  tranchée,  en  disant  qu'il  apportait,  à  M.  de  Grillon, 
la  demande  d'une  capitulation.  Cet  officier  vint  chez 
Grillon  qui,  d'abord,  ne  put  et  ne  voulut  le  croire...  Il 
y  crut  enfin!  Mais  la  frégate  était  sans  doute  partie. 
«  Qu'on  aille  bien  vite  à  bord,  dit  Grillon  à  un  aide  de 
«  camp,  et  qu'on  me  rapporte  la  dépêche  que  j'ai  envoyée 
«  hier.  » 

«  Gette  brise  du  matin,  qui  ne  manque  peut-être  pas 
quatre  fois  dans  douze  mois,  ne  s'était  heureusement 
point  levée  ce  matin-là,  et  la  frégate  était  encore  à  l'ancre. 
L'on  rapporta  à  Grillon  la  dangereuse  dépêche,  qu'il  avait 
tenue  bien  secrète,  et  alors,  s'abandonnant  à  la  joie  : 
«   J'étais  bien  sûr  de  prendre  Mahon  »,  s'écria-t-il  (1).  » 

Tout  n'est  pas  faux, dans  ce  récit,  les  projectiles  man- 
quèrent et  il  fallut  en  rassembler  de  tous  les  côtés.  Mais 

(1)  Mémoires  du  duc  Des  Cars,  t.  P',  p.  265. 

H.  13 


194  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

le  désespoir  de  Grillon  a  été  dramatisé,  car  il  tenait  son 
ennemi  étroitement  bloqué  et  la  victoire  finale  eût  été 
le  prix  d'une  longue  patience.  Un  auxiliaire,  sur  lequel 
le  général  en  chef  ne  comptait  pas,  hâta  le  dénouement. 
Ce  fut  la  dysenterie,  qui  travaillait  la  garnison  du  fort 
Saint-Philippe,  ainsi  que  le  scorbut.  Murray,  du  moins, 
fit  valoir  cette  excuse,  auprès  du  ministère  anglais,  pour 
expliquer  sa  capitulation  (1).  «  Mylord,  écrivait  cet  offi- 
cier à  lord  North,  je  me  vois  forcé  de  notifier  à  Votre 
Seigneurie  que  le  5  février  j'ai  été  forcé  de  rendre  le  fort 
Saint-Philippe  aux  armes  de  S.  M.  G.,  sans  que  je  puisse 
craindre  que  l'Europe  ne  reconnaisse  pas  l'héroïsme  de  mes 
valeureux  compagnons.  Le  scorbut  s'était  emparé  de  telle 
sorte  de  la  garnison  et  elle  était  en  si  mauvais  état  qu'elle 
se  trouvait  réduite  à  six  cents  hommes  de  service;  cinq 
cents  d'entre  eux  étaient  plus  ou  moins   touchés   de   ce 
mal.   Résister  seulement  trois  jours,  encore,  eût  été  une 
témérité,  sans   autre   fruit   que   d'achever  de  perdre  la 
garnison.  Mais  telle  était  l'ardeur  de  la  troupe  qu'elle 
cachait  son  mal  pour  n'être  pas  privée  de  la  défense  de 
la  place,  de  manière  que  beaucoup,  qui  avaient  été  pla- 
cés, en  sentinelle,  ont  été  trouvés  morts.  Il  peut  se  faire 
que  l'on  n'ait  jamais  vu  un  spectacle  plus  attendrissant 
et  plus  noble  que  celui  de  cette  languissante  mais  valeu- 
reuse garnison,  défilant  entre  les  deux  armées  victorieuses. 
Elle  consiste  seulement  en  six  cents  soldats  moribonds, 
deux  cents  marins,  cent  vingt  hommes  du  corps  royal  de 
l'artillerie,  vingt  Gorses  et  vingt-cinq  hommes,  tant  Grecs 
que  Turcs  et  juifs. 

«  L'armée  combinée  se  trouvait  formée  en  deux  lignes, 
depuis  le  glacis  de  la  place  jusqu'à  Georgetown,  où  nos 
bataillons  remirent  leurs  armes,  protestant  qu'ils  les  ren- 
daient seulement  à  Dieu,  se  flattant  que  leurs  vainqueurs 

(1)  Fernan  Nltnez,  Cnmpcndio.  t..  1er,  p.  37/,,  .  .  .^ 


MINORQUE.  GIBRALTAR.  CONCLUSION    DE    LA    PAIX    195 

ne  se  glorifieraient  pas  d'avoir  pris  un  hôpital.  Cette  asser- 
tion était  si  vraie  que  même  les  soldats  français  et  espa- 
gnols ne  purent  retenir  leurs  larmes,  à  la  vue  du  misé- 
rable état,  où  était  réduite  notre  garnison.  Elle  produisit 
le  même  effet  sur  le  cœur  compatissant  du  duc  de  Gril- 
lon, dont  les  secours  assidus  et  compatissants  ont  dé- 
passé de  beaucoup  mes  espérances.  Je  peux  dire  autant 
des  soins  du  baron  de  Falkenhayn,  commandant  les 
troupes  françaises,  et  du  marquis  de  Grillon,  fils  aîné 
du  duc,  dont  l'humanité  les  rend  dignes,  en  cette  occa- 
sion, des  plus  grands  éloges.  » 

Grillon  fut  nommé  capitaine  général,  grand  d'Espagne, 
et  reçut  le  titre  de  duc  de  Mahon.  Parmi  les  cérémonies, 
qui  furent  célébrées,  à  l'occasion  de  cette  conquête,  celle 
qu'imaginèrent  les  élèves  du  collège  de  Vergara,  dans  le 
Guipuzcoa,  doit  être  signalée,  à  cause  de  son  caractère  à 
la  fois  chrétien,  humanitaire  et  sensible,  bien  conforme 
à  cette  époque  de  transition.  Dans  la  salle  de  réception 
de  cet  établissement,  il  y  avait  une  table  de  douze  cou- 
verts; tout  le  long  des  murs,  des  sièges  étaient  disposés, 
où  prirent  place  les  personnages,  invités  à  la  fête.  Tout  à 
coup,  l'orchestre  se  mit  à  jouer,  lorsque  parurent  douze 
pauvres,  désignés  par  les  curés  des  paroisses.  Ils  s'as- 
sirent et  les  élèves  les  servirent.  Au  dessert,  on  leur  donna, 
à  chacun,  un  souvenir;  c'était  une  reproduction  du  fort 
Saint-Phihppe,  sur  lequel  flottait  un  drapeau  espagnol  (1)! 


II 


Au  commencement  de  1782,  alors  que  le  fort  Saint- 
Philippe  résistait  encore,  un  sentiment  de  lassitude  et 

(1)  Ferrer  det.  Rio,  t.  III,  p.  359.    ' 


196  RÈGNE    DE    CHARLES    IIl    D'ESPAGNE 

de  découragement  se  remarque,  dans  la  correspondance 
de  Montmorin  (1).  Tout  manque,  en  même  temps,  s'il 
faut  l'en  croire  :  les  vaisseaux  et  l'argent!  Cette  maudite 
expédition  de  Minorque  est  ruineuse!  Un  des  partisans 
les  plus  ardents  de  la  guerre,  à  la  cour  d'Espagne,  Don 
José  Galvez,  lui-même,  parle  avec  amertume  des  ennuis 
dont  son  neveu  a  été  abreuvé,  de  toutes  les  difficultés, 
qu'il  a  rencontrées,  pour  son  expédition  de  Pensacola. 
Lui,  le  ministre  des  Indes,  qui  défendait,  contre  les 
objections  de  Florida  Blanca  et  les  sarcasmes  de  Castejon, 
l'utilité  des  opérations,  dans  le  golfe  du  Mexique,  ne 
voit  plus  que  les  dangers  d'une  tentative,  contre  la  Ja- 
maïque :  les  habitants  veulent  se  constituer  en  Répu- 
blique, comme  les  Etats-Unis.  Est-il  opportun  de  fomenter 
cette  rébellion,  tandis  que  les  colonies  espagnoles,  elles- 
mêmes,  sont  en  proie  à  la  révolte,  dans  la  province  de 
Buenos-Aires  et  au  Pérou?  De  pareilles  paroles  sem- 
blaient étranges,  proférées  par  un  homme  aussi  énergique, 
au  lendemain  de  victoires  importantes,  comme  celle  qui 
venait  d'être  remportée  sur  le  général  Cornwallis,  dans 
la  baie  de  Chesapeake;  quand  de  Grasse,  avec  sa  flotte, 
descendait  vers  les  Antilles,  pour  rallier  Solano  à  Saint- 
Domingue.  Les  pressentiments  de  Galvez  furent  justi- 
fiés et  toute  opération  importante  fut  désormais  aban- 
donnée, en  Amérique.  De  Grasse,  au  mois  d'avril  1782, 
fut  vaincu  aux  Saintes  et  capturé,  par  Rodney. 

Tout  l'effort  des  alliés  se  concentra,  dès  lors,  en  Europe 
contre  Gibraltar. 

Le  blocus  de  cette  place,  jusqu'à  l'année  1782,  avait 
été  assez  infructueux.  Sans  parler  des  grandes  opéra- 
tions de  ravitaillement,  exécutées  par  Rodney  et  par 
Darby,  il  existait,  à  cause  de  la  direction  favorable  des 
vents  et  des  courants,  qui  facilitaient,  aux  navires,  venant 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCVI,  11,  24  et  25  janvier  1782. 


MINORQUE.  GIBRALTAR.  CONCLUSION   DE    LA    PAIX    197 

de  l'Océan,  l'accès  de  Gibraltar,  des  communications 
continuelles,  entre  le  Portugal  et  cette  garnison,  malgré 
l'activité  de  Barcelo  à  poursuivre  les  corsaires.  Il  en 
saisit  plus  de  trois  cents.  Fernan  Nunez,  qui  se  trouvait 
alors  ambassadeur  à  Lisbonne,  apprit  que  les  négociants 
de  ce  pays  calculaient  que,  sur  trois  navires  expédiés,  il 
en  entrait  au  moins  un.  C'était  la  base,  d'après  laquelle 
étaient  établies  leurs  assurances.  Les  consuls  anglais  de 
l'Algarve  et,  parmi  eux,  celui  de  Tavira,  envoyaient,  sans 
cesse,  des  barques  portugaises  à  Gibraltar,  chargées  de 
rafraîchissements  (1).  En  outre,  l'espace  relativement 
étendu,  compris  entre  la  porte  de  terre,  au  nord,  et  la 
pointe  de  l'Europe,  au  sud,  préservait  les  assiégés  des 
maladies  habituelles  aux  gens  resserrés,  dans  un  étroit 
espace,  privés  d'air  et  nourris  de  salaisons.  Ils  pouvaient 
planter  des  légumes,  entretenir  des  troupeaux,  pêcher, 
respirer  l'air  du  large,  se  promener,  tandis  que  les  artil- 
leurs voyaient  éclater,  sans  danger,  les  bombes  enne- 
mies, préservés  qu'ils  étaient,  par  les  galeries  couvertes, 
où  leurs  pièces  se  trouvaient  braquées. 

Jusqu'alors,  on  s'était  borné  à  menacer  Gibraltar  par 
le  nord,  du  côté  de  l'isthme.  La  place  présentait  un  ro- 
cher à  pic,  hérissé  de  batteries,  et  un  front  de  fortifica- 
tions avec  un  fossé,  taillé  dans  le  roc.  A  l'est,  nul  accès, 
excepté  un  sentier,  appelé  le  Pas-du-Berger.  Les  escarpe- 
ments de  l'ouest  avaient  trois  étages  de  batteries.  La 
ville,  située  au  nord-ouest,  était  protégée  à  la  fois  par 
les  défenses  du  côté  de  Saint-Roch,  et  par  une  enceinte, 
flanquée  de  bastions,  vers  la  baie  d'Algésiras. 

Sachant  combien  la  prise  de  Gibraltar  était  souhaitée 
par  Charles  III,  il  ne  manqua  pas  d'esprits  inventifs, 
pour  concevoir  des  projets,  et,  parmi  ceux-ci,  le  comte 
d'Aranda  ne  fut  pas  un  des  moins  actifs  à  rédiger  des 

(1)  Fi^rnau  Nunez,  Compcndio,  l.  I'^'',  p.  338. 


198  REGNE    DE    CHARLES    IH    D'ESPAGNlî 

plans.  Il  voulait  que  l'on  disposât  des  écueils  artificiels 
et  sous-marins,  contre  lesquels  viendraient  se  heurter 
les  bâtiments  de  secours.  D'Estaing  proposa  un  système 
de  bombardement;  Barcelo,   des  chaloupes  canonnières. 

A  la  fin  de  l'année  1781,  un  ingénieur  français,  M.  d'Ar- 
çon (1),  se  présenta  à  Madrid,  avec  la  recommandation 
du  comte  d'Aranda.  Il  se  flattait  de  brûler  la  ville,  au 
moyen  de  batteries  flottantes,  protégées  par  un  blindage, 
en  forme  de  toit  incliné,  à  l'épreuve  du  boulet  et  de  la 
bombe,  et  dont  les  bois,  destinés  aux  jointures,  devaient 
être  arrosés  intérieurement,  par  des  pompes,  placées  aux 
deux  extrémités  de  la  coque.  Il  demandait,  pour  la  con- 
fection de  ces  machines,  dix  carcasses  de  vieux  vais- 
seaux. 

Le  comité  technique,  chargé  d'examiner  l'invention  de 
cet  ingénieur,  fut  séduit,  par  cette  nouveauté.  Criflon 
était  encore  à  Minorque,  lorsqu'il  fut  décidé  d'employer 
les  batteries  flottantes;  il  y  donnait  les  ordres  néces- 
saires, pour  la  destruction  du  fort  Saint-Philippe,  quand 


(1)  mémoire  du  capitaine  Amahert  sur  le  siège  de  Gibraltar.  Cet  officier 
fut  le  compagnon  et  le  disciple  de  d'Arçon,  ainsi  qu'il  le  déclare  dans  une 
lettre  adressée  à  Napoléon.  (Arch.  de  la  guerre,  pas  de  date  précise,  année 
1807.)  he  Michaud  d'Arçon,  général  et  membre  de  l'Institut,  naquit  à 
Pontarlier  en  1733  et  mourut,à  Besançon, le  1'^''  juillet  1800.  Il  travailla  sous 
la  direction  de  Carnot  au  bureau  topographique  du  Comité  de  salut  public. 
(Arch.  de  la  guerre,  n°  3723). 

Voici  la  copie  de  la  lettre  adressée  par  le  capitaine  Amabert  à  Napoléon  : 
«  Sire,  au  moment  où  la  nouvelle  perfidie  des  xVnglais  peut  donner  lieu  à 
quelques  plans  d'attaque  contre  Gibraltar,  permettez-moi  d'ofîrir  à  V.  M. 
le  tableau  fidèle  de  son  dernier  siège,  avec  les  plans  et  les  vues  de  cette  place, 
que  j'ai  levés  et  dessinés  moi-même.  Elève  du  général  d'Arçon,  dans  l'art 
de  lever  et  de  figurer  les  plans,  son  compagnon  d'armes  sur  la  batterie 
flottante  la  Talla  PicdraM  jour  oii  il  fut  forcé  d'attaquer  cette  forteresse, 
avec  des  machines  imparfaites,  je  cherchai,  dans  les  premiers  moments  de 
la  paix  de  1783,  à  visiter  les  lieux  où  nous  n'avions  pu  pénétrer  et  à  me  rendre 
compte  des  fautes  qui  furent  commises,  dans  cette  entreprise,  en  cherchant 
les  moyens  que  l'on  pourrait  employer,  pour  y  réu.ssir  un  jour.  Mon  ami 
d'.\rçon,  ayant  écrit  et  publié  sa  justification,  au  moment  où  mon  travail 
fut  achevé,  je  ne  crus  pas  devoir  le  faire  imprimer,  mais  je  m'estimerai 
heureux  de  l'avoir  fait  si  V.  M.  le  trouve  digne  d'occuper  une  place  dans  son 
cabinet  militaire.  » 


iMINORQUE,  GIBRALTAR,  CONCLUSION    DE    LA    PAIX     199 

il  reçut  une  lettre  de  Florida  Blanca,  lui  ordonnant, 
de  la  part  du  roi,  de  se  rendre  à  la  cour,  en  toute  hâte. 
Charles  III  accueillit  à  Aranjuez  le  vainqueur  de  Minor- 
que.  Dans  cette  entrevue,  le  prince  paraissait  un  peu  gêné; 
car  s'il  avait  à  dire  à  Grillon  :  «  Je  vous  ai  chargé  de  prendre 
Gibraltar,  »  il  devait  ajouter,  à  cette  nouvelle  flatteuse, 
ce  correctif  désagréable  :  «  Vous  vous  servirez  des  moyens 
que  j'ai  choisis,  sans  vous  consulter.  »  Aussi  le  souverain 
essaya-t-il,  par  ses  caresses  et  ses  compliments,  de  glisser, 
en  douceur,  le  sans-gêne  de  ce  procédé  :  «  Grillon,  lui 
dit-il,  je  vous  ai  fait  grand  d'Espagne;  c'est  une  dette 
que  mes  aïeux  ont  contractée,  envers  les  vôtres,  et  que 
je  suis  heureux  d'acquitter,  en  votre  personne.  Je  vous 
ai  nommé  capitaine  général  de  mes  armées.  »  Grillon 
baisa  la  main  du  roi  et  le  remercia  (1).  Gelui-ci  n'eut  pas 
le  courage  de  lui  en  dire  davantage  et  laissa  ce  soin  à 
son  ministre  des  affaires  étrangères.  La  présentation  de 
d'Arçon  au  général  en  chef  eut  lieu,  dans  la  maison 
de  Florida  Blanca.  L'ingénieur  déploya  un  croquis,  dé- 
veloppa ses  explications,  devant  Grillon,  étonné,  mécon- 
tent et  peu  convaincu  de  tous  les  arguments  qu'il  enten- 
dait. Après  tant  de  grâces  reçues,  il  n'osait  dire  à 
Gharles  III  :  «  Gherchez  un  autre  que  moi, pour  conduire 
le  siège,  »  mais  il  était  blessé  de  se  voir  ainsi  forcer  la 
main.  La  discussion,  entre  lui  et  d'Arçon,  dura  plus  de 
trois  heures.  Il  ne  se  rendit  que  sur  les  instances  de 
Florida  Blanca.  «  Le  roi  le  veut  ainsi,  lui  dit  ce  person- 
nage, et  vous  l'ordonne;  moi,  je  vous  le  demande,  comme 
son  ministre,  et  je  vous  en  prie,  comme  votre  ami.  » 
Vaincu  par  ces  paroles,  Grillon  donna  son  consentement, 
non  toutefois  sans  la  restriction  suivante,  qui  mettait 
son  honneur  à  couvert  de  tout  reproche.  Il  laissa,  entre 
les  mains  de  ses  amis,  M.  et  Mme  de  Marco,  un  acte 

(1)  Dakv'ila  y  Collado,  t.  V,  \).  203  et  seq. 


200  RÈGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

authentique,  daté  du  12  juin  1782,  et  ainsi  libellé  : 
«  Je  pars  pour  Gibraltar  et  je  déclare  que  c'est  pour 
obéir  aux  ordres  du  roi  que  j'accepte  le  commandement 
que  S.  M.  m'a  fait  l'honneur  de  me  confier,  afin  d'aller 
exécuter,  contre  cette  place,  le  plan  des  batteries  flot- 
tantes. Je  m'oblige  à  aider  M.  d'Arçon  de  tous  mes 
moyens  et  à  y  concourir,  jusqu'au  moment  où  les  batte- 
ries aient  commencé  leurs  attaques.  Je  me  suis  efforcé, 
auprès  de  S.  M.,  de  m'opposer  à  l'exécution  de  ce  projet, 
qui  me  paraît  contraire  à  la  prospérité  et  à  l'honneur 
des  armes  du  roi;  aussi  je  déclare  ici  que  dans  le  cas  où, 
contre  mon  opinion,  la  place  serait  prise,  par  l'effet  des 
batteries  flottantes  et  par  l'assaut,  qui  suivra  leur  action, 
toute  la  gloire  de  ce  fait  d'armes  doit  revenir  à  M.  d'Ar- 
çon, ingénieur  français,  auteur  de  ce  projet.  Je  déclare 
aussi  que,  dans  le  cas  où  les  batteries  flottantes  n'obtien- 
draient pas  un  succès  favorable,  nul  reproche  ne  pourra 
m'être  adressé,  car  je  n'ai  pris  aucune  part  à  ce  plan  et 
je  n'ai  été  compté  pour  rien.  Je  demande  à  M.  et  Mme  de 
Marco  (au  nom  de  toute  la  confiance  que  m'inspirent 
leur  amitié,  envers  moi,  et  l'intérêt  qu'ils  prennent  à 
mon  honneur,  que  je  dépose  entre  leurs  mains)  d'ouvrir 
ce  pli,  seulement,  au  moment  où  parviendra  à  Madrid 
le  courrier  que  j'enverrai  au  roi,  afin  de  le  prévenir  que 
l'attaque  des  batteries  a  commencé...  Par  ce  moyen,  le 
pubUc  de  Madrid  sera  au  courant  de  l'événement  vingt- 
quatre  heures  avant  que  la  fortune  se  soit  prononcée,  et 
l'issue  sera  connue,  par  le  second  courrier  que  je  dépê- 
cherai, au  roi,  vingt-quatre  heures  après  le  premier.  Je 
certifie,  en  même  temps,  ici,  que  la  présente  déclaration 
a  été  faite,  avec  la  permission  formelle  du  comte  de  Florida 
Blanca,  ministre  d'Etat,  approuvée  par  S.  M.  (1).  » 
En  France,  on  se  montrait  moins  pessimiste  que  Grillon; 

(1)  Mémoires  militaires  de  Louis  de  Bcrton,  duc  de  Grillon,  Paris,  1791, 
p.  328  et  .362. 


MINORQUE.  GIDRALTAR,  CONCLUSION   DE   LA   PAIX-    201 

le  baron  Des  Cars  (i),  faisant  un  jour  visite  à  M.  de  Ver- 
gennes,  trouva  ce  ministre,  contemplant  curieusement 
un  modèle  de  batterie  flottante,  placé  sur  son  bureau. 
((  Monsieur,  lui  dit  Vergennes,  je  n'ai  qu'un  seul  regret  : 
c'est  de  ne  pas  monter  un  de  ces  bateaux  (2).  » 

Le  sentiment  qu'il  exprimait  était  celui  de  beaucoup 
de  gentilshommes  français,  ([ui  demandèrent  à  passer 
on  Espagne,  comme  volontaires.  Les  plus  qualifiés  d'entre 
eux  furent  le  comte  d'Artois  et  le  duc  de  Bourbon.  Le 
second  voyagea  incognito,  sous  le  nom  de  comte  de 
Dammartin,  accompagné  du  comte  de  Puységur  et  du 
marquis  de  Vibraye.  Le  frère  du  roi  emmenait,  avec  lui, 
le  duc  de  Maillé,  son  premier  gentilhomme,  le  prince 
d'Hénin,  le  chevalier  de  Crussol  et  le  baron  Des  Cars, 
ses  capitaines  des  gardes,  ainsi  que  le  comte  de  Vau- 
dreuil,  son  ami  intime.  Ils  remplissaient,  eux  et  leurs 
gens,  trente-cinq  voitures. 

Ce  voyage  préoccupait,  quelque  peu,  notre  ambassa- 
deur (3).  Il  redoutait  la  légèreté  du  prince  ou  des  jeunes 
gens,  qui  l'entouraient,  assez  fats,  assez  railleurs  de  leur 
naturel,  tout  disposés  à  rire  des  étranges  coutumes,  qu'ils 
rencontreraient,  dans  la  Péninsule,  où  tout  leur  sem- 
blerait, peut-être,  bien  arriéré  et  bien  grossier.  Montmorin 
demandait,  à  Versailles,  l'autorisation  de  chapitrer  le 
comte  d'Artois;  il  se  promettait  de  lui  recommander 
une  attention  particulière,  afin  de  ne  pas  heurter  la  dé- 
votion scrupuleuse  et  pudibonde  de  Charles  IIL  Ces  pré- 
cautions n'étaient  pas  inutiles.  Malgré  toute  la  docilité, 

(1)  Voici  (juelques  explications  sur  ce  personnage  qui  fut  successivement 
le  chevalier,  le  baron,  le  comte  et  le  duc  Des  Cars.  Jean-François,  fils  de 
François-Marie,  comte  Des  Cars,  et  d'Emilie  de  Fitz-.James,  fut  d'abord 
chevalier  de  Malte.  Il  prit  le  litre  de  baron  après  la  mort  de  son  second 
frère,  Jacques-François,  tué  sur  le  vaisseau  le  Glorieux,  le  12  avril  1782. 
Après  !a  mort  de  son  frère  aîné,  en  1815,  il  devint  comte,  puis  duc  en  1816, 
lorsque  Louis  XVIII  lui  eut  conféré  ce  titre. 

(2)  Mémoires  de  Des  Cars,  t.  I^',  p.  227. 

Ci)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DC.VII,  Montmorin  à  Vergennes,  12  mai  1782, 


202  RÈGNE    DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

que  montra  le  prince,  malgré  sa  sagesse  exemplaire,  le 
confesseur  (1)  flaira  en  lui  un  tiinante,  c'est-à-dire  un 
mauvais  sujet.  En  cette  occurrence,  l'archevêque  de 
Thèbes  fut  moins  Béotien  qu'à  l'ordinaire  :  il  jugea  une 
telle  compagnie  dangereuse;  aussi  s'opposa-t-il  à  ce  que 
l'infant  Don  Gabriel  suivît  son  cousin  jusqu'à  Gibral- 
tar (2). 

Le  comte  d'Artois  avait  été  reçu,  par  Charles  III,  à 
Saint-Ildefonse,  où  il  occupa  les  appartements  de  l'in- 
fant Don  Louis  (3).  Il  partit  bientôt  pour  Madrid,  puis 
se  rendit  au  camp  de  Saint-Roch.  Il  y  arriva  peu  de 
jours  avant  la  flotte  combinée  de  Guichen  et  de  Cor- 
doba  (4),  et  il  assista,  lui  et  ses  compagnons,  au  beau 
spectacle  maritime,  qui  se  déroula  devant  eux,  dans  la 
baie  d'Algésiras. 

L'attaque  des  batteries  flottantes  n'eut  lieu  que  le 
13  septembre.  Le  choix  de  leur  embossage  avait  été 
désigné  par  d'Arçon,  avec  beaucoup  de  discernement. 

Le  môle  vieux  formait  une  longue  sailhe  dans  la  rade, 
et  était  garni  d'une  batterie  considérable  de  canons  de 
gros  calibre,  faisant  face  aux  lignes  de  Saint-Roch.  Une 

(1)  Mémoires  de  Des  Cars,  t.  1",  p.  238. 

(2)  Il  est  curieux  de  relever,  dans  le  Morning  Herald  du  31  août  1782, 
les  spirituelles  plaisanteries  que  trouvèrent  les  journalistes  anglais,  à  l'oc- 
casion de  ce  voyage.  (Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  DXXXVIII,  î°  106.) 

«  La  suite  militaire  et  l'équipage  de  camp  du  comte  d'Artois  consistent 
en  dix-sept  cuisiniers,  cinq  cents  bâtons  de  pommade,  deux  maîtres  à 
danser,  onze  chanteurs,  un  boisseau  de  poudre  à  poudrer,  deux  chapons 
d'Italie,  soixante-dix-sept  savonnettes,  dix-neuf  brosses  à  dents,  trente-neuf 
bouteilles  d'eau  de  lavande  et  de  Hongrie,  six  tailleurs,  quatre  marchands 
de  modes,  une  épée  qui  n'a  jamais  dégainé  et  un  mousquet  qui  rate...  )i 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCVIII.Montmorin  à  Vergennes,  25  juillet  1782  : 
Etiquette  observée,  à  l'égard  du  comte  d'Artois,  comme  pour  les  infants.  Le 
gentilhomme  et  le  valet  de  chambre,  qui  le  servent  à  table,  mettent  un  genou 
en  terre,  quand  Monseigneur  boit. 

(4)  Se  référer  à  la  Rei'ue  des  questions  historiques  d'avril  190'i,  article 
du  comte  Marc  Le  Bègue  de  Germiny,  Guichen  et  les  dernières  croisières 
franco-espagnoles,  passim.  Avant  de  se  rendre  à  Gibraltar,  Guichen  avait 
établi  une  croisière  aux  Açores  avec  Don  Antonio  Osorno  Herrera;  puis 
il  revint  à  Brest,  avec  Don  Louis  de  Cordoba,  et,  après  avoir  rallié  la  Motte- 
Piquet,  se  rendit  à  Gibraltar. 


iMINORQUE,  GIBRALTAR.  CONCLUSION    DE    LA    PAIX    203 

batterie  flottante,  placée  en  face  de  ce  môle,  était  destinée 
à  le  balayer  dans  toute  sa  longueur;  une  autre,  mouillée 
plus  à  droite,  battrait  la  partie  intérieure  du  môle,  tandis 
que  deux  autres  bombarderaient  le  front  du  rempart  et 
de  la  ville. 

Le  plan  de  d'Arçon  consistait  à  concentrer,  sur  un 
même  point,  tout  le  feu  de  l'artillerie,  soit  des  tranchées, 
soit  des  navires,  de  manière  à  détruire,  en  quelques  heures, 
le  vieux  môle  et  la  porte  de  terre.  Après  avoir  rendu  cette 
position  intenable  aux  défenseurs  de  la  place,  il  comptait 
jeter,  au  moyen  de  quelques  vaisseaux  de  ligne,  4,000  hom- 
mes, dans  l'anse  de  los  Remedios,  qui  se  précipiteraient, 
à  travers  la  ville,  occuperaient  les  casernes,  l'hôpital  et 
la  pointe  d'Europe. 

Une  série  de  contretemps  fit  échouer  ces  combinai- 
sons (1). 

On  s'aperçut,  d'abord,  que  le  calfatage  des  batteries 
était  manqué.  L'eau  se  répandait,  dans  l'intérieur,  et  ris- 
quait de  mouiller  les  poudres,  quand  on  faisait  jouer 
les  pompes.  L'incombustibilité  des  bâtiments  était  dès 
lors  compromise.  On  ne  pouvait  songer  à  recommencer 
le  travail;  les  personnages,  conviés  à  la  prise  de  Gibraltar, 
s'impatientaient;  d'Arçon  dissimula  son  inquiétude  et 
s'occupa  de  déterminer  les  fonds,  où  s'ancreraient  les 
batteries.  Il  s'embarqua,  de  nuit,  sur  une  chaloupe  et 
opéra  des  sondages,  entre  le  môle  vieux  et  l'isthme  (2). 
Mais  il  ne  put  achever  sa  reconnaissance,  parce  qu'il  fut 
aperçu  de  la  place  et  mitraillé. 

Enfin,  un  système  de  bouées,  munies  de  câbles,  devait 


(1)  DAN\^LA,  t.  V,  p.  292,  cile  une  apologie  détaillée  de  d'Arçon,  écrite 
en  espagnol  et  intitulée  la  Jornada  del  dia  13  ante  Gibraltar.  Elle  concorde 
avec  le  mémoire  d'Amabert  des  Archives  de  la  Guerre  et  avec  les  Mémoires 
de  Des  Cars,  t.  I",  p.  30Ô  et  sp(j. 

(2)  Des  Cars  accuse  même  Crillon  d'avoir  égaré  une  carte  hydrographiciue, 
dressée  par  d'Arçon;  ce  qui  serait  fort  grave,  étant  donnée  son  opposition 
au  projet  dt;  l'ingénieur  français. 


20i  RKGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

permettre  aux  batteries  flottantes,  navires  assez  diffi- 
ciles à  manœuvrer,  à  cause  de  leur  poids,  de  se  retirer 
hors  de  la  portée  du  tir  ennemi,  si  elles  se  trouvaient  trop 
maltraitées.  On  négligea,  encore,  cette  dernière  précau- 
tion. 

Le  13  septembre,  à  sept  heures  du  matin,  la  batterie 
la  Pastora,  commandée  par  le  chef  d'escadre  Don  Ven- 
tura Moreno,  appareilla;  la  Talla  Piedra  la  suivait,  ayant 
à  bord  d'Arçon  et  le  major  général  de  Grillon,  le  prince 
de  Nassau;  puis  vinrent  la  Paiila  primera,  Rosario,  San- 
Cristobal,  Principe  Carlos,  San-Jiian,  Pailla  segunda, 
Santa-Ana  et  Dolores  (1). 

Ces  bâtiments  manquèrent  leur  embossage;  ils  furent 
entraînés,  soit  par  les  vents,  soit  par  les  courants,  beau- 
coup trop  au  sud.  Les  chaloupes  canonnières,  qui  devaient 
aider  les  batteries,  ne  bougèrent  pas  de  leur  mouillage.  De 
sorte  que  tout  se  borna  à  un  duel  d'artillerie,  entre  les  trois 
batteries,  montées  par  Moreno,  Nassau,  Gravina  et  les 
canonniers  d'Elliot,  le  gouverneur  anglais.  Les  sept  autres 
mouillèrent  au  large,  à  portée  à  peine  du  feu  de  l'ennemi. 

Du  côté  de  la  tranchée,  166  pièces  restèrent  muettes, 
faute  de  gargousses. 

Grillon  voyait  que  les  trois  batteries  faisaient  bonne 
contenance  et  s'apprêtait  à  envoyer,  aux  autres,  l'ordre 
de  se  rapprocher,  lorsqu'un  messager  de  M.  d'Arçon, 
M.  O'Gonnel,  se  présenta.  Il  était  légèrement  blessé  au 
front.  Il  annonça,  au  général  en  chef,  que  le  feu  était  à 
bord  de  la  Talla  Piedra  et  des  deux  autres  batteries; 
qu'on  ne  parvenait  pas  à  l'éteindre;  qu'il  faudrait  débar- 
quer les  équipages  et  détruire  les  bâtiments,  après  les 
avoir  évacués,  pour  empêcher  les  Anglais  de  s'emparer  des 
carcasses  et  de  l'artillerie  (2). 

(1)  Fereer  DEL  Rio,  t.  III,  p.  382. 

(2)  Afî.  étr.,  Espagne,  t.  DCIX,  Versailles,  13  octobre  1782. 

Grillon,  malgré  ce  désastre,  se  faisait  fort  d'enlever  Gibraltar,  en  construi- 


MINORQUE,  GIBRALTAR,  CONCLUSION    DE    LA    PAIX   203 

Aussitôt,  Don  Louis  de  Cordoba  reçut  l'ordre  d'envoyer, 
à  la  nuit,  les  canots  et  les  chaloupes  de  l'escadre  com- 
binée, pour  secourir  ces  braves  gens;  mais,  par  suite 
d'un  malentendu  inexplicable,  rien  ne  fut  exécuté.  Les 
trois  navires  restèrent  abandonnés,  exposés,  toute  la  nuit, 
au  canon  des  Anglais.  Quant  aux  sept  autres,  qu'on 
pouvait  aisément  ramener  à  Algésiras,  on  préféra  les 
incendier. 

Le  lendemain,  à  la  pointe  du  jour,  les  trois  batteries 
formaient  autant  de  bûchers  ardents,  au  milieu  de  la 
mer,  et  les  cris  des  malheureux,  qui  les  montaient,  se  fai- 
saient entendre,  jusqu'aux  tranchées.  Deux  sautèrent  en 
l'air.  Une  brûlait  encore.  Le  commodore  Curtis,  ris- 
quant sa  vie  et  celle  des  siens,  s'aventura,  avec  quatre 
chaloupes,  pour  recueillir  les  survivants.  Le  malheureux 
d'Arçon,  à  la  vue  de  tout  ce  désastre,  regrettait  de  n'avoir 
pas  été  tué  sur  la  Talla  Piedra,  et  répétait,  comme  un  fou, 
cette  phrase  étrange  :  «  J'ai  brûlé  le  temple  d'Ephèse  (1).  » 

Quelques  jours  plus  tard,  il  s'éleva  un  fort  coup  do 
vent  d'ouest  et  de  nord-ouest.  Un  grand  nombre  do 
petits  bâtiments,  mouillés  dans  la  rade  d'Algésiras,  furent 
jetés  à  la  côte;  un  vaisseau  espagnol,  le  San-Migiiel,  fut 
entraîné  jusqu'au  dedans  du  môle  neuf  de  Gibraltar  et 
obligé  de  se  rendre  (2). 

Ce  fut  vers  la  fm  de  ce  coup  de  vent  que  l'on  signala, 
le  soir,  à  l'entrée  de  la  nuit,  une  escadre  anglaise,  forte 
d'une  quarantaine  de  vaisseaux  de  ligne,   de  plusieurs 

sant  une  vaste  digue  :  «  C'est  ainsi,  répétait-il,  qu'Alexandre  a  pris  Tyr.  » 
Quelqu'un  de  l'état-major  se  hasarda  à  lui  répondre  r  «  Mais  il  est  probai^le 
que  les  Phéniciens  n'avaient  pas  d'artillerie.  » 

A  Versailles,  le  projet  paraissait  absurde, et  Vergennes écrivait  :  «  Si  M.  de 
Crillon  se  charge  de  poser  la  dernière  pierre,  je  n'ai  rien  à  dire: son  courage 
lui  tiendra  lieu  de  prudence.  )' 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  385. 

(2)  Se  référer  à  une  lettre  du  comte  de  Maillé,  datée  d\i  camp  de  Saint- 
Roch,  13  octobre  1782.  (AIT.  étr.,  Espagne, t.  DCIX,et,  même  source,  extrait 
d'une  lettre  de  M.  Curtis,  commandant  le  vaisseau  anglais  le  Brillant,  à 
M.  Stephens,  datée  de  la  pointe  d'Europe,  à  Gibraltar,  le  15  octobre  1782.) 


206  RÉGNE    DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

frégates  et  cutters,  escortant  45  bâtiments  de  transport. 
L'amiral  Howe,  qui  la  commandait,  craignant  de  mouiller 
de  nuit,  avec  tant  de  bâtiments,  dans  une  rade  aussi  pe- 
tite et  aussi  mauvaise  que  celle  d'Europe,  se  dirigea 
aussitôt  sur  Malaga. 

Dans  l'après-midi  du  13  octobre,  Don  Louis  de  Cor- 
doba  fit  signe  à  son  escadre  de  mettre  à  la  voile  L'on 
ne  voyait  plus  les  Anglais,  l'on  sut,  qu'à  la  hauteur  de 
Malaga,  l'amiral  Howe  avait  viré  de  bord  et  couru  sur 
la  côte  d'Afrique,  au-dessus  de  Ceuta.  Lorsque  Cordoba 
arriva  à  son  tour,  il  ne  trouva  plus  les  Anglais  :  ils  étaient 
déjà  dans  le  détroit,  après  avoir  conduit  leur  convoi,  à 
la  pointe  d'Europe.  La  flotte  combinée  se  mit  à  leur 
poursuite,  l'avant-garde  française  rejoignit  l'ennemi,  dans 
l'Océan,  mais  l'amiral  Howe,  ayant  accompli  sa  mission, 
qui  était  de  ravitailler  Gibraltar,  échangea  seulement 
quelques  coups  de  canon,  avec  ceux  qui  le  serraient  de 
trop  près,  et  ramena  son  escadre,  en  Angleterre. 


III 


Le  ministère  de  lord  North  avait  donné  sa  démission 
le  20  mars  1782  (1).  Un  cabinet  d'opposition  devait  néces- 
sairement remplacer  celui  qui  s'était  fait,  devant  la  na- 
tion, le  champion  de  l'absolutisme,  le  défenseur  du  parti 
royal.  Mais,  quoique  provisoirement  affaiblie,  l'influence 
de  la  couronne  demeurait  encore  formidable,  étant  don- 
nées la  valeur  personnelle  de  Georges  III  et  la  division 
de  l'opposition.  Le  roi  d'Angleterre  n'était  plus,  comme 
en  1763,  le  faible  pupille  de  lord  Bute,  le  jeune  homme  à 

e(l)  Lecky,  oi/r.  cité,  t.  IV,  p.  206,  215  et  224. 


CONCLUSION    DE    LA   PAIX  207 

peine  émancipé  de  la  tutelle  de  sa  mère,  la  princesse  de 
Galles.  Avec  l'âge,  avec  l'exercice  du  pouvoir,  ses  facultés 
s'étaient  développées,  et  ses  ennemis  le  considéraient 
comme  un  adversaire  insinuant  et  dangereux,  connais- 
sant le  détail  des  affaires  publiques,  le  caractère  et  les 
faiblesses  des  hommes  politiques.  Personnellement  doué 
d'un  grand  courage,  Georges  III  savait  cacher  ses  des- 
seins, par  une  dissimulation  impénétrable;  il  les  pour- 
suivait, avec  une  persévérance  tenace  et  indomptable, 
habile,  entre  tous,  à  persuader,  dans  une  conversation, 
son  interlocuteur,  à  le  gagner  à  ses  vues,  à  capter  sa 
confiance.  C'était  avec  un  pareil  jouteur  que  le  ministère 
devait  se  mesurer. 

Le  retour  de  l'opposition  au  pouvoir  paraissait  un  pré- 
sage favorable,  pour  une  prochaine  pacification,  puisque 
les  membres  de  ce  parti  s'étaient,  en  général,  prononcés 
favorablement,  à  l'égard  des  Américains.  Rockingham, 
qui  venait  d'être  nommé  premier  lord  de  la  Trésorerie, 
avait  déclaré  à  ses  amis  qu'il  ne  prendrait  la  direction 
du  ministère  que  si  le  roi  l'autorisait  à  conclure  la  paix, 
avec  les  Etats-Unis,  sur  la  base  de  l'indépendance. 

Mais  la  situation  de  ce  ministre  parut,  tout  d'abord, 
insoutenable,  tant  le  roi  multiplia,  envers  lui,  les  procédés 
outrageants.  Il  affecta  de  ne  jamais  communiquer  direc- 
tement avec  Rockingham.  Le  secrétaire  d'Etat  Shel- 
burne  fut  chargé  d'être  l'intermédiaire  royal,  auprès  du 
chef  du  cabinet.  Ce  dernier,  légitimement  blessé,  voulut, 
dans  un  premier  mouvement  d'indignation,  donner  sa 
démission,  et  ne  renonça  à  cette  résolution  que  sur  les 
instances  de  Fox  et  de  Richmond.  Encore,  si  le  parti  de 
l'opposition  eût  été  d'accord!  Mais  il  se  trouvait  divisé 
et  donnait  prise  à  toutes  ces  intrigues,  que  le  roi  excellait 
à  fomenter.  Deux  éléments  dissemblables  se  trouvaient 
rapprochés,  dans  ce  ministère  whig  :  le  principal  suivait 
Rockingham,  inspiré  et  guidé  par  Rurko;  le  plus  petit 


208  REGNE   DE    CHARLKS    III    D'ESPAGNE 

avait  pour  chef  lord  Shelburne  et  se  composait  des  an- 
ciens disciples  de  Chatham. 

La  faveur  que  semblait  témoigner,  à  Shelburne,  Geor- 
ges III  n'était  qu'une  manœuvre;  car,  en  réalité,  le  roi 
le  détestait  et,  dans  son  particulier,  le  traitait  avec  mé- 
pris, l'appelant  dédaigneusement  le  «  jésuite  de  Berkeley 
square  ».  Cette  dénomination  injurieuse  faisait  allusion 
à  un  reproche  dont  les  hommes  des  partis  les  plus  opposés 
s'accordaient  à  accabler  Shelburne,  défaut  qui,  à  les 
entendre,  gâtait  ses  plus  belles  qualités. 

On  lui  reconnaissait  un  remarquable  talent  de  dis- 
cussion; à  la  Chambre  haute,  les  gens  de  goût  criti- 
quaient sa  rhétorique  ampoulée  et  déclamatoire,  mais 
il  entraînait  l'assemblée  par  une  éloquence  serrée  et  sui- 
vie, débrouillait  l'affaire  en  discussion  et  soutenait  les 
avis,  qu'il  émettait,  par  d'excellents  arguments.  Pendant 
la  longue  maladie  de  Chatham, il  avait  été  son  conseil  et 
son  principal  représentant.  Désintéressé,  à  l'abri  de  cette 
corruption  et  de  cette  vénalité,  alors  si  communes,  il  sem- 
blait digne  de  l'estime  des  honnêtes  gens,  mais  son  peu  de 
franchise  attirait  sur  sa  tête  les  sarcasmes  méprisants 
dont  le  criblait  le  roi.  Lord  Holland  le  traitait  publi- 
quement d'infâme  menteur,  et  Horace  Walpole  disait  : 
«  qu'il  ne  pouvait  tromper,  qu'en  disant  la  vérité.  » 

C'était  à  un  pareil  ministère,  dont  l'existence  semblait 
précaire,  à  cause  de  son  peu  d'homogénéité  et  de  la 
haine,  que  lui  portait  le  roi,  qu'incombait  la  tâche  dif- 
ficile de  nouer  les  négociations  avec  les  Américains,  les 
Français  et  les  Espagnols. 

Avant  que  la  démission  de  lord  North  fût  connue  à 
Paris,  Franklin  avait  envoyé  à  Shelburne  une  note  (1), 


(1)  Afî.  étr.,  Espagne,  t.  DCVI,  Versailles,  18  avril  1782.  Vergennes  à 
Montmorin.  Lecky,  t.  IV,  p.  224;  Danvila,  t.  V,  p.  358;  et  lettre  d'Aranda 
à  Florida  Blanca,  11  mai  1782.  (Archivo  historico  de  Madrid,  Estado 
leg.  4079.) 


CONCLUSION   DE   LA    i'AIX  209 

dans  laquelle  il  lui  rappelait  leur  vieille  amitié.  Il  termi- 
nait cet  écrit,  en  souhaitant  que  la  paix  fût  bientôt  ré- 
tablie. Lorsque  Shelburne  reçut  ce  papier,  il  était  déjà 
secrétaire  d'Etat.  Probablement,  avec  l'approbation  de 
ses  collègues,  il  prit  la  résolution  de  faire  passer  à  Paris, 
auprès  de  Franklin,  un  agent  confidentiel,  pour  s'enquérir 
de  l'étendue  des  exigences  américaines.  Il  choisit,  pour 
cette  mission,  un  négociant  écossais,  nommé  Oswald, 
vieil  ami  et  disciple  d'Adam  Smith.  Oswald  possédait, 
par  son  mariage,  de  vastes  domaines,  en  Amérique.  Il 
arriva,  à  Paris,  le  12  avril  1782. 

Un  premier  embarras  provint  de  cette  défiance,  qu'ins- 
pirait lord  Shelburne,  de  cette  fausseté,  qu'on  lui  imputait. 
Une  intrigue  de  Franklin  provoqua  les  soupçons. 

Le  commissaire  américain  aA'^ait  introduit  Oswald, 
auprès  de  Vergennes.  Il  avait  manifesté  la  plus  grande 
réserve,  se  défendant  de  rien  entamer  avant  que  son  col- 
lègue Jay  (1),  alors  à  Madrid,  ne  fût  revenu  à  Paris. 
Malgré  cette  apparente  discrétion,  Frankhn  insinua  qu'il 
serait  très  sage,  à  l'Angleterre,  de  céder,  volontairement, 
aux  Etats-Unis,  le  Canada  et  la  Nouvelle-Ecosse,  afin 
qu'une  quantité  suffisante  de  ces  terres  fût  vendue,  pour 
indemniser  les  Américains.  Durant  la  conversation,  Fran- 
klin consultait  fréquemment  un  papier,  qu'il  tenait  à  la 
main.  Oswald  le  lui  demanda  et  proposa  de  le  montrer  à 
Shelburne.  Après  quelques  hésitations,  Franklin  y  con- 
sentit, non  toutefois  sans  écrire,  en  marge,  l'annotation 
suivante  :  «  Ceci  est  une  simple  conversation,  entre 
M.  Oswald  et  M.  Franklin,  car  le  premier  n'a  pas  le  pou- 


(1)  Jay  s'était  rondu  à  Madrid  afin  d'y  empruntfr  de  l'argent,  en  faveur 
de  ses  compatriotes;  on  l'y  avait  accueilli  assez  mal:  personne  ne  voulait 
lui  prêter,  malgré  une  caution  de  Charles  III  de  14,000  piastres.  Il  avait 
enfin,  à  force  d'instances,  obtenu  un  secours  pécuniaire  de  750,000  livres  et 
le  cadeau  des  uniformes  pris  par  Cordoba,  lorsqu'il  avait  capturé  aux 
Açores  un  convoi  anglais.  (Aff.  élr.,  Espagne,  t.  ÔCI,  Montmorin  à  Ver- 
gennes, 4  novembre  1780:  t.  DCII,  12  mars  1781;  t.  DCV,  2  octobre  1781.) 

II.  14 


210  RÈGNK    DE    CIIARLi:S    III    L)  ESPAGNE 

voir  de  faire  des  propositions  et  le  deuxième  n'en  peut 
faire  aucune,  sans  le  concours  de  ses  collègues.  » 

Oswald  retourna  en  Angleterre,  avec  une  lettre  de  Fran- 
klin, pour  Shelburne.  Le  commissaire  américain,  au  milieu 
de  beaucoup  d'éloges,  exprimait  le  désir  que  ce  négociant 
écossais  fût  l'unique  intermédiaire  de  leurs  mutuelle-* 
communications. 

Shelburne  montra,  à  ses  collègues,  la  lettre  de  Franklin, 
mais  leur  cacha  la  note,  qui  contenait  les  prétentions  de  ce 
commissaire,  sur  le  Canada.  Le  cabinet  de  Saint-James 
autorisa  Oswald  à  discuter  les  préliminaires  d'une  négo- 
ciation, qui  aurait  pour  base  l'indépendance  des  Etats- 
Unis  et  le  traité  de  Paris  de  1763.  Fox  délégua  un  agent 
spécial, pour  conférer  avec  le  comte  de  Vergennes;  il  choi- 
sit Thomas  Grenville,  frère  de  lord  Temple,  cousin  du 
fameux  Temple,  beau-frère  de  Chatham. 

Franklin  fut  désappointé,  quand  il  apprit  l'adjonction 
d'un  collaborateur  à  son  ami  Oswald.  Grenville,  de  son 
côté,  fut  mécontent  de  l'accueil  de  Vergennes.  Il  n'était 
pas  cependant  étrange  que  la  France  n'admît  pas,  comme 
base  des  préliminaires,  le  traité  de  Paris,  puisqu'il  avait 
été  accepté,  par  Choiseul,  quand  notre  pays  se  trouvait 
réduit  à  l'état  le  plus  bas  de  l'humiliation. 

Les  nouvelles,  qui  parvenaient  à  Londres,  en  exaltant 
l'orgueil  anglais,  rendaient  plus  difficile  encore  une  en- 
tente possible,  entre  les  diplomates.  Le  23  mai,  on  avait 
appris  la  grande  victoire,  remportée,  un  mois  plus  tôt,  par 
Rodney  aux  Saintes,  et  la  capture  de  l'amiral  de  Grasse. 

En  même  temps,  Grenville  surveillait  la  conduite 
d'Oswald  et  elle  lui  paraissait  suspecte.  Il  finit  par  lui 
arracher  l'aveu  des  propositions  secrètes  de  Franklin.  Il 
s'empressa,  aussitôt,  de  communiquer  cette  nouvelle  à 
Fox  et  demanda  son  rappel  (1).  Fox,  en  apprenant  ces 

(1)  LkcivY,  t.  IV,  p.  22G. 


CONCLUSION    DE    LA    PAIX  211 

détails,  soupçonna  une  manœuvre  occulte  de  Shelburne 
et  supposa  que  la  note,  en  question,  présentait  un  carac- 
tère beaucoup  plus  grave  que  celui  qu'elle  avait  réelle- 
ment. Il  montra  la  lettre  de  Grenville  à  Rockingham,  à 
Richmond,  à  lord  Cavendish.  R  accusa  Shelburne  de 
duplicité.  On  ignore  ce  qui  se  passa  dans  le  conseil. 
Néanmoins  la  majorité  refusa  de  rappeler  Osv/ald  et  lui 
donna,  au  contraire,  de  pleins  pouvoirs.  La  raison  de 
cette  résolution  fut  le  langage  vague  et  peu  satisfaisant 
de  Vergennes,  aux  ouvertures  anglaises.  Les  ministres 
britanniques  estimèrent  que  la  paix  pourrait  être  conclue, 
avec  l'Amérique,  et  que  l'Angleterre,  débarrassée  d'une 
guerre  avec  ses  anciennes  colonies,  serait  libre  do  con- 
centrer toutes  ses  forces,  contre  ses  ennemis  européens. 
Fox  parla  un  moment  de  donner  sa  démission.  Mais, 
comme  Rockingham  était  fort  malade,  il  revint  sur  sa 
résolution,  afin  de  ne  pas  troubler  les  derniers  moments 
de  son  collègue. 

Au  mois  de  juillet  1782,  Rockingham  (i)  mourut.  Fox, 
malgré  ses  talents  oratoires,  ne  pouvait  devenir  premier 
lord  de  la  Trésorerie,  car  il  était  haï  par  le  roi,  à  cause  de 
son  immoralité.  Sa  réputation  de  joueur  et  sa  dissipation 
l'avaient  discrédité,  dans  l'opinion.  L'homme  le  plus  sage 
du  parti  de  Rockingham,  celui  qui  en  avait  gardé  la  po- 
litique, était  Edmund  Burke;  mais,  à  cause  de  sa  pauvreté, 
on  le  considérait  un  peu  comme  un  aventurier,  aux  gages 
d'un  riche  patron.  D'ailleurs,  même  si  on  n'eût  pas  tenu 
compte  de  pareils  préjugés,  Burke,  malgré  tous  ses  dons 
remarquables,  était  dépourvu  de  la  souplesse,  de  la  mo- 
dération et  du  tact,  qualités  indispensables  pour  conduire 
des  hommes  et  diriger  une  assemblée  législative. 

Le  parti  whig  proposa,  à  Georges  III,  le  duc  de  Portland, 
mais  le  roi  répondit  qu'il  avait  nommé  Shelburne  pré- 

(1)  AIT.  .'^fr.,  Plspagne,  t.  DCVIII.  Vorsaillos,  13  juillet  1782. 


212  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

sident  du  conseil.  Alors  Fox  et  les  autres  membres  du 
parti  Rockingham  donnèrent  leur  démission. 

Les  nouvelles  de  tous  ces  changements  (l),dans  le  mi- 
nistère britannique,  inquiétèrent  le  gouvernement  fran- 
çais; néanmoins,  désormais,  il  n'eut  plus  à  craindre  les 
tiraillements  contradictoires,  qui  se  manifestaient,  dans 
le  cabinet  précédent.  Mais,  à  Versailles, comme  à  Londres, 
on  se  défiait  de  la  franchise  de  Shelburne  et  on  recueillit 
des  preuves  nouvelles  de  sa  duplicité.  Vergennes  se  pro- 
cura l'extrait  d'une  dépêche,  envoyée  de  Londres,  en 
Amérique,  par  ce  ministre.  Le  fait  se  passa,  avant  la  mort 
de  Rockingham, et  ce  papier, portantla  date  du  5  juin  1782, 
fut  adressé  à  Guy  Carleton  et  à  l'amiral  Digby.  Ces  corres- 
pondants devaient  entrer  en  relations  avec  le  Congrès  et 
l'informer  que  Grenville  avait  pour  mission  de  proposer, 
d'abord  à  Versailles,  l'indépendance  de  l'Amérique,  au  lieu 
d'en  faire  la  condition  d'une  paix  générale.  Ces  person- 
nages devaient,  en  outre,  avertir  les  Etats-Unis  que  la 
guerre,  en  se  prolongeant,  avait,  pour  prix,  des  conditions 
qui  ne  les  intéressaient  pas. 

Cette  pièce  secrète  prouvait,  une  fois  de  plus,  que 
le  système  favori  du  cabinet  de  Saint-James  était  de 
diviser  les  alliés,  de  semer,  parmi  eux,  des  germes  de  dé- 
fiance. Les  négociations  avec  les  Anglais  ne  pouvaient  se 
poursuivre  que  si  les  Etats-Unis  ne  se  laissaient  pas 
gagner  et  continuaient  à  faire  cause  commune,  avec  la 
France. 

Le  16  juillet  1782,  Grenville  retourna  à  Londres  et  fut 
remplacé  par  M.  de  Fitz-Herbert,  ministre  d'Angleterre 
à  Bruxelles  (2).  Un  des  premiers  actes  de  ce  diplomate 
fut   d'écarter   de   la   négociation  les    cours    médiatrices 

(1)  Aff.  étr.,  mémoires  et  documents,  Espagne,  t.  CLXXXVIII,  année 
1782.  Histoire  des  négociations,  entre  la  France  et  l'Espagne,  relativement 
à  la  guerre  d'Amérique  et  à  la  paix  qui  l'a  terminée. 

(2)  Danvila  y  Collado,  t.  V,  p.  364,  365  à  367  et  seq.  Fitz-Herbert  fui 
désigné  plus  tard  sous  le  nom  de  lord  Sainte-Hélène. 


CONCLUSION   DE   LA    PAIX  213 

telles  que  la  Russie  et  l'Autriche,  qui  étourdissaient 
Florida  Blanca  et  Vergennes  de  leurs  offres  de  service. 
En  Espagne  et  en  France,  on  n'osait  trop  les  éconduire 
brusquement,  et  le  roi  Catholique  avait  répondu,  avec 
assez  d'embarras,  à  Joseph  II,  qu'il  ne  voyait  pas  d'in- 
convénient à  ce  que  l'on  traitât,  à  Vienne,  des  conditions 
de  la  paix.  Mais  Fitz-Herbert  laissa  entendre  que  son  gou- 
vernement n'était  pas  disposé  à  compliquer  les  difficultés, 
en  s'assujettissant  au  bon  vouloir  d'intermédiaires,  et 
qu'il  se  proposait  de  traiter,  en  droiture,  avec  les  belligé- 
rants. Le  nouvel  envoyé  de  Shelburne  précéda,  de  quelques 
jours,  le  comte  de  Grasse  (1).  Celui-ci,  le  17  août,  remit,  à 
Vergennes,  une  liste  des  propositions  que  le  ministre 
anglais  lui  avait  confiées.  Shelburne,  par  cette  démarche, 
prétendait  montrer  combien  il  désirait  la  paix  et  combien 
il  était  disposé  à  entrer  en  composition,  sur  les  points 
contestables,  afin  de  faciliter  la  conclusion  de  ces  pour- 
parlers. Il  reconnaissait  l'indépendance  de  l'Amérique; 
il  restituait  à  la  France  ses  possessions  des  Indes  orien- 
tales et  Sainte-Lucie,  dans  les  Antilles;  il  lui  conservait 
le  droit  de  pêcher,  à  Terre-Neuve,  renonçait  à  toutes  clauses 
humiliantes,  relatives  au  port  de  Dunkerque.  L'Espagne, 
en  Amérique,  ne  serait  plus  assujettie  à  supporter,  sur  ses 
territoires  de  Honduras,  de  Campêche  ou  du  Yucatan,  des 
établissements  anglais.  En  Europe,  il  lui  concéderait  Mahon 
ou  Gibraltar,  à  son  choix,  parce  que  la  Grande-Bretagne 

(1)  Aiï.  étr.,  Angleterre,  t.  DXXXVIII,  Londres,  3  septembre  1782. 
Après  quelques  paroles  flatlcuses,  Shelburne  ajoute  :  «  Quant  au  détail  que 
vous  m'avez  fait  l'honneur  de  communiquer  à  M.  le  comte  de  Vergennes 
de  mes  sentiments,  par  rapport  à  la  paix  et  aux  moyens  de  la  rétablir,  je 
dois  vous  prier  d'être  persuadé  de  la  confiance  entière  que  je  repose  (sic) 
dans  votre  exactitude.  Je  conserve  toujours  les  mêmes  dispositions  à  per- 
fectionner un  ouvrage, si  désirable  à  l'humanité.  C'est  pourquoi  j'ai  beaucoup 
de  plaisir  à  vous  confirmer  les  assurances  de  la  bonne  foi  et  de  la  simplicité 
avec  lesquelles  nous  sommes  résolus  de  faire  conduire  la  négociation  à 
notre  côté  {sic),  sans  permettre  aux  événements,  même  les  plus  favorables, 
de  porter  aucun  changement  à  notre  objet  uni  et  décidé  d'établir  la  paix, 
sur  les  bases  les  plus  permanentes,  etc.  » 


214  REGNE    DE    CHARLES    lit    D'Ebl'AGNE 

ne  pouvait  se  passer  d'un  abri,  dans  la  Méditerranée  (1). 
Jusqu'alors,  l'Espagne  gardait  un  silence  embarrassant. 
Il  existait,  entre  Versailles  et  Madrid,  un  sentiment  de 
gêne,  que  nous  essayions,  en  vain,  de  dissiper.  Cette  répu- 
gnance à  nouer  une  négociation  venait  de  ce  que  le  roi 
Catholique  estimait  avantageux,  pour  lui,  d'attendre  les 
événements.  D'après  les  probabilités  les  plus  vraisem- 
blables, la  situation  de  sa  fortune  militaire  ne  pouvait 
que  s'améliorer,  d'ici  à  trois  mois.  Minorque  était  en  son 
pouvoir;  Gibraltar  ne  résisterait  sans  doute  pas  au  feu 
des  batteries  flottantes,  inventées  par  l'ingénieur  d'Arçon; 
en  Amérique,  dans  le  golfe  mexicain,  il  avait  conquis  la 
Mobile,  Pensacola,  ainsi  que  les  forts  du  Mississipi;  il 
avait  purgé  le  Honduras,  le  Yucatan  et  Campêche  de 
tous  ces  flibustiers  britanniques,  qui  y  coupaient  du  bois 
de  teinture.  Le  temps  ne  ferait  que  fortifier  une  situation 
aussi  avantageuse.  Cependant,  pour  montrer,  à  la  France, 
combien  il  se  laissait  guider  par  un  esprit  de  condescen- 
dance, envers  elle,  le  roi  Catholique  consentit,  dès  le 
25  août,  à  énumérer  ses  prétentions  qui,  vu  l'état  pros- 
père, où  il  se  trouvait,  ne  lui  paraissaient  pas  excessives  : 
il  voulait  la  navigation  exclusive  du  Mississipi,  pour  les 
Espagnols,  malgré  la  répugnance  que  le  Congrès  améri- 
cain montrerait  à  cette  concession.  Il  savait  que  ce  gou- 
vernement considérait  ce  fleuve  comme  un  débouché 
indispensa])le,  pour  exporter  les  fruits  de  ses  provinces. 
Mais,  ayant  chassé  les  Anglais  de  la  Mobile  et  de  Pensa- 
cola,  l'Espagne  entendait  fermer,  à  tout  navire  étranger, 

(1)  Danvila,  t.  V,  j).  3GG  et  3G7.  Instructions  de  l'Espagne  du  25  août 
1782.  Voir  également  des  instructions  antérieures  de  Florida  Blanca  à 
(l'Aranda,  17  mai  1782.  (Arcliivo  liistorico  de  Madrid,  Estado  leg.  'i07'J.) 
Le  5  mai,  Elorida  Blanca,  dans  une  conversation  avec  Montmorin,  avait 
dit  à  notre  ambassadeur  que,  si  les  Anglais  ne  voulaient  pas  donner  Gi- 
braltar, il  irait  se  faire  moine;  «  parti,  ajouta-t-il,  qui  me  parait  le  plus  mé- 
prisable que  puisse  prendre  un  homme  sensé!  »  {AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DCVU, 
f°  30.  —  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCIX,  propositions  de  l'Espagne  à  l'An- 
gleterre, remises  à  M.  de  Fitz  Herbert.) 


CONCLUSION    DE    LA    PAIX  215 

le  golfe  du  Mexique,  jusqu'au  canal  de  Bahama.  Elle  sup- 
primait les  anciens  comptoirs,  où  l'on  exploitait  les  bois 
de  teinture.  Elle  réclamait  le  droit  de  pêcher,  à  Terre- 
Neuve,  et  de  posséder  un  territoire,  afin  d'y  sécher  le 
poisson.  De  toutes  ces  clauses,  celles  que  le  roi  d'Espagne 
souhgnait,  comme  essentielles,  étaient  celles,  qui  concer- 
naient la  possession  de  Minorque  et  de  Gibraltar.  Florida 
Blanca  rappelait  que  ces  possessions,  arrachées  à  la  monar- 
chie catholique,  laissaient  sa  patrie  encore  toute  saignante 
de  cette  mutilation.  Il  faisait  valoir  la  félonie  des  Anglais, 
contempteurs  du  traité  d'Utrecht,  qui,  malgré  des  articles 
formels,  avaient  admis,  à  Mahon,  des  juifs  et  des  pirates 
maures.  Cependant,  malgré  des  droits  aussi  incontestés 
que  les  siens,  malgré  la  certitude  morale  d'occuper,  sous 
peu  de  jours,  Gibraltar,  Charles  III  consentait,  si  les  pré- 
liminaires étaient  signés,  avant  cet  événement,  à  livrer 
Oran  et  Mazarquivir,  en  échange  de  Gibraltar  et  de  Mi- 
norque. Il  irait  même  jusqu'à  céder  Mahon,  si  l'Angleterre 
le  préférait,  pour  y  établir  un  port  neutre. 

Il  envoya  un  plein  pouvoir,  au  comte  d'Aranda,  en  lui 
mandant  qu'il  le  chargeait  de  communiquer  ses  instruc- 
tions au  comte  de  Vergennes,  non  seulement  pour  que 
celui-ci  les  connût,  mais  pour  qu'il  fût  capable  de  diriger 
les  utl'aire.s  de  l'Espagne,  en  même  temps  que  celles  de  la 
France,  car  le  roi  Catholique  déclarait  le  considérer 
comme  son  plénipotentiaire.  Il  consentait  à  l'envoi  d'une 
personne  de  confiance  à  Londres,  alin  que  l'on  vérifiât  si 
les  propositions,  apportées  par  le  comte  de  Grasse  étaient 
sérieuses  et  méritaient  examen. 

M.  de  Rayneval  fut  chargé  de  cette  niission  (1).  11 
trouva  Slielburne  très  perplexe,  tout  jtrél  à  désavouer 
l'amiral  de  Grasse,  très  peu  disposé,  en  apparence,  à  re- 
connaître l'indépendance  américaine.  Ce  ministre  quali- 

(1)  Aff.  6tr.,  Angleterre,  t.  DXXXVIII,  f"  109,  insLniclions  de  Vergennes 
à  Rayneval,  G  septembre  1782. 


216  REGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

liait  cette  condition  de  «  pilule  dure  à  digérer,  qu'il  fallait, 
néanmoins,  avaler,  sans  sourciller  (1)  ».  Notre  envoyé, 
sentant  combien  le  terrain  était  mouvant  et  glissant,  ne 
se  risquait  qu'avec  des  précautions  infinies;  le  président 
du  conseil  britannique,  circonspect,  autant  que  lui,  se 
montrait  également  d'une  extrême  prudence.  Ils  s'obser- 
vaient et  se  tâtaient,  comme  deux  lutteuus,  avant  le  com- 
bat. Rayneval  affectait  de  ne  parler  qu'en  son  propre 
nom.  Il  fit  allusion  au  désir  que  nourrissait  l'Espagne  de 
recouvrer  Gibraltar.  «  Ce  sera  donc,  s'écria  Shelburne, 
un  rocher  dans  la  négociation,  comme  il  l'est  dans  la 
mer.  »  Par  cette  phrase  incorrecte,  il  voulait  sans  doute 
donner  à  entendre  que  toutes  les  tentatives  de  concilia- 
tion se  briseraient  contre  cet  écueil.  Quelques  sourires  de 
Shelburne  avertirent  Rayneval  que  ses  réticences  étaient 
percées  à  jour  et  que  l'on  demeurait  très  sceptique,  quand 
il  affirmait  n'avoir  reçu  aucune  instruction  du  comte 
d'Aranda.  Aussi  notre  négociateur,  découvrant  son  jeu, 
se  borna  à  dire,  tout  simplement  :  «  Je  suppose,  milord, 
que  l'intérêt  de  l'Angleterre  est  de  garder  un  point  d'ap- 
pui dans  la  Méditerranée,  à  cause  de  son  commerce  du 
Levant.  J'ai,  en  conséquence,  l'honneur  de  vous  proposer 
Oran  et  Mazarquivir,  en  échange  de  Gibraltar.  —  Vous 
ne  vous  faites  pas  une  idée  exacte  de  ma  position,  réphqua 
Shelburne,  ni  de  toutes  les  difficultés,  que  je  rencontre. 
Céder  Gibraltar,  affranchir  Dunkerque,  fortifier  Chander- 
nagor,  avoir  un  établissement  militaire,  prés  de  Terre- 
Neuve,  abandonner  le  Sénégal,  vous  ne  concevez  pas  le 
tableau  effrayant  que  présente  cet  ensemble,  pour  un  mi- 
nistre anglais!  Lorsque  j'ai  parlé  de  Gibraltar,  au  premier 
lord  de  l'Amirauté,  lord  Keppel,  il  m'a  répondu  ces  mots  : 


(l)  Memu  source,  î"  138,  13  sf|iUnibre  1782  el  suiv.,  analyse  des  confé- 
rences de  Rayneval  avec  Shelburne  le  20  septembre.  Grantham  lui  donne 
une  réponse  évasive  el  demande  positivement  une  note  du  comte  d'Aranda. 
(Danvila,  t.  V,  p.  370). 


CONCLUSION    DE    LA    PAIX  217 

«  Plutôt  que  de  céder,  je  prendrai  mon  chapeau  et  je  m'en 
«  irai.  —  C'est  parler  en  marin  et  non  en  politique,  »  ré- 
pondit Rayneval. 

Ces  paroles,  quoique  peu  encourageantes,  n'étaient  pas 
cependant  un  refus  catégorique.  Elles  semblaient  des- 
tinées, surtout,  à  faire  monter  les  enchères,  à  hausser  le 
prix  que  l'on  réclamerait,  en  échange  de  Gibraltar.  On 
ignorait  encore,  en  Angleterre,  le  désastre  des  batteries 
flottantes  et  l'on  discutait, comme  si  l'Espagne  était  déjà 
maîtresse  de  la  place.  Cependant,  Shelburne  affectait  de 
ne  pas  craindre  les  armes  de  Charles  III.  a  Cette  monarchie 
a  donc  bien  envie,  disait-il,  de  continuer  la  guerre.  Nous 
savons  parfaitement  que  sa  flotte  est  en  mauvais  et  très 
mauvais  état,  que  ses  meilleurs  eiïets  perdent,  en  banque, 
jusqu'à  15  pour  100,  que  l'Amérique  méridionale  est  dans 
la  situation  la  plus  critique.  Je  ne  vous  cacherai  pas, 
continua-t-il,  que  l'Espagne  a  beaucoup  à  perdre  et  qu'il 
fera  bon  continuer  la  guerre,  avec  elle!  Pour  ce  qui  est  de 
la  France,  nous  n'avons  rien  à  lui  prendre;  nous  ne  pour- 
rons que  chercher  à  acquérir  de  la  gloire,  à  ses  dépens.  » 
Cet  entretien  se  termina  par  des  éloges,  à  l'adresse  de 
Louis  XVI,  par  un  appel  à  une  union  franco-britannique. 
«  Non  seulement  nos  deux  souverains,  déclara  Shelburne, 
ne  sont  pas  des  ennemis  naturels,  mais  ils  ont  des  intérêts 
communs,  qui  doivent  les  rapprocher.  Autrefois,  on  n'osait 
pas  tirer  un  coup  de  canon,  en  Europe,  sans  le  consente- 
ment de  la  France  et  de  l'Angleterre.  Aujourd'hui,  les 
puissances  du  Nord  veulent  être  quelque  chose,  par  elles- 
mêmes!  Ainsi,  nous  avons,  de  part  et  d'autre,  perdu  notre 
considération,  pour  nous  être  acharnés  à  nous  faire  du 
mal.  Changeons  des  principes  aussi  erronés,  réunissons- 
nous,  soyons  bien  d'accord,  et  nous  ferons  la  loi,  au  reste 
de  l'Europe!  ■» 

Rayneval  n'obtint,  au  sujet  de  l'Espagne,  que  cette  ré- 
ponse décourageante  :  «  Gibraltar,  se  trouvant  actuelle- 


218  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

ment  aux  mains  de  Georges  III,  ne  peut  être  un  objet  de 
discussion.  »  Comme  notre  envoyé  demandait  des  éclair- 
cissements, on  ajouta  :  «  Vous  prétendez  parler,  en  votre 
nom  personnel;  on  n'entrera  en  pourparlers  que  lorsque 
le  comte  d'Aranda  aura  fait  connaître  ses  propositions.  » 

Le  comte  d'Aranda  rédigea,  le  4  (1)  octobre,  une  note 
qui  put  être  considérée  comme  une  réponse  au  journal  de 
Rayneval.  Dans  une  dépêche  du  même  jour,  il  informa 
le  comte  Florida  Blanca  de  la  fâcheuse  impression,  pro- 
duite, à  la  cour  de  France,  par  le  désastre  des  batteries 
flottantes,  nouvelle  apportée,  le  2  octobre,  par  un  courrier 
du  comte  d'Artois.  Les  prétentions  de  l'Espagne  restaient 
toujours  excessives,  car  ce  qui  encourageait  Aranda  à  ne 
pas  se  relâcher  de  ses  exigences,  c'était  l'espoir  d'une  vic- 
toire, remportée,  par  la  flotte  combinée,  contre  l'amiral 
Howe,  essayant  de  ravitailler  Gibraltar.  L'ambassadeur 
espagnol  proposa,  en  outre,  d'envoyer  à  Londres  un  de 
ses  secrétaires.  Don  Ignacio  de  Heredia,  afin  d'assister 
Rayneval.  Cette  offre  fut  acceptée. 

Alors  commencèrent,  entre  ces  diplomates,  les  ministres 
anglais  et  Vergennes,  une  série  de  marchandages.  L'Es- 
pagne, pour  garder  Gibraltar,  demandait,  à  la  France, 
d'accepter  la  possession  entière  de  Saint-Domingue  et  de 
remettre  à  son  tour,  à  l'Angleterre,  l'île  de  Corse.  Le 
conseil  de  Louis  XVI  repoussa,  bien  haut,  cette  conception 
et  représenta  que  ce  serait  ruiner  notre  commerce  du 
Levant,  en  même  temps  que  gêner  les  communications 
maritimes,  entre  les  Bourbons  des  Deux-Siciles,  de  France 
et  d'Espagne. 

Les  Anglais,  gi'isés  par  leurs  récents  succès,  exigeaient, 
cumnu'  ])rix  tle  Gibrultai",  la  restitution,  par  l'Espagne,  de 
toutes  ses  conquêtes,  en  y  ajoutant  Puerto-Rico.  Encore 
Shelbiu'ne  faisait-il  sonner  bien  haut  sa  bonne  volonté, 

(1)  Danvila,  l.  V,  p.  378  et  seq.  ■ 


CONCLUSION    DE   LA   PAIX  219 

ses  aspirations  pacifiques  (1).  Il  se  posait  en  homme  indis- 
pensable, sans  lequel  la  paix  ne  pouvait  se  conclure.  Il  en 
donnait,  pour  preuve,  l'ajournement  du  Parlement,  jus- 
qu'au 5  décembre.  Cette  résistance  du  premier  lord  de  la 
Trésorerie  à  l'opinion  générale,  disposée,  en  Angleterre, 
aux  plus  grands  sacrifices,  s'explique  par  l'état  de  l'op- 
position et  par  l'appui  que  lui  prêtait  le  roi.  Sans  le  mieux 
estimer  que  par  le  passé,  Georges  III  avait  cru  trouver, 
dans  l'impopularité  de  ce  personnage,  un  moyen  de  l'as- 
servir, de  le  réduire  au  rôle  d'instrument,  et  de  recommen- 
cer, avec  lui,  «un  ministère  royal»,  comme  avec  lord  North. 
Les  membres  de  l'opposition,  formée  par  la  coalition  des 
partis  de  North  et  de  Fox,  devenus  les  champions  des 
idées  belliqueuses,  Shelburne  était  forcé  de  soutenir  une 
politique  toute  contraire.  Enfin,  la  paix  était  indispen- 
sable au  plan  administratif,  qu'il  avait  conçu,  et  qui  cou- 
sistait  en  économies  et  en  réductions  d'impôts. 

Pour  aboutir,  il  fallait  donc  satisfaire  le  ministère  an- 
glais de  telle  sorte  qu'il  ne  risquât  pas  d'être  renversé, 
par  le  Parlement,  lorsqu'il  annoncerait,  à  la  Chambre  des 
communes  et  à  la  Chambre  des  lords,  ce  qu'il  avait  obtenu. 
Mais  la  France  se  débattait,  en  vain,  contre  deux  courants 
contradictoires.  Cette  concihation  qu'elle  prêchait,  l'Es- 
pagne ne  voulait  pas  l'écouter.  A  Madrid,  on  se  montrait 
très  belliqueux  et  plein  de  froideur,  envers  Montmorin, 
lorsqu'il  parlait  de  la  nécessité  de  faire  la  paix  (2).  On  lui 
répondait,  presque  avec  insolence,  que,  si  là  France  était 
si  dépourvue  de  moyens,  pour  continuer  à  se  battre,  elle 
devait  tendre  le  dos  et  recevoir  les  étrivières;  quant  à 
l'Espagne,  elle  ne  se  décourageait  pas  si  aisément;  n'avait- 
elle  pas  lutté,  penchiul  liiiil  cents  ans,  pour  chasseï'  les 
Maures  de  la  Péninsule?  Florida  Blauca,  dans  ses  confé- 

(1)  Afï.  élv.,  Angleterre,  l.  DXXXIX,  lettres  de  Rayneval  des  22  et 
23  novembre  1782. 

(2)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DCIX,  n"  147. 


220  REGNE   DE   CHARLES   III    D'ESPAGNE 

rences  avec  d'Estaing,  ne  parlait  de  rien  moins  que  d'en- 
voyer aux  Indes  occidentales  soixante  navires  (1)  de  ligne 
et  quarante  mille  hommes  de  débarquement.  Il  annonçait 
qu'il  avait  cinquante  vaisseaux  prêts  à  Cadix  et  vingt 
autres,  au  moins,  à  Guarico. 

Aranda  avait  été  invité,  par  Vergennes,  à  venir  à  Ver- 
sailles, le  28  novembre  (2).  Dès  le  matin,  à  huit  heures, 
notre  ministre  des  affaires  étrangères  fut  tout  surpris  de 
voir  entrer  Rayneval,  qu'il  croyait  encore  à  Londres.  Il 
le  conduisit  aussitôt  chez  le  roi,  où  ce  diplomate  rendit 
compte  de  ce  qu'il  avait  vu  et  entendu.  En  revenant  tous 
les  deux,  dans  le  cabinet  de  Vergennes,  ils  y  trouvèrent 
Aranda,  qui  les  attendait.  Rayneval  reprit,  devant  lui,  les 
termes  de  la  dépêche,  qu'il  avait  expédiée,  à  son  gouverne- 
ment, le  23  novembre,  et  la  commenta.  Sans  analyser 
cette  pièce,  dans  son  entier,  il  suffît  de  signaler  les  points 
principaux,  sur  lesquels  il  insista,  particulièrement.  Ce 
fut,  par  exemple,  de  représenter  à  l'ambassadeur  espagnol 
le  changement  énorme,  qui  s'était  fait,  dans  la  disposition 
des  esprits,  à  Londres.  «  Les  personnes  les  plus  portées  à 
la  paix,  celles  qui  y  poussaient  le  plus,  celles  qui  se  pro- 
nonçaient pour  l'indépendance,  avaient  totalement  changé 
d'opinion.  Les  derniers  événements  de  la  campagne,  les 
bruits,  répandus  sur  le  mauvais  état  des  flottes  française 

(1)  Mémorial  presentado  al  Rey  Carlos  III  y  repetido  a  Carlos  IV  por 
cl  conde  de  Florida  Blanca,  renunciando  al  ministerio;  obras  originales  del 
conde  de  Florida  Blanca,  coleccion  hecha  por  Feerek  del  Rio,  Madrid,  1899, 
p.  318. 

Il  y  eut  entre  d'Estaing  et  Florida  Blanca  des  explications  assez  vives 
parce  que  le  premier  entendait  se  réserver  le  commandement  suprême,  tandis 
que  l'on  voulait,  à  Madrid,  le  donner  au  neveu  du  ministre  des  Indes.  Galvez. 
(Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCIX,  f»  149.) 

(2)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DCIX,  Versailles.  29  novembre  1782.  J'ai  con- 
trôlé cette  lettre  par  celle  de  la  même  date  adressée  par  d'Aranda  à  Don 
Bernardo  Campo.  (Archivo  historico,  Madrid,  Estado  leg.  2862.)  Elle  est 
surtout  curieuse  en  ce  que  Vergennes  le  pousse  assez  vivement,  sur  les 
moyens  dont  l'Espagne  dispose,  pour  soutenir  la  guerre,  arguments  auxquels 
d'Aranda  répond  faiblement,  en  alléguant  qu'il  n'a  rien  vu  par  lui-même 
et  qu'il  ne  fait  que  répéter  ce  qu'on  lui  a  transmis. 


CONCLUSION   DE    LA    PAIX  221 

et  espagnole,  tout  les  animait  et  les  portait  à  la  guerre. 

«  Il  faut,  continua-t-il,  que  les  bases  de  la  paix  soient 
fixées,  avant  la  première  séance  du  Parlement.  Si  le  roi 
d'Angleterre  n'est  pas  en  état  de  l'annoncer,  dans  sa  ha- 
rangue, cette  solution  restera  on  ne  peut  plus  incertaine, 
parce  qu'il  n'y  a  pas  un  article,  qui  ne  donne  lieu  à  une 
motion  et  à  des  débats.  Alors  le  roi  d'Angleterre  ne  pourra 
plus  avoir  d'opinion,  celle  du  Parlement  lui  fera  la  loi,  et 
vous  concevez  qu'elle  nous  sera  contraire,  dans  tous  les 
points.  Le  ministère  sera  probablement  renversé,  le  parti 
de  la  guerre  deviendra  prédominant,  et  on  peut  prévoir 
que  le  cabinet  futur  se  gardera  bien  d'adopter  le  système 
de  Shelburne  et  de  ses  collègues.  Nous  voilà  rejetés  dans 
le  chaos,  à  l'instant  même,  où  nous  sommes  prêts  à  en 
sortir,  avec  honneur... 

«  Je  ne  saurais  trop  vous  répéter,  ajouta  Rayneval, 
combien  les  Anglais  montrèrent  de  répugnance  à  céder 
Gibraltar.  M**  Shelburne  m'a  dit,  à  plusieurs  reprises,  que, 
si  l'Espagne  se  désistait  de  pareille  demande,  il  mettrait 
aux  pieds  du  roi  Catholique  les  deux  Floi'ides  on  lui 
offrirait  Minorque.  » 

«  Si  jamais  une  âme  a  été  en  peine,  c'est  assurément 
celle  du  comte  d'Aranda,  écrivait  Vergennes  à  Montmo- 
rin.  Je  ne  réussirais  pas  à  vous  peindre  la  torture  morale 
de  ce  personnage,  pendant  toute  cette  conférence,  qui  dura, 
presque  sans  interruption,  de  dix  heures  du  matin  à  cinq 
heures  du  soir  (1).  »  A  peine  si  on  suspendit  la  séance, 
pendanl  trois  quarts  d'heure,  pour  manger  rapidement 
un  morceau. 

Néanmoins,  les  instructions  de  sa  cour  étaient  si  posi- 
tives que  d'Aranda  n'osait  pas  prendre  sur  lui  de  re- 
noncer à  Gibraltar.  Comme  on  était  à  la  fin  de  novembre 
cl  que  le  Parlement  se  réunissait  le  5  décembre,  il  n'avait 

(1)  AIT.  ûti'.,  mémoires  et  (luciuneiils.  R.s[)af^iie.  t.  CLXXXVIIl,  (li'jà 
fit('',  année  1782. 


22i  RLGNE   I)K    CHARLKS    IIl   D'ESPAGNE 

pas  le  loisir  d'écrire  à  Madrid  et  d'en  attendre  de  nom^eaux 
ordres.  Il  chercha  donc,  avec  le  comte  de  Vergenncs,  par 
quelles  concessions  on  obtiendrait  de  Georges  IIl  ce  que 
recherchait,  avec  tant  d'obstination,  le  roi  Catholique. 
Louis  X\'I  consentit  à  faciliter  cette  solution,  en  cédant 
quelques-unes  de  nos  îles,  comme  la  Dominique,  la  Gua- 
deloupe, Sainte-Lucie  et  même  la  Martinique,  sauf  à  dé- 
terminer, plus  tard,  l'équivalent,  à  obtenir  du  roi,  son  oncle, 
car  il  ne  se  croyait  pas  obligé  de  prendre  tant  de  précau- 
tions envers  son  parent! 

Tant  de  bonne  volonté,  de  la  part  de  notre  souverain, 
ne  méritait  pas  les  insinuations  malveillantes  que  l'on 
trouve,  dans  les  documents  espagnols.  On  nous  accusait, 
en  effet,  de  nous  désintéresser  de  la  restitution  de  Gibral- 
tar, parce  que  l'objet  essentiel  de  la  guerre,  c'est-à-dire 
la  reconnaissance  de  l'indépendance  des  Etats-Unis,  avait 
été  signée  le  30  novembre  1782  (1)  par  les  commissaires 
anglais  et  américains.  Il  serait  plus  juste  de  s'étonner  de 
l'inflexibilité,  que  montrait  l'Espagne.  Charles  IIÏ,  s'il 
eût  été  vainqueur,  n'aurait  pas  poursuivi,  avec  plus 
d'âpreté,  la  restitution  de  Gibraltar! 

Ce  qu'il  est  cependant  loyal  de  reconnaître,  c'est  l'éton- 
nement  de  l'opinion  publique,  en  France,  devant  l'abnéga- 
tion de  Louis  XVI.  Bien  qu'on  ne  connût  pas  tout  le 
détail  de  la  négociation,  on  trouvait  que  l'abandon  de  la 
Guadeloupe  ne  valait  pas  la  partie  espagnole  de  Saint- 
Domingue,  où  l'on  enfouissait  des  trésors,  sans  en  retirer 
aucun  avantage. Vergennes,  qui  sentait  les  esprits  s'échauf- 
fer, qui  voyait  les  difTicultés  se  compliquer,  de  plus  en 


(1)  Aff.  étr.,  Angleterre,  t.  DXXXIX,  f»  67,  articles  convenus  entre  Ri- 
chard Oswald,  commissaire  de  Sa  Majesté  Britannique,  et  les  commissaires 
des  Etats-Unis  :  John  Adams,  B.  Franklin,  John  Jay  et  H.  Laurens.  — 
Legrelle,  dans  son  ouvrage  la  Diplomatie  française  et  la  succession  (VEs- 
pagnr,  t.  VI,  p.  347,  se  montre  particulièrement  sévère  contre  Franklin  : 
«  Sans  la  déloyale  précipitation  de  Franklin,  dit-il,  la  paix  de  Versailles, 
en  1783,  eût  probablement  rendu,  à  l'Espagne,  Gibraltar...  » 


CONCLUSION    DE    LA    PAIX  223 

plus,  se  désespérait.  Aussi,  le  9  décembre,  le  début  d'une 
conférence,  qu'il  eut,  avec  l'ambassadeur  espagnol,  fut- 
il  rempli  de  ses  doléances.  Le  comte  d'Aranda  l'avait 
écouté  longtemps  en  silence;  à  la  fin,  il  lui  mit  sous  les 
yeux  une  lettre  de  Florida  Blanca,  datée  du  23  novembre 
et  qui  contenait  le  paragraphe  suivant  :  «  Il  paraît  que 
toute  la  difficulté  de  la  paix  est  Gibraltar.  Je  ne  cacherai 
pas  à  Votre  Excellence  que  le  roi  veut  soutenir  cet  enga- 
gement de  toutes  ses  forces,  le  plus  longtemps  qu'il  se 
pourra;  mais,  malgré  cela,  S.  M.  désirerait  savoir  quel 
avantage  considérable  l'Espagne  pourrait  tirer  du  traité, 
si,  par  quelque  motif,  elle  faisait  le  sacrifice  de  se  désister 
d'un  tel  engagement?  » 

Vergennes  lut  et  relut  ce  passage  et  demanda  s'il  pour- 
rait en  faire  usage.  «  Ma  cour,  répondit  d'Aranda,  en  vous 
communiquant  cette  pièce,  la  remet,  sans  doute,  à  votre 
disposition.  »  Sans  perdre  un  instant,  le  ministre  écrivit 
à  Rayneval,  offrant  l'abandon  de  Gibraltar,  si  l'Espagne 
conservait  Minorque  et  les  deux  Florides.  Le  15,  on  reçut 
la  réponse  affirmative  de  Rayneval.  Restait  à  savoir  si 
d'Aranda  ratifierait  cette  proposition  (1). 

Vergennes  demeurait  anxieux.  Le  langage  de  l'ambas- 
sadeur de  Charles  III  lui  paraissait  quelque  peu  énigma- 
tique,etil  n'avait  pas  osé  le  presser,  pour  ne  pas  s'exposer 
aux  reproches  que  ce  personnage  lui  avait  adressés,  dans 
une  autre  occasion,  prétendant  qu'on  l'avait  violenté, 
pour  lui  extorquer  son  secret.  Notre  ministre  espérait, 
(outefois,  le  convaincre,  et  obtenir  une  démarche  collec- 
tive, où,  tous  deux,  tenteraient  de  fléchir  le  roi  d'Espagne. 
Qu'on  juge  de  sa  surprise  et  de  sa  joie  lorsque  d'Aranda, 
après  une  lecture  attentive  du  rapport  de  Rayneval  et 
de  la  note  du  ministre  Grantham,  qui  y  était  jointe,  dé- 
clara adhérer  à  ces  conditions! 

(1)  Aff.  élr.,  Espagne,  t.  DCIX,  Versailles,  17  décembre  1782. 


224  KEGNE    DK   CHARLES    111    D'ESPAGNE 

Dans  son  ivresse,  Vergennes  s'écriait  :  «  Je  m'humilie 
devant  l'Etre  souverain,  et  je  Lui  rends  les  grâces  les 
plus  vives  et  les  plus  ferventes;  c'est  Sa  Sagesse  infinie 
qui  a  disposé  le  cœur  et  l'esprit  du  roi  Catholique  à  se 
désister  de  la  cession  de  Gibraltar.  »  Le  bruit  courut  bien- 
tôt que,  par  une  hardiesse  inconcevable,  d'Aranda  aurait 
outrepassé  ses  instructions  (1).  Vergennes,  tout  étourdi 
d'une  telle  conduite,  félicita  chaudement  l'ambassadeur. 
Il  avoua,  secrètement,  qu'il  ne  tolérerait  guère,  dans  son 
département,  l'introduction  de  semblables  licences,  mais 
il  écrivait  à  Montmorin  :  «  Le  parti  que  d'Aranda  a  pris 
peut  être  blâmé;  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  c'est  à 
sa  courageuse  résolution  que  nous  devons  la  paix  (2).  » 

Cette  légende  diplomatique  pourra  paraître  bien  invrai- 
semblable, bien  contraire  aux  idées  belliqueuses,  toujours 
professées,  par  l'ancien  président  du  conseil  de  Castille. 
Comment  aurait-il  eu  tant  d'audace  lorsqu'il  avait  à  re- 
douter la  colère  de  Charles  III, peu  indulgent  à  son  égard 
et  qui  l'avait  relégué  à  Paris,  comme  en  disgrâce?  Il  y  eut 
sans  doute  toute  une  comédie,  destinée  à  sauvegarder 
l'amour-propre  du  roi  d'Espagne,  à  lui  épargner  la  honte 
de  se  déjuger.  Les  emportements  de  Florida  Blancaj 
devant  Montmorin,  les  récriminations  de  Charles  III 
contre  d'Aranda,  dans  sa  lettre  du  2  janvier  1783  à 
Louis  XVI  (3),  peuvent  être  considérés  comme  des  senti- 
ments simulés,  comme  des  feintes,  destinées  à  c'onner 
le  change,  à  l'opinion  publique.  Ce  qui  tendrait  à  forti- 
fier cette  hypothèse,  ce  sont  certains  passages  relevés  dans 
la  correspondance  de  Montmorin.  Le  7  décembre,  notre 

(1)  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DCIX.  f«  204. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCX.  Versailles,  18  janvier  1783. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCX,  2  janvier  1783.  A  noter  spécialement  les 
passages  suivants  :  ><  Quoique  mon  ambassadeur,  connaissant  les  tendres 
sentiments  de  mon  cœur  pour  vous,  se  soit  prêté,  au  delà  de  mes  ordres- 
à  suivre  la  négociation  de  la  paix,  sans  insister  sur  la  cession  de  Gibraltar... 
je  n'insisterai  pas  à  portpr  V.  M. 'à  des  extrémités  fâcheuses  pour  elle  et 
pour  ses  sujets.  » 


CONCLUS  [ON   DK    LA    PAIX  235 

représentant  (1)  entrevoit  un  arrangement  possible.  Le 
roi  Catholique  a  paru  fort  ému  d'une  lettre  de  Ver- 
gennes,  datée  du  26  novembre,  que  Florida  Blanca  a 
placée  sous  les  yeux  de  Sa  Majesté.  Le  28  décembre,  on 
lit,  dans  une  autre  dépêche,  les  phrases  suivantes  (2)  : 
«  Je  ne  doutais  pas  que  cet  ambassadeur  n'eût  effective- 
ment reçu  des  instructions  beaucoup  plus  étendues  que 
je  ne  l'avais  cru...  M.  de  Florida  Blanca  jure,  sur  tout  ce 
qu'il  y  a  de  plus  sacré,  que  M.  d'Aranda  n'avait  été  auto- 
risé à  rien  de  ce  qu'il  avait  fait,  qu'il  avait  tout  pris  sur 
lui,  et  que,  relativement  à  Gibraltar,  il  n'avait  jamais 
rien  reçu  de  plus  que  ce  qui  était  consigné,  dans  la  dé- 
pêche du  23  novembre,  qu'il  vous  avait  communiquée... 
Il  finit  par  m'avouer  que  les  choses  étaient  trop  avancées 
pour  reculer  et  que  le  roi,  son  maître,  ne  voudrait  pas 
mettre  le  roi,  son  neveu,  dans  l'embarras,  qui  résulterait 
d'un  désaveu  de  tout  ce  qui  s'est  passé.  » 

Resté  seul  avec  le  roi,  Montmorin  entendit  Charles  III 
lui  dire  «  qu'il  avouait  son  ambassadeur,  que  ce  qui 
n'était  pas  fait,  pendant  cette  guerre  se  ferait  lorsque 
reprendraient  les  hostilités,  qu'on  ne  pouvait  considérer 
comme  éloignées...  » 

Il  restait,  en  effet,  quelques  questions  à  élucider,  qui 
réclamèrent,  encore,  de  longs  débats;  car  les  négociations 
se  compliquèrent,  par  suite  de  la  chute  du  ministère 
Shelburne,  au  mois  d'avril  1783,  remplacé  par  le  cabinet 
Fox. 

Les  contestations  soulevées,  par  Don  Ignacio  de  He- 
redia  (3),  eurent  pour  objet  les  établissements  des  Anglais 


(1)  A(T.  étr..  Espagne,  t.  DCIX,  f"  150. 

(2)  AfT.  étr.,  Espagne,  t.  DCIX,  f°  204,  Madrid,  28  décembre  1782. 

(3)  Mémorial  de  Florida  Blanca,  déjà  cité,  p.  318;  et  lettre  d'Aranda  k 
Florida  Blanca,  8  avril  178.1.  (Archiva  historico,  Madrid,  Estado  leg.  28'il.) 
Fox  désapprouve  le  traité  mais  l'exécutera,  n'étant  pas  responsable  des 
actes  de  ses  prédécesseurs.  (Mission  de  Bernardo  Campo,  leg.  28G2.  Corres- 
piindance  avec  d'Aranda,  20  juillet  et  'J  aoijt  1783.) 

JJ  lo 


22B  HÏ:GNE    de   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

pour  l'exploitation  du  bois  de  teinture.  Une  rédaction 
défectueuse,  dans  les  préliminaires,  fut  l'origine  de  toute 
la  querelle.  Il  y  était  dit  que  les  sujets  britanniques  de- 
vaient évacuer  tous  les  comptoirs  du  continent  espagnol. 
C'en  fut  assez  pour  que  Fox  prétendît  que  le  pays  des 
Mosquitos  n'était  pas  compris,  dans  cette  clause,  et  qu'il 
serait  permis,  à  ses  compatriotes,  d'occuper  la  petite  île 
de  Cosina  ainsi  qu'un  autre  groupe  d'ilôts,  où  ils  auraient 
le  droit  de  réparer  leurs  navires  et  de  pêcher.  Les  Anglais 
voulaient  y  établir  leurs  anciens  partisans,  expulsés  des 
Etats-Unis.  Ils  y  auraient  fomenté  des  rébellions,  parmi 
les  Indiens  et  commencé  une  série  d'empiétements  du 
côté  du  rio  San-Juan,  du  lac  de  Nicaragua  et  de  la 
mer  du  Sud.  11  fallut,  pour  éviter  de  semblables  inconvé- 
nients, envoyer  Don  Bernardo  Campo,  à  Londres,  afin 
de  rectifier,  par  une  convention  spéciale,  signée  le  14  juil- 
let 1786,  les  articles  malencontreux  du  traité  de  septembre 
1783  (1). 

Tout  en  affectant  un  profond  dépit,  l'Espagne  était- 
elle  si  fâchée  de  terminer,  par  le  gain  des  deux  Florides 
et  de  Minorque,  par  l'expulsion  des  Anglais  de  tous  leurs 
établissements  clandestins,  une  lutte  dispendieuse,  où  elle 
n'éprouva  guère  que  des  échecs,  à  l'exception  des  vic- 
toires secondaires  de  Galvez,  dansle  golfe  du  Mexique  et 
de  celle  de  Grillon,  au  siège  du  fort  Saint -IMiilippe?  Elle 
échoua,  en  efîet,  et  dans  ses  opérations  militaires  et  dans 
ses  négociations  diplomatiques,  qui  précédèrent  ou  sus- 
pendirent les  hostilités.  Abandonnée  à  elle-même,  que 
pouvait-elle  contre  l'Angleterre,  si  la  France,  lassée  de 
toutes  ces  lenteurs,  se  contentait  d'obtenir  l'indépendance 
américaine  et  ne  songeait  plus  à  acheter,  par  de  disjiendieux 
sacrifices,  la  bonne  volonté  de  Georges  III,  en  faveur  di; 
l'Espagne?  Grâce  à  l'audace,  vraie  ou  simulée,  ded'Araiida, 

(1)  Dan'^la,  t.  V,  p.  399.  (Afl'.  .■tr.,  Espagne,  t.  DC.KX.^f'^  152.) 


COXCLUSION    DE    LA    PAIX  227 

elle  évita  cette  extrémité,  et,  malgré  le  service  que  la 
France  lui  rendit,  l'orgueil  de  notre  alliée  resta  sauf. 
Il  sut  parer  des  couleurs  de  la  générosité  une  conduite 
mesquine,  égoïste  et  hargneuse.  Fourvoyé,  malgré  lui, 
dans  cette  guerre  de  magnificence,  qui  aboutit  à  la  recon- 
naissance des  Etats-Unis,  par  le  cabinet  de  Saint-James, 
c'est  par  condescendance  pour  son  neveu  Louis  XVI  que 
Charles  III  commence  les  hostilités,  en  1779;  c'est,  égale- 
ment, par  condescendance  pour  lui,  par  pitié,  pour  la 
France  épuisée,  qu'il  daigne  les  terminer. 


CHAPITRE  VIII 

SOULÈVEMENTS    DANS    l' AMÉRIQUE    ESPAGNOLE 

\.  Régime  des  colonies  espagnoles,  rassujeltissement,  cruauté  des  Espa- 
gnols contre  les  Indiens,  la  mito,  protfistalions  du  pape  Paul  III  et  des 
souverains  espagnols;  commerce  criminel  des  corrégidores.  — II.  Excès 
de  centralisation  administrative,  attributions  du  conseil  des  Ind<^s,  pes- 
simisme de  Campomanes,  soulèvements  antérieurs  à  1780.  —  III.  Tupac 
Amaru,  la  révolte  du  4  novembre  1780,  assassinat  du  corrégidor  Arriaga. 
la  victoire  de  Sangarara.  scènes  de  carnage,  siège  do  Cuzco,  énergique  con- 
duite de  l'évêque,  sommations  de  Tupac  Amaru.  sa  lettre  au  chapitns 
pasquinade,  défaite  de  l'armée  rebelle,  désespérance  de  Tupac  Amaru, 
grossièreté  de  ses  lieutenants;  captivité  de  Tupac  Amaru,  son  supplice, 
continuation  de  la  révolte,  Julian  Apaza,  Mariano,  Diéi?o  Cristobal 
Tupac  Amaru,  siège  de  la  Paz,  soumission  de  Diego  Cristobal,  interven- 
tion de  l'évêque  de  Cuzco,  récidive,  Diego  Cristobal  fait  prisonnier,  son 
supplice.  —  IV.  Réformes  de  Charles  III  aux  Indes,  la  centralisation 

[   administrative  subsiste,  plan  du  comte  d'Aranda. 


Dans  le  cours  de  l'année  1780,  les  victoires,  rempor- 
tées par  les  Anglais,  n'étaient  pas  les  seuls  soucis  qui 
assombrissaient  Charles  III.  De  mauvaises  nouvelles  ve- 
naient de  l'Amérique  du  Sud.  Les  Indiens,  irrités  de 
tous  les  abus,  qui  pesaient  sur  eux,  depuis  longtemps, 
poussés  à  bout,  s'étaient  révoltés,  espérant  conquérir,  de 
vive  force,  une  condition  meilleure. 

Les  Espagnols  pratiquaient,  à  l'égard  de  leur  empire 
d'outre-mer,  la  politique  que  les  économistes  appellent 


SOULÈVEMENTS   DAMS    L'AMÉRIQUE    ESPAGNOLE     2i9 

r assujettissement  (1).  D'après  cette  conception  égoïste  et 
étroite,  l'Etat  ne  vise  qu'un  but  :  l'enrichissement  de 
la  métropole.  Il  sacrifie,  à  l'intérêt  européen,  celui  des 
pays  exotiques;  les  aspirations,  les  besoins  do  ses  colo- 
nies sont  négligés;  le  gouvernement  ne  se  préoccupe 
pas  des  avantages  lointains;  il  se  guide  d'après  des  vues 
bornées,  inspirées  par  une  avarice  impatiente.  Il  exploite 
à  outrance,  et  souvent  épuise! 

Reprocher  aux  Espagnols  une  telle  conduite  serait 
injuste,  car  les  Français,  les  Anglais  et  les  Hollandais 
n'agissaient  pas  autrement.  José  de  Heredia,  qui  com- 
pare les  conquistadores  à  des  oiseaux  de  proie,  aurait 
pu  flétrir  de  cette  épithète  nos  flibustiers  de  Saint-Do- 
mingue aussi  bien  que  les  marins  du  temps  d'Elisabeth, 
Raleigh  ou  Drake.  Adam  Smith  reprochait  aux  mar- 
chands de  la  Compagnie  hollandaise  des  Indes  orientales 
une  politique  de  ])outiquiers,  soucieux  de  remplir  leurs 
coffres,  conduits  seulement  par  la  perspective  du  divi- 
dende annuel,  qui  serait  distribué  aux  actionnaires! 

Cependant  les  Espagnols  méritent,  entre  tous,  l'accu- 
sation d'avoir  accablé  de  traitements  inhumains  la  race 
indigène  de  leurs  colonies.  Ils  rendirent  la  condition  des 
Indiens  pire  encore,  s'il  est  possible,  que  celle  des  esclaves, 
apportés,  en  Amérique,  des  côtes  africaines. 

Certains  usages,  qui  existaient  au  Mexique  et  au 
Pérou  (2)  lors  de  la  conquête,  tels  que  la  milpa  et  la 
mita,  devinrent,  sous  la  domination  espagnole,  des  ins- 

(1)  Arthur  GiRVUL'r,  Frincipc;  de  colonisalion  et  de  lé'j,islalion  coloniale, 
p.  'i9.  —  Voir  f'galement  C).  SceIjLE,  la  Traite  négrière  aux  Indes  de  Castill'-. 
l.  II,  p.  XII.  Cette  partie  de  ce  remarquable  ouvrage  contient  l'analyse  d'un 
intéressant  mémoire  du  fiscal  Campomanes  sur  le  commerce  di'S  Indes 
(.'Vrchivo  historico,  Madrid,  El'^tado  leg.  3200.) 

(2)  Blanco  Hkrrero,  Pnlitica  de  Espaha  en  IJUratnar,  segunda  cdicion, 
p.  51  et  seq.,  et  Desdevises  du  Dézert,  l'Espagne  de  Vancien  régime.  In 
Sociétî',  p.  266.  Voir  également,  p.  29,  cette  restriction  qu'il  convient  de  si- 
gnaler à  propos  des  Indiens:  «Certaines  peuplades,  comme  les  Técualmes, 
les  Najuritas  du  Mexique,  les  Mosquitos  du  Honduras,  les  Tobas  du  Grand- 
Cliaco,  les  Araucans  du  Chili,  ('ciiapii'-rcUL  toujouis  au  joug  espagnol.» 


230  RÈGNE   DE    CHARLES    111    D'ESPAGNE 

titutions  tyranniques.  La  milpa  était,  le  champ  de  guerre, 
cultivé  en  commun,  par  les  paysans  mexicains,  et  la  mita 
était  la  distribution  (repartimiento),  entre  les  nobles  indi- 
gènes, des  gens  du  peuple,  afin  de  les  appliquer,  soit  à 
des  soins  domestiques,  soit  à  la  culture  des  terres. 

Les  Espagnols,  se  substituant  à  l'ancienne  noblesse 
indigène,  exigèrent,  des  Indiens,  les  travaux  qui  leur 
étaient  imposés,  d'après  le  système  de  la  mita.  L'avidité, 
la  rigueur,  la  cruauté  des  nouveaux  maîtres  devinrent  telles 
qu'elles  attirèrent  l'attention  du  pape  Paul  III.  Ce  pontife 
rappela,  aux  sujets  du  roi  Catholique,  que  les  Indiens 
étaient,  comme  eux,  fds  d'Adam;  qu'ils  étaient,  comme 
eux,  membres  de  la  grande  famille  humaine!  Sa  voix  fut 
aussi  peu  écoutée  que  celle  des  souverains  espagnols. 
Ceux-ci,  à  différentes  époques,  se  montrèrent  inquiets  des 
excès,  commis  dans  les  colonies,  et  essayèrent  de  les  ré- 
parer. En  1504,  Isabelle  la  Catholique,  dans  son  codicille, 
parut  éprouver  des  remords,  en  songeant  à  l'abandon  spi- 
rituel de  ces  malheureux;  aussi  ordonna-t-elle  de  leur 
enseigner  la  religion  et  de  veiller  sur  leur  salut.  Charles- 
Quint,  le  20  novembre  1542,  déclara  que  les  Indiens  ne 
devaient  pas  être  considérés  comme  des  esclaves,  mais 
comme  des  vassaux  de  la  couronne.  Il  défendit  de  les 
obliger  à  travailler,  contre  leur  volonté,  et  prescrivit  que 
leurs  efforts  fussent  équitablement  rémunérés.  Philippe  III, 
en  1609,  essaya  d'adoucir  le  régime  de  la  mita,  en  atten- 
dant qu'on  supprimât  définitivement  cette  institution  (1). 
Malgré  ces  tentatives,  la  condition  des  Indiens  ne  fut 

(1)  Préambule  de  l'édit  de  Philippe  III  :  "  Dans  le  but  de  l'utilité  com- 
mune, nous  permettons  que  l'on  fasse  des  répartitions  d'Indiens  pour  tra- 
vailler aux  champs,  élever  les  troupeaux,  exploiter  les  mines  d'or,  d'argent, 
de  vif  argent  et  d'émeraude;  et,  étant  donnée  la  répugnance  que  montrent 
les  Indiens  pour  le  travail,  ne  pouvant  empêcher  qu'on  ne  les  y  contraigne, 
que  ce  soit  au  moins,  avec  une  telle  modération,  que  l'on  n'introduise  pas 
ces  répartitions  d'Indiens,  là  où  cet  usage  n'a  pas  été  établi:  et  si,  par  suite 
du  temps,  du  changement  des  coutumes,  la  nature  des  Indiens  était  amé- 
liorée... on  supprimera  ces  répartitions,  etc.  >' 


SOULÉVEiMENTS   DA.\S    L'AMERIQUE   ESPAGNOLE     231 

pas  améliorée.  La  loi  les  déclarait  libres,  le  roi  voulait 
qu'ils  fussent  égaux  à  ses  propres  sujets;  mais,  depuis 
l'enfance  jusqu'à  la  mort,  ces  infortunés  souffraient  la 
plus  dure  des  servitudes.  Ils  étaient  traités  avec  moins 
de  ménagements  que  des  esclaves,  parce  que  ces  derniers 
représentaient,  aux  yeux  de  leurs  possesseurs,  un  capi- 
tal (l),et  que  l'avarice,  sinon  un  mobile  plus  élevé,  tem- 
pérait la  cruauté.  Mais  quel  besoiii  avait-on  de  ménager 
ces  parias?  On  gaspillait  leur  vie,  raus  se  soucier  de  voir, 
un  jour,  leur  race  disparaître!  Pour  les  Indiens,  point  de 
famille,  point  de  propriété.  L'enfant,  soustrait  à  ses  pa- 
rents, privé  de  leurs  soins  et  de  leurs  caresses,  était  en- 
voyé, suivant  le  caprice,  dans  les  provinces  les  plus 
éloignées  de  son  pays  d'origine.  S'il  grandissait,  dans  le 
lieu  où  il  était  né,  astreint  aux  travaux  domestiques,  il 
trouvait,  à  peine,  chez  ses  maîtres,  l'attachement  que  l'on 
témoigne  à  un  animal  familier,  un  chien  ou  un  perroquet. 
Les  rois  d'Espagne  exigeaient  de  l'Indien  une  capita- 
tion  ou  trihiito;  les  fonctionnaires  et,  en  particulier,  les 
corrégidores,  les  exploitaient,  en  leur  vendant,  de  force, 
et  à  des  prix  excessifs,  des  marchandises  de  rebut  ou 
les  objets  les  plus  baroques,  les  plus  impropres  à  leur 
condition,  tels  que  des  étoffes  de  velours  ou  des  bas  de 
soie.  Enfin,  l'usage  de  la  mita  subsistait  toujours.  Ceux 
qui  partaient,  pour  la  terrible  mita  de  Potosi,  disaient 
adieu  à  leurs  proches  et  à  leurs  amis,  comme  s'ils  allaient 

(1  )  Danvila,  t.  V,  p.  403  fit  scq.  Voir  aussi,  même  auteur,  p.  'il8.  la  cita- 
lion  d'une  lettre  du  visiteur  Areche  à  Don  Fernando  Mangino,  17  décembri; 
1777,  sur  ces  abus  -.  «  Toutes  les  provinces  crient  pour  qu'on  les  délivre  des 
corrégidores...  Tout  le  monde  connaît  le  mol,  mais  on  se  regarde  les  uns  les 
autres  et  personne  n'a  assez  d'énergie  pour  y  remédier...  Les  corrégidores 
ne  pensent  à  autre  chose  qu'à  leur  intérêt... 

«  Les  mitas  renferment  30,000  habitants  et  l'on  fait  venir  à  ces  mines 
de  Potosi  et  de  Iluancavelica  de  1.300  lieues  à  la  ronde.  Il  n'y  a  pas  de  cœur 
assez  robuste  qui  ne  soit  attendri  de  la  façon  dont  les  Indiens  prennent 
congé  des  leurs,  ([uand  ils  sont  appelés  à  ces  terribles  mines,  car,  s'ils  parlent 
cent,  à  peine  reviennent-ils  vingt...  Ici.  tout  est  intérêt  particulier: on  no 
songe  pas  à  l'intérêt  public.  » 


232  RÈGNE    DE   CHARLES    111    D'ESPAGNE 

niourir.  Ils  craignaient,  avec  raison,  de  ne  jamais  reve- 
nir; de  périr,  durant  le  voyage,  dans  les  précipices;  de 
respirer  des  vapeurs  délétères;  de  ne  pas  résister  à  la 
fatigue  des  travaux;  de  tomber  entre  les  mains  de  gens, 
qui  ne  leur  rendraient  jamais  la  liberté.  L'Indien,  qui 
cultivait  le  coca  ou  la  canne  à  sucre,  accablé  par  la  cha- 
leur du  climat,  quand  il  n'était  pas  victime  de  mauvais 
traitements,  succombait,  miné  par  les  fièvres.  Le  berger 
respirait,  sur  les  hauteurs, où  il  conduisait  ses  troupeaux, 
un  air  plus  sain;  mais  sa  vie  solitaire  et  les  inclémences' 
de  la  température,  qu'il  devait  supporter,  n'étaient  pres- 
que jamais  compensées  par  un  salaire  convenable.  Ses 
maîtres  trouvaient  moyen  de  lui  en  retenir  la  plus 
grande  partie,  sous  prétexte  de  s'indemniser  du  prix  des 
bêtes  mortes,  accidentellement,  ou  égarées. 

Ces  injustices  séculaires  subsistaient  encore,  sous  le 
règne  d'un  prince  aussi  humain,  aussi  compatissant  que 
Charles  111.  11  ne  pouvait  apporter  à  ces  maux  les  re- 
mèdes que  lui  eût  dictés  la  bonté  de  son  cœur,  car  trop 
de  gens  entravaient  sa  volonté,  intéressés  qu'ils  étaient  à 
lui  dissimuler  la  vérité,  à  effrayer,  parleurs  objections,  son 
intelligence  timide  et  circonspecte.  Une  complicité  tacite 
liait,  entre  eux,  les  fonctionnnaires,  envoyés  aux  Indes; 
aussi  leur  esprit  de  routine  défendait-il  âprement,  contre 
les  réformes,  les  défauts  de  cette  administration,  qui  régis- 
sait, au  delà  des  mers,  l'empire  du  roi  Catholique. 


II 


■    La  dynastie  autrichienne   (1)  avait   voulu  gouverner 
les  Indes  de  la  même  façon  qu'elle  gouvernait  la  Pénin- 

(1)   Desdevises   Dr  Dézert,   rf-'spimnc  de  V ancien   rr-jime.  les    fnsliti-' 
/tons,  p.  'j5. 


SOULEVEMEiXTS    DANS   L'AMERIQUE   ESPAGNOLE     233 

suie.  Cette  conception  plaisait  à  son  génie  autoritaire, 
bien  que  ce  fût  presque  une  folie  que  de  prétendre  régler, 
dans  tous  ses  détails,  à  trois  ou  quatre  mille  lieues  de 
distance,  l'administration  d'une  moitié  du  monde.  «  Les 
royaumes  de  Castille  et  des  Indes,  disait  Philippe  II, 
appartiennent  à  la  même  couronne;  les  lois  et  le  régime 
du  gouvernement  doivent  être  aussi  semblables,  aussi 
identiques  que  possible,  autant  que  le  permettront  la 
diversité  des  races  et  la  différence  des  lieux  (1)!  » 

Tout  le  système  colonial  espagnol  dépendait  du  royal 
et  suprême  conseil  des  Indes,  qui  était,  pour  le  nouveau 
monde,  ce  que  le  conseil  de  Castille  était  pour  la  Pénin- 
sule :  comité  de  législation,  tribunal  administratif  et  judi- 
ciaire. Charles-Quint  l'avait,  en  1524,  définitivement  orga- 
nisé. Divisé  en  deux  chambres  de  gouvernement  et  une 
chambre  de  justice,  il  se  recrutait,  ordinairement,  parmi 
les  hauts  fonctionnaires,  ayant  résidé  en  Amérique.  Il 
était  le  corps  législatif  des  colonies;  élaborait,  sous  le 
contrôle  du  roi,  les  lois,  pragmatiques,  ordonnances,  dé- 
crets généraux  ou  particuliers,  applicables  aux  Etats 
d'outre-mer.  Il  proposait,  à  la  nomination  royale,  les 
vice-rois,  les  intendants,  les  gouverneurs,  les  présidents 
et  auditeurs  des  tribunaux;  il  confirmait,  dans  leurs  titres, 
les  employés  les  plus  modestes,  les  greffiers,  les  notaires, 
les  corrégidores  d(^s  plus  petites  villes.  La  collation  des 
bénéfices  ecclésiastiques  n'échappait  pas  à  son  contrôle. 
Les  prélats  des  Indes,  ou  les  supérieurs  d'ordres  monas- 
tiques, ne  pouvaient  distribuer  des  bénéfices  qu'avec 
son  approbation. 

De  ces  attributions  multiples  résultait  une  paperas- 
serie formidable;  correspondance  non  seulement  avec  les 


(1)  Jiccopitaciun  de  Icijcs  de  Iiidias,  IL  II,  13.  Toutes  IfS  lois  relatives 
aux  Indes  formaient  uni-  vaste  compilation,  publiée  en  lPi80  par  ordre  de 
Clharles  II.  Ce  eode  était,  pour  le  Conseil  des  Indes,  ce  que  la  Nurva  Brcopi- 
larion  (''tait  ji'iui'  \o  coini'il  dr  CjHtillc. 


234  REGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

fonctionnaires  }3rincipaux,  mais  avec  les  particuliers  in- 
fluents, de  manière  à  établir  tout  un  contrôle  occulte, 
toute  une  série  d'espionnages  mutuels  et  de  dénonciations 
réciproques.  De  temps  en  temps  apparaissaient  des  çisi- 
tadores  ou  inspecteurs  généraux,  chargés  de  rendre 
compte,  au  gouvernement  central,  de  l'état  des  colo- 
nies, ainsi  que  de  l'esprit  des  populations. 

On  se  perd  dans  l'énumération  des  différentes  matières 
sur  lesquelles  s'étendait  la  compétence  administrative  du 
conseil  des  Indes  :  statistique  générale,  organisation  des 
voyages  de  découvertes,  envoi  de  curiosités  pour  le 
cabinet  d'histoire  naturelle,  culture  du  quinquina,  pro- 
pagation de  la  vaccine,  traités  de  paix,  déclarations  de 
guerre,  révoltes  aux  Indes,  prêts  et  dons  faits  à  la  nation, 
décision  des  conflits,  entre  les  tribunaux  des  Indes,  établis- 
sement de  notariats,  ventes  de  terrains  vagues,  confis- 
cations, successions  en  déshérence,  etc. 

En  sa  qualité  de  tribunal  suprême,  le  conseil  des 
Indes  recevait  les  appels  de  toutes  les  causes  crimi- 
nelles et  des  causes  civiles,  jugées  en  Amérique,  d'un  in- 
térêt supérieur  à  10,000  piastres.  Ces  procès  s'éternisaient, 
les  enquêtes  se  multipliaient,  les  rapports  s'accumulaient, 
dans  les  archives;  et  bien  souvent,  malgré  d'aussi  labo- 
rieuses informations,  les  sentences  rendues  ne  répondaient 
pas  à  l'équité. 

Les  défauts  d'une  machine  aussi  comphquée,  aussi 
chère,  aussi  peu  maniable  n'échappaient  pas  aux  yeux 
clairvoyants  de  Campomanes.  «  Nous  avons  perdu  les 
Flandres,  écrivait-il,  nous  avons  perdu  l'Italie;  pourquoi 
ne  pourrions-nous  pas  perdre  aussi  le  Mexique  et  le 
Pérou?  Et,  dans  ce  cas,  quel  rôle  jouerions-nous  dans  le 
monde  (1)?  » 

Il  eût  fallu  remédier  à  cette  centralisation  excessive, 

(1)   Carias  poliiico-cronomicas,  catta  IV. 


SOULEVEMENTS   DANS    L'AMERIQUE    ESPAGNOLE     235 

réprimer  les  exactions  des  fonctionnaires,  en  leur  don- 
nant des  traitements  suffisamment  rémunérateurs,  mettre 
la  justice  à  la  portée  des  particuliers  et  supprimer  ces 
éternels  procès,  dispendieux  et  souvent  iniques,  rendus 
à  Madrid,  par  le  conseil  des  Indes.  Mais  il  n'était  pas  facile 
de  faire  disparaître,  d'un  coup,  ces  habitudes  déplorables 
de  vénalité;  d'effacer,  d'un  trait  de  plume,  les  haines  et 
les  souffrances,  accumulées  depuis  des  siècles.  Les  esprits 
grossiers  des  Indiens  aspiraient  à  des  vengeances,  qu'un 
remaniement  économique  n'assouvirait  pas.  Il  leur  fal- 
lait du  sang,  pour  solder  un  long  arriéré  de  rancunes, 
pour  calmer  leur  effervescence,  en  l'épuisant.  On  avait 
réussi,  jusqu'alors,  à  comprimer  les  tentatives  de  ré- 
volte. Il  s'en  était  produit,  sous  les  règnes  précédents, 
en  1601,  en  1609,  en  1624,  en  1694.  Le  24  juin  1765,  le 
peuple  de  Quito  massacra  le  corrégidor  et  tous  les  Espa- 
gnols qu'il  put  saisir.  En  1776,  les  Indiens  de  l'Orénoque 
égorgèrent,  en  une  nuit,  tous  les  soldats  espagnols,  qui 
gardaient,  sur  une  longueur  de  cinquante  lieues,  les  com- 
munications, entre  la  haute  et  la  basse  vallée  du  fleuve.  Un 
exemple,  entre  tous,  prouvera  combien  les  esprits  étaient 
surexcités  et  comme  il  était  facile  de  les  enflammer!  A 
Arequipa  (1),  des  enfants  jouaient  aux  contrebandiers, 
l'un  d'eux  représentant  le  douanier  espagnol.  Ses  cama- 
rades oubhèrent,  tout  à  coup,  que  ce  n'était  qu'une  fiction, 
et  ils  le  tuèrent,  comme  s'il  eût  été  un  fonctionnaire  véri- 
table. La  liste  est  longue  des  receveurs  et  des  corrégi- 
dores,  assassinés,  avant  l'année  1780.  La  tête  de  l'un  d'eux 
fut  même  fichée  à  l'entrée  d'un  village  de  la  Plata, 
comme  pour  braver,  par  ce  sanglant  trophée,  le  gouver- 
nement qu'il  représentait. 

(1)  Danvila,  t.  V,  p.  il 7. 


RÉGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 


III 


Au  mois  de  novembre  1780,  commença  le  formidable 
soulèvement  dont  le  chef  fut  José-Gabriel  Gondorcanqui, 
surnommé  Tupac  Amaru;  ce  qui  signifie,  dans  la  langue 
des  Indiens  :  couleuvre  resplendissante  (1).  Il  prétendait 
appartenir  à  la  race  des  Incas,  cette  lignée  royale  du 
Pérou,  qui  croyait  tirer  son  origine  du  soleil.  Il  emprun- 
tait, à  ce  titre,  un  prestige  immense,  un  caractère  presque 
sacré,  parmi  ses  compatriotes.  Cacique  de  Tungasuca,  vil- 
lage de  la  province  de  Tinta,  dans  le  Pérou,  ce  person- 
nage, dans  la  vigueur  de  l'âge,  hautain  de  caractère  et 
irascible,  avait  reçu  une  éducation  supérieure  à  celle  des 
gens  de  sa  race.  Sa  profession  de  muletier  lui  permettait, 
en  outre,  de  se  rendre,  sans  porter  ombrage  au  gouver- 
nement, dans  les  endroits  les  plus  divers,  d'y  travailler 
les  esprits  et  d'y  faire  germer  la  semence  de  la  révolte. 

Le  4  novembre,  il  alla,  en  compagnie  du  corré- 
gidor  de  Tinta,  Don  Antonio  Arriaga,  chez  un  curé  du 
voisinage,  afin  d'y  célébrer,  par  un  banquet,  la  fête  de 
Charles  III.  Ils  revenaient  ensemble,  le  corrégidor  mar- 
chait devant,  lorsque  Tupac  Amaru  lança  un  lazzo  autoiu' 
du  cou  d'Arriaga,  le  jeta  en  bas  de  la  mule  qu'il  montaii, 
le  lia  et  l'emporta  dans  sa  maison.  Là,  il  l'obligea  à  écrire 
des  lettres,  pour  convoquer,  à  Tungasuca,  les  principaux 
de  la  province,  les  Indiens  et  les  Espagnols,  comme  s'il 
agissait,  conformément  aux  ordres  de  ses  chefs  hiérar- 

(1)  Danvila,  t.  V,  p.  425-  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  432.  Il  n'était  pas 
illettré,  puisqu'il  avait  fréquenté  les  universités  de  Cuzco  et  de  Lima.  Il 
obtint  de  porter  le  titre  de  marquis  d'Oropesa.  Son  oncle,  Don  Blas  Tupac 
Amaru,  s'était  rendu  à  Madrid,  afin  d'y  solliciter,  en  faveur  des  Indiens.  Il 

y  inoiiriil  id  ou  prétendit  qu'il  avait  iHc  eriiptùsonné. 


SOULÈVEMENTS    DANS    L'AMÉRIQUE    ESPAGNOLE     237 

chiques.  Le  10,  Arriaga  fut  pendu,  par  un  nègre,  devant 
une  foule  énorme.  L'exécuteur  était  inhabile,  les  cordes  se 
rompirent;  le  patient  tomba  par  terre,  à  demi  étranglé, 
et,  pour  abréger  son  agonie,  on  dut  l'achever  avec  un  lazzo. 
Tupac  Amaru  adressa  la  parole  aux  assistants.  Il  leur 
déclara  qu'il  était  chargé  du  châtiment  des  corrégidores, 
qu'il  allait  extirper  les  mitas  et  tous  les  abus.  Il  ajouta 
qu'il  ne  prétendait  pas  offenser  le  roi,  qu'il  se  proposait 
de  favoriser  la  religion  et  de  protéger  l'Eglise.  Ce  langage 
plut  à  la  multitude;  il  acheva  de  la  gagner,  en  la  laissant 
piller  les  biens  d 'Arriaga  et  en  lui  promettant  d'autres 
curées   (1). 

La  nouvelle  du  meurtre  d'Arriaga  fut  connue  à  Cuzco 
le  12  novembre.  Elle  fut  apportée  par  Don  Fernando  de 
Cabrera,  corrégidor  de  Quispicanchi,  qui  fut  menacé  d'un 
sort  semblable  à  celui  de  son  infortuné  collègue.  L'évêque 
de  Cuzco  lança,  contre  les  rebelles,  les  censures  ecclésias- 
tiques et  réunit  un  millier  d'hommes,  qu'il  confia  à  Ca- 
Jirera,  pour  marcher  contre  Tupac  Amaru.  La  rencontre 
eut  lieu  à  Sangarara.  Le  détachement  espagnol,  glacé  par 
une  tourmente  de  neige,  se  réfugia  dans  l'église,  afin  d'y 
passer  la  nuit.  Le  chef  des  insurgés  fut  averti;  il  cerna 
l'édifice  et  y  mit  le  feu,  après  avoir  ordonné  au  curé  d'en 
retirer  le  Saint-Sacrement.  Ceux  qui  voulaient  sortir 
furent  assommés;  il  ne  fit  grâce  qu'à  une  vingtaine  de 
créoles,  qui  consentirent  à  le  servir. 

Ce  succès,  colporté  et  grossi  de  bouche  en  bouche, 
ébranla  ceux  qui  hésitaient  encore.  L'insurrection  se  pro- 
pagea jusqu'au  Tucuinan.  Les  scènes  de  meurtre  se  mul- 
tiplièrent. A  Saint-Pierre  de  Bellavista,  les  rebelles 
égorgèrent  des  prêtres,  des  laïques,  des  femmes,  des  en- 
fants, qui  avaient  cherché  asile  dans  l'église.  Le  nombre 
des  victimes  fut  de  près  d'un  millier.  A  Caracoto,  le  sang 

(1)  LORENTE,  Ili.^tfiria  del  Perti  bajo  los  Borbows,  p.  178,  cité  par  Dan- 
VILA,  t.  V,  p.  435. 


238  RÈGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

coula  avec  une  telle  abondance  qu'il  couvrait,  à  ce  que 
l'on  raconte,  les  pieds  des  assassins,  jusqu'aux  chevilles. 
A  Tapacari,  ils  A^oulurenl  enterrer  vives  des  femmes 
espagnoles. 

Ce  ne  l'ut  pas  d'abord  vers  Guzco  que  se  dirigea 
Tupac  Amaru.  Il  alla  vers  Callao,  rassemblant  un 
grand  nombre  de  partisans,  dont  le  chiffre  dépassait 
quarante  mille,  quelques-uns  même  dirent  quatre-vingt 
mille;  mais  la  peur  excita,  sans  doute,  les  imaginations. 
Les  courages  étaient,  à  Cuzco,  complètement  abattus. 
Heureusement  que,  pour  le  salut  des  habitants,  l'évêque 
qui  y  résidait  était  un  homme  d'énergie.  Don  Juan- 
Manuel  Moscoso  y  Peralta  fit  prendre  les  armes  aux 
ecclésiastiques  séculiers  et  réguliers.  «  Voici  que  les  moines 
et  les  prêtres  se  conduisent  mieux  que  les  mulâtres,  avec 
leurs  fusils,  écrivait-on  de  Cuzco  à  la  Paz,  le  10  jan- 
vier 1781;  ils  sont  enrôlés  avec  les  vieillards  et,  en  un 
mois  et  demi,  ils  ont  appris  à  manœuvrer  comme  la  mi- 
lice, tandis  que  le  palais  épiscopal  et  le  collège  sont  de- 
venus les  casernes  des  Indiens  d'Oropesa  (1).  »  —  Dans  une 
autre  lettre,  signée  de  Don  Juan  Manuel  Moscoso,  adressée 
à- son  collègue  de  la  Paz,  le  docteur  Don  Gregorio  Fran- 
cisco del  Campo,  l'évêque  rappelait  la  conduite  de  son 
clergé  :  «  Les  prêtres  veillaient,  en  sentinelles,  sur  les 
tours;  ils  organisaient  des  rondes,  dans  les  rues,  gardaient 
les  postes  les  plus  périlleux  et  ne  négligeaient  aucun 
détail  des  fonctions  soldatesques.  Les  religieux  se  char- 
geaient de  la  garde  des  temples,  de  leurs  monastères  et  de 
ceux  des  religieuses,  dans  les  vestibules  desquels  ils  de- 
meuraient, les  armes  à  la  main.  Ma  sollicitude  s'étendait 
.  à  tout,  sans  souci  de  la  fatigue...  (2).  » 

Le  3  janvier  1781,  vers  le  soir,  trois  émissaires  se  pré- 
sentèrent, devant  Cuzco,  et  demandèrent  à  être  reçus,  par 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  4 19. 

(2)  Cette  lettre  porte  la  date  du  20  juillet  1782. 


SOULÈVEME-XTS   DANS   L'AMÉRIQUE   ESPAGNOLE      239 

l'évêque  et  le  chapitre.   Ils  apportaient  un  message  de 
Tupac  Amaru. 

u  Depuis  que  j'ai  commencé,  écrivait-il,  à  libérer  de 
l'esclavage  les  naturels  de  ce  royaume,  qui  s'y  trouvaient 
réduits,  par  les  corrégidores  et  d'autres  personnes,  étran- 
gères à  tout  acte  de  charité,  protégeant  ces  résolutions 
contre  la  loi  de  Dieu,  j'ai  eu  dessein,  autant  qu'il  était 
en  mon  pouvoir,  de  prévenir  les  meurtres  et  les  hostilités. 
Mais  comme,  dans  une  partie  de  cette  ville,  on  commet 
tant  d'erreurs;  comme  on  pend,  en  mon  nom  et  sans  con- 
fession, les  uns,  qu'on  arrête  les  autres,  ces  nouvelles 
m'ont  causé  une  telle  douleur  que  je  me  vois  dans  la  néces- 
sité de  demander,  à  cet  illustre  chapitre,  la  répression  de 
pareils  excès,  en  m'accordant  l'entrée  de  cette  ville.  Car,  si 
on  n'y  consent  à  l'instant,  je  ne  pourrai  retarder  mon 
entrée  que  je  ferai  à  feu  et  à  sang,  sans  réserve  d'aucune 
personne!  Dans  ce  but,  le  R.  P.  Fr.  Domingo  Castro, 
le  D''  D.  Ildefonso  Vegerano  et  le  capitaine  D.  Bernardo 
de  la  Madrid,  se  rendent  auprès  de  vous,  comme  mes 
envoyés,  afin  que  l'on  me  rende  un  compte  exact  de  ce 
que  cet  illustre  chapitre  a  résolu,  en  une  affaire  de  cette 
importance.  Il  doit  exiger  que  tous  rendent  leurs  armes, 
quelles  que  soient  les  personnes  qui  les  portent,  faute  de 
quoi  elles  seront  passibles  de  la  rigueur  d'une  juste  guerre. 
Que  l'on  ne  retienne,  sous  aucun  prétexte,  mes  émissaires, 
parce  qu'ils  représentent  ma  propre  personne;  qu'on  ne 
prétende  pas  que  j'aie  le  dessein  de  causer  le  plus  léger 
dommage  à  ceux  qui  se  rendront,  à  quelque  classe  qu'ils 
appartiennent,  ainsi  que  je  l'ai  toujours  fait  jusqu'à 
présent.  Mais  ceux  qui,  dans  leur  obstination,  veulent 
poursuivre  d'injustes  procédt^s,  expérimenteront  toutes 
les  rigueurs  que  réclame  la  justice  divine,  puisque,  jus- 
qu'à présent,  on  l'a  vue,  par  beaucoup,  foulée  aux  pieds! 

«  Ma  personne  est  la  seule  qui  subsiste  du  sang  des 
rois  de  ce  royaume!  Mon  origine  m'a  poussé  à  tenter, 


I 


240  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

par  tous  les  moyens  possibles,  de  faire  cesser  les  abus^ 
introduits  par  ces  mêmes  corrégidores  et  qu'ont  inventés 
ces  gens  ineptes,  qui  occupent  toutes  les  charges  et  les 
ministères,  coupables  de  tout  ce  qui  s'est  accompli,  contre 
ces  Indiens  et  d'autres  personnes  encore,  agissant  contre 
les  dispositions  des  rois  d'Espagne,  eux-mêmes,  dont  les 
lois  (je  le  sais  par  expérience)  se  trouvent  abolies  et 
dédaignées.  Aussi,  depuis  la  conquête  jusque  mainte- 
nant, n'a-t-il  pas  été  permis  à  ces  sujets  d'améliorer  leur 
sort;  ces  fonctionnaires  ne  se  sont  appliqués  qu'à  escro- 
quer cette  misérable  race,  sans  lui  permettre  de  respirer. 
Cela  est  si  notoire  qu'il  n'y  a  pas  besoin  de  preuve  plus 
concluante  que  les  larmes  versées,  depuis  trois  siècles, 
par  ces  infortunés.  Leur  état  ne  leur  a  jamais  permis  de 
connaître  le  vrai  Dieu,  mais  seulement  de  payer,  aux  cor- 
régidores et  aux  curés,  le  prix  de  leurs  sueurs  et  de  leurs 
travaux.  J'ai  fait,  de  ma  propre  personne,  une  enquête, 
dans  la  majeure  partie  du  royaume,  sur  le  gouvernement 
spirituel  et  civil  de  tous  les  sujets.  J'ai  reconnu  que  tous 
ceux  qui  composent  cette  nation  ne  connaissent  pas  la  loi 
évangélique,  parce  qu'il  n'y  a  pas  d'ouvriers  pour  la  leur 
porter,  par  suite  des  mauvais  exemples  donnés. 

«  Ce  que  j'ai  fait,  envers  le  corrégidor  de  Tinta,  je  le 
justifie,  car  je  me  suis  assuré  qu'il  agissait  contre  l'Eglise, 
et  cet  acte  de  justice  a  été  indispensable,  pour  contenir  les 
autres  corrégidores.  Mon  désir  est  que  ce  genre  de  chefs 
soit  entièrement  supprimé,  que  leurs  repartimientos 
cessent;  qu'il  y  ait  dans  chaque  province  un  alcade  ma- 
jeur, de  nation  indienne  ou  d'autres  personnes  de  bonne 
conscience,  sans  autre  connaissance  que  l'administration 
de  la  justice  politique  et  chrétienne  des  Indes;  qu'il  leur 
soit  accordé  un  salaire  modéré  et  d'autres  profits,  qui  se- 
ront constitués,  en  leur  temps...  que,  dans  cette  ville, 
soit  érigée  une  audience  royale,  où  résidera  un  vice-roi, 
comme  président,  afin  que  les  naturels  obtiennent  plus 


SOULÈVEMENTS    DANS    L  AMÉRIQUE   ESPAGNOLE     241 

facilement  satisfaction.  A  l'heure  présente,  je  n'ai  pas 
d'autre  mobile.  Je  reconnais  au  roi  d'Espagne  le  pouvoir 
suprême,  sans  détourner  personne  de  l'obéissance,  qui 
lui  est  due,  sans  mettre  obstacle  au  commerce  commun, 
nerf  principal  pour  la  conservation  de  tout  le  royaume  (1).» 

Il  ne  fut  pas  répondu  à  cette  lettre  et  les  envoyés 
furent  gardés  en  otage.  Le  5  janvier,  une  affiche  fut  ap- 
posée, par  un  partisan  de  Tupac-Amaru,  sur  les  maisons 
des  chanoines,  elle  était  ainsi  libellée  :  «  O  Roi  Charles  III, 
par  la  grâce  de  Dieu,  en  quel  péril  se  trouve  ton  royaume 
du  Pérou,  à  cause  des  tyrannies  de  tant  de  fonction- 
naires, visiteurs,  corrégidores  et  autres  inventeurs  de 
tyrannies!  Dégaine  ton  épée  contre  ceux  qui  sont  cause 
de  cette  perdition,  sachant  surtout  que  le  peuple  de 
tes  créoles  n'est  pas  content,  parce  qu'on  a  voulu  mettre 
le  sel  en  régie,  accabler  d'impôts  et  de  taxes  ces  loyaux 
sujets.  Quand  bien  même  périrait  Tupac-Amaru,  un 
autre  viendrait  lutter  contre  ces  inventions  tyranniques, 
et  tuer  le  cruel  visiteur  et  ses  acolytes,  ces  persécuteurs 
du  royaume  (2).  » 

Le  9,  une  autre  lettre  de  Tupac-Amaru  parvint  égale- 
ment au  chapitre  et  à  la  municipalité.  Il  se  plaignait  de 
ce  que  l'on  gardât  le  silence  et  menaça  d'entrer  de  force 
dans  la  ville,  de  la  réduire  en  cendres,  d'y  tuer  tous  les 
Espagnols,  de  n'y  laisser  subsister  et  de  n'y  établir,  dé- 
sormais, que  des  Indiens. 

Malgré  leur  nombre,  les  troupes  rebelles  étaient 
moins  redoutables  qu'elles  ne  paraissaient,  puisque 
700  hommes,  commandés  par  le  lieutenant-colonel  Laise- 
guillas  et  le  cacique  Don  Nicolas  de  Rozas,  tinrent  en 
échec  cette  horde,  pendant  trois  jours  et  trois  nuits. 
Lorsque  quelques  renforts  se  furent  glissés  dans  Guzco,  ils 

(1)  Arcliivo,  Madrid,  Eslado  lep.  4200,  cit.i  par  Danvila,  t.  V,  p.  4'.1. 
Par  le  mot  rcpnnimicnto,  il  entend  les  ventes  des  corrôgidores. 

(2)  Archivo,  Madrid.  Eslado  log.  4200. 

II.  16 


242  RÈGNE   DE   CHARLKS    III    D'ESPAGNE 

s'enhardirent  jusqu'à  attaquer  les  ennemis  et  les  battirent . 
Cette  foule,  plus  disposée  à  piller  qu'à  combattre,  s'agita, 
se  souleva,  contre  son  chef.  Celui-ci,  sentant  qu'il  n'en 
était  plus  maître,  leva  son  camp,  avec  précipitation. 
Les  vainqueurs  y  pénétrèrent,  tout  ébahis  de  leur  succès, 
et  trouvèrent,  parmi  les  dépouilles,  abandonnées  par 
Tupac-Amaru,  le  pavillon  de  soie  et  le  lit  doré  qu'il 
s'était  appropriés,  dans  le  pillage  de  la  maison  d'Arriaga. 

Le  chef  indien  se  retira  à  sa  résidence  ordinaire  de 
Tungasuca.  Pour  réparer,  autant  que  possible,  le  mau- 
vais effet  de  sa  défaite,  il  envoya,  de  tous  côtés,  des  cou- 
reurs, qui  tuèrent  et  terrorisèrent  le  pays.  Le  gros  de  ses 
forces  se  réunit  à  Tinta,  tandis  qu'à  Cuzco  se  préparait  une 
expédition,  pour  exterminer  les  rebelles.  Grâce  à  l'activité 
de  Don  José-Alvaro  Cavero,  du  visiteur  Don  José-An- 
tonio de  Areche  et  de  l'inspecteur  général  Don  José  del 
Valle,  17,000  hommes  furent  équipés.  Ils  se  rendi- 
rent, par  différents  chemins,  jusqu'à  Tinta,  où  Tupac- 
Amaru  s'était  fortifié  et  avait  même  établi  une  fonderie 
de  canons. 

Le  descendant  des  Incas  paraissait  douter  de  sa  mis- 
sion, comme  semblerait  le  prouver  le  billet  qu'il  envoya, 
le  5  mars  1781,  au  visiteur  Areche  (1).  11  y  plaidait  les 
circonstances  atténuantes  de  tous  les  meurtres,  commis  en 
son  nom,  ou  par  lui-même,  il  invoquait,  suivant  son 
usage,  les  cruautés  des  corrégidores  et  rappelait  son 
loyalisme  constant,  envers  Charles  III.  Ces  arguments 
touchèrent  peu  Areche,  s'il  faut  en  croire  sa  réponse  (2). 

(1)  Coleccion  de  documentos  de  Don  Bcnito  de  la  Mata  Linares,  l.  LVII. 
(Real  academia  de  la  historia,  F  57.) 

(2)  Areche  écrit  à  Tupac  Amaru,  mettant  en  doute  sa  sincérité,  criti- 
quant sa  criminelle  conduit?,  indiquant  les  différents  actes  que  lui  Areche 
avait  personnellement  accomplis,  pour  défendre  le  roi  et  la  religion;  il  avait 
été  charf^é,  par  Charles  III,  de  venir  améliorer  le  sort  des  Indiens.  Il  annon- 
çait qu'il  marchait  contre  Tupac-Amaru  avec  une  nombreuse  armée  et  qu' 
ce  que  le  rebelle  avait  de  mieux  à  faire  était  de  renoncer  à  sa  criminelli' 
entreprise  et  de  conseiller  à  ses  partisans  la  soumission  à  leur  mi  légilimc. 


SOULÈVEMENTS    DANS    L'AMÉRIQUE   ESPAGNOLE     243 

Cette  démarche  dénotait,  chez  Tupac-Amaru,une  secrète 
inquiétude,  quelque  remords,  peut-être  même  un  vague 
espoir  de  pardon.  Le  temps  n'était  plus  où  il  se  croyait 
destiné  à  affranchir  les  Indiens;  où,  sur  un  cheval  blanc, 
il  paradait,  acclamé  des  siens,  vêtu  de  velours  bleu,  cou- 
vert d'un  manteau  d'écarlate,  le  front  ceint  d'un  bandeau 
d'or,  le  cou  orné  d'une  riche  chaîne,  terminée  par  un  soleil, 
emblème  de  son  origine  sacrée  (1).  Il  sentait  que  son 
triomphe  passager  touchait  à  son  terme.  Ses  lieutenants 
n'étaient  que  des  brutes,  ne  rêvant  que  pillages  et  meur- 
tres, lui  reprochant  aigrement  d'épargner  les  Européens. 
Un  jour,  l'un  d'eux,  nommé  Cicenaro,  lui  dit  :  «  Si  nous 
n'étoufîons  pas  tous  ceux  qui  ne  sont  pas  de  notre  race, 
nous  resterons  dans  la  dépendance  de  ceux,  qui  auront, 
dans  leur  corps,  la  moindre  parcelle  de  sang  espagnol. 
—  «  Ce  n'est  pas  le  moment  d'agir  ainsi,  répliqua  Tupac- 
Amaru.  Occupons-nous,  pour  l'instant,  de  nous  emparer 
de  ces  vastes  régions;  après,  nous  pourrons  songer  à  nous 
débarrasser  de  tous  les  obstacles  qui  se  présenteront  (2).  » 
Que  pouvait-il  avec  de  tels  gens?  Prolonger  quelque  peu 
encore  une  guerre  d'extermination.  Un  soir,  après  avoir 
vu  succomber  les  siens,  dans  un  combat,  il  n'échappa  aux 
Espagnols  que  grâce  à  la  vitesse  de  son  cheval,  traversa 
une  rivière  à  la  nage  et  écrivit  à  sa  femme,  tout  découragé  : 
«  Voici  que  marchent  contre  nous  beaucoup  de  vaillants 
soldats;  il  ne  nous  reste  plus  qu'à  mourir  (3).  » 

Le  6  avril,  il  fut  fait  prisor^nier  avec  sa  femme,  Micaela 


(1)  Ferrer  del  Rio,  l.  III,  p.  440.  Cette  magnificencp  était  barbare  et 
l'accoutrement  étrange,  car  il  se  coiffait,  au-dessus  de  son  diadème,  d'un 
chapeau  à  trois  cornes,  et  son  vêtement  de  velours  était  recouvert  de  la 
chemisette,  appelée  unco,  que  portaient  les  Indiens. 

(2)  Cette  scène  se  passait  entre  Tupac  Amaru  et  son  lieutenant,  parce 
que  le  chef  rebelle,  bien  qu'il  proscrivît  oiïicielloment  tous  les  Européens, 
accueillait  favorablement  tous  ceux  qui  se  présentaient  de  leur  plein  gré 
et  même  ceux  qu'il  soumettait  par  la  force,  s'il  pouvait  tirer  profit  de  leurs 
talents  et  surtout  s'ils  n'étaient  pas  étrangers  aux  connaissances  militaires. 

(3)  Danvila  y  Collado,  t.  V,  p.  446. 


244  RÈGNE   DE    CHARLES    I[I    D'ESl'AGNE 

Bastidas;  ses  deux  fils,  Hippolyte  et  Fernand;  un  de  ses 
beau-frères;  différents  capitaines  et  colonels  de  ses  troupes. 
Ces  captifs  furent  remis  à  l'inspecteur  Valle,  dans  le  bourg 
de  Tinta. 

Ils  furent  tous  amenés,  non  sans  difficulté,  car  leurs 
partisans  essayèrent  de  les  délivrer,  à  la  ville  de  Cuzco, 
où,  le  18  mai,  José-Gabriel  Tupac-Amaru  fut  exécuté. 
La  peur,  qu'il  avait  inspirée  à  ses  adversaires,  se  traduisit 
par  les  raffinements  atroces  de  son  supplice.  On  lui  arracha 
la  langue,  on  l'attacha,  parles  membres,  à  quatre  chevaux. 
Par  suite  de  la  maladresse  des  bourreaux,  du  peu  de  vigueur 
des  chevaux,  ou  de  toute  autre  cause,  le  malheureux  agoni- 
sait, sans  pouvoir  mourir;  on  finit  par  en  avoir  pitié  et  lui 
couper  la  tête,  pour  mettre  fin  à  ses  souffrances.  On  tua, 
également,  sa  femme,  son  beau-frère,  son  fils  Hippolyte, 
âgé  de  vingt  ans.  Son  fils  Fernand  fut  contraint  d'assis- 
ter à  tous  ces  horribles  préparatifs  et  dut  passer,  avant 
d'expirer,  sous  la  potence  où  furent  attachés  ses  parents  (1). 

La  capture  de  Tupac-Amaru  porta  à  sa  cause  un  coup 
mortel.  Ses  partisans,  qui  le  considéraient  comme  un  être 
presque  sacré,  furent  tout  étonnés  de  voir  périr,  comme 
un  criminel  vulgaire,  un  descendant  du  Soleil.  Néanmoins, 
la  pacification  du  Pérou  ne  suivit  pas  immédiatement  sa 
mort.  Les  siens,  son  fils  INIariano  et  son  frère  Diégo- 
Cristobal  Tupac-Amaru,  brûlaient  de  le  venger.  D'autres, 
de  môme  que  Julian  Apaza,  aimaient  cette  vie  d'aven- 
tures, où  ils  trouvaient  à  satisfaire  tous  leurs  appétits. 
Mais  cette  lutte  qui,  même  du  vivant  de  Tupac-Amaru, 
avait  dégénéré  en  jacquerie,  prit  de  plus  en  plus  le  carac- 
tère d'une  guerre  d'extermination.  Les  excès  commis  ren- 
dirent les  révoltés  odieux  et  leur  aliénèrent  tous  ceux  qui, 
au  début,  avaient  ressenti  quelque  sympathie  pour  la 
légitimité  de  leur  cause,  pour  l'afTranchissement  de  leur 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  III.  p.  450. 


SOULÈVEMENTS   DANS   L'AMÉRIQUE   ESPAGNOLE     245 

race  opprimée.  Le  soulèvement  fut  bientôt  circonscrit 
aux  évêchés  de  Cuzco  et  de  la  Paz,  où  il  allait  être  finale- 
ment vaincu,  par  les  efforts  combinés  des  vice-rois  du 
Pérou  et  de  Buenos-Aires. 

La  ville  de  la  Paz  était  bloquée  par  des  Indiens,  com- 
mandés par  Julian  Apaza.  De  stature  moyenne,  laid  de 
figure,  un  peu  contrefait,  ses  yeux,  quoique  petits  et  en- 
foncés dans  l'orbite,  brillaient  d'audace  et  d'énergie.  Il 
affectait  une  grande  dévotion,  multipliait,  devant  les 
tabernacles,  les  génuflexions  et  les  signes  de  croix,  ce  qui 
ne  l'empêchait  pas  de  s'adonner  à  l'ivrognerie  et  à  la  dé- 
bauche. Il  exigeait  du  clergé  des  honneurs  royaux,  se 
faisait  recevoir,  à  la  porte  des  églises,  avec  l'eau  bénite  et 
le  dais.  Ses  partisans  croyaient  qu'il  recevait  des  révéla- 
tions d'une  image  miraculeuse  de  la  Vierge,  précieusement 
enfermée,  par  lui,  dans  une  cassette.  Quand  on  amenait  à 
Julian  Apaza  des  prisonniers,  il  s'enfermait  pour  con- 
sulter Notre-Dame,  et,  selon  les  prétendus  conseils  de 
l'image  merveilleuse,  les  captifs  étaient  graciés  ou  envoyés 
à  la  mort. 

La  prise  de  la  Paz,  par  les  insurgés,  paraissait  inévitable, 
car  Don  Sébastian  Segurola  (1),  qui  défendait  la  ville,  ne 
disposait  que  de  cent  fusils  de  munition  et  de  quelques 
fusils  dé  chasse.  Il  fît  des  prodiges  et  réussit  à  tenir  jus- 
qu'au l'^i'  juillet  1781.  A  cette  date,  entra  un  premier 
convoi  de  secours,  commandé  par  Don  Ignacio  Flores.  Le 
sort  des  habitants  sembla,  dès  lors,  moins  désespéré,  car 
ils  réussirent,  dans  une  sortie,  à  s'emparer  d'une  femme, 
épouse  légitime  ou  maîtresse  de  Julian  Apaza,  qui  pre- 
nait le  titre  de  vice-reine.  Les  Indiens,  de  leur  côté,  sai- 

(1)  Dinrio  de  los  sucesos  de  la  Paz,  depuis  le  13  mars  jusqu'à  la  fin  de 
décembre  1781,  par  Don  Sébastian  de  Seoukola.  Mss.  Sobre  America, 
t.  VIII,  p.  74-151,  Madrid.  Real  Acadcmia  de  la  hisioria.  (Danvila,  t.  V, 
p.  452.)  Ce  journal  du  siège  de  la  Paz  a  été  publié  récemment  dans  la  Collec- 
tion de  Documents  inédits  pour  l'Histoire  d'Espagne,  t.  LXXVI,  Ma- 
drid, 1881. 


246       RÈGNE  DE  CHARLES  III  DESPAGNE 

dirent  un  aumônier  du  régiment  de  la  ville,  et,  le  gardant 
comme  otage,  ils  entamèrent  un  accommodement.  Le 
temps  se  passa  en  pourparlers,  interrompus  par  des  com- 
bats, jusqu'au  17  octobre;  les  assiégés  apprirent  alors 
qu'une  nouvelle  colonne  de  7,000  hommes,  sous  les  ordres 
du  colonel  Don  Josef  Reseguin,  venait  à  leur  secours.  En 
même  temps,  le  vice-roi  de  Lima  promit  une  amnistie  à 
tous  ceux  qui  se  soumettraient  et  reconnaîtraient  Tau- 
torité  du  roi  d'Espagne.  Julian  Apaza.  surnommé  Tupac- 
Catari,  fut  capturé,  condamné  à  mort,  écartelé,  attaché 
à  la  potence,  pendant  plusieurs  jours.  Des  quartiers  de 
son  corps  furent  exposés,  dans  les  diiîérents  endroits,  té- 
moins de  ses  crimes,  et  finalement  brûlés. 

Une  négociation  fut  ouverte  avec  Diégo-Gristobaî, 
frère  de  Tupac-Amaru,  par  Tentremise  de  Don  Ramon 
Arias,  chef  d'une  colonne  d'Arequipa.  Diego  protestait 
de  sa  bonne  volonté,  mais  montrait  la  plus  grande  dé- 
fiance, comme  s'il  craignait  que  l'on  ne  manquât  à  toutes 
les  promesses  qu'on  lui  faisait.  Il  se  décida  enfin  à  se 
rendre  au  village  de  Sicuani,  avec  les  siens,  prêta  ser- 
ment, entre  les  mains  de  Tévêque  de  Cuzeo  (1),  le  27  jan- 
vier 1782,  et  vint  résider  dans  cette  ville. 

Mais  ce  chef  se  compromit,  quelque  temps  après,  avec 

(1)  Voici  une  lettre  écrite  par  l'évièque  de  Cuzco,  au  marnent  de  la  sou- 
mission de  Diego  Cristobal  :  «  Je  retournai  à  ma  capitale,  a^-ec  la  pensée  de 
laisser  à  Sicaani  un  véritable  gage  de  la  paix  universelle  tant  désirée,  en  la 
personne  de  Diego  Tupac  Araaru,  repentant  de  ses  anciens  crimes,  avec 
la  majeure  partie  de  sa  famille.  Il  me  retenait  avec  des  larmes  et  dlmportunes 
supplications,  soit  t]u'il  me  considérât  comme  le  seul  appui  de  son  récent 
pardon,  soit  qu'il  se  défiât  de  la  foi  dos  chefs,  au  pouvoir  desquels  il  restait... 
Je  ne  pus  condescendre  à  ses  priôres  parce  que  j'étais  appelé  à  la  ville,  par 
la  mort  soudaine  de  mon  vicaire  général...  »{2(> juillet  17&2).  —  Ce  digne  jfffé- 
lat  eut  à  repousser  les  calomnies  que  l'on  insinua  contre  lui.  On  l'accusa 
d'être  de  connivence  avec  le  rebelle  Tupac  Amaru.  Sa  justification  donna 
naissance  à  un  livre  publié  par  Don  Louis-Manuel  Venkro  de  Vauîfa  et 
intitulé  :  Inocencii  fustificada  contra  los  arhficios  de  la  calumnia.  Ertracto 
del  papel  que  escribio  en  deferisa  de  su  honor  y  dcstinguidos  servicios,  kechos 
con  motiiv  de  la  re\.'olucion  suscitada  en  el  reino  del  Perù  par  el  cacique 
Josej-Gabriel  Tupac  Àmaru,  en  el  ani>  de  119'^.  el  TUmn  S*  !>.  Jitftn-.Wannet 
.yfoscoso  y  Peraita.  ficndo  obispo  de  Cuzcu. 


SOULÈVEMENTS   DANS   LAMÉRIQUE   ESPAGNOLE     247 

ses  neveux  Mariano  et  Andrcs  Noguera.  Il  participa,  avec 
eux,  à  une  tentative  criminelle,  qui  échoua,  aux  environs 
de  Lima.  Tous  trois,  capturés,  eurent  leur  procès  instruit, 
par  le  visiteur  Don  Gabriel  Aviles  et  l'auditeur  La  Mata 
Linares.  Ils  furent  condamnés  au  dernier  supplice,  ainsi 
que  soixante  individus,  leurs  parents  ou  leurs  alliés. 
Avant  d'être  pendu,  Diégo-Cristobal  eut  les  seins  tenaillés, 
avec  des  pinces  rougies  au  feu  (1). 

Ainsi  se  termina,  par  des  supplices,  cette  tentative 
d'émancipation  de  la  race  indienne.  Il  est  curieux  de 
songer  que,  tandis  que  s'accomplissaient  de  pareils  évé- 
nements, Charles  III  travaillait,  avec  répugnance  toute- 
fois, à  l'émancipation  des  colonies  anglaises.  Lorsque  l'on 
considère  Tensemble  des  mesures  qu'il  édicta,  contre  les 
abus  de  cette  administration  coloniale,  causes  princi- 
pales de  cette  révolution,  on  remarquera  que  Charles  III 
se  conduisit  avec  timidité  et  qu'il  ordonna  des  palliatifs 
plus  que  des  réformes.  Il  envisagea  la  question,  moins  dans 
son  ensemble  que  dans  les  détails  secondaires.  Il  apporta 
quelques  modifications,  dans  la  hiérarchie  :  suppression 
des  alcades  majeurs,  remplacés  par  des  intendants  de 
province  et  des  subdélégués;  il  interdit  le  commerce  ridi- 
cule et  coupable  des  corrégidores;  dès  l'année  1765,  il 
avait  rendu  un  décret  abolissant  le  privilège  de  Cadix, 
relatif  au  commerce  d'outre-mer,  et  complété  (jette  me- 
sure, en  1778.  InteUigentes  et  sages  prescriptions,  qui  melr- 
taient  fin  à  ces  tracasseries  pohcières  de  la  chambre  de 
commerce  {casa  de  contratacion),  moins  utiles  aux  arma- 
teurs que  favorables  aux  coutrcîbandiers;  mais,  cependant, 
moyens  insullisants  pour  couper  le  mal  dans  sa  racine, 
pour  corriger  le  vice  essentiel  de  l'administration  colo- 
niale :  l'excès  de  la  ccntralii-atiou!  Le  décret  d';  1778 
aboutit,  au  contraire,  à  une  conséquence  tout  opposée; 

(1)   Fekkkk  uki.  Rio,  I.  III,  p.  'i.'i'j. 


248  REGNE    DE    CHARLES    III    DESPAGNE 

car,  lorsque  les  ports  de  Barcelone,,  de  Valence,  d'Alicante, 
de  Malaga,  de  la  Corogne  et  de  Santander  eurent,  comme 
Séville  et  Cadix,  le  droit  d'envoyer,  au  nouveau  monde, 
des  vaisseaux  marchands,  le  conseil  des  Indes,  déjà  sur- 
chargé d'attributions,  hérita  d'une  partie  de  celles,  dé- 
volues, autrefois,  à  la  casa  de  contratacion. 

D'Aranda  avait  proposé  au  roi  une  réforme  radicale, 
qui  le  déchargeait  du  gouvernement  des  colonies,  tout  en 
conservant,  sur  elles,  sa  suzeraineté.  D'après  ce  projet, 
Charles  III  ne  gardait,  sous  son  autorité  directe,  que  Cuba, 
Puerto- Rico  et  une  position  dans  l'Amérique  du  Sud.  Le 
reste  des  Indes  formerait  trois  grands  royaumes  :  Nou- 
velle-Espagne, Côte-Ferme  et  Pérou,  attribués  à  des  in- 
fants. Ils  i'ocuniiaîli'aicut  l;i  supi'émalio  du  roi  d'Espagne, 
qui  prendrait  le  titre  d'empereur.  Rattachés  à  la  Péninsule, 
par  leur  naissance,  leurs  alliances  et  des  traités  de  com- 
merce, ces  princes  lui  payeraient,  en  outrCj  un  tribut  : 
le  roi  de  la  Nouvelle-Espagne  donnerait  des  barres  d'ar- 
gent; celui  du  Pérou,  des  lingots  d'or;  le  souverain  de  la 
Côte-Ferme,  du  tabac  et  des  épices.  Comme  l'Espagne  ne  se 
trouvait  pas  en  mesure  de  pourvoir  l'Amérique  de  tous 
les  objets  manufacturés,  qui  lui  seraient  nécessaires,  cette 
importation  serait  accordée  à  la  France,  à  l'exclusion  de 
l'Angleterre  (1). 

Ceux  qui  connaissent  le  caractère  timoré  de  Charles  III 
concevront  aisément  son  efïarement,  lorsqu'il  lut  un  pareil 


(1)  Danvila  y  Collado,  I.  \'.  p.  'i/O.  L'auteur  a  consulté  la  Alcmoria 
fpcreta  presentada  a  Carlos  JIl  par  el  coude  de  Aranda  despues  de  firmado  el 
îratado  de  Paris  de  1783,  biblioteca  del  S''  D.  Antonio  Canovas  de  Castillo. 
Cette  citation  réfute  le  passage  de  Ferker  dei.  Rio,  t.  III,  p.  403,  oii  cet 
historien  écrivait  :  «  Il  nous  paraît  tout  à  fait  invraisemblable  qu'Aranda 
ait  fait  une  semblable  proposition.  «  Ferrer  del  Rio  cite  une  lettre  d'Aranda 
à  Florida  Blanca,  de  l'année  178G,  dans  laquelle  le  comte  reproduit  à  peu 
prés  les  mêmes  idées  que  dans  son  mémoire.  Les  deux  historiens  espagnols 
sont  donc  d'accord  quant  aux  pensées  de  l'ancien  président  du  conseil  de 
Castillo,  mais  Ferrer  soutient  qu'il  ne  fit  pas  de  démarche  officielle  auprès 
de  Charles  III  et  que,  dans  sa  lettre  à  Florida  Blanca,  il  qualifiait  lui-même 
son  plan  de  rCve  politique.  (Ferriîr  del  Rto,  t.  III,  p.  407.) 


SOULÈVEMENTS    DANS    L  AiM  K  R  IQ  Lf  E   ESPAGNOLE     249 

mémoire.  Non  seulement  cet  écrit  blessait  son  goût  natu- 
rel pour  la  tradition,  pour  les  institutions  établies,  mais, 
en  outre,  il  émanait  d'un  homme  qui  lui  était  antipa- 
thique et  dont  il  se  défiait,  qu'il  qualifiait  d'esprit  versa- 
tile et  imprudent!  Ces  raisons  suffisaient  pour  que  le  roi 
rejetât  de  pareils  conseils,  considérés,  par  lui,  comme 
autant  de  cliimèrcs. 


CHAPITRE  IX 

DERNIÈRES   NÉGOCIATIONS  ET   MARIAGES  PORTUGAIS 

I.  Traités  avec  le  Maroc,  avec  la  Porte,  la  régence  de  Tripoli;  expéditions 
contre  Alger  et  négociations  avec  le  dey,  trêve  avec  Tunis,  considérations 
de  Florida  Blanca,  sur  la  paix  avec  les  musulmans.  —  II.  Naissance  des 
jumeaux,  fêtes  célébrées  à  cette  occasion.  —  III.  Mariages  portugais^, 
cérémonies,  démarche  ofîicielle  de  M.  de  Lourizal,  arrivée  de  Dona  Ma- 
riana  à  Aranjuez,  récompenses  royales,  mort  de  l'infant  Don  Louis, 
éventualités  successorales.  —  IV.  Querelles  avec  Napies,  Marie  Caroline, 
nullité  de  Ferdinand,  Acton,  langage  violent  de  Florida  Blanca,  lettre  de 
ce  ministre  à  d'Aranda;  instructions  do  Charles  III  à  M.  de  Llano,  ambas- 
sadeur à  Vienne;  conduite  de  l'ambassadeur  Las  Casas,  mission  de  Pi- 
gnatelli  à  Madrid,  anecdote  relative  à  l'infant  Gabriel,  deuils;  mort  de 
Dofia  Mariana,  de  son  époux;  l'infante  Charlotte  destinée  à  régner,  en 
Portugal,  arbitrage  de  Charles  III,  entre  l'Angleterre  et  la  France,  au  sujet 
de  la  Hollande. 


Lorsque,  au  mois  cl'octohre  1788  Florida  Blanca,  leinit 
au  roi  son  fameux  Mémorial,  résumé  des  actes  accomplis, 
SOUS  sa  direction,  sorte  de  testament  politique,  destiné 
à  ses  successeurs,  un  des  résultats  dont  ce  ministre  se 
montra  particulièrement  fier  est  d'avoir  conclu  la  paix 
avec  les  puissances  barharesques,  d'avoir  signé  un  traité 
d'alliance  avec  la  Porte.  «  Désormais,  écrit-il,  non  sans 
orgueil,  le  drapeau  espagnol  se  voit  fréquemment  dans 
tout  le  Levant  où,  jusqu'alors,  il  était  inconnu  (1).  » 

Florida  Blanca,  dans  la  poursuite  de  ce  dessein,  fit 
preuve  d'une  persévérance  et  d'une  ténacité  que  ne  dé- 

(1)  Bihliotecu  de  Autorrs  rsprii'Ktlf:^,  nlirns  uri ^innlr^  de  Florida  Bbiura, 
t.  LIX,  p.  319. 


DERNIERES   NÉGOCIATIONS  251 

couragèrent  ni  les  obstacles,  ni  les  échecs.  On  a  vu,  pré- 
cédemment, les  combats  livrés  au  Maroc,  autour  de  Me- 
lille  et  du  Peiïon  de  Vêlez;  l'humiliante  retraite  d'O'Reilly, 
après  la  tentative  infructueuse,  contre  Alger. 

Au  temps  de  la  guerre  contre  l'Angleterre,  les  combats, 
sur  la  côte  d'Afrique,  furent  nécessairement  suspendus, 
car  l'Espagne  n'avait  pas  trop  de  toutes  ses  forces,  et 
l'instant  n'était  pas  de  les  éparpiller,  par  des  actions  se- 
condaires. On  ajourna  donc,  provisoirement,  la  revanche 
d'Alger,  et  on  se  contenta  de  terminer  les  négociations, 
commencées  avec  le  Maroc.  L'empereur  de  ce  pays, 
assagi,  par  ses  défaites  antérieures,  délégua,  en  Espagne, 
un  ambassadeur,  Sidi  Mohamed-ben-Otoman,  qui  signa, 
le  30  mai  1780,  un  traité  d'alliance  avec  Charles  III, 
ratifié  le  25  décembre,  par  le  souverain  musulman.  Les 
navires  anglais,  amarrés,  dans  les  ports  de  Tanger  et 
de  Tétouan  (1),  reçurent  l'ordre  d'en  sortir.  Malgré  cette 
bruyante  démonstration  officielle,  toute  relation  com- 
merciale ne  fut  pas  désormais  rompue,  entre  le  Maroc 
et  la  Grande-Bretagne.  Pendant  la  guerre,  les  musul- 
mans de  Tanger  et  d'autres  ports  furent  les  pourvoyeurs 
habituels  de  Gibraltar.  Cependant,  le  gouvernement  espa- 
gnol ferma  les  yeux  sur  ces  infractions  subreptices  et  sa 
tolérance  en  fut  récompensée.  L'empereur  du  Maroc  ré- 
véla des  intrigues  anglaises,  machinées  pour  s'emparer 
de  Tanger.  La  guerre  terminée,  le  lieutenant-colonel 
Don  Francisco  Sahnas  y  Mofiino  partit,  en  qualité  d'en- 
voyé extraordinaire,  le  27  avril  1785.  Il  leva  une  carte 
du  pays,  depuis  Tétouan  jusqu'au  cap  Spartel,  et  obtint, 
pour  les  missionnaires  espagnols,  la  permission  de  bâtir 
une  maison  à  Tanger.  Il  rapporta  en  Espagne,  pour 
Charles  III,  des  présents,  de  la  part  de  l'empereur.  Les 
badauds  de  Madrid  se  pressèrent  autour  de  cages,  con- 

(1)  I.M  ville  ili'  Ti'Iouanesl  siliUM'  à  G  kilonuMrrs  diiiis  riiili'i'iciir  dos  lerres, 
ut'annioiiis  ello  a  un  poi'l  sur  la  Méiiitcrranùi'  a  'iS  kiluinèlrcsS.-E.  de  Tanger. 


232  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

tenant  un  lion,  un  tigre,  une  hyène,  des  autruches,  des 
chèvres  et  des  moutons  (1). 

Le  dey  d'Alger  se  montra  moins  accommodant  que 
l'empereur  du  Maroc.  Il  repoussa  toutes  les  ouvertures, 
sous  prétexte  qu'il  ne  pouvait  rien  conclure,  avec  l'Es- 
pagne, sans  l'approbation  du  Grand  Seigneur.  Dans  son 
Mémorial,  Florida  Blanca  ne  mentionne  que  d'une  façon 
générale  les  jalousies  européennes,  qui  entravèrent  les 
progrès  des  négociations  espagnoles,  avec  la  Porte.  Par 
une  lettre  au  comte  d'Aranda  (2),  il  est  plus  explicite 
et  désigne  particulièrement  notre  nation,  comme  l'insti- 
gatrice de  toutes  les  intrigues,  a  Sachez,  écrit-il,  que, 
d'après  mes  conjectures  bien  fondées,  cette  cour  (la 
France)  nous  a  trompés,  avec  le  Turc  el  les  Algériens, 
lorsqu'elle  nous  offrit  de  nous  réconcilier  avec  eux.  Au- 
jourd'hui qu'ils  ont  su  que  nous  pouvions  découvrir  leurs 
trames,  Montmorin  est  venu,  avec  de  petites  questions 
doucereuses,  de  la  part  de  Vergennes,  pour  savoir  ce 
que  fait  notre  émissaire  à  Gonstantinople,  bien  qu'ils  le 
sachent  mieux  que  nous;  mais  le  remords  les  travaille. 
Je  n'ai  pu  me  retenir  de  laisser  échapper  une  belle  sortie, 
contre  le  sieur  de  Montmorin,  et  V.  E.  peut,  si  on  lui 
parle  de  tout  ceci,  ou  feindre  de  ne  rien  savoir,  ou  s'expli- 
quer en  termes  ambigus,  tels  que  nos  intentions  ne  se 
découvrent  pas  et  donnent  à  ces  gens  des  appréhensions 
de  notre  dégoût.  Le  prétexte  de  notre  émissaire,  c'est 
de  régler  différentes  choses,  relatives  aux  Lieux  Saints  et 
de  tâter  le  terrain.  » 

Cet  envoyé,  Don  Juan  de  Bouligny,  s'aperçut  bien  vite 
que  ce  terrain  était  plein  de  fondrières  et  de  pièges. 
Néanmoins  il  réussit  et  il  y  fut  aidé  par  l'ambition  de 
Catherine  ILAchmet  IV  espéra  trouver,  en  Charles  III, 
un  appui  contre  la  Russie,  qui  voulait  s'annexer  la  Crimée. 

(1)  Daxvila,  t.  V,  p.  475  et  seq. 

(2)  27  octobre  1779.  (Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.   6.) 


DERNIÈRES   NÉGOCIATIONS  253 

Depuis  1774  (1),  l'anarchie  y  était  l'état  normal, 
parce  que  le  traité  de  Kaïnardji,  en  déclarant  cette  pres- 
qu'île indépendante,  avait  dépouillé  le  sultan  de  sa  sou- 
veraineté temporelle.  Ce  prince  revendiquait,  comme  suc- 
cesseur des  khalifes,  la  suprématie  religieuse.  Livrés  à 
eux-mêmes,  les  mourzas  s'étaient  partagés  en  deux  frac- 
tions, le  parti  russe  et  le  parti  turc.  Tour  à  tour,  on  fai- 
sait et  on  défaisait  le  khan  de  Grimée.  Le  14  septembre 
1782,  un  traité  de  paix,  de  commerce  et  d'amitié  fut 
signé,  entre  Don  Juan  de  Bouligny  et  le  grand  vizir, 
au  nom  du  sultan.  Les  formes  observées  furent  les  mêmes 
qu'avec  la  France,  la  Sicile,  l'Angleterre,  la  Hollande  et 
la  Suède  :  des  consuls  espagnols  furent  établis,  dans  tous 
les  ports  de  l'empire  ottoman  et  les  sujets  de  Charles  III 
furent  autorisés  à  visiter  les  lieux  saints.  Le  chapitre  xvii 
de  cette  convention  portait  que  la  Porte  notifierait,  aux 
régences  barbaresques,  la  paix,  qu'elle  venait  de  conclure, 
avec  Madrid. 

Le  résultat  immédiat  de  ce  traité  fut  de  faire  aboutir 
celui  de  la  régence  de  Tripoli  avec  le  roi  d'Espagne  (2). 
L'instigateur  en  fut  le  maréchal  de  camp,  comte  de 
Cifuentes,  capitaine  général  des  Baléares  depuis  la  con- 
quête de  Minorque.  Dans  cette  île  vivait  un  négociant, 
Don  José  de  Soler,  qui  avait  trois  fils.  L'un  d'eux,  Pedro, 
résidait  alors  à  Tripoli,  pour  y  recouvrer  une  créance; 
Juan,  son  frère,  était  un  homme  fort  habile,  qui  connais- 
sait l'arabe  et  plusieurs  autres  langues  étrangères;  enfin, 
Jaime  avait  épousé  une  fille  du  consul  hollandais  à  Tunis. 
Cifuentes  fut  amené  à  s'entremettre,  dans  la  négociation 
de  Tripoli,  par  une  lettre  que  lui  adressa  Don  Pedro,  dans 
laquelle  ce  dernier  montrait  les  bonnes  dispositions  du 
bey  et  offrait  ses  services.  Florida  Blanca,  consulté,  auto- 
risa la  poursuite  de  cette  affaire  et  communiqua  à  Ci- 

(1)  A.  Rambaud,  Histoire  de  In  liussir.  p.  /i91. 

(2)  Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  '.». 


254  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

fuentes  le  firman  d'Achmet  IVàla  régence  de  Tripoli  (i). 

Quant  au  dey  d'Alger,  il  restait  toujours  aussi  diffîcul- 
tueux  (2).  Une  expédition  de  six  vaisseaux  do  ligne,  de 
trois  frégates,  deux  galiotes,  trois  brigantins,  neuf  ché- 
becs,  trois  balandres,  vingt  barques  canonnières,  vingt 
bombardes,  six  felouques  et  huit  brûlots  partit,  au  mois 
de  juillet  1783,  sous  les  ordres  de  Don  Antonio  Barcelo. 
Il  semblait  que  de  pareilles  forces  dussent  vaincre  les 
Algériens  ou,  tout  au  moins,  leur  causer  de  sérieux  dom- 
mages. Le  l'^r  août  commença  le  bombardement.  On  tira, 
sur  la  ville,  trois  cent  quatre-vingts  bombes,  sans  grand 
résultat.  «  J'ai  entendu  dire,  rapporte  Fernan  Nuiiez, 
à  une  personne  véridique,qui  s'est  trouvée  dans  la  place, 
que  beaucoup  de  ces  projectiles  étaient  remplis  de  terre. 
Si  cela  était  vrai,  au  lieu  d'être  un  grief  contre  Barcelo, 
ce  serait  un  soupçon  fondé  de  la  mauvaise  intention  de 
ceux  qui  servaient  sous  ses  ordres,  de  leur  jalousie  à 
l'égard  de  leur  chef,  à  cause  de  son  humble  origine.  Il 
est  vrai  que  ce  valeureux  marin  n'avait  pas,  comme  lieu- 
tenant général,  les  mêmes  qualités  que  comme  capitaine 
d'un  corsaire.  Ce  feu  d'artifice  dura  huit  jours,  spectacle 
beaucoup  trop  coûteux,  pour  le  divertissement  des  Maures 
et  l'utilité  de  celui  qui  le  paya.  » 

On  reprit  cette  opération,  en  l'année  1784.  Une  divi- 
sion de  la  marine  portugaise,  commandée  par  le  briga- 

(1)  Ce  traité  porte  la  date  du  10  septembre  178 'i.  Don  Pedro  Soler  fut 
nommé  consul  à  Tripoli,  et  son  frère  Don  Juan  commissaire  des  guerres. 
Leur  père  eut  une  pension  viagère  de  trente  douros  par  mois.  Le  préambule 
du  décret  royal,  cjui  accordait  ces  récompenses,  commençait  ainsi  :  «  Le  juge- 
ment, la  prudence,  la  discrétion  et  la  promptitude  avec  laquelle  vous  avez 
entrepris  et  achevé,  à  la  satisfaction  du  Roi  et  du  bey  de  Tunis,  la  négocia- 
tion de  la  paix,  ont  fortifié  l'opinion  que  S.  M.  avait  de  vous  comme  sujets 
habiles,  prudents  et  utiles  à  l'Etat.  Aussi,  comme  vous  demandiez,  dans  le 
cas  où  le  Roi  montrerait  pour  vous  quelque  sollicitude,  qu'elle  se  tournât 
en  faveur  de  votre  père,  S.  M.  s'est  demandé  si  de  tels  fils,  qui  honorent 
ainsi  leur  père,  sont  plus  dignes  de  récompense  qu'un  père,  qui  a  réussi  à 
inspirer  à  ses  fils  de  tels  sentiments...  » 

(2)  Fernan  Nttnez.  Compendio,  t.  IL  p.  11.  et  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXI, 
f  76. 


DERNIERES   NEGOCIATIONS  255 

dier  Ramirez,  s'unit  à  notre  escadre.  Les  Maltais  colla- 
borèrent à  l'expédition,  ainsi  qu'ils  l'avaient  fait  en  1783. 
L'effet  fut  le  même,  avec  plus  de  témoins  et  de  risques, 
car  les  Algériens  présentèrent  une  ligne  importante  de 
barques  canonnières  et  de  bombardes.  Peu  s'en  fallut 
qu'ils  ne  coupassent  l'escadre.  On  battit  en  retraite, 
comme  l'année  précédente,  «  avec  augmentation  de  dé- 
penses, de  honte,  et  sans  profit.  » 

On  préparait  une  quatrième  expédition  en  1785  (1), 
lorsque  le  comte  de  Gifuentes  remit,  au  ministre  Florida 
Blanca,  une  lettre  d'un  certain  Bartolome  Escudero. 
Elle  portait  que  le  dey  était  décidé  à  conclure  un  accom- 
modement. Aussitôt  le  roi  ordonna  au  chef  d'escadre 
Mazarredo  de  partir,  avec  deux  vaisseaux  et  deux  fré- 
gates, et  de  hisser  le  drapeau  blanc,  en  vue  d'Alger. 
Mazarredo  quitta  Carthagène  et  parvint  à  sa  destination 
le  14  juin.  Les  préhminaires  furent  signés  le  16  juillet 
1785.  Certaines  difficultés  retardèrent  encore  le  traité 
définitif.  Mais  le  frère  Alvaro  Lopez,  administrateur,  à 
Alger,  de  l'hôpital  des  Espagnols,  parvint  à  les  vaincre. 
Il  y  eut,  dans  cette  négociation,  l'intervention  d'un  per- 
sonnage assez  énigmatique,  Français  mâtiné  d'Autrichien, 
qui  se  faisait  appeler  le  comte  d'Expilli  et  qui  réussit  à 
obtenir  le  poste  de  consul  à  Alger.  Fernan  Nuriez  en  parle 
comme  d'un  intrigant,  sans  s'expliquer  davantage. 

Le  bey  de  Tunis  (2)  avait  donné  sa  parole  que  la  paix, 
conclue  avec  Alger,  entraînerait  celle  de  sa  régence.  Don 
Jaime  Soler,  gendre  de  M.  Nisseu.  consul  de  Hollande  à 
Tunis,  se  flattait  de  conduire  ces  pourparlers.  Mais, 
quand  il  débarqua,  il  se  trouva  devancé,  par  un  capitaine 
do  vaiseau  marchand.  Don  Alejandro  Baselini.  Le  traité 
obtenu  n'était  qu'une  trêve  que  Soler  espérait  trans- 
former plus  avantageusement.  Les  prétentions  du  bey 

(1)  .\ff.  élr.  Espagne,  t.  DCXVI,  f"  12.  el  t.  DCXX,  f»  17. 

(2)  DAN\aLA,  t.  V,  p.  484,  et  Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  14. 


256  REGNE    DE    CHARLES    HI    D'ESPAGNE 

de  Tunis  étaient  excessives.  Interprétant  faussement  le 
traité  avec  les  Algériens,  il  voulait  s'y  reporter,  en  frap- 
pant les  marchandises,  importées  par  les  Espagnols,  de 
droits  fort  élevés  et  en  dressant  une  liste  de  présents  que 
lui  ferait  annuellement  le  roi  d'Espagne.  Don  Jaime 
repoussa  de  telles  conditions,  qu'il  jugeait  contraires  à 
l'honneur  de  son  maître.  Alors  le  bey  demanda  qu'on  lui 
versât  au  moins  2  millions  de  douros,  parce  qu'il  soutenait 
que  la  cochenille  et  la  laine,  introduites  dans  ses  Etats, 
par  les  juifs,  venant  de  Livourne,  payaient  un  droit  d'en- 
viron 9  ou  10  pour  100;  que  cette  taxe,  par  suite  du  traité 
avec  les  Espagnols,  tomberait  à  moins  de  3  pour  100,  quand 
les  sujets  de  Charles  III  apporteraient,  directement,  ces 
produits.  Il  estimait  la  perte  annuelle,  qu'il  subirait  ainsi, 
à  40,000  piastres.  Don  Jaime  Soler  échoua  dans  ses  pour- 
parlers, parce  qu'il  eut,  contre  lui,  les  commerçants  étran- 
gers, inquiets  de  la  concurrence  espagnole.  Force  fut  donc 
de  s'en  tenir  à  la  trêve  conclue  par  Baselini. 

Les  avantages,  obtenus  de  la  Porte  et  des  régences  bar- 
baresques  sont  ainsi  résumées  par  Florida  Blanca  : 
«  Votre  Majesté  tient  libres  d'ennemis  et  de  pirates  les 
mers,  depuis  l'Océan  jusqu'à  l'extrémité  des  domaines 
du  sultan,  dans  la  Méditerranée...  En  ce  temps,  sont  ter- 
minés l'esclavage  de  tant  de  milliers  de  malheureux  et 
l'abandon  de  leurs  familles  infortunées,  d'où  il  résul- 
tait d'indicibles  préjudices  à  la  Religion  et  à  l'Etat.  Main- 
tenant a  cessé  l'extraction  continuelle  de  sommes  énormes 
d'argent  qui,  en  nous  appauvrissant,  enrichissaient  nos 
ennemis  et  facilitaient  leurs  armements,  pour  nous  nuire. 
Enfin,  on  peuple  et  on  cultive,  avec  une  incroyable  promp- 
titude, trois  cents  lieues  de  terrains,  les  plus  fertiles  du 
monde,  sur  les  côtes  de  la  Méditerranée,  que  la  terreur 
des  pirates  avait  laissés  abandonnés  et  stériles...  (1).  » 

(!)    Mnmnrinl  dr  Florida  Blanca,  t.  LIX,  <léjà  nité,  p.  320. 


DERNIERES   NEGOCIATIONS  S57 


II 


La  succession  masculine  du  prince  des  Asturies  n'était 
assurée  que  par  l'infant  Carlos-Eusebio,  qui  mourut  le 
11  juin  1783.  La  princesse  Marie-Louise  était  grosse,  la 
cour  se  trouvait  à  Saint-Ildefonse,  lorsque,  dans  la  mati- 
née du  5  septembre,  on  avertit  le  roi  que  l'accouchement 
était  prochain.  Il  se  rendit,  aussitôt,  à  l'appartement  de 
sa  belle-fille,  traversant  la  foule  des  courtisans,  qui  se 
pressaient  sur  son  passage.  A  huit  heures,  Charles  III 
annonça,  à  ceux  qui  l'entouraient,  l'heureuse  naissance 
d'un  garçon,  et  bientôt  il  se  présenta,  tenant,  entre  ses 
bras,  son  petit-fils,  qu'il  montra  aux  officiers  du  palais, 
aux  prélats,  aux  grands,  aux  conseillers  d'Etat  et  aux 
ambassadeurs.  On  baptisa,  sur-le-champ,  le  nouveau-né 
qu'on  appela  Charles-François-de-Paule.  La  cérémonie 
s'achevait  à  peine  que  le  roi  apprit  la  venue  d'un  second 
garçon.  Charles  III  accomplit,  à  son  égard,  les  mêmes 
formalités  que  pour  son  frère,  et  cet  infant  reçut  le  nom 
de  PhiHppe  (1). 

Pour  célébrer,  comme  il  le  méritait,  cet  heureux  évé- 
nement, advenu  en  même  temps  que  la  ratification  de  la 
paix  avec  l'Angleterre,  un  décret  royal,  du  22  octobre, 
ordonna  de  chanter  le  Te  Deum  et  d'illuminer,  pendant 
trois  nuits  consécutives,  dans  tout  le  royaume.  Poètes 
populaires,  poètes  de  cour  rivalisèrent,  entre  eux,  d'adu- 
lations; mais  Madrid,  qui  voulait  effacer,  dans  l'esprit 
du  monarque,  tout  souvenir  des  émeutes  passées,  sur- 

(1)  i-milio  CoTARBLO  y  Mori,  Iriarte  y  su  epoca,  p.  28t. 

H.  17 


258  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

passa  les  autres  villes  par  ses  manifestations  de  joie  et 
d'amour. 

Elle  employa  à  ses  préparatifs  les  derniers  mois  de 
l'année  1783  et  la  moitié  de  l'année  suivante.  Touché  de 
tant  de  zèle, pour  lui  complaire,  Charles  III  dérogea  à  ses 
habitudes  et  consentit  à  présider  ces  fêtes.  Le  30  juin 
1784,  la  cour  arriva  à  Madrid,  et,  le  3  juillet,  le  corrégidor 
Armona  publia  le  programme  des  réjouissances.  Elles 
durèrent  trois  jours  et  commencèrent  le  13  du  même 
mois. 

On  décora  la  Plaza  Mayor  et  elle  fut  splendidement 
illuminée.  Les  édifices  publics  placèrent,  sur  leurs  façades, 
des  portraits  du  roi  et  des  princes  ;  ils  les  ornèrent  de  devises 
et  d'inscriptions.  Les  particuliers  décorèrent  leurs  maisons 
de  tentures,  de  statues,  de  trophées.  Tout  ce  que  l'his- 
toire sacrée  ou  profane  offrait  d'allusions  fut  reproduit 
par  des  artistes  improvisés.  On  ne  vit  jamais  tant  de 
tableaux,  représentant  Castor  et  Pollux,  Romulus  et  Re- 
mus,  Jacob  et  Esai'i.  Ceux  qui  se  firent  les  plus  remarquer, 
par  le  luxe  qu'ils  déployèrent,  furent  le  duc  de  Hijar,  le 
marquis  de  Cogolludo,  les  ducs  d'Albe,  de  Medina-Celi 
et  de  Villahermosa. 

A  quatre  heures  de  l'après-midi,  sortit  la  mascarade, 
organisée  par  la  municipalité  de  Madrid.  Elle  se  compo- 
sait de  cinq  chars  de  triomphe,  traînés,  chacun,  par  six 
chevaux,  richement  harnachés.  Des  timbales  et  des  clai- 
rons les  précédaient,  ainsi  que  des  comparses,  revêtus  de 
différents  déguisements,  qui  dansèrent  devant  le  palais 
du  roi.  Les  jours  suivants,  le  cortège  parcourut  la  ville 
et  dansa  sur  la  Plaza  Mayor.  Le  roi  et  sa  famille  vinrent 
assister  à  ce  spectacle. 

Vingt  mille  étrangers  affluèrent  dans  la  capitale.  La 
vigilance  du  corrégidor  Armona  (1)  ne  fut  pas  en  défaut,  et, 

(1)  Ce  fut  un  des  corrégidores  les  plus  aimés  de  Madrid.  Il  remplissait  sa 
eharge  depuis  douze  ans,  quand  il  fut  frappé  d'une  maladie  grave  qui  mit 


DERi\ll':RES    NEGOCIATIONS  259 

malgré  la  foule,  qui  encombrait  les  rues,  il  n'y  eut  aucun 
désordre,  aucun  accident  grave  à  déplorer.  Les  courses 
de  taureaux  se  célébrèrent,  avec  leur  pompe  accoutumée. 
Il  y  eut  aussi  des  divertissements  moins  grossiers,  plus 
pédants  peut-être.  Les  assistants,  qui  se  pressaient  à 
l'académie  de  San-Fernando,  écoutèrent  le  poème  de 
Don  Vicente  de  la  Huerta  (1),  intitulé  V Oracle  de  Man- 
zanares;  il  célébrait  la  paix  récente  et  prédisait  la  pro- 
chaine expédition  de  Earcelo  contre  Alger.  Don  Ignacio 
Lopez  de  Ayala  (2)  lut  une  élégie  sur  l'embellissement 
de  la  nature,  par  les  nobles  arts,  la  peinture  et  la  sculp- 
ture. 

La  municipalité  proposa,  au  concours,  deux  prix 
de  50  doublons,  destinés  à  récompenser  les  deux 
meilleures  comédies  ou  tragédies,  composées  pour  la 
circonstance.  La  somme  était  médiocre,  mais  l'auteur 
avait,  comme  compensation,  tout  le  luxe  de  mise  en  scène, 
qui  serait  dépensé,  pour  faire  valoir  son  œuvre.  Don  Ra- 
mon  de  la  Cruz,  le  plus  célèbre  écrivain  de  saynètes  à 
cette  époque,  devait  en  composer  la  loa  ou  l'avant-pro- 
pos;  les  décors  seraient  brossés  par  un  peintre  renommé 
alors.  Don  Antonio  Garnicero.  Don  Gaspar  de  Jovellanos 
présida  le  jury  littéraire,  qui  décerna  le  prix  à  deux  comé- 
dies que  l'on  examinera  ailleurs,  los  Menestrales  (3)  de 
Don  Candido  Maria  Trigueros,  et /a^  Bodas  (\q^  noces) 
de  Camacho  de  Don  Juan  Melendez  Valdès. 


ses  jours  en  danger.  Les  communautés  religieuses  célébrèrent  spontané- 
ment des  messes,  pour  son  rétablissement,  et,  jusqu'à  sa  convalescence,  des 
grands  d'Espagne,  des  nobles,  des  prêtres,  des  officiers,  des  gens  du  peuple 
se  pressaient  à  sa  porte,  pour  savoir  des  nouvelles.  (Voir  Armona  noticias 
prii'adas  de  casa,  3^  partie,  citées  par  Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  89.) 

(1)  Un  des  défenseurs  les  plus  ardents  de  la  tradition  dramatique  espa- 
gnole, j 

(2)  Auteur  d'une  tragédie,  la  Nurnancia  dcsiruida. 

(3)  Les  ouvriers. 


260  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 


III 


Ces  fêtes  furent  bientôt  suivies  de  jours  de  deuil. 
A  la  fm  de  novembre  1784,  les  infants  étaient  morts  (1). 
Le  roi,  pour  assui^er,  avec  plus  de  sécurité,  sa  succession, 
voulut  établir  son  troisième  fils,  l'infant  Gabriel,  et  ré- 
solut de  le  marier  avec  Doria  Mariana- Victoria,  fille  de 
la  reine  de  Portugal.  Il  projeta  encore  une  autre  union 
entre  Dona  Carlota,  fille  ainée  du  prince  desAsturies, 
et  Don  Juan,  second  fils  de  la  reine  de  Portugal. 

Don  Gabriel  était  prieur  de  l'ordre  de  Saint-Jean  de 
Jérusalem  ou  de  Malte.  Non  seulement  le  pape  l'autorisa 
à  se  marier,  mais  il  lui  permit  de  transmettre  héréditai- 
rement sa  dignité  à  ses  descendants.  Ce  prince  fut  assuré 
ainsi,  lui  et  les  siens,  d'un  revenu  de  4  millions  de 
réaux  (2). 

Ces  unions  resserraient  les  liens,  qui  existaient  déjà, 
entre  Lisbonne  et  Madrid;  elles  consolidaient,  entre  les 
deux  couronnes,  des  rapports  d'étroite  amitié,  en  é\'itant, 
toutefois,  les  embarras  d'une  alliance  plus  onéreuse  qu'utile 
au  roi  Catholique.  Enfin,  l'annexion  future  du  Portugal 
serait  peut-être  préparée  ainsi  (3). 

Florida  Blanca,  l'heureux  et  habile  instigateur  de  ces 
négociations,  se  proposait,  en  outre,  d'affranchir,  par  ce 
moyen,  la  monarchie  espagnole  de  la  tutelle  de  notre  pays. 
Cette  intention  secrète  fut  discernée,  par  des  esprits  poli- 

(|)  Le  14  octobre  de  cette  année  naquit  celui  qui  régna  sous  le  nom  de 
Ferdinand  VIL 

(2)  Fernan  Nunez.  Compendw,  t.  II,  p.  11,  et  Alî.  étr.,  Espagne,  t.  DCXL 
•f"  280. 

(3)  Jnstrucciou  resercada  para  la  Jtirita  creada  en  8  de  julio  de  1787, 
,parag.  CCCLXXV-CCCLXXVIIL  biblioteca  de  autorrs  espanoles,  t.  LIX. 


DERNIÈRES   NÉGOCIATIONS  261 

tiques,  comme  Fernan  Nufiez,  alors  ambassadeur  à  Lis- 
bonne. Lui,  ordinairement  assez  sceptique,  assez  indif- 
férent, se  laissa  gagner  par  l'enthousiasme,  qui  animait 
les  Ibéristes  ou  anti français  (1). 

Le  duc  d'Almodovar  fut  nommé  grand  majordome 
de  la  future  belle-fdle  de  Charles  III,  le  marquis  de 
Llano  fut  chargé  de  conduire,  à  la  frontière,  la  princesse 
Charlotte.  Le  jour  de  Pâques  de  l'année  1785  fut  fixé, 
pour  l'entrée  solennelle  du  roi,  dans  l'église  de  Notre- 
Dame  d'Atocha.  Cette  cérémonie  se  pratiquait,  chaque 
fois  qu'une  infante  quittait  l'Espagne.  La  cour,  après 
une  villégiature  de  quelques  jours  à  Aranjuez,  devait, 
ensuite,  revenir  à  Madrid,  pour  la  demande  solennelle, 
que  ferait  le  marquis  de  Lourizal,  au  nom  de  sa  sou- 
veraine la  reine  Très  Fidèle  (2). 

Le  27  mars,  celui-ci  partit,  à  cheval,  de  son  hôtel, 
accompagné  de  l'introducteur  des  ambassadeurs  et  d'un 
majordome  de  semaine,  aussi  à  cheval,  précédé  par  une 
livrée  nombreuse,  suivi  de  neuf  voitures  de  gala.  La  pre- 
mière était  celle  que  le  roi  d'Espagne  lui  avait  envoyée; 
ensuite  venaient  quatre  carrosses,  commandés  à  Paris 
par  le  marquis;  puis  celui  du  nonce,  de  l'ambassadeur  de 
Naples,  du  majordome  de  semaine,  et  de  l'introducteur 
des  ambassadeurs.  Le  marquis  de  Lourizal  fut  reçu,  au 
haut  de  l'escaher,  par  le  capitaine  des  gardes  de  quartier, 
à  la  tête  de  la  maison  du  roi,  et  conduit  à  l'appartement 
de  Sa  Majesté  à  qui  il  fit  la  demande.  Il  se  rendit,  ensuite, 
chez  le  prince  des  Asturies  et  se  retira,  avec  le  même  ap- 
pareil, à  cette  différence  près  qu'au  retour,  il  entra  dans 
la  voiture  du  roi  d'Espagne.  Le  soir,  il  revint  au  palais. 
Le  monarque  le  reçut,  sous  le  dais,  dans  le  salon  des  am- 


(1)  Morel-Fatio,  EtuAfs  sur  VEspa<^ne,  2'^  si;rie.  p.  2G0. 

(2)  Aff.  t'tr.,  Espagne,  t.  DCXVI,  l'i  février  1785.  L.i correspondance  est 
<le  Bourgoing.  Montmorin.  étant  parti  le  3  septembre  1783,  ae  fut  remplacé 
par  le  duc  de  la  Vauguyon  que  le  10  mai  1785. 


262  RÈGNE   DE   CHARLES   III    D'ESPAGNE 

i)assadeurs,  ayant  à  sa  droite  toute  sa  famille  assise  et, 
à  sa  gauche,  trente  grands  d'Espagne,  l'archevêque  de 
Tolède,  le  grand  inquisiteur,  le  patriarche  des  Indes,  le 
gouverneur  du  conseil  de  Castille  et  le  confesseur,  lesquels 
étaient  tous  debout  et  avaient  été  appelés,  comme  témoins. 
Le  ministre  des  Indes,  M.  de  Galvez,  en  qualité  de 
notaire  du  royaume,  lut,  à  haute  voix,  un  acte  qui  conte- 
nait, à  la  fois,  le  contrat  de  mariage  de  l'infante  Char- 
lotte et  celui  de  Don  Gabriel. 

La  lecture  terminée,  les  contrats  furent  signés,  sur-le- 
champ,  par  le  roi  d'Espagne  et  sa  famille,  y  compris 
l'infant  Don  Louis,  venu  tout  exprès  de  son  château  de 
las  Arenas.  On  observa  que  cette  cérémonie  réveillait, 
chez  ce  prince  (1),  des  regrets  dont  il  ne  pouvait  entière- 
ment étouffer  l'expression.  Lorsque  l'ambassadeur  eut 
signé  à  son  tour,  le  souverain  et  toute  sa  famille  passèrent 
dans  un  autre  appartement,  où  un  autel  était  dressé.  Le 
patriarche  des  Indes  y  donna  la  bénédiction  nuptiale  à 
l'infante  Charlotte  et  à  Don  Juan,  représenté  par 
Charles  III.  Immédiatement  après,  M.  de  Lourizal  re- 
tourna chez  lui,  où  il  donna  une  fête.  Cinq  à  six  cents  per- 
sonnes prirent  part  à  un  refresco,  à  une  sérénade,  à  un 
souper  splendide  et  à  un  bal  paré  (2). 

Vers  la  fin  de  mai,  la  princesse  de  Portugal  arriva  à 
Aranjuez.  Le  roi  avait  envoyé  son  sommelier  de  corps,  le 
marquis  de  Valdecorzana,  et  le  prince  des  Asturies  le 
duc  de  Frias,  pour  la  complimenter.  L'infant  Gabriel  alla 
au-devant  de  sa  fiancée  sur  la  route  de  Tolède  et  la  pré- 

(1)  On  ne  lui  avait',  en  effet,  permis  qu'un  mariage  morganatiquej,  et  ses 
enfants  étaient  exclus  du  trône. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXVI,  f°  155.  Dans  la  lettre  de  Bourgoing,  on 
relève  cette  observation  qui  trahit  les  secrètes  inquiétudes  de  la  France  : 
«  A  la  lecture  du  contrat,  on  a  remarqué  que  cet  acte  ne  renfermait  pas  un 
mot  qui  eût  rapport  à  la  succession  aux  trônes  d'Espagne  et  de  Portugal, 
et  que  l'infante  Charlotte  et  l'infant  D.  Gabriel  y  étaient  nommés  dans 
l'ordre  où  jls  étaient  assis,  c'est-à-dire  la  jeune  infante  avant  son  oncle,  ordre 
que  la  pragmatique  de  Philippe  V  semblait  avoir  interverti.  » 


DERNIERES   NEGOCIATIONS  263 

céda  de  quelques  instants.  Tous  les  officiers  de  la  cour,  en 
uniforme  de  gala,  se  tenaient  au  haut  du  grand  escalier, 
autour  du  roi.  L'infante  se  jeta  à  ses  genoux.  Sa  Majesté 
la  releva,  l'embrassa  et  la  conduisit,  aussitôt,  devant  le 
patriarche  des  Indes,  qui  ratifia  la  cérémonie  du  mariage, 
accomplie  à  Lisbonne.  Puis,  Charles  III  alla  à  sa  chapelle, 
où  il  entendit  le  Te  Deiim.  Un  banquet  eut  lieu,  ensuite. 
On  remarqua  que  la  princesse  était  grande,  avait  un  beau 
teint  et  de  belles  dents,  mais  qu'elle  commençait  à  prendre 
beaucoup  d'embonpoint  (1). 

Fernan  Nunez,  ambassadeur  à  Lisbonne,  dont  le  pa- 
trimoine était  déjà  passablement  ébréché,  le  compromit 
encore  par  ses  largesses.  A  la  fête,  qu'il  donna,  au  palais 
du  Rocio,  éclairé  par  plus  de  trois  mille  bougies  ou  torches 
de  cire,  on  servit  une  superbe  collation  et  un  souper  de  trois 
cent  trente  et  un  couverts,  où  parurent  les  mets  et  les  objets 
les  plus  rares.  Les  invités  admirèrent,  particulièrement,  des 
surtouts  de  table,  que  leur  hôte  avait  fait  venir  de  Paris. 

Charles  III  avait  refusé  les  arcs  de  triomphe  et  les  dé- 
corations qu'il  est  d'usage  d'exécuter,  en  de  semblables 
circonstances.  Il  dit  au  corrégidor  Armona,  qui  lui  pré- 
sentait un  projet  dressé,  par  l'architecte  Don  Ventura 
Rodriguez,  directeur  de  l'Académie  de  San-Fernando, 
qu'il  ne  voulait  pas  gaspiller  l'argent  de  ses  sujets;  que 
leur  amour,  leur  fidélité  et  leur  joie  lui  suffisaient  (2). 

Mais  la  satisfaction  du  roi  apparut  dans  ses  récom- 
penses. Le  marquis  de  Lourizal  reçut  la  Toison  d'or;  le 


(1)  Aff.  élr.,  Espagne,  t.  DGXVII,  23  mai  1783.  Le  duc  de  Valdecorzana. 
à  la  mort  du  duc  de  Losada,  devint  sommelier  de  corps  du  roi;  il  était  le 
neveu  du  défunt  et  avait  rempli  autrefois,  auprès  du  prince  des  Asturics.la 
charge  de  grand  écuyer.  (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXI,f°202.)  Le  duc  de  Losada 
mourut  le  20  octobre  1783-  (Voir  Danvil.4,  t.  Y,  p.  48G.) 

(2)  Morel-Fatio,  ouvr.  cité,  p.  261;  Ferrer  del  Rjo,  t.  IV,  p.  21.  Néan- 
moins, malgré  ce  langage  qui  semblait  indiquer  que  le  roi  ne  voulait  pas 
de  dépenses  inutiles,  on  fut  étonné  de  l'appareil  dispendieux  que  déploya 
la  cour  de  Madrid,  »  bien  que  le  ministre  des  finances  s'occupât  alors  de  re- 
tranchements et  d'économies.» (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXVI,  28  avril  1785.) 


264  REGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

ministre  des  Indes,  Don  José  Galvez,  fut  nommé  marquis 
de  la  Sonera,  province  de  la  Nouvelle-Espagne,  qu'il  avait 
jointe  à  cette  vice-royauté,  lorsqu'il  y  était  visiteur  gé- 
néral, Fernan  Nunez  devint  conseiller  d'Etat,  avec  fa- 
culté de  jouir,  immédiatement,  de  la  pension,  attachée  à 
sa  nouvelle  charge.  Seul,  Florida  Blanca  ne  voulut  rien 
accepter.  Comme  il  fut  instruit  de  démarches,  faites  par 
le  marquis  de  Lourizal,  pour  lui  obtenir  la  Toison  d'or, 
il  déclara,  avec  une  certaine  sécheresse,  qu'il  lui  suffisait 
de  savoir  que  le  roi  son  maître  était  satisfait  de  ses  ser- 
vices, sans  qu'il  fût  besoin  d'intrigues  ou  de  manœuvres 
pour  le  progrès  de  sa  fortune  particulière  (1). 

L'infant  Don  Louis  mourut,  peu  de  temps  après  le 
mariage  de  son  neveu,  Don  Gabriel,  au  mois  d'août  1785. 
Charles  III,  qui  l'aimait  beaucoup,  se  montra  très  affecté. 
Il  avait  eu  peine  à  se  séparer  de  ce  prince,  à  cause  de 
son  mariage  morganatique,  et,  bien  souvent,  il  lui  arri- 
vait, par  inadvertance,,  d'appeler  «  mon  frère  «le  prince 
des  Asturies.  Un  jour  que  celui-ci  lui  faisait  remarquer  sa 
méprise  :  «  Ne  t'étonne  pas  de  cela,  mon  enfant,  lui  ré- 
pondit le  roi;  nous  avons  chassé  si  longtemps  ensemble.  » 
Le  souverain  exigeait  qu'on  témoignât  à  Don  Louis  les 
plus  grands  égards;les  moindres  manquements, à  son  sujet, 
le  blessaient  très  vivement;  susceptible,  à  l'excès,  pour  tout 
ce  qui  concernait  l'honneur  de  son  frère  cadet.  L'héritier 
présomptif  l'apprit  un  jour,  à  ses  dépens.  Il  causait  avec 
son  père  et  lui  annonçait  qu'il  avait  reçu  une  lettre  de  son 
oncle  :  «  Je  ne  lui  ai  pas  encore  répondu,  ajouta-t-il,  avec 
une  nuance  de  dédain.  —  Vous  ne  vous  conduisez  pas  alors 
comme  moi,  reprit  le  roi.  Je  lui  réponds,  chaque  fois  et 
sur-le-champ,  parce  que  c'est  mon  frère.  »  Ces  paroles  furent 
proférées  si  énergiquement  et,  avec  un  tel  regard,  que  le 
prince  des  Asturies  baissa  la  tête  et  comprit  la  leçon  (2). 

(1)  Florida  Blanca,  Mémorial,  ouv.  cité,  p.  320. 

(2)  Fbrker  DEL  Rio,  t.  IV,  p.  23. 


DERNIÈRES   NEGOCIATIONS  263 

Les  puissances  européennes  ne  virent  pas,  sans  inquié- 
tude, se  conclure  les  mariages  portugais.  L'Etat,  qui  en 
conçut  le  plus  d'ombrage  fut  la  France.  En  vain,  Charles  III 
s'efforça  de  tranquilliser  notre  cour,  de  la  gagner,  par  ses 
procédés.  Ainsi,  il  voulut  faciliter  nos  relations  commer- 
ciales avec  Lisbonne,  débouché  qui  nous  était  demeuré 
fermé,  jusqu'alors,  au  profit  des  Anglais;  il  s'entremit,  dans 
une  querelle,  entre  la  France  et  le  Portugal,  au  sujet  d'un 
fort,  situé  sur  la  côte  d'Afrique,  au  nord  du  Zaire,  appelé 
Gobinde  (1),  que  des  colons  portugais  avaient  démoli. 
Le  ministère  de  Louis  XVI  resta  en  défiance,  dans  l'at- 
tente de  graves  événements,  que  ne  manqueraient  pas 
de  provoquer  les  successions  futures.  M.  de  la  Vauguyon  (2), 
notre  ambassadeur,  parlait  souvent  de  l'avènement  pro- 
bable de  la  princesse  Charlotte  au  trône  lusitanien;  fré- 
quemment il  lançait  des  allusions  relatives  à  la  dispropor- 
tion d'âge,  entre  le  prince  du  Brésil  et  sa  tante,  son  épouse; 
à  la  stérilité  d'une  pareille  union!  D'autres  conjectures 
s'offraient  également  aux  hypothèses  des  diplomates.  La 
santé  de  Charles  III  déclinait  visiblement.  Le  roi  était 
affligé  d'un  tremblement  continuel  ;  après  une  attaque, 
dont  les  médecins  ne  déterminèrent  pas  exactement  le 
caractère,  il  resta,  assez  longtemps,  sans  connaissance. 
Néanmoins,  rien  ne  fut  changé  ni  à  son  régime,  ni  à  sa 
vie;  même  activité,  même  insouciance  des  intempéries 
que  par  le  passé.  Le  dernier-né  du  prince  des  Asturies, 
Ferdinand,  semblait  aussi  chétif  que  ses  frères  aînés, 
prématurément  enlevés.  Vraisemblablement,  la  princesse 
des  Asturies  ne  mettrait  plus  au  monde  d'autre  enfant. 
Son  époux,  dans  ses  courses  à  cheval,  multipliait  les  im- 
prudences, malgré  les  accidents  graves  dont  il  avait,  plus 

(1)  Au  sujet  (le  cette  affaire,  se  reporter,  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXIV, 
f°»  9,  100,  123,  137;  t.  DCXV,  t"  73;  t.  DCXVI,  f»  14.  A  cette  pièce  est  joint 
un  croquis  du  territoire  contesté. 

(2)  AIT.  étr.  Espagne,  t.  DCXXI,  15  octoljre  1786. 


266  REGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

d'une  fois,  été  victime.  Aussi,  peut-être,  adviendrait-il 
que  la  succession  de  Charles  III  serait  disputée  entre  sa 
petite-fille  Charlotte  et  des  collatéraux  de  cette  princesse. 
Observerait-on  la  pragmatique  de  Philippe  V,  plutôt  que 
la  loi  castillane;  la  descendance  agnatique  ou  cognatique? 
Dans  le  premier  cas,  le  roi  de  Naples  serait  le  successeur 
légitime;  dans  le  second,  la  princesse  Charlotte.  On  intri- 
gua,un  instant,  à  Madrid,  pour  la  faire  venir  de  Lisbonne; 
mais  Charles  III  s'y  opposa.  Cet  ordre  fut  commenté  et  on 
prêta  au  roi  d'autres  desseins,  en  faveur  de  Don  Gabriel. 
La  princesse  des  Asturies  voyait,  avec  jalousie,  les 
attentions  dont  sa  belle-sœur  était  l'objet,  de  la  part  du 
souverain.  Jamais  il  ne  lui  avait  montré  de  semblables 
égards.  Souvent,  elle  s'était  plainte  de  ces  invariables 
et  fatigants  voyages  à  l'Escurial,  à  Saint-Ildefonse,  à 
Aranjuez  (1),  mais  Charles  III  était  inflexible;  il  fallait, 
coûte  que  coûte,  se  mettre  en  route,  en  dépit  des  malaises 
ou  des  grossesses.  Pour  Doîïa  Mariana,  le  roi  ajournait  ou 
retardait  les  départs;  ce  qui  était  inouï,  invraisemblable! 
Aussi  Marie-Louise  s'en  vengeait  par  quelque  raillerie, 
que  se  répétaient  les  courtisans  et  qui  revenait  aux  oreilles 
du  monarque  ou  de  Don  Gabriel.  Il  est  vrai  que  Finsi- 
gnifiance  ou  l'apathie  de  l'infante  ne  rendaient  que  trop 
faciles  de  pareilles  plaisanteries.  L'ambassadeur  portu- 
gais, le  marquis  de  Lourizal,  s'enfermait,  presque  tous  les 
jours,  de  longues  heures  avec  Don  Gabriel.  On  se  deman- 
dait le  but  de  ces  conférences.  Les  lumières  personnelles 
de  ce  diplomate  n'inspiraient  pas  de  grandes  inquiétudes. 
Il  passait  pour  très  vain,  peu  spirituel,  dépourvu  de  con- 

(1)  AIT.  étr.,  Espagne,  t,  DCXXIII,  6  août  1787.  lia  princesse  des 
Asturies  veut  se  dispenser  du  voyage  à  Saint-Ildefonse.  Le  roi  le  lui 
ordonne  formellement,  «  comme  roi  et  comme  père,  »  déclarant  qu'il  est 
trop  vieux  pour  se  passer  de  son  fils,  un  seul  instant.  La  princesse  obéit, 
mais  se  montre  d'une  humeur  épouvantable.  Elle  attribue  à  Florida  Blanca 
les  rigueurs  qu'elle  éprouve  de  Sa  Majesté  Catholique  et  concentre,  au 
fond  de  son  âme,  une  haine  implacable,  contre  ce  ministre,  colère  d'autant 
plus  redoutable  qu'elle  a  sur  son  mari  un  très  grand  ascendant. 


DERNIERES   NEGOCIATIONS  267 

naissances,  mais  on  redoutait  ses  intrigues,  surtout  s'il  se 
laissait  conduire  par  sa  femme,  beaucoup  plus  intelligente 
que  lui  et  regardée  comme  un  caractère  dangereux.  Don 
Gabriel  détestait  le  roi  de  Naples.  La  prédilection  que 
témoignait  Charles  III  à  cet  infant  laissait  supposer  que 
le  roi  modifierait,  en  sa  faveur,  la  pragmatique  de  Phi- 
lippe V  (1).  Mais  cet  acte  arbitraire,  d'après  les  calculs  de 
M.  de  la  Vauguyon,  présenterait  des  difficultés  presque 
inextricables  d'où  naîtraient  des  conflits.  Le  parti  de  la 
princesse  Charlotte  prévaudrait  probablement,  car  il  serait 
soutenu  par  le  nonce,  qui  entraînerait,  avec  lui,  le  clergé, 
et  par  la  Grande-Bretagne.  Notre  représentant  notait  les 
relations  de  plus  en  plus  étroites  entre  M.  de  Lourizal  et 
son  collègue,  l'ambassadeur  d'Angleterre. 


IV 


On  ne  s'agitait  pas  moins  à  Naples  qu'à  Madrid.  Le 
roi  Ferdinand  avait  paru  très  mécontent  des  mariages 
portugais,  qui  compromettaient,  à  l'entendre,  ses  droits 
au  trône  d'Espagne.  Charles  III,  pour  le  détromper 
ordonna  de  lui  communiquer  les  contrats,  condescendance 
d'autant  plus  méritoire,  qu'il  était  irrité  contre  son  fils. 

Un  homme  plus  prévoyant  que  le  souverain  des  Deux- 
Siciles  se  fût  efforcé  de  ne  pas  blesser  le  monarque  espa- 

(!)  La  pragmatique  de  Philippe  V.  rendue  en  1713,  avec  1?  concours  des 
Corlès,  avait  pour-but  de  substituer  à  la  vieille  loi  successorale  de  l'Espagne 
une  loi  demi-salique,  c'est-à-dire  d'appeler  au  trône  tous  les  héritiers  mâles, 
même  en  ligne  collatérale,  avant  les  femmes,  même  si  elles  appartenaient 
à  la  descendance  directe.(Voir,  sur  les  dispositions  favorables  du  prince  des 
Asturies,  à  l'égard  de  s^î  fille  Charlotte,  AfT.  étr.,  Espagne,  t.  DCXXI, 
4  décembre  1786.)  Dans  la  lettre  du  G  août  1787,  t.  DCXXIII,  notre  ambas- 
sadeur paraît  craindre  que  Charles  III  ne  fasse  un  testament,  pour  frustrer 
le  roi  de  Naples  do  ses  droits  à  la  couronne  d'Espagne. 


2G8  REGNE    DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

gnol,  de  ne  pas  le  porter  à  favoriser,  à  son  détriment, 
rinfant  Don  Gabriel.  Mais  Ferdinand  était  trop  nul  pour 
observer  une  semblable  conduite,  soumis  aveuglément 
aux  caprices  de  sa  femme!  Tout  le  mal  venait  de  Marie- 
Caroline  (1).  Celle-ci,  incapable  de  se  contenir,  s'irritait 
de  tout  ce  qui  contrariait  et  son  indépendance  et  son  am- 
bition. Elle  trouvait,  par  exemple,  trop  lourde  la  tutelle 
que  son  beau-père  exerçait  sur  son  mari  et  voulait  l'en 
affranchir.  Ses  velléités  d'indépendance  se  manifestaient 
par  un  attachement  puéril  à  un  favori,  le  ministre  Acton  (2), 
détesté  par  Charles  III  et  dont  il  demandait  l'éloignement. 
Elle  aspirait  à  régner,  un  jour,  en  Espagne.  Au  lieu  d'agir 
avec  méthode  et  circonspection,  en  bonne  politique,  elle  se 
butait  contre  les  obstacles  et  criait  tout  haut,  sans  ména- 
gements, avec  colère,  avec  rage,  ses  désirs,  ses  ennuis  et 
ses  mécomptes.  Elle  s'irritait  contre  la  fécondité  de  la  prin- 
cesse des  Asturies,  contre  le  mariage  de  l'infante  Charlotte, 
contre  les  intrigues  vraies  ou  soupçonnées  de  Don  Gabriel. 
La  querelle  s'échauffait  par  le  heurt  de  deux  caractères 
également  obstinés,  par  les  intrigues  de  leurs  serviteurs, 
ministres  ou  ambassadeurs.  «  Ouvre  les  yeux,  mon  fils, 
écrivait  Charles  III  à  Ferdinand  (3),  et  reconnais  ceux  qui 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXIII,  29  juin  1784. 

(2)  Il  avait  pris  part  à  une  des  expéditions  de  Barcelo  contre  les  Algé- 
riens. 11  commit  l'imprudence  do  décorer  un  salon  de  son  navire  de  tableaux, 
représentant  les  désastres  espagnols,  survenus  pendant  la  dernière  guerre, 
tels  que  la  déroute  de  Langara,  l'explosion  du  San-Domingo,  le  ravitaille- 
ment de  Gibraltar  par  Rodney,  l'escadre  de  l'amiral  Howe,  franchissant  le 
détroit,  malgré  la  flotte  de  Charles  III.  L'appartement  ainsi  orné  était  ré- 
servé à  Leurs  Majestés  Siciliennes,  qui  devaient  aller  à  Livourne.  Voici,  à 
côté  du  grief,  la  justification  de  Ferdinand  IV  :  «  Les  estampes  sur  le  navire 
n'appartenaient  pas  à  M.  Acton,  mais  au  S''  Vivenzio,  médecin  de  la  cour. 
M.  Acton  ne  les  avait  jamais  vues, et, lorsque  le  S''  Bologna, commandant  de 
l'escadre  et  ancien  serviteur  de  S.  M.  C,  les  proposa  au  ministre  pour  orner 
l'appartement  du  roi,  M.  Acton,  sur  le  simple  nom  du  propriétaire, les  refusa 
en  disant:  «Les  estampes  de  Vivenzio  doivent  être  anglaises  et  ne  conviennent 
u  point  au  lieu  où  on  veut  les  placer.  »  Bologna  aurait  oubhé  cette  recomman- 
dation. Il  faut  avouer  que  cette  négligence  était  bien  fâcheuse!  (Aff.  étr., 
Espagne,  t.  DGXVII,  f»  115;  t.  DCXX,  f  110.) 

(3)  Danvila  y  Collado,  t.  V,  p.  498,  20  juillet  1784. 


DERNIERES   NEGOCIATIONS  2tjy 

t'aveuglent,  dont  le  dessein  était  deme  donner  ce  soufflet... 
à  moi,  afin  que  je  te  tournasse  le  dos.  Et  eux,  depuis 
qu'ils  t'ont  rendu  un  roi  de  carton,  achèvent  de  te  faire 
perdre  l'honneur,  le  bien-être  de  tes  enfants  et  ton  âme. 
Ne  crois  pas  que  j'exagère,  car,  si  tu  t'informes  et  si  tu 
n'as  pas  la  faiblesse  de  montrer  cette  lettre  à  ceux  qui  te 
perdent,  tu  verras  ce  que  chantent  jusqu'aux  enfants, 
non  seulement  à  Naples,  mais  dans  les  principales  cours 
de  l'Europe,  d'où  on  m'écrit  des  choses  que  je  ne  dois  pas 
dire.  Tous  sont  étonnés  de  ce  qui  se  passe,  sans  en  excep- 
ter tes  parents  et  ceux  de  ta  femme;  aussi,  cesse  les 
paroles  artificieuses,  cesse  de  me  peindre  les  choses  à  ta 
manière  et  à  la  manière  de  ceux  qui  te  les  dictent...  Tu 
sais  bien  ce  que  je  t'ai  dit,  lorsque  tu  as  nommé  Acton, 
quoique  avec  une  prudence  que  je  ne  dois  pas  garder 
aujourd'hui,  car  je  suppose  que  lui-même  ne  la  garde 
pas.  Il  parle  et  agit,  avec  une  telle  désinvolture,  en  tout 
ce  qui  me  concerne,  qu'il  n'y  a  paâ  un  étranger  de 
ceux  qui  vont  et  viennent  ou  résident  à  Naples,  qui  ne 
sache  et  rapporte,  dans  son  pays,  ce  que  tu  devrais,  à 
ton  tour,  savoir  et  corriger...  Si  tu  désires  me  conten- 
ter... tu  dois  abandonner  Acton,  aussitôt,  et  le  faire  sortir 
de  ton  royaume;  et,  si  tu  ne  le  fais  pas,  je  ne  croirai  pas 
que  tu  es  un  bon  fils,  et  je  demanderai  à  Dieu  qu'il 
m'éclaire...  » 

A  cette  lettre  sévère,  violente  même,  Ferdinand  ne 
répondit  que  par  des  plaintes  et  des  lamentations,  comme 
celles  d'un  enfant  pris  en  faute.  Mais  il  ne  promit  pas  la 
satisfaction  exigée.  Il  supplia,  au  contraire,  son  père  de 
ne  plus  lui  parler  de  cette  affaire. 

Charles  III  songea  un  instant  à  réclamer  l'intervention 
de  Joseph  II;  mais  il  hésitait,  car  il  se  défiait  de  l'empereur 
et  craignait  d'avoir  à  payer  trop  cher  de  pareils  services. 
Florida  Blanca  préconisait  les  moyens  violents.  Notre 
représentant  rapporte,   à  ce  sujet,  des  confidences  eu- 


270  REGNK    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

rieuses  qu'il  reçut  du  ministre  (1).  «  Le  langage  combiné, 
dit-il  à  Bourgoing,  de  S.  M.,  du  roi  son  neveu  et  de  l'em- 
pereur Joseph  II,  s'il  était  très  énergique  et  de  nature 
à  laisser  craindre  au  souverain  de  Naples  un  éclat,  de  la 
part  de  ces  trois  monarques,  pourrait  faire  impression 
sur  S.  M.  S.  Mais  comment  engager  l'empereur  à  se  con- 
certer, avec  nous,  sur  cet  objet?  Cela  sera  difficile  et  ce  ne 
sera  pas  sans  inconvénients.  L'empereur  se  fera  presser 
et  voudra  mettre  un  prix  aux  efforts  que  nous  obtien- 
drions de  lui.  Si  j'étais  le  maître  et  que  nous  fussions  dans 
un  autre  siècle,  je  sais  bien  comment  je  m'y  prendrais!  » 
Le  comte  de  Florida  Blanca  cessa  de  parler;  Bourgoing 
joua  l'indifférence  et  se  tut  également.  Le  ministre  reprit, 
au  bout  d'un  instant  :  «  M.  Acton  est  odieux  au  peuple 
et  à  presque  tous  les  grands  de  Naples.  Nous  avons,  dans 
cette  capitale,  plusieurs  régiments,  dont  nous  pourrions 
disposer,  au  premier  signal.  Il  n'y  aurait  rien  de  plus  facile 
que  de  faire  saisir  ce  ministre,  le  soir,  quand  il  rentrerait 
chez  lui,  de  lui  fermer  la  bouche,  pour  l'empêcher  décrier, 
et  de  le  porter  dans  une  felouque,  qui  serait  toute  prête 
et  qui,  sur-le-champ,  le  transporterait  au  port  d'Espagne, 
le  plus  voisin.  Nous  Ty  recevrions  et  l'enfermerions.  Nous 
serions  ainsi,  à  jamais,  débarrassés  de  lui.  Mais  le  moyen 
de  faire  goûter  un  pareil  expédient  à  un  prince  aussi  loyal, 
aussi  scrupuleux  que  le  roi  d'Espagne;  à  un  monarque 
si  ennemi  de  tout  ce  qui  peut  porter  atteinte  à  la  souverai- 
neté? Vainement  croit-il  avoir  des  droits  sur  son  fils,  sur 
un  fils  qui  lui  doit  sa  couronne!  Ce  fils  n'en  est  pas  moins, 
à  ses  yeux,  un  souverain,  comme  tous  les  autres!  Aussi 
n'oserai-je  jamais  lui  proposer  cette  démarche  violente, 
quoique  je  la  croie  d'une  exécution  facile  et  la  seule  propre 
à  nous  tirer  bientôt  d'embarras!  » 

Pourquoi  de  pareilles  menaces,  quand  celui  qui  les  pro- 

(1)  AfI.  étr.,  Espagne,  t.  DCXIV,  28  septembre  1784. 


DERNIÈRES   NEGOCIATIONS  271 

ferait  savait  d'avance  qu'elles  seraient  vaines?  Pourquoi 
choisir,  comme  interlocuteur,  le  représentant  de  la  France? 
Il  est  difficile  de  comprendre  le  but  que  se  proposait  d'at- 
teindre Florida  Blanca,  à  moins  de  n'y  voir  qu'une 
simple  boutade,  assez  conforme  à  son  caractère  violent, 
ou  une  tentative  indirecte,  pour  réchauffer  le  zèle  de  la 
France,  trop  neutre,  dans  la  querelle,  médiocrement  dé- 
vouée à  son  gré.  Il  convient  de  rapprocher  ces  lignes 
d'autres  toutes  différentes,  que  traçait  ce  ministre,  deux  ans 
plus  tard,  et  qu'il  adressait  au  comte  d'Aranda  (1)  : 
«  V,  E.  me  conseille  de  jeter  de  l'eau  sur  les  choses  de 
Naples,  comme  si  j'y  jetais  du  feu!  N'est-ce  pas  jeter  de 
l'eau  que  d'étouffer  les  motifs  d'une  rupture  ofTicielle;  de 
continuer  à  correspondre  avec  la  reine  de  Naples  et  le 
ministre  Caraccioli,  comme  si  rien-  ne  s'était  passé,  entre 
nous;  de  servir  cette  cour,  dans  tout  ce  qui  lui  importe, 
relativement  à  sa  paix  avec  le  Maroc,  Tripoli  et  Alger; 
de  ne  rien  lui  demander,  qui  puisse  la  mortifier...  de  ne 
porter,  à  la  connaissance  du  Maître,  aucun  détail,  émané 
des  cours  étrangères,  auxquelles  leurs  ministres  écrivent 
les  désordres,  les  persécutions  qui  existent  à  Naples;  de 
supporter  qu'on  traite  mal,  dans  cette  cour,  tout  ce  qui 
sent  l'Espagne  et  les  Espagnols,  puisqu'on  leur  refuse 
jusqu'au  salut?  Notre  consul  n'y  trouve  personne  qui 
consente  à  lui  parler  ni  à  l'écouter,  même  en  matière  de 
justice.  Un  magistrat  l'a  formellement  éconduit,  en  invo- 
quant, à  ce  sujet,  l'ordre  absolu  de  Caraccioli.  Le  roi  cesse 
de  faire  du  bien  à  ceux  qui  sont  persécutés, pour  sa  cause, 
afin  qu'on  n'interprète  pas  ses  faveurs  comme  si  elles 
étaient  dictées,  par  esprit  de  vengeance.  Nous  tolérons  que 
l'on  nous  désaccrédite,  que  l'on  dise  que  nous  voulons 
commander  à  Naples,  tandis  qu'il  y  a  des  années  que  nous 
ne  nous  mêlons  de  rien.  Si  tout  cela  n'est  pas  jeter  de  l'eau 

(1)  Fbkrer  DEL  Rio,  l.  IV,  p.  25,  19  juin  1786. 


272  REGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

sur  le  feu,  que  V.  E.  nous  explique  ce  qu'elle  nous  con- 
seille, pour  en  jeter  davantage.  » 

Un  des  griefs  de  la  reine  Caroline,  qui  affectait  le  plus 
Charles  III,  était  l'accusation  de  vouloir  gouverner 
Naples  et  d'y  donner  des  ordres,  contre  l'honneur  et  la 
majesté  de  sa  belle-fille.  «  N'est-il  pas  naturel,  répliquait 
le  vieux  roi,  qu'un  père  donne  des  conseils  à  son  fils?  Mais 
depuis  longtemps,  en  voyant  comme  on  les  recevait,  je 
me  suis  renfermé  dans  le  silence.  » 

Il  reconnaissait,  cependant,  qu'il  n'avait  pas  caché 
son  déplaisir  lorsque  Acton  devint,  à  Naples,  ministre 
de  la  guerre  et  de  la  marine,  au  lieu  de  l'Espagnol  Don 
Antonio  Otero.  Cette  nomination  offrait  un  caractère 
particulièrement  outrageant!  Le  roi  Catholique  venait  de 
rompre  officiellement  avec  l'Angleterre,  en  1779.  Ferdi- 
nand IV  choisissait  un  Anglais  d'origine  et  d'inclination, 
un  homme  qui  n'était  pas  son  sujet.  Rien  ne  justifiait 
pareille  faveur.  Elle  n'avait  pas  même,  pour  excuse,  le 
bien  de  la  monarchie,  puisque  le  personnage  ne  s'était 
imposé  nulle  part,  dans  aucun  poste,  par  ses  talents  ad- 
ministratifs (1). 

En  tout  ceci,  écrivait  Charles  1 1 1  au  marquis  de  Llano  (2), 
qui  partait  pour  Vienne,  comme  ambassadeur,  «  ma  plainte 

(1)  Réponse  de  Sa  Majesté  Sicilienne  aux  griefs  énoncés  parle  roi  Catho- 
lique (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXX,  f°  110)  :  «  M.  Otero  était  de  tous  les  êtres 
le  plus  incapable,  et  M.  de  Tanucci,  qui  l'avait  élevé,  a  déclaré  cent  fois  qu'il 
en  était  honteux.  M.  Acton  n'est  point  Anglais  :  il  est  né  en  Franche-Comté; 
sa  mère  était  Française.  Son  père,  établi  à  Besançon,  n'a  jamais  revu  l'An- 
gleterre depuis  qu'il  l'a  quittée,  on  croit,  pour  cause  de  religion.  Ses  deux 
frères  sont  au  service  de  la  France.  Ce  ministre  est  en  place  depuis  le  1^'' jan- 
vier 1779, etalors  l'Espagne  n'était  point  en  guerre  avec  la  Grande-Bretagne. 
On  peut  se  rappeler,  en  Espagne,  qu'avant  la  déclaration,  M.  Acton  a  fourni, 
à  la  cour  de  Madrid,  toutes  les  munitions  de  guerre,  qui  se  trouvaient  dans 
les  magasins  du  roi.  Il  est  vrai  qu'on  n'a  plus  continué  à  en  donner,  par  la 
raison  qu'il  ne  restait  plus  un  boulet,  dans  les  arsenaux.  » 

(2)  Cette  lettre  est  reproduite  dans  Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  26.  Il 
n'indique  ni  la  date,  ni  l'occasion  de  cette  dépêche.  Elle  fait  partie  d'une 
instruction  particulière  remise  au  marquis  de  Llano  le  19  juin  1786,  pour  lui 
servir  de  règle,  dans  son  ambassade  auprès  de  Joseph  II.  (Aff.  étr.,  Espagne, 
t.  DCXX,  fo  60.) 


DERNIERES   NEGOCIATIONS  273 

se  réduisit  à  insinuer  doucement  au  roi  mon  fils  mon  sen- 
timent paternel,  sans  lui  conseiller,  lui  demander  ou  lui 
proposer  qu'il  renvoyât  Acton,  et  je  suspendis  mes  allu- 
sions, auxquelles  il  refusa  de  répondre.  Il  s'écoula  beau- 
coup de  temps,  jusqu'au  moment  où  des  motifs  secrets  et 
fort  graves,  concernant  l'Etat,  me  forcèrent  à  conseiller, 
à  mon  fils,  qu'il  se  séparât  de  ce  ministre.  Dans  ce  dessein, 
je  lui  écrivis,  par  l'intermédiaire  du  vicomte  de  la  Her- 
reria,  alors  mon  représentant  à  la  cour  de  Naples.  Her- 
reria  ne  put  remettre  ma  lettre,  par  suite  d'un  accident, 
et  comme,  depuis,  survinrent  les  mariages  de  mon  fils  et 
de  ma  petite-fille,  avec  les  infants  de  Portugal,  le  roi  mon 
fils  accomplit  ces  démonstrations,  qui  sont  de  notoriété 
publique,  voulant  rappeler  son  ambassadeur  (1),  en 
nommer  un  autre,  sans  prendre,  auparavant,  mon  avis 
comme  il  est  d'usage  entre  les  deux  cours.  Il  donna  des 
ordres,  pour  convoquer  les  Etats  des  Deux-Siciles  et  pour 
révoquer  les  mesures  établies  par  moi,  avant  mon  abdi- 
cation, en  sa  faveur. 

«  Je  supportai,  j'étouffai,  avec  prudence  et  secret,  ces 
coups  et  bien  d'autres  encore;  mais,  voyant  qu'ils  menaient, 
à  une  rupture  scandaleuse  et  qu'il  n'y  avait  pas  d'autre 
ministre  qu'Acton  qui  eût  du  crédit  auprès  du  roi  mon 
fils,  je  lui  conseillai,  de  nouveau,  de  l'éloigner,  montrant 
que,  sans  cela,  il  ne  nous  serait  pas  possible  de  rester 
d'accord. 

«  Cela  a  été  le  commencement  de  toute  cette  cabale  qui 
m'accuse  de  vouloir  commander  à  Naples,  comme  si  les 
raisons  secrètes  d'Etat  qui  m'inspirèrent  fussent  un  des- 
sein de  cette  nature,  un  exercice  d'une  autorité  immodérée 
d'un  père  sur  un  fils! 

«  Mais,  quoi  qu'il  en  soit,  il  était  encore  supportable 
et  je  supportai  effectivement  que  mon  fils  ne  demandât 

(1)  M.  de  Raffadale. 

II.  '  18 


274  RKGNK    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

ni  ne  suivît  mes  conseils.  Cependant,  je  ne  pus  lolérer  qu'il 
fît  bravade,  en  public,  de  ne  pas  les  prendre,  qu'il  com- 
blât Acton  de  distinctions,  au  lieu  de  le  renvoyer,  qu'il 
eût  soin  de  ne  plus  célébrer  ma  fête,  qu'il  persécutât  mon 
ministre  et  les  personnes  qui  m'étaient  attachées. 

«  Ces  procédés  ont  été  si  publics,  ils  ont  excité  tant 
de  cris,  tant  de  colères  dans  les  esprits  des  habitants  ou 
des  étrangers  à  Naples,  que  j'ai  été  contraint  de  faire 
quelque  chose,  qui  manifestât  ma  désapprobation,  pour  ne 
pas  me  rendrecomplicedesindifîérents,  et  jemesuisborné 
à  ne  plus  écrire  à  mon  fils;  ce  qui  ne  m'empêche  pas  de 
l'aider,  dans  toutes  les  affaires,  qui  l'intéressent,  lui,  ses 
enfants  et  ses  sujets. 

H  «  Ils  ont  voulu  excuser  ces  persécutions,  par  les  incar- 
tades et  les  imprudences  des  persécutés,  comme  si  cela 
n'était  pas  naturel,  et  comme  si  la  grandeur  d'âme  de 
ceux  qui  sont  nés  pour  être  souverains  ne  devait  s'élever 
au-dessus  des  murmures  et  des  misères  de  cette  espèce. 
Chaque  persécution  en  produira  d'autres;  chaque  fois  les 
colères  seront  plus  vives,  plus  nombreuses,  et  plus  grands 
les  mobiles  de  vengeance...  Reste  ce  qui  touche  à  l'hon- 
neur de  la  reine  ma  belle-fille,  que  j'ai  considéré  comme 
la  prunelle  de  mes  yeux,  comme  mon  propre  honneur  et 
celui  de  mon  fils!  L'imagination  de  cette  dame,  exaltée 
par  les  mauvais  conseils,  a  pu  lui  peindre  des  faits  qui  ne 
sont  pas,  l'irriter  contre  moi  et  mes  ministres,  présents 
à  sa  cour;  elle  a  alimenté  un  autre  feu  qui  peut  s'être 
allumé  par  la  colère  de  ceux-ci.  •> 

'  On  trouve  dans  cette  dernière  phrase  une  allusion  à 
certaines  accusations,  portées  par  la  reine  de  Naples, 
contre  l'ambassadeur  de  Charles  III,  M.  de  Las  Casas  (1). 
Caroline  prétendait  que  ce  dernier  avait  forcé  le  bureau 
d'Acton,  pour    y    voler    des    pièces    compromettantes. 

(1)  Afî.  étr.,  Espagne,  t.  DCXVIII,  7  novembre  1785. 


DERNIERES   NEGOCIATIONS  275 

Lorsque  cette  nouvelle  se  répandit,  le  ministre  de  Vienne 
courut  chez  le  favori, pourl'obliger  à  brûler  touslespapiers, 
relatifs  à  sa  cour  et  à  celle  de  Russie.  Le  baron  de  Talley- 
rand  (1),  ambassadeur  de  France,  s'agitait  sans  grand 
succès.  Il  engageait  la  reine  à  se  calmer,  il  essayait  de 
confesserLas  Casas  et  d'obtenir  de  lui  des  éclaircissements. 
L'envoyé  de  Chai'les  III  ne  voulait  parler  que  devant 
Ferdinand.  Celui-ci  se  dérobais,  parce  que  la  reine  le 
voulait  ainsi.  Enfin,  les  affaires  d'Alger  servirent  de  pré- 
texte à  Las  Casas,  pour  obtenir  une  audience.  Déjà  il 
était  enfermé  avec  le  roi,  lorsque  survint  Caroline.  Elle 
força  la  porte,  s'emporta,  s'oublia  jusqu'à  invectiver  l'am- 
bassadeur et  s'abandonna  à  une  attaque  de  nerfs.  Le  mi- 
nistre du  roi  Catholique  sortit.  Guérie  sur-le-champ  et 
recouvrant  son  sang-froid,  la  reine  se  releva  et,  entrepre- 
nant son  malheureux  mari,  lui  persuada  qu'elle  savait 
tout;  que  l'ambassadeur  le  dupait;  qu'il  jouait  un  double 
jeu;  que  ces  prétendus  secrets,  révélés,  soi-disant,  au  roi 
seul,  avaient  été  communiqués  par  Las  Casas  à  elle,  la 
reine;  que  ce  prétendu  serviteur  dévoué  de  Charles  III 
tenait,  à  l'égard  de  son  maître,  un  langage  tout  à  fait  con- 
traire aux  sentiments  qu'il  professait.  Vaincu  par  cette 
véhémence,  Ferdinand,  comme  d'habitude,  céda,  obéit 
à  tout  ce  que  voulut  sa  femme.  Il  prit  la  plume  et  écrivit, 
sous  sa  dictée,  une  lettre  de  reproches,  où  il  accusait  Las 
Casas  de  le  tromper,  lui  refusait  désormais  tout  entretien 
et  le  sommait  de  justifier  ses  propos  sur  Acton,  en 
remettant  les  preuves  écrites  qu'il  possédait  contre  le 
favori  (2). 


(1)  Aff.  étr.,  t.  DCXVIIL  f"  127.  Las  Casas  reproche  à  Talloyrand  d'ovoir 
présenté  au  baise-main  de  Sa  Majesté  Sicilienne  les  frères  d'Acton,  qui  sont 
au  service  de  la  France. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXVIII,  copie  du  billet  de  la  propre  main  de 
Sa  Majesté  Sicilienne  remis,  à  M.  de  Las  Casas,  par  un  garçon  de  la  chambre 
du  roi,  à  cinq  heures  du  matin,  le  4  octobre  1785  :  «  Je  n'aurais  pas  tardé  à 
satisfaire  vos  désirs  de  vous  parler  en  secret,  et  à  l'insu  de  la  reine,  si  vous 


176  RÈGNE  DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

En  outre,  Ferdinand,  ou  plutôt  la  reine,  envoya  l'ordre, 
à  Capoue,  de  ne  laisser  passer  personne.  Cette  mesure  fut 
prise  afin  de  permettre  à  un  envoyé  extraordinaire, 
M.  de  Pignatelli,  de  devancer  à  Madrid  le  courrier  de  Las 
Casas  (1). 

Il  n'y  a  pas  lieu  d'entrer  dans  les  détails  de  cette  mis- 
sion qui  n'aboutit  à  aucun  résultat.  Ferdinand  se  plai- 
gnait à  Vergennes  de  Las  Casas,  ainsi  que  des  ministres 
d'Espagne  (2).  «  Il  semble,  mandait-il,  que  leur  projet  soit 
d'éloigner  dejTioi  mon  auguste  Père;  au  moins  de  dimi- 
nuer, à  mon  égard,  son  affection  paternelle...  Une  cabale 
infernale  m'a  réduit  à  la  cruelle  alternative  de  déplaire 
à  mon  Père  ou  de  faire  une  démarche  contre  mon  honneur 
et  ma  conscience.  »  De  son  côté.  Las  Casas  (3),  dans  une 
correspondance  privée,  se  répandait  en  propos  violents 
contre  la  France  et  contre  la  reine  Caroline.  Il  la  traitait 
de  vipère,  ajoutant  qu'il  ne  craignait  pas  le  venin  de  ces 
reptiles,  quand  il  les  voyait  venir. 

L'infant  Gabriel  était-il,  de  son  côté,  exempt  de  tout 

ne  m'en  aviez  empêché,  vous-même,  en  jouant,  à  la  fois,  deux  rôles  opposés 
car,  après  m'avoir  dit,  le  matin,  que  vous  souhaitiez  me  parler  en  secret  et 
de  manière  que  la  reine  n'en  fût  point  instruite...  vous  entamez  le  même 
propos,  avec  la  reine, en  tâchant  de  la  persuader  à  faciliter  le  renvoi  de  la 
personne  susdite  et  en  disant  :  «  Le  roi  Catholique  a  soixante-dix  ans;  il  ne 
«  peut  vivre  que  quelques  années.  On  peut  lui  donner  cette  satisfaction 
a  pour  à  présent  et  rappeler  la  personne,  avec  tous  les  honneurs,  dès  qu'il 
t  ne  sera  plus.  »  Par  là,  on  voit  clairement  que  votre  langage  n'est  pas  celui 
qui  conviendrait  à  un  bon  serviteur  de  notre  maison.  Si  l'homme  est  mau- 
vais, il  faut  le  chasser,  pour  toujours;  mais  lorsque  vous  dites  que,  cette 
satisfaction  étant  donnée,  pour  à  présent,  on  pourra  un  jour  lui  rendre  sa 
place,  avec  tous  les  honneurs,  on  voit  clairement  que,  dans  le  fond,  vous 
trouvez  que  c'est  un  digne  homme  et  qui  est  utile  à  mon  service;  et,  au  lieu 
d'apaiser  cette  intrigue,  vous  ne  parlez  que  d'après  ceux  qui,  n'ayant  ni 
loi,  ni  honneur,  ni  conscience,  pourvu  qu'ils  fassent  leur  affaire,  tâchent 
de  ruiner  un  honnête  homme  et  inquiètent  mon  père  et  moi...  " 

(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXVIII,  Escurial,  3  novembre  1785.  Arrivée 
à  l'improviste  de  M.  de  Pignatelli;  14  novembre,  audience  à  Pignatelli. 
Le  roi  refuse  d'écouter  aucune  justification,  avant  que  Sa  Majesté  Sicilienne 
ne  lui  ait  donné  des  preuves  de  soumission  filiale. 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXIX,  le  roi  de  Naples  au  comte  de  Ver- 
gennes, Caserte,  24  mars  1786. 

(3)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXIX.  3  mai  1786. 


DERNIÈRES   NÉGOCIATIONS  277 

reproche,  et  ne  pouvait-on  pas  l'accuser  aussi  d'entretenir 
Firritation  de  son  père,  contre  son  frère  Ferdinand? 
L'anecdote  suivante  justifierait  cette  supposition.  Un 
jour  que  le  prince  des  Asturies,  accompagné  de  Don 
Gabriel,  traversait  l'antichambre  du  palais,  il  rencontra 
M.  de  la  Vauguyon,  le  prince  de  Rafîadale,  et  M.  del 
Basto  (1),  ambassadeur  de  Naples  à  Lisbonne.  Ces  per- 
sonnages présentèrent  leurs  devoirs  à  l'héritier  présomp- 
tif, qui  les  entretint  du  roi  des  Deux-Siciles.  11  parla  de 
lui  avec  tant  d'amitié,  il  souhaita,  si  cordialement,  de  le 
voir  réconcilié  avec  son  père,  que  le  marquis  del  Basto, 
tout  ému,  s'inclina,  pour  lui  saisir  la  main  et  la  baiser. 
M.  de  la  Vauguyon  remarqua  que  ce  geste  fit  changer  de 
couleur  l'infant  Don  Gabriel  (2). 

Ces  détails  suffisent  pour  montrer  de  quels  soucis  était 
tourmenté  le  vieux  roi.  Des  chagrins  domestiques, 
s'ajoutant  à  ces  ennuis,  achevèrent  de  le  dégoûter  de  la 
vie.  Sa  belle-fille  préférée,  Dona  Mariana- Victoria,  ac- 
coucha d'une  fille,  qui  mourut  presque  aussitôt  sa  nais- 
sance. La  mère  ne  lui  survécut  guère  qu'une  année; 
quinze  jours  après  sa  femme,  l'infant  Don  Gabriel,  atteint 
de  la  petite  vérole,  succombait  à  son  tour  (3).  La  mort 
déjouait  toutes  ces  combinaisons  successorales,  causes 
de  tant  de  cabales,  de  querelles  et  d'amertumes.  Il  n'était 
plus  question  de  la  princesse  Charlotte,  pour  le  trône 
d'Espagne  :  le  prince  du  Brésil,  en  expirant,  laissait 
l'époux  de  cette  infante,  Don  Juan,  héritier  présomptif 
en  Portugal  (4). 

Avant  que  tant  de  douleurs  accumulées  eussent  achevé 


(1)  AfT.  étr.,  Espagne,  t.  DCXIX,  f»  40. 

(2)  AfT.  étr.,  Espagne,  t.  DCXXI,  5  novembre  1786,  La  Vauguyon  à 
Vergennes. 

(3)  Aff.  élr.,  Espagne,  t.  DCXXIII,  5  novembre  1787.—  L'infante,  le 
28  octobre  1788,  mit  au  monde  un  enfant  mâle,  Charles- Joseph,  qui  ne 
vécut  pas.  Elle  mourut  le  3  novembre.  (Aff.  étr.,  t.  DCXXV,  f"'  200  et  21 3.) 

(4)jAff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXXV,  15  septembre  1788. 


278  REGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGiNE 

de  l'accabler,  Charles  III  remplit,  à  la  fin  de  sa  vie,  un 
rôle  qu'il  avait  toujours  poursuivi  et  qui  lui  échappait 
toujours  :  celui  d'arbitre  et  de  médiateur,  entre  les  Fran- 
çais et  les  Anglais. 

Frédéric  II  était  mort  au  mois  d'août  1786.  Son  suc- 
cesseur, Frédéric-Guillaume  II,  pour  contrebalancer  l'in- 
fluence de  la  cour  de  Versailles,  en  Allemagne,  s'attacha 
à  l'alliance  anglaise.  La  Hollande  devint  le  terrain  où  se 
heurtèrent  les  intérêts  opposés  de  la  Grande-Bretagne 
et  de  la  France.  Deux  partis  se  partageaient  le  pays  : 
celui  du  stathouder  et  celui  des  patriotes;  l'un  soutenu 
par  la  Prusse  et  par  suite  l'Angleterre;  l'autre,  par  notre 
nation.  Des  ordres  furent  donnés  à  Brest  afin  d'y  armer 
des  navires,  des  cantonnements  furent  pris  à  Givet,  par 
les  troupes  de  Louis  XVI.  Charles  III,  pressenti,  promit 
de  soutenir  le  roi,  son  neveu,  s'il  était  attaqué.  En  même 
temps,  il  entama  des  négociations  avec  le  cabinet  de 
Saint-James.  Son  intervention  énergique  et  habile  eut 
pour  résultat  d'aboutir  à  un  traité  que  Londres  et  Ver- 
sailles signèrent  le  17  octobre  1787.  Les  deux  peuples 
remettaient  sur  le  pied  de  paix  leurs  forces  de  terre  et  de 
mer;  ils  se  promettaient,  en  outre,  de  ne  pas  les  employer 
dans  les  affaires  de  la  Hollande  (1). 


(1)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXXI,  f"»  87,121;  t.  DGXXIII,  f"*  16,  85. 
Nomination  de  M.  Eden  comme  ambassadeur  anglais  à  Madrid,  23  août  1787, 
et  de  B.  Campo  à  Londres,  f»  138.  Danvila,  t.  V,  p.  500,  et  Ferrer  del  Rio, 
t.  IV,  p.  45. 


CHAPITRE  X 

RÉFORMES   INTÉRIEURES 

Règlement  de  l'assistance  publique,  la  Junte  générale  de  charité.  — ■ 
II.  Sociétés  économiques  des  amis  du  pays.  —  III.  Appui  moral  du  pape, 
autorisation  de  disposer  des  bénéfices  vacants,  bienfaisance  du  clergé 
espagnol,  suppression  des  inhumations  dans  les  églises.  —  IV.  Le  rapport 
de  Jovellanos  sur  un  projet  de  loi  agraire,  les  principales  entraves,  qui 
gênaient  les  progrès  de  l'agriculture,  leur  division,  timidité  de  Jovellanos 
comme  réformateur,  principaux  travaux  en  faveur  de  l'agriculture,  ca- 
naux, routes.  —  V.  La  banque  Saint-Charles,  la -Compagnie  des  Philip- 
pines, la  Junte  suprême  d'Etat.  —  VI.  Cabale  contre  Florida  Elança, 
retour  du  comte  d'Aranda,  satires,  le  Mémorial. 


Lorsque  Charles  III  se  rendait  à  la  chasse,  il  avait 
coutume  de  distribuer  de  larges  aumônes  aux  nécessi- 
teux, qui  se  présentaient  devant  lui.  Aussi,  était-il  en- 
touré d'une  foule  d'hommes,  de  femmes  et  d'enfants. 
Pour  être  malheureux,  ces  gens  n'étaient  guère  intéres- 
sants. Ils  ne  cherchaient  pas  à  sortir  de  leur  misère, 
où  ils  croupissaient,  abandonnés  à  la  fainéantise  et  au 
vice.  Les  secours  du  roi  étaient  une  rente,  sur  laquelle 
ils  comptaient,  pour  s'abstenir  de  travailler.  Ils  trom- 
paient l'ennui  de  l'attente,  en  suivant,  des  yeux,  les  chiens 
et  les  piquours,  ou  en  so  livrant  à  des  plaisirs  beaucoup 
moins  innocents  (1). 

(1)  Meiitorialjlc  Florida  Blanca,  p.  321. 


280  RÈGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

Florida  Blanca,  frappé  de  tous  ces  faits,  entreprit 
d'éclairer  son  maître,  dans  un  séjour  que  fit  le  prince  à 
l'Escurial,  en  1777.  Charles  III  se  rendit  aux  raisons  de 
son  ministre  et,  avec  sa  conscience  ordinaire,  étudia  les 
moyens  les  plus  convenables,  pour  mettre  à  exécution 
les  réformes,  qui  étaient  proposées.  Ces  enquêtes  abou- 
tirent à  la  fondation  de  la  Junte  royale  et  générale  de 
charité.  Elle  se  composa  d'un  président,  d'un  député 
des  quartiers  de  Madrid,  d'un  membre  de  la  Société 
économique,  d'un  membre  du  collège  de  la  noblesse  et 
d'un  aide  de  camp  du  roi. 

Le  but  que  visait  Florida  Blanca  n'était  pas  de  sup- 
primer la  bienfaisance,  mais  de  l'appliquer,  avec  plus  de 
discernement,  que  par  le  passé.  Il  voulait  purger  le 
royaume  de  tous  ces  loqueteux,  installés  sous  le  porche 
des  églises  ou  assiégeant  les  portes  des  couvents,  à  l'heure 
des  distributions  de  soupe.  Il  essayait  de  réagir  contre 
un  parti  dévot,  arriéré,  qui  se  laissait,  avec  une  faiblesse 
débonnaire,  exploiter  par  toute  cette  canaille,  sous  pré- 
texte que  le  spectacle  de  la  pauvreté  est  utile  au  salut 
du  chrétien. 

La  Junte  royale  (1)  centralisa  les  aumônes.  Lorsque 
l'on  s'aperçut  que  les  dons  des  particuliers  ne  suffisaient 
pas,  pour  équilibrer  les  budgets  charitables,  le  roi  les 
subventionna,  par  l'allocation  de  certains  impôts.  La 
Junte  générale  reçut,  de  ce  chef,  près  de  80,000  francs 
par  an;  l'hospice  général,  environ  40,000;  sans  compter 
des  subventions,  moins  importantes,  attribuées  à  d'autres 
établissements  qu'énumère  Florida  Blanca. 

Un  décret  fut  promulgué,  en  1778,  pour  débarrasser 
la  capitale  des  vagabonds.  On  leur  accordait  un  délai 
de  quinze  jours,  pour  se  retirer,  soit  dans  leur  village, 
soit  à  la  ville  épiscopale  de  leur  diocèse.  Comme  cette 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  59  et  seq.  Desdevises  du  Dézekt,  ouv, 
cit'j,  t.  11,  p.  207. 


REFORMES    INTERIEURES  281 

injonction  demeurait  sans  effet,  le  corrégidor  et  les 
alcades  divisèrent  la  foule  des  nécessiteux,  en  trois  caté- 
gories. Les  vieillards  et  les  infirmes  furent  hospitalisés; 
les  adultes,  hommes,  furent  incorporés,  dans  les  armées 
de  terre  et  de  mer;  les  enfants  furent  placés,  dans  des 
maisons  de  miséricorde,  où  on  leur  apprit  un  métier. 

On  profita  largement,  pour  organiser  les  établisse- 
ments charitables,  d'un  excellent  écrit  (1)  composé  par 
le  directeur  de  l'hospice  de  San-Fernando,  Don  Tomas 
Anzano.  Cet  ouvrage  contenait  des  conseils  pratiques 
sur  les  enquêtes,  auxquelles  il  fallait  soumettre  les  pauvres, 
sur  la  disposition  des  bâtiments  hospitaliers,  sur  l'acqui- 
sition et  l'emploi  des  fonds,  sur  le  séjour  des  nécessiteux, 
leur  alimentation,  leurs  vêtements,  etc. 

La  Junte  de  charité  eut,  en  outre,  pour  mission  d'ap- 
pliquer, d'une  façon  plus  rationnelle,  que,  jadis,  les  œuvres 
pies,  dont  l'objet  primitif  était  devenu  caduc,  ou  qui  se 
trouvait  contraire  aux  notions  de  l'économie  politique. 
Elle  eut,  sous  sa  dépendance,  d'autres  assemblées  secon- 
daires, dans  les  quartiers  de  Madrid.  Celles-ci  se  compo- 
sèrent d'un  alcade,  d'un  ecclésiastique,  nommé  par  chaque 
paroisse,  et  de  trois  habitants  élus.  Personne  n'eut  le 
droit  de  s'exempter  de  cette  charge.  Les  fonctions  en 
étaient  assez  pénibles.  Il  fallait,  chaque  jour,  quêter  à 
la  porte  des  églises,  et,  une  fois,  tous  les  trois  mois,  dans 
les  maisons  particulières.     ( 

Florida  Blanca  défendit  vigoureusement  le  système 
de  bienfaisance,  qu'il  patronnait,  contre  les  critiques  que 
ne  manquent  jamais  de  soulever  les  innovations.  On 
invoquait  souvent,  contre  lui,  l'autorité  d'un  des  Pères 
du  concile  de  Trente,  fray  Domingo  de  Soto.  Les  argu- 
ments que  fit  valoir  le  ministre  sont  reproduits  dans  son 
Mémorial  :  «  Si  les  ordres  religieux  pauvres  et  men- 

(1)  Eleincittos  preliminares  para  poder  jormar  un  sistema  de  hospicio 
gênerai. 


282  RKGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

diants  peuvent  et  doivent  nommer  des  questeurs  et  des 
aumôniers,  dont  la  mission  spéciale  est  de  demander  la 
charité,  afin  de  garder,  par  ce  moyen,  leurs  moines, 
dans  le  recueillement  et  le  travail,  pourquoi  ne  pourrait-il 
et  ne  devrait-il  pas  en  être  ainsi  des  sociétés  civiles,  du 
roi  et  du  peuple?  Pourquoi  n'y  aurait-il  pas,  dans  les 
hospices,  les  juntes  et  les  comités  de  charité,  des  quê- 
teurs, spécialement  désignés,  qui,  eux  aussi,  demande- 
raient l'aumône  et  maintiendraient,  dans  le  recueille- 
ment et  le  travail,  les  mendiants  et  les  pauvres?...  Celui 
qui  donne  l'aumône  de  cette  manière  n'est  pas  exposé 
à  ce  que  sa  libéralité  soit  déterminée,  par  une  pure  com- 
passion personnelle  et  physique,  que  lui  inspire  la  per- 
sonne ou  la  situation  de  l'individu  qu'il  soulage,  mais, 
précisément,  il  donne  au  nom  de  Jésus-Christ  et  il  élève 
cette  vertu  morale  au  degré  du  véritable  christianisme 
L'aumône  donnée  aux  comités  et  aux  hospices  produit 
trois  sortes  de  biens,  qui  sont  :  subvenir  aux  nécessités 
corporelles  des  pauvres,  leur  faciliter  les  secours  spiri- 
tuels, en  leur  évitant  le  péché  et  les  occasions  du  mal, 
par  une  vie  recueillie,  par  une  éducation  chrétienne; 
leur  préparer,  enfin,  d'autres  secours,  par  les  travaux, 
qui  habituent  les  pauvres  au  labeur  et  à  l'application. 
Rien  de  tous  ces  avantages  ne  se  remarque,  dans  les 
aumônes,  données  aux  mendiants  et  aux  vagabonds,  et, 
en  exceptant  toutefois  ce  qui  est  réparti  entre  des  per- 
sonnes connues,  véritablement  besoigneuses,  qui  ne  ris- 
quent, à  cause  de  leur  misère,  d'en  faire  aucun  mauvais 
usage,  je  répète  qu'en  général,  il  faut  se  montrer  très 
scrupuleux,  pour  de  pareilles  libéralités;  il  faut  que  l'on 
soit  averti  de  leurs  inconvénients,  qui  consistent,  parti- 
culièrement, à  diminuer  l'autorité  publique.  Les  supé- 
rieurs temporels  et  spirituels  doivent  apporter  le  plus 
grand  scrupule  à  laisser  se  fonder  et  se  propager  l'habi- 
tude de  mendier.  C'est  une  pépinière  féconde  de  vices 


RÉFORMES   INTERIEURES  -283 

et  de  vicieux;  il  faut  éviter  de  l'entretenir,  il  faut  main- 
tenir le  bon  ordre,  et  ces  personnes  doivent  être  les  pre- 
mières à  faire  observer  et  à  accomplir  les  prescriptions 
du  souverain  (1).  » 


II 


Les  sociétés  économiques  des  Amis  du  pays  collabo- 
rèrent, avec  ardeur,  aux  projets  de  Florida  Blanca.  Ces 
associations,  relativement  peu  nombreuses,  puisque,  en 
1788,  elles  ne  dépassaient  guère  le  chiffre  de  quarante- 
quatre,  tiraient  leur  origine  d'une  académie  privée,  fon- 
dée dans  le  pays  basque,  à  Azcoïtia,  par  le  comte  de 
Penaflorida,  vers  le  milieu  du  dix-huitième  siècle.  L'aris- 
tocratie de  ce  pays,  les  nobles  de  l'Alva,  du  Guipuzcoa 
et  de  la  Biscaye  envoyaient  leurs  enfants  en  France 
plutôt  qu'à  Madrid,  à  cause  des  difTicultés  des  communi- 
cations. Ces  jeunes  gens  fréquentaient  les  collèges  de 
Bayonne  et  de  Toulouse  (2).  Ce  furent  eux,  sans  doute, 
qui  provoquèrent  la  ^ogue  du  collège  bénédictin  de 
Sorèze  (3),  concurrence  redoutable  pour  le  collège  des 
nobles,  puisqu'il  devint  de  bon  ton,  à  la  fin  du  règne  de 
Charles  III,  de  fréquenter  cette  maison.  Un  des  résultats 
les  plus  manifestes  de  cette  éducation  française  fut  d'ins- 
pirer, à  ceux  qui  en  profitèrent,  le  goût  des  études  scien- 
tifiques. Ainsi,  le  comte    de  Peiiaflorida  s'adonna  à  la 


(1)  Mémorial,  p.  323. 

(2)  Menendez  y  Pelayo,  Los  hétérodoxes  espanoles,  t.  III,  p.  219  et  seq. 

(3)  Satire  de  Jovellanos  contre  la  mauvaise  éducation  de  la  noblesse,  pu- 
bliée et  annotée  par  Moeel-Fatio,  appendice,  p.  47.  Une  liste  des  élèves 
espagnols  qui  fréquentèrent  (  ••  collège  depuis  1761-1790  y  est  insérée.  Cet 
établissement,  restauré, vers  le  milieu  du  dix-huitième  siècle, jJarDom Victor 
de  Fougeras,  devint  école  royale  militaire. 


284  REGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

physique  expérimentale  et  eut,  à  ce  propos,  d'assez 
violentes  polémiques  avec  le  P.  Isla.  L'association  fondée 
à  Azcoïtia,  après  l'expulsion  des  Jésuites,  s'installa  dans 
leur  collège  de  Vergara.  Les  membres  de  c^s  assemblées 
s'occupaient  essentiellement  du  progrès  des  arts,  de  l'avan- 
cement agricole  et  industriel.  Ils  proposaient,  dans  des 
concours,  l'examen  de  questions  relatives  à  ces  objets 
et  décernaient  des  récompenses  à  ceux  qui  les  avaient  le 
mieux  traitées.  Ils  secouaient  la  paresse  de  leurs  con- 
citoyens, réchauffaient  leur  zèle,  portaient  des  encoura- 
gements dans  les  ateliers,  des  secours  et  des  conseils 
dans  les  campagnes.  Ces  établissements  qui,  à  l'origine, 
n'avaient  d'autres  fonds  que  les  contributions  volon- 
taires, reçurent  de  Charles  III  quelques  secours.  Il  ré- 
gnait, entre  les  divers  membres  de  ces  académies,  la  plus 
grande  égalité.  Parmi  eux,  nulle  préséance,  qu'il  s'agit 
de  l'archevêque  de  Tolède,  du  duc  de  Medina-Celi  ou 
d'un  humble  artisan.  Tous  étaient  collègues  et  s'asseyaient, 
sur  des  sièges  semblables,  suivant  l'ordre  d'entrée  de 
chacun  d'eux  (1),  dans  la  salle  des  séances. 

L'âme  de  la  Société  économique  de  Madrid  était  Cam- 
pomanes,  par  sa  compétence  et  son  zèle.  En  1774,  le 
conseil  de  Castille  avait  publié  son  livre,  intitulé  :  Dis- 
cours sur  les  moyens  de  réveiller  Vindustrie  populaire, 
où  il  recommandait  de  répandre,  dans  les  campagnes, 
l'usage  de  filer  et  de  tisser  le  lin,  le  chanvre,  le  coton; 
où  il  opposait  les  avantages  de  la  petite  industrie  à  tous 
les  inconvénients  du  régime  corporatif.  En  1775,  il  donna 
au  public  son  Discours  sur  Véducation  populaire  des  arti- 
sans et  le  fit  suivre  d'un  appendice  en  quatre  volumes 
où  il  résumait  la  législation  industrielle,  dressait,  pour 
chaque  métier,  la  liste  des  meilleurs  ouvrages,  parus  en 
Espagne  et  à  l'étranger,  et  réimprimait  les  curieux  mé- 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  III,  p.  234;  Boitrgoing,  Tableau  de  V Espagne, 
t.  Ie^  p.  325;  Desdevises  du  Dézert,  t.  III,  p.  70-72. 


RÉFORMES    INTÉRIEURES  285 

moires  économiques  d'Osorio  y  Redin  et  de  Martinez  de 
la  Mata  sur  l'industrie  et  le  commerce  de  l'Espagne  au 
temps  de  Charles  II.  D'autres  ouvrages  parurent,  aussi 
utiles  que  ceux  de  Campomanes.  En  1776,  Don  Francisco 
Bruna,  doyen  de  l'audience  de  Séville,  chercha  dans  ses 
Réflexions  sur  les  arts  mécaniques  à  réhabiliter  le  travail 
manuel;  en  1778,  Don  Antonio  de  Capmany  fit  paraître, 
sous  le  pseudonyme  de  Ramon-Miguel  Palacio,  son  Dis- 
cours économico-politique  en  défense  du  travail  méca- 
nique des  ouvriers.  Don  Antonio-Javier  Ferez  y  Lopez, 
avocat  de  Cadix,  écrivit  en  1780  un  discours  sur  Vhon- 
neur  et  le  déshonneur  légal,  où  se  manifestait  le  véritable 
mérite  de  la  noblesse  du  sang  et  où  il  était  prouvé  que  tous 
les  métiers  nécessaires  et  utiles  à  VEtat  sont  honorables. 

La  Société  de  Madrid  favorisa  la  naissance  et  les  pro- 
grès de  nombreuses  écoles  techniques  :  école  de  la  rue 
Saint-Bernard,  pour  toutes  sortes  de  machines  et  pièces 
d'horlogerie;  école  d'horlogerie  de  la  rue  delBarquillo;  école 
de  tournage  de  la  rue  San-Marcos;  école  de  la  rue  de  Jésus- 
et-Marie  pour  la  fabrication  des  machines  à  vapeur.  Une 
collection  de  modèles  mécaniques  fut  réunie  au  cabinet 
royal  du  Buen-Betiro;  on  en  pubha  des  catalogues  des- 
criptifs, vendus  par  livraisons. 

Menendez  y  Felayo  estime  (1)  que  «  les  bienfaits  ré- 
pandus par  ces  associations  furent  mêlés  à  beaucoup 
d'alhage  ».  Il  les  accuse  d'avoir  servi  à  la  propagande 
des  idées  encyclopédiques,  du  déisme  et  même  du  maté- 
rialisme. Il  est  certain  que,  lorsque  le  comte  de  Cabarrus 
devint,  après  Campomanes,  l'arbitre  principal  de  la 
Société  de  Madrid,  les  conseils  qu'il  donna,  quand  il  s'avi- 
sait d'abandonner  l'économie  politique,  pour  s'aventurer 
sur  le  terrain  de  la  philosophie  ou  de  la  théologie,  qu'il 
connaissait  beaucoup  moins  bien,  eussent  fait  bondir 
Charles   III,   blessé   dans  son  orthodoxie,   si  un  pareil 

(1)  Hetcrodoxos,  t.  III,  p.  219  et  seq. 


286  RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

langage  avait  été  tenu,  de  son  vivant.  Cabarrus  parlait 
en  disciple  de  Rousseau,  en  émule  de  Robespierre;  cer- 
taines de  ses  phrases  n'auraient  pas  été  déplacées,  dans 
la  bouche  du  pontife  de  l'Etre  suprême;  il  en  avait  le 
style  prétentieux  et  ampoulé.  S'agissait-il,  par  exemple, 
d'exprimer  cette  A^érité,  assez  banale,  du  reste,  que  la 
majorité  des  enfants  était  destinée  à  la  vie  laïque,  Ca- 
barrus s'écriait  «  qu'il  ne  fallait  pas  flétrir,  dans  le  cloître, 
ces  douces  fleurs  enchanteresses  de  l'espèce  humaine  ». 
Après  les  déclamations  ordinaires,  sur  la  décadence  de 
l'Espagne,  ce  qu'il  offrait  pour  «  effacer  vingt  siècles 
d'erreur  »,  pour  relever  le  pays  «  en  vingt  ans,  de  son  abais- 
sement »,  se  bornait  à  un  simple  catéchisme  politique  et 
à  Vétude  de  la  Constitution  de  VEtat.  Il  rayaif,  d'un  trait, 
l'enseignement  de  toute  doctrine  religieuse  et  le  rempla- 
çait par  une  Bible  nouvelle,  celle  du  droit  administratif, 
textes  qui,  en  général,  ne  provoquent  ni  ces  effusions 
ni  ces  larmes  que  «  l'Humanité  dans  l'Etat  de  Nature 
offrait  à  l'Etre  suprême,  adoré,  dans  des  temples  rus- 
tiques, sur  des  autels  de  gazon  ». 

Fort  heureusement  pour  l'Espagne,  un  tel  galimatias 
ne  remplissait  pas  toujours  les  séances  de  la  Société  de 
Madrid.  Il  y  eut  des  travaux  plus  sérieux,  dus  à  l'ini- 
tiative de  Florida  Blanca.  Comme  ce  ministre  tenait 
surtout  à  combattre  la  mendicité,  les  ouvrages  qu'il 
inspira  eurent,  en  général,  pour  objet,  l'exercice  discret 
de  l'aumône  et  la  réhabilitation  du  travail.  On  réimprima, 
par  son  ordre,  l'opuscule  de  fray  Juan  de.  Médina,  con- 
temporain et  adversaire  de  fray  Domingo  de  Soto;  on 
traduisit,  en  castillan,  l'écrit  de  Louis  Vives  (1),  De  sub- 


it) Louis  Vives  naquit  à  Valence  en  1492;  il  étudia  et  enseigna  à  Paris 
et  à  Louvain;  fut  précepteur  pendant  quelque  temps  de  la  princesse  Marie, 
fille  de  Henri  VIII  d'Angleterre.  Il  résida  la  plus  grande  partie  de  sa  vie  à 
Bruges  et  mourut  en  1540.  Son  ouvrage  :  De  subi^entione  pauperum,  sive 
de  humanis  necessitatibus,  est  de  1526.  (Voir  sur  ce  personnage  :  El  Colec- 
tivismo  agrario  en  Espatia,  de  Joaquin  Costa,  Madrid,  1898,  p.  32.) 


REFORMES   INTERIEURES  287 

ventione  pauperiim;  on  ouvrit  des  concours,  en  1781,  sur 
cette  matière.  Trente  auteurs  y  participèrent;  quatorze 
d'entre  eux  eurent  leur  travail  imprimé,  aux  frais  de  la 
Société,  mais  celui  qui  l'emporta  sur  tous  les  autres  fut 
Don  Juan  Sempere  y  Guarinos. 

Le  gouvernement  essaya  de  supprimer  les  gitanos  (1), 
mais  cette  race  demeura  rebelle  à  toute  tentative  que 
l'on  fit  pour  la  civiliser.  Elle  conserva  son  langage,  ses 
mœurs,  ses  signes  de  reconnaissance  et  continua  à 
vivre  en  faisant  des  tours  de  force,  en  disant  la  bonne 
aventure  ou  en  volant. 

Un  des  résultats  les  plus  fructueux  des  sociétés  écono- 
miques fut  de  déraciner  les  préjugés,  qui  frappaient  d'igno- 
minie l'exercice  de  certaines  professions.  Don  Pedro- 
Antonio  Sanchez,  bénéficiaire  de  l'église  de  Saint-Jacques 
de  Gompostelle,  dans  une  étude  sur  la  Galice,  attribuait 
une  partie  de  la  misère,  dont  souffrait  ce  pays,  à  la  dé- 
chéance, qui  s'attachait  au  métier  de  tanneur.  Sa  bro- 
jcliure  fut  présentée  à  Charles  III,  qui  la  transmit  au 
conseil  de  Castille.  Sur  le  rapport  favorable  de  cette 
assemblée,  le  roi  dicta  une  cédule,  déclarant  officielle- 
ment que  les  métiers  de  tanneur,  forgeron,  tailleur, 
cordonnier  n'avilissaient  ni  la  personne,  ni  la  famille 
de  celui  qui  les  exerçait.  Ce  décret  proclamait,  en  outre, 
que  les  membres  de  ces  industries  pouvaient  briguer  les 
honneurs  municipaux  et  même  devenir  hidalgos.  Le  roi, 
pour  combattre  cette  idée,  que  l'oisiveté  est  plus  noble 
que  le  labeur,  l'encourageait  soit  par  des  établissements 
modèles,  comme  la  fabrique  de  porcelaine  du  Buen- 
Retiro,  soit  en  travaillant  lui-même  de  ses  propres  mains. 
Le  monarque  se  vantait  d'avoir  fait  lui-même  des  chaus- 
sures et  les  pièces  principales  de  l'équipement  d'un  soldat. 
A  son  exemple,  le  prince  des  Asturies  et  l'infant  Gabriel 
prirent,  plus  d'une  fois,  la  bêche  et  labourèrent,  en  public. 

(1)  BOURGOINC,  ouv.  cité,  t.  II,  p.  387. 


288  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 


III 


L'appui  moral  du  pape  ne  manqua  pas  à  Charles  III; 
Pie  VI,  en  1780,  autorisa  le  monarque  à  créer  un  mont- 
de-piété  (1),  innovation  qui  ne  fut  réalisée  que  trois  ans 
plus  tard.  Par  le  même  bref,  le  souverain  pontife  permit 
au  roi  de  disposer  du  tiers  des  canonicats  et  autres  béné- 
fices ecclésiastiques.  Cette  mesure  était  proportionnée  à 
l'accroissement  extraordinaire  des  biens  du  clergé.  Ce- 
pendant, le  roi  ne  procéda  pas  avec  brusquerie  à  cette 
expropriation.  Il  garda  les  ménagements  que  lui  inspi- 
raient son  esprit  d'équité  et  sa  reconnaissance.  En  effet, 
archevêques,  évêques  et  autres  dignitaires  de  l'Eghse 
espagnole  avaient  répondu,  avec  élan,  à  l'appel  patriotique 
que  Charles  III  leur  avait  adressé,  au  moment  de  sa-se— 
conde  guerre  contre  les  Anglais.  Ils  lui  avaient  prêté, 
sans  intérêt,  une  somme  de  30  millions  de  réaux. 
Aussi,  l'efîet  de  la  décision  pontificale  fut-il  ajourné,  jus- 
qu'après la  paix  de  Versailles;  les  titulaires  des  biens  n'en 
furent  pas  frustrés,  mais  l'Etat  en  disposa,  à  mesure  des 
vacances. 

Un  grand  nombre  de  prélats  (2)  se  distinguèrent, 
entre  tous,  par  leur  bienfaisance,  et  leurs  noms  méri- 
tent de  n'être  pas  oubliés.  L'archevêque  de  Tolède, 
Don  Francisco-Antonio  Lorenzana,  transformait  l'alcazar 
en  asile,  destiné  aux  pauvres;  il  établissait,  dans  la  même 
ville,  une  maison  d'aliénés  et  fondait  un  hospice  à  Ciudad 
Real.  L'archevêque  de  Valence,  Don  Francisco  Fabian 
y  Fuero,  soutenait,  presque  à  lui  seul,   de   ses   revenus, 

(1)  Afï.  étr.,  Espagne,  t.  DCXI,  1"  décembre  1783,  et  Coxe,  t.  VI,  p.  331. 

(2)  Fekrer  DEL  Rio,  t.  lY,  p.  74  et  seq. 


REFORMES   INTERIEURES  28» 

l'hospice  de  sa  ville  épiscopale,  et  patronnait,  à  grands 
frais,  dans  son  diocèse, l'industrie  de  la  soie.  L'archevêque 
de  Grenade,  Don  Antonio- Jorge  Galvan,  laissait,  par  tes- 
tament, des  sommes  suffisantes  pour  l'allaitement  de 
trois  cents  enfants,  pour  la  fondation  de  récompenses, 
destinées  à  encourager  l'étude  de  la  doctrine  chrétienne, 
pour  la  création  d'hôpitaux  aux  bains  de  Graena,  dans 
les  Alpuxarres.  L'archevêque  de  Tarragone,  fray  Francisco 
Armafia,  réparait  à  ses  frais  l'aqueduc  romain  qui  con- 
duisait des  eaux  potables,  dans  cette  cité.  L'évêque  de 
Malaga,  Don  José  de  Molina,  distribuait,  en  trois  ans, 
plus  de  2  millions  de  réaux.  L'évêque  de  Plasencia, 
Don  José-Gomez  Lazo,  réparait  des  chemins  et  faisait 
construire  des  ponts.  L'évêque  de  Sigiienza,  Don  Juan- 
Diaz  de  la  Guerra,  encourageait  l'agriculture;  l'évêque  de 
Carthagène,  Don  Manuel  Rubin  de  Celis,  favorisait  de 
ses  libéralités  le  collège  de  Saint-Fulgence,  suppléait  aux 
mauvaises  récoltes,  quand  le  défaut  de  pluies  avait  des- 
séché les  semences,  entretenait  plus  de  mille  pauvres 
par  mois,  dotait  l'hospice  de  500,000  réaux  et  gra- 
tifiait, d'une  pareille  somme,  la  Société  des  Amis  du 
pays.  Fray  Joaquin  Eleta  méritait  les  éloges  de  Florida 
Blanca,  pour  sa  bienfaisance,  louanges  d'autant  plus  pré- 
cieuses, dans  la  bouche  du  ministre,  que  ni  Mofiino,  ni  le 
confesseur  ne  s'aimaient.  Fray  Alonso  Cano,  auteur  d'un 
excellent  opuscule  sur  le  troupeau  royal,  ou  le  bétail 
transhumant,  promu  à  l'évêché  de  Ségorbe,  se  montrait 
un  des  plus  ardents  propagateurs  de  l'industrie  et  l'un 
des  prélats  les  plus  soucieux  du  bien-être  de  ses  diocésains. 
Trois  fois  Don  Pedro  Quevedo  Quintano,  évêque  d'Orense, 
refusa  le  siège  de  Sévillc,  parce  qu'il  voulait  mener  à  bien 
les  travaux,  qu'il  avait  entrepris,  le  séminaire,  l'hospice, 
une  maison  d'enfants  trouvés  et  une  autre  destinée  aux 
jeunes  filles,  dans  le  collège  de  las  Mercedes.  Don  Manuel 
Ventura  Figueroa,  malgré  son  avarice  et  sa  passion  pour 
n.  19 


290  REGNE   DE   CHARLES    III    DESPAGNE 

entasser,  chez  lui,  des  matières  d'or  et  d'argent,  se  laissait 
gagner,  lui-même,  par  cette  émulation  de  générosité.  Il 
se  montrait,  d'ordinaire,  assez  large,  envers  la  Société  de 
Madrid  et  laissa,  par  testament,  6  millions  de  réaux, 
pour  fonder  un  collège  ecclésiastique,  en  Galice.  Presque 
tous  considéraient  les  revenus,  dont  ils  jouissaient,  comme 
l'argent  des  pauvres,  dont  ils  n'étaient  que  des  déposi- 
taires et  des  comptables,  devant  Dieu;  ils  les  dépensaient, 
largement,  en  œuvres  de  bienfaisance  ou  d'utilité  publique. 
Les  ordres  religieux  imitaient,  en  général,  l'exemple  du 
«lergé  séculier,  particulièrement  les  bénédictins,  les  ber- 
nardins et  les  chartreux.  Certains  prêtres  ne  se  conten- 
taient pas  d'encourager,  par  des  dons,  les  travaux  de  l'agri- 
culture, mais  ils  s'y  livraient  tout  entiers,  guidant,  de 
leurs  conseils  et  de  leur  expérience,  les  paroissiens,  qui 
vivaient  auprès  d'eux. 

De  ce  nombre  fut  Don  Pedro  Diaz  de  Valdès,  qui  écri- 
vait, sous  un  pseudonyme,  dans  le  Mémorial  littéraire. 
Compatriote  et  disciple  de  Campomanes,  il  avait  em- 
brassé, assez  tard,  la  vie  ecclésiastique.  Ayant  obtenu  une 
cure  en  Catalogne,  il  reconnut  combien  il  serait  utile, 
pour  les  paysans,  et  les  progrès  du  bien-être  général  que 
•les  curés  usassent  de  leur  ascendant,  à  l'égard  de  leurs 
paroissiens,  en  répandant,  parmi  eux,  des  notions  d'his- 
toire naturelle.  Cette  pensée  fut  développée,  par  lui,  avec 
plus  d'ampleur  lorsque,  devenu  archidiacre  de  Cerdagne 
à  Urgel,  il  eut  l'occasion  de  présenter,  à  la  Société 
basque,  un  mémoire,  peut-être  un  peu  négligé  de  style, 
mais  qui  fut  couronné,  cependant,  à  cause  de  sa  science 
naturaliste  et  physique.  11  conseillait,  dans  cet  écrit, 
d'établir,  pour  le  clergé,  des  cours  de  botanique,  de  miné- 
ralogie et  de  chimie;  il  proposait  même  de  fournir  les 
fonds  nécessaires.  Ce  digne  prêtre  devint,  plus  tard, 
évêque  de  Barcelone,  comme  successeur  de  Don  José 
Climent,  justement  célèbre  par  sa  piété,  sa  science  et 


REFORMES    INTÉRIEURES  291 

ses  bonnes  œuvres.  Ce  dernier  avait  entrepris  la  compo- 
sition d'une  grammaire  castillane  et  ouvert  dix  écoles 
primaires,  dans  autant  de  couvents,  bien  que  ces  ordres 
religieux  ne  fussent  pas,  par  leur  institut,  voués  à  l'en- 
seignement. Mais  ils  s'étaient  rendus  aux  pressantes  ins- 
tances de  leur  évêque. 

Pour  terminer  cette  revue  rapide  des  principales  ré- 
formes, accomplies  par  Charles  III,  au  point  de  vue  du 
bon  ordre  et  de  la  salubrité,  il  suffira  de  signaler  les  ordon- 
nances, pour  interdire  ces  processions  de  flagellants,  à 
moitié  nus,  coutume  tournée  en  ridicule,  par  le  P.  Isla, 
dans  son  roman  de  Fray  Gerundio;\es  précautions  prises, 
en  faveur  de  la  santé  publique,  telles  que  les  distributions 
de  quinquina,  faites  dans  tout  le  royaume,  par  l'ordre  du 
roi,  pour  combattre  les  fièvres  tierces.  Une  épidémie  qui 
sévit  en  1781  dans  la  ville  de  Pasajes,  province  du  Gui- 
puzcoa,  attira  l'attention  sur  l'usage  d'enterrer  les  morts, 
dans  les  églises  (1).  Quand  l'entassement  des  corps  ne 
laissait  plus  de  place,  les  fossoyeurs  accomplissaient  un 
travail  qu'ils  appelaient  monda,  c'est-à-dire  nettoyage, 
et  qui  consistait  à  attacher  les  ossements  des  squelettes 
aux  voûtes  de  l'édifice;  après  quoi,  on  remplissait  de 
nouveau  les  sépultures.  Ce  déplacement  fréquent  des 
dalles  qui  pavaient  l'église,  cette  ouverture  de  fosses,  où 
se  trouvaient  des  chairs  en  décomposition,  rendaient 
l'atmosphère  irrespirable,  et  les  fidèles,  empoisonnés  de 
ces  miasmes  fétides,  en  devenaient  souvent  mortelle- 
ment malades.  Rien  n'était  plus  simple  que  de  remédier 
à  de  pareils  abus,  en  créant  des  cimetières;  mais  il  fallait 
lutter  contre  une  routine  et  une  dévotion  mal  entendue. 
Aranda  se  moquait,  avec  raison,  de  ceux  qui  croyaient 
assurer  leur  salut,  en  se  faisant  ensevelir  sous  le  maître- 
autel.   Pour  déraciner  ces  préjugés,   l'Académie  royale 

(1)  CoxE,  i.  VI,  p.  405,  et  Mémorial  (le  Florida  Blanca,  Blblioteca  de 
autores  cspanoles,  t.  LIX,  p.  32'i  et  ser/. 


292  RÈGNE   DE    CHARLES   III   D'ESPAGNE 

de  l'histoire  publia  quelques  mémoires,  travaux  auxquels 
participa  Jovellanos.  Il  venait  de  quitter  Séville  pour  se 
rendre  à  Madrid,  en  qualité  d'alcade  de  cour,  et  la  docte 
assemblée,  ainsi  que  la  Société  économique  de  cette  ville, 
s'étaient  empressées  de  lui  ouvrir  leurs  portes. 


IV 


Un  des  écrits  les  plus  remarquables,  composés  par  ce 
personnage,  est  son  rapport  sur  une  loi  agraire.  Depuis 
longtemps,  la  décadence  agricole  préoccupait  les  écono- 
mistes et  le  gouvernement  (1).  De  1752  à  1769,  les  bro- 
chures s'accumulaient;  les  enquêtes  se  poursuivaient  à 
Salamanque,  Ciudad-Rodrigo,  Ledesma,  Ségovie,  Soria, 
Burgos,  Avila,  Grenade,  Cordoue,  Jaen,  Ciudad-Real, 
Séville,  sans  autre  résultat  qu'une  agglomération  de 
dossiers,  entassés  dans  les  archives.  La  Société  écono- 
mique de  Madrid  fut  consultée,  à  son  tour,  par  le  conseil 
de  Castille.  Elle  nomma  une  commission  ou  junte  et  classa 
les  différents  dossiers,  qui  lui  furent  remis,  en  un  Mémorial 
ajiistado,  imprimé  en  1784  et  destiné  à  chacun  des  mem- 
bres de  la  commission,  afin  d'éclairer  son  vote.  Jovellanos 
fut  chargé  du  rapport  au  conseil  de  Castille.  Telle  est 
l'origine  du  célèbre  Informe  (2).  C'est  une  œuvre  qui  fait 
époque  dans  l'histoire  de  l'économie  publique  en  Espagne. 
Celui   qui  la  parcourt  se  rend  compte  des  principaux 

(1)  Costa,  Colectbismo  agrario  en  Espana,  p.  151. 

(2)  Voici  le  titre  complet  de  cet  ouvrage  :  Informe  de  la  sociedad  econo- 
mica  de  Madrid  al  real  y  supremo  consejo  de  Castilla  en  el  expediente  de  ley 
agraria,  entendido  por  el  autor  en  nombre  de  la  Junta  encargada  de  su  for- 
macion.  —  Obras  de  Jovellanos  publicadas  por  Don  Candido  Nocedal, 
t.  II,  p.  79.  La  société  économique  de  Madrid  n'en  entendit  la  lecture 
qu'en  1794.  Mém-ldu  prince  de  la  Paix,  t.  II,  p.  145. 


REFORMES   INTERIEURES  293 

obstacles  qui  entravaient  l'agriculture.  Jovellanos  les  a 
répartis  en  trois  catégories  :  causes  politiques,  morales 
et  physiques  (1). 

Les  pays,  préservés  de  la  conquête  musulmane,  tels 
que  la  Catalogne,  la  Biscaye,  les  Asturies,  la  Galice,  dif- 
féraient, sous  le  rapport  économique,  des  régions  du  Centre 
et  du  Sud.  Les  Catalans,  en  échange  d'un  cens  modéré, 
obtenaient,  tout  en  vivant  sur  le  terrain  d'autrui,  des 
conditions  presque  aussi  favorables  que  celles  de  la 
pleine  propriété.  Ils  pouvaient  planter,  bâtir,  hypothé- 
quer, aliéner  même.  Dans  les  autres  provinces  du  nord, 
l'usage  des  baux  à  longs  termes,  le  morcellement  des  cul- 
tures, apportaient  presque  les  avantages  de  la  petite 
propriété.  Au  contraire,  le  plateau  castillan,  pays  con- 
quis sur  les  INIaures,  était  la  région  où  florissait  la  féoda- 
lité, avec  ses  châteaux  et  les  fermages  arbitraires.  Plus 
on  s'avançait  vers  le  Sud,  plus  la  contrée  se  dépeuplait,  et, 
quand  on  pénétrait  en  Andalousie,  quelques  rares  pro- 
priétaires détenaient,  à  eux  seuls,  d'immenses  domaines  (2). 
C'était  là  que  se  remarquaient  ces  inconvénients,  que  si- 
gnalait Jovellanos,  tels  que  les  jachères,  l'interdiction  de 
clore  les  propriétés,  la  Mesta,  les  biens  de  mainmorte  et 
les  majorats  (3).  Celui  qui  se  rendait  de  Chiclana  à  Algé- 
siras  franchissait  une  distance  d'environ  quatorze  lieues; 
sur  son  chemin,  il  ne  rencontrait  guère  que  de  rares  et 
misérables  chaumières,  abris  provisoires  des  laboureurs; 
pendant  dix  lieues  consécutives,  il  ne  quittait  pas  les 


(1)  Costa,  Colectivisnw  agrario  en  Espana,  p.  151. 

(2)  AfT.  étr.,  mémoires  et  documents,  Espagne,  t.  CXLVI,  rédigé  par 
BouRGOiNG,  et,  du  même  auteur,  Tableau  de  l'Espagne,  t.  III,  p.  167. 

(3)  Informe,  etc.,  p.  83.  Obstacles  politiques  ou  dérivés  de  la  législation  : 
Baldios  (jachères),  tierras  coneejiles  (communaux),  abertura  de  las  heredadcs, 
etc.  Il  faut  remarquer  que,  bien  que  situé  au  sud,  le  royaume  de  Valence 
ne  présentait  pas  les  latifundia  de  l'Andalousie;  la  propriété  y  était  très 
morcelée,  puisque  les  lots  de  dix  arpents  étaient  considérés  comme  d'im- 
portants domaines.  La  terre  portait  plusieurs  récoltes  par  an, sans  paraître 
jamais  s'appauvrir. 


294  REGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

domaines  du  duc  de  Medina-Sidonia,  qui  ne  consistaient 
qu'en  champs  et  en  pâturages,  où  l'on  voyait  errer  de 
grands  troupeaux  de  bêtes  à  cornes  et  de  juments.  Nul 
verger,  nul  potager,  aucune  trace  de  culture  intensive. 
Les  maîtres  de  ces  exploitations,  appelés  à  la  cour,  trou- 
vaient, au-dessous  d'eux,  de  descendre  aux  détails  de 
l'administration.  Ils  en  abandonnaient  le  soin  à  des  in- 
tendants. Les  fermiers,  mal  surveillés,  et  dont  les  baux 
ne  dépassaient  pas  neuf  ans,  négligeaient  d'améliorer  un 
fonds,  qui  leur  serait  peut-être  retiré.  L'expulsion  des 
morisques  avait  chassé,  de  ce  territoire,  une  population 
active  et  intelligente.  Les  seigneurs,  n'ayant  plus  de  co- 
lons et  n'osant  faire  venir  des  noirs  ou  des  Lidiens, 
avaient  constitué  des  armées  de  mercenaires,  que  leurs 
intendants  recrutaient,  au  moment  des  grands  travaux, 
et  qu'ils  renvoyaient,  ensuite  (1).  L'agriculture  était 
sacrifiée  à  l'élevage.  De  là  ces  interdictions  qui  empê- 
chaient la  clôture  des  domaines,  afin  de  laisser  libre 
passage  à  ces  troupeaux  de  millions  de  moutons,  appar- 
tenant à  une  société  privilégiée  (la  Mesta)  de  grands 
propriétaires  civils  et  ecclésiastiques]  Deux  fois  par  an, 
ils  traversaient  une  partie  de  l'Espagne  :  en  octobre,  ils 
quittaient  les  montagnes  de  Gastille  pour  les  plaines  de 
l'Estrémadure  ou  de  l'Andalousie;  en  mai,  ils  remon- 
taient vers  le  nord.  Cette  trombe  dévorait  tout  sur  sa 
route.  Aussi  les  agriculteurs  se  décourageaient  et  s'aban- 
donnaient, accablés  par  les  droits  excessifs, dont  jouissait 
la  Mesta,  qui  réclamait  des  privilèges  pour  le  passage, 
le  fourrage,  l'eau;  services,  en  échange  desquels  elle  payait 
des  indemnités  dérisoires,  sources  de  continuels  procès, 
entre  les  riverains  et  les  maîtres  des  troupeaux,  conflits 
tranchés,  le  plus  souvent,  avec  partialité,  par  un  tribunal 
spécial. 

(1)  Desdem:ses  du  Dézkrt,  t.  III,  p.  16. 


REFORMES   INTERIEURES  295 

L'apathie  que  remarquait  Jovellanos,  et  qu'il  signalait, 
comme  un  vice  capital  des  Espagnols,  tenait  également 
à  d'autres  causes;  par  exemple,  à  la  multiplication  des 
majorats.  Ce  mal  n'existait  pas  seulement  en  Andalousie, 
mais  aussi  dans  les  pays  du  nord,  dans  les  provinces 
basques,  dans  la  Navarre  et  le  Guipuzcoa.  La  constitution 
du  majorât  rendait  son  détenteur  un  simple  usufruitier, 
puisqu'elle  frappait  les  i)iens  d'inaliénabilité  in  infinitum. 
Si  cette  disposition  législative  conservait  les  fortunes, 
dans  les  familles,  et  empêchait  les  prodigues  de  dissiper 
leur  patrimoine,  elle  entraînait,  avec  elle,  des  conséquences 
bien  préjudiciables  à  la  prospérité  générale,  telles  que  la 
suppression  de  l'esprit  d'initiative  et  le  dépérissement 
des  cultures.  Les  possesseurs  n^étaient  pas,  en  effet, 
admis  à  réclamer  l'argent,  qu'ils  avaient  employé  à  l'amé- 
lioration de  ces  domaines.  Aussi,  quand  leurs  successeurs 
n'étaient  pas  des  héritiers  directs,  les  occupants  laissaient 
tout  à  l'abandon,  les  bâtiments,  les  plantations  et  les 
terres.  Les  titulaires  de  petits  majorats  vivaient  mesqui- 
nement de  leurs  revenus,  et  sans  crédit,  sur  des  propriétés 
qu'ils  ne  pouvaient  ni  hypothéquer,  ni  vendre;  les  déten- 
teurs de  majorats  plus  importants,  s'ils  contractaient 
des  dettes,  ne  couraient  aucun  risque,  en  manquant  à 
leurs  engagements,  puisque  leurs  biens  étaient  insaisis- 
sables. 

Jovellanos  qualifiait  d'obstacles  moraux  les  préjugés 
qui  frappaient  de  déconsidération  l'agriculture.  Il  énu- 
mérait  toutes  les  charges,  qui  s'accumulaient  sur  le  la- 
boureur, telles  que  la  conscription,  le  logement  des  sol- 
dats, les  corvées,  le  passage  des  troupeaux;  tandis  que 
tous,  même  les  employés  les  plus  modestes,  tels  que  les 
marchands  de  cartes  à  jouer,  de  tabac,  de  poudre  ou  de 
sel,  les  gardes  de  nuit,  trouvaient  moyen  d'attraper 
quelque  privilège  dont  le  cultivateur,  seul,  demeurait 
frustré.  Les  obstacles  physiques  principaux  étaient  :  les 


296  REGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

moyens  de  transport  défectueux,  l'absence  de  débouchés 
et  le  manque  d'eau,  pour  irriguer  les  champs. 

Ferrer  del  Rio  ne  trouve  pas  d'éloge  assez  emphatique 
pour  louer  V Informe  de  Jovellanos  (1).  Il  le  place  au  même 
rang  que  l'œuvre  de  Macanaz,  au  point  de  vue  concor- 
dataire ou  que  celle  de  Feijôo,  en  critique  littéraire. 
Des  auteurs  plus  récents,  tout  en  parlant  avec  estime  des 
lumières  de  Jovellanos,  ont  cependant  montré  moins 
d'enthousiasme.  Costa  (2)  lui  reproche  la  confusion  qu'il 
fait  entre  la  propriété  de  la  terre  et  celle  du  travail;  le 
but  trop  borné  qu'il  assigne  aux  lois  agraires,  destinées 
uniquement,  d'après  VInforme,  à  accroître  le  plus  pos- 
sible la  richesse  publique.  Il  l'accuse  de  timidité  :  parce 
que  ce  jurisconsulte  s'est  borné  à  conseiller  d'écarter  les 
obstacles,  qui  entravent  la  libre  expansion  de  l'intérêt 
privé;  parce  qu'il  n'a  pas  reconnu  à  la  société,  ni  l'obli- 
gation, ni  le  droit  d'intervenir  dans  le  conflit  des  intérêts 
individuels;  de  contradiction  avec  lui-même,  parce  que 
Jovellanos,  tout  en  reconnaissant  que  le  droit  de  trans- 
mission de  la  propriété  n'est  contenu  ni  dans  les  lois,  ni 
dans  les  desseins  de  la  nature,  tout  en  regrettant  le  mal, 
qui  résulte  de  l'accumulation  des  héritages,  aux  mains 
d'un  petit  nombre,  n'ose  pas  suivre  la  conclusion  logique, 
imposée  par  de  pareilles  prémisses,  écarte  la  conception 
d'un  remaniement  territorial  et  exhorte  les  victimes  de 
ce  vice  social  à  la  résignation.  Ce  n'est  pas  ici  l'instant  de 
discuter  de  pareilles  théories;  mais  il  faut  reconnaître  que 
Jovellanos,  tout  en  étant  un  esprit  très  moderne,  très 
ouvert,  restait  en  même  temps  un  homme  de  tradition, 
très  défiant  des  utopies.  Il  mettait  une  entière  confiance 
dans  l'instinct  de  l'intérêt  individuel  (3).  «  En  voyant  les 
hommes  s'égarer  fréquemment  et  méconnaître  leur  véri- 

(1)  T.  IV,  p.  109. 

(2)  Costa,  oiw.  cité,  p.  151. 

(3)  Informe,  édit.  citée,  p.  82. 


RÉFORMES    INTERIEURES  297 

table  intérêt,  lorsque,  aveuglés  par  les  passions,  ils  s'at- 
tachent à  une  espèce  de  bien  plus  apparent  que  réel,  il  fut 
facile  de  croire  qu'il  serait  préférable  de  les  diriger  au  lieu 
de  les  laisser  à  leurs  désirs  individuels.  Comment  supposer 
que  desindividus,  affranchis  des  illusions  del'intérêt  person- 
nel, soucieux  du  bien  public,  ne  dicteraient  pas  les  meil- 
leures lois?  Dans  ce  but,  ces  réformateurs  ne  se  bornèrent 
point  à  protéger  la  propriété  de  la  terre  et  du  travail,  mais 
ils  eurent  l'outrecuidance  d'exciter  et  de  diriger,  par  des 
lois  et  des  règlements,  tous  ces  agents  de  production. 
Dans  cette  voie,  ce  n'était  pas  l'utilité  particulière  qu'ils 
se  proposaient  pour  objet,  mais  le  bien  commun.  Dès  lors, 
les  lois  entrèrent  en  lutte  avec  l'intérêt  personnel,  et  l'ac- 
tion de  cet  intérêt  fut  d'autant  moins  vive,  diligente  et 
ingénieuse,  qu'elle  fut  moins  libre  dans  le  choix  de  ses  fins 
et  dans  l'exécution  des  mesures  qui  y  conduisaient. 

«  Mais,  en  agissant  ainsi,  on  ne  manqua  pas  d'observer 
que  le  plus  grand  nombre  des  hommes,  quand  il  s'applique 
à  son  intérêt,  entend  davantage  la  voix  de  sa  raison  que 
celle  de  ses  passions.  En  cette  matière,  l'objet  de  ses  désirs 
est  toujours  analogue  à  l'objet  des  lois;  lorsqu'il  agit  contre 
cet  objet,  il  agit  contre  son  intérêt  véritable  et  solide,  et 
si,  parfois,  il  s'en  éloigne,  ces  mêmes  passions,  qui  le 
détournaient,  le  refrènent  à  leur  tour,  en  lui  présentant, 
par  les  conséquences  de  sa  mauvaise  orientation,  le  châ- 
timent de  ses  illusions,  châtiment  plus  prompt,  plus  effi- 
cace, plus  infaillible  que  tous  ceux  imposés  par  les  lois.  » 

Jovellanos  réprouvait  donc,  en  général,  l'intervention 
des  esprits  systématiques,  «  adonnés  à  des  méditations 
abstraites,  voyant  les  choses  comme  elles  doivent  être 
ou  comme  ils  voudraient  qu'elles  fussent  »;  gens  dangereux 
d'après  lui  «  qui  négligent  l'intérêt  particulier,  engourdis- 
sent son  action  et  l'éloignent  de  son  but,  au  grand  dom- 
mage de  la  chose  publique  ». 

Néanmoins,  tout  en  louant  la  justesse  de  certains  aper- 


298  REGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

eus,  pourra-t-on  peut-être  constater  que  Jovellanos  a 
trop  penché,  parfois,  du  côté  de  l'individualisme,  et  que  sa 
théorie  fut  mise  en  échec,  comme  il  advint  quelques  années 
plus  tard,  lorsqu'il  parcourut  les  Asturies  (1).  Le  spectacle 
qui  s'offrit  à  lui  ne  ressemblait,  en  rien,  à  celui  de  TAnda- 
lousie  :  point  d'immenses  domaines,  mais,  au  contraire, 
une  terre  morcelée  à  l'excès,  des  tenures  insufTisantes 
pour  nourrir  le  cultivateur,  la  misère,  le  découragement, 
et,  néanmoins,  l'entêtement  de  ces  paysans,  qui  s'obsti- 
naient dans  la  même  routine,  butés  devant  l'obstacle, 
sans  songer  à  le  tourner.  Que  devenait,  dans  cette  con- 
jecture, cet  instinct  merveilleux  de  l'intérêt  individuel, 
pour  découvrir  la  route  la  plus  favorable  à  ses  desseins? 
Devait-on  accuser  de  ce  mal  les  lois  qui  régissaient  le 
pays?  Les  Asturies  étaient  libres,  aucun  texte  n'obligeait 
les  colons  à  partager  ainsi  les  tenures;  au  contraire,  le 
pouvoir  public,  quand  il  était  intervenu,  avait  essayé 
de  limiter  une  coutume  aussi  funeste.  N'était-ce  pas  au 
législateur  d'apporter  le  remède  que  l'habitant,  livré  à 
lui-même,  ne  savait  pas  trouver?  et  d'abandonner  cette 
théorie  du  laisser  faire,  proclamée  par  Jovellanos  au 
début  de  son  Informe,  lorsqu'il  écrivait  :  «  Les  ministres 
zélés,  qui  ont  proposé  leurs  idées  et  leurs  plans  de  réforme 
dans  le  dossier  de  la  loi  agraire,  ont  reconnu  l'utilité  des 
lois  agricoles,  mais  ils  ont  pu  se  tromper  dans  l'application 
de  ce  principe.  Il  ne  faut  pas  de  nouvelles  lois  pour  amé- 
liorer l'agriculture;  les  causes  de  son  retard  existent,  la 
plupart  du  temps,  dans  ces  lois  mêmes  :  au  lieu  de  les  mul- 
tiplier, il  faut  les  diminuer  (2).  » 

Cette  longue  et  méticuleuse  enquête  n'eut  d'autre  con- 
séquence que  de  provoquer  des  améliorations  partielles. 
Charles  III  voulut  agir,  pour  l'agriculture,  comme  pour 

(1)  Lettre  de  Jovellanos  à  Don  Atjtonio  Ponz,  édition  Nocedal,  t.  II, 
p.  290,  carta  sexta. 

(2)  Informe,  p.  81. 


RÉFORMES    INTERIEURES  29» 

l'industrie  :  il  fonda  un  établissement  modèle,  une  ferme, 
dans  sa  résidence  d'Aranjuez,  où  les  procédés  nouveaux 
furent  employés;  où  l'on  put  admirer  les  plantations 
d'oliviers  et  de  vignes,  la  répartition  scientifique  des  cul- 
tures, d'après  la  nature  des  terrains,  les  produits  qu'il  re- 
cueillait, tels  que  la  soie,  le  miel  et  la  cire;  les  pressoirs 
pour  le  vin  et  l'huile,  l'aménagement  de  ses  caves,  la 
capacité  prodigieuse  des  vasques,  qui  contenaient  les  li- 
quides. Les  dépenses  qu'entraînait  cette  exploitation  ne 
correspondaient  pas  aux  services  rendus,  car  il  n'y  avait 
guère  que  les  paysans  des  environs  qui  pussent  profiter  de 
ces  méthodes;  encore  ne  voyaient-ils,  la  plupart  du  temps, 
qu'une  distraction  dans  un  tel  spectacle,  incapables  qu'ils 
étaient  d'adopter  les  enseignements  agricoles  qu'il  offrait, 
en  raison  des  avances  considérables  dont  il  leur  eût  fallu 
disposer.  Pour  la  diffusion  des  nouveaux  procédés,  dans  le 
reste  du  royaume,  Charles  III  s'en  remettait  au  zèle  des 
sociétés  économiques. 

Le  roi  n'avait  pas  attendu  la  publication  de  V Informe 
pour  ordonner,  de  1768  à  1770,  le  partage  entre  les  culti- 
vateurs des  biens  communaux.  On  poussa  les  travaux 
de  canalisation  du  Manzanares  et  de  Tierra  de  Campos; 
le  canal  de  Murcie,  abandonné  comme  voie  navigable, 
servit  aux  irrigations  des  campagnes;  on  construisit 
deux  grands  étangs  à  Lorca;  le  canal  d'Aragon,  commencé 
par  Charles-Quint,  fut  conduit  jusqu'à  Saragosse,  sous 
la  direction  habile  et  vigilante  du  chanoine  Ramon  Pi- 
gnatelli,  nommé  protecteur  de  cette  grande  entreprise.  Le 
canal  de  Tortose  fut  destiné  à  fertiliser  les  terres  en  friche, 
et  à  éviter ,  pour  les  bateliers,  les  périls  de  l'embouchure  de 
l'Ebre;  à  fournir,  en  outre,  une  issue  facile  pour  les  pro- 
duits de  l'Aragon.  D'autres  projets  furent  préparés  pour 
les  pays  d'Urgel  etd'Ugijar.  Aux  voies  de  communication, 
par  eau,  s'ajouta  la  construction  de  plusieurs  routes,  telles 
que  celles  du  Puerto  de  la  Cadena,  d'Astorga,  de  Malaga. 


300  REGNE   DE   CHARLES   III    D'ESPAGNE 


V 


L'argent  manquait,  la  plupart  du  temps  (1),  pour  ache- 
ver les  travaux  que  l'on  commençait;  le  numéraire  ne 
circulait  guère  et  le  crédit  faisait  défaut.  Les  Gremios 
mayores  étaient  cause,  en  partie,  de  cette  défiance  de 
l'épargne,  puisqu'ils  drainaient  les  capitaux  et  offraient 
aux  rentiers  timides  l'avantage  d'une  assez  grande  sécu- 
rité, compensée,  il  est  vrai,  par  la  modicité  des  intérêts, 
qu'ils  servaient  à  leurs  créanciers.  Le  roi  les  ménageait 
et  ne  consentit  à  porter  atteinte  à  leur  situation  privilé- 
giée, qu'après  un  service,  rendu  à  l'Etat,  parle  négociant 
François  Cabarrus  (2).  Pendant  la  seconde  guerre  contre 
l'Angleterre,  Charles  III  avait  emprunté  aux  Gremios 
mayores  de  Madrid  60  millions  de  réaux,  que  ceux-ci  pro- 
mirent de  lui  verser,  chaque  mois,  par  dixièmes.  A  la  qua- 
trième échéance,  ils  furent  incapables  de  tenir  leurs  enga- 
gements. Cabarrus  intervint,  alors,  pour  que  différentes 
maisons  espagnoles  et  étrangères  consentissent  à  prêter,  au 
roi,  10  millions  de  pesos,  remboursables  par  des  bons  {vales 
reaies)  de  600  pesos  chaque,  produisant  4  pour  100  d'inté- 
rêt et  circulant,  dans  tout  le  royaume,  comme  argent  comp- 
tant. Les  dépenses  de  la  guerre  multiplièrent  les  émissions 
de  ce  papier,  qui  dépassèrent  20,093,000  pesos.  Pour  en 
faciliter  le  placement,  on  divisa,  par  moitié,  les  anciennes 
coupures  de  600  pesos.  Cependant,  à  mesure  que 
s'augmentaient  les  bons  du  Trésor,  leur  estimation  dimi- 


(1)  Aff.  ytr.,  Espagne,  t.  DCXVII,  0  juin  1785.  Création  de  billets  d'Etat 
pour  la  somme  de  4,200,000  piastres,  destinés  à  payer  les  avances  faites  sur 
le  canal  d'Aragon  et  à  en  achever  les  travaux. 

(2)  BOURGOING,  ouv.  cité,  t.  II,  p.  49. 


REFORMES   INTERIEURES  301 

niiait,  à  proportion,  et  ils  perdaient,  sur  le  change,  plus 
de  10  pour  100. 

Cabarrus  ne  vit  d'autre  moyen  de  relever  ces  valeurs 
qu'en  fondant  une  banque  nationale.  Il  fit  valoir  que  cet 
établissement  concentrerait  tous  les  fonds,  gardés,  dans 
les  coffres  des  particuliers,  ou  placés  chez  les  Gremios.  La 
banque  fut  d'abord  destinée  à  escompter,  au  taux  de 
4  pour  100,  toutes  les  lettres  de  change,  tirées  sur  Madrid. 
Cette  ressource  était  modique,  car  cette  capitale  ne  pou- 
vait passer  pour  une  place  de  commerce  importante.  On 
n'y  soldait  guère  que  le  prix  des  laines,  exportées  à 
l'étranger. 

On  proposa  d'attribuer  à  la  banque  un  profit  supplé- 
mentaire, celui  du  real  giro,  sorte  de  caisse  particulière, 
d'où  la  cour  tirait  les  fonds,  qu'elle  adressait  à  l'étranger, 
soit  pour  le  payement  de  ses  agents,  soit  pour  des  dépenses 
d'une  autre  nature.  Faibles  bénéfices,  ainsi  concédés,  cax 
le  real  giro  n'envoyait  pas  plus  de  2  ou  3  millions 
dé  livres, par  an, hors  du  royaume.  Enfin, la  banque  obtint 
le  monopole  des  approvisionnements  de  la  marine  et  des 
troupes  de  terre,  entreprises  adjugées  autrefois,  soit  à 
des  particuliers,  soit  aux  Gremios.  Le  gouvernement  fut 
séduit  par  l'idée  de  distribuer,  entre  une  grande  quantité 
de  citoyens,  des  bénétices,  répartis  jusqu'alors  en  un  très 
petit  nombre  de  privilégiés  (1). 

(1)  Dbsdevises  DtJ  DÉZERT.  t.  II.  p.  42G,  et  Aff.  étr.,  Espagne,  l.  DCXII, 
26  février  1784;  t.  DCXIII.  7  juin  1784:  t.  DCXIV,  30  août  1784;  t.  DCXVI, 
31  janvier  1785  :  «  Tout  concourt  à  prouver  qu'il  n'y  a  rien  de  plus  précaire 
que  cet  établissement  si  éblouissant  par  la  rapidité  de  ses  progrès.  Il  inspi- 
rerait autant  de  méfiance  qu'il  paraît  séduisant,  si  l'on  savait  qu'il  est  déjà 
en  avance  avec  le  gouvernement  de  plus  de  20  millions  de  nos  livres  et  que 
le  comte  de  Florida  Blanca  est  à  la  veille  de  lui  demander  un  emprunt.  »  — 
T.  DCXVI,  7  mars  1785,  division  entre  les  directeurs  delà  banque;  21  mars 
1785,  impression  fâcheuse  qu'il  en  résulte  dans  le  public;  11  avril  1785: 
la  démission  de  ce  directeur,  le  sieur  Drouillet,  propriétaire  d'une  des  mai- 
sons les  plus  considérables  de  la  monarchie  et  décoré  du  titre  de  comte  de 
Carrion  de  Calatrava,  a  eu  pour  cause  la  suspension  de  la  vente  des  actions, 
opération  à  laquelle  il  s'opposait,  parce  que  Cabarrus  n'était  guidé  dans  cette 
affaire  que  par  son  intér('t  pers.innel.  —  T.  DCXVII,  2  mai  1785,  lettre  de 


302  RÈGNE   DE   CHARLES    UI    D'ESPAGNE 

Le  contradicteur  de  Cabarrus  et  son  adversaire  était 
le  ministre  des  finances  Muzqniz,  comte  de  Gausa  (1).  Sa 
timidité  souffrait  de  terribles  angoisses,  durant  les  em- 
barras pécuniaires,  provoqués  par  la  guerre;  il  se  défiait 
des  projets,  présentés  par  un  homme  d\me  témérité  qui 
l'effrayait  et  dont  la  réputation  lui  paraissait  équi- 
voque (2).  ((  Je  ne  m'étonne  pas  que  l'on  me  déteste, 
écrivait-il  à  Florida  Blanca,  car  je  me  hais  moi-même, 
au  point  de  désirer  mourir.  »  Son  souhait  ne  tarda  guère 
à  se  réahser,  mais  il  vit  la  fondation  de  la  banque  et  ses 
premières  opérations  (3). 

Le  capital  de  cet  établissement  fut  fixé  à  300  millions 
de  réaux  et  divisé  en  150,000  actions  de  2,000  réaux 
chacune.  Toute  personne  était  admise  à  souscrire  :  les 
membres  des  ordres  religieux  et  les  étrangers.  Mais, 
comme  on  trouvait  que  les  acquéreurs  ne  se  présentaient 
pas  assez  nombreux,  le  gouvernement  usa  de  contrainte. 
Les  greniers  publics  durent  s'inscrire  pour  30  millions 
de  réaux,  payables  deux  tiers  en  argent  et  un  tiers  en 
grains.  Les  municipalités  durent  fournir  14  millions  et 
demi.  On  autorisa  les  propriétaires  de  majorats,  les  con- 
fréries, les  monts-de-piété  et  les  hôpitaux  à  vendre  leurs 
biens  fonds  et  à  les  remployerjCn  actions  de  la  banque.  Des 
circulaires  très  détaillées  furent  envoyées  aux  vice-rois 
et  gouverneurs  des  Indes,  afin  de  racoler  des  actionnaires. 


Drouillet  à  Florida  Blanca,  dont  il  circule  des  copies;  6  juillet  1785,  effet 
produit  à  Paris  par  le  pamphlet  de  Mirabeau.  Cabarrus  veut  obtenir  du  roi 
Catholique  un  décret,  prohibant  cette  brochure,  en  Espagne. 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  125. 

(2)  Voici  ce  que  pensait  Fernan  Nunez  du  personnage  (Gompendio,  t.  I^'', 
p.  374)  :  Cet  homme  jeune,  actif  et  d'un  caractère  entreprenant,  aspirait 
à  une  grande  fortune  et  même  au  ministère  de  l'Hacienda.  Aussi  voulait-il 
acquérir  du  crédit,  au  moyen  de  grandes  spéculations,  qui  seraient  avanta- 
geuses, au  pays  et  qui  prouveraient  qu'il  avait  des  qualités,  pour  le  poste 
élevé,  auquel  il  aspirait. 

(3)  H  mourut  au  mois  de  janvier  1785.  (Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXVI, 
f°  43.)  U  voulait  transformer  le  système  des  impôts  et  leur  substituer  une 
contribution  unique,  comme  en  Aragon. 


Rl'iFORMES    INTÉRIEURES  303 

Le  roi  accordait  la  franchise  du  transport  aux  capitaux 
américains,  destinés  à  la  banque. 

Malgré  toutes  ces  mesures,  Cabarrus  eut  grand'peine 
à  faire  aboutir  son  plan.  Il  avait  contre  lui  non  seulement 
Muzquiz,  mais  les  Gremios,  les  fournisseurs  des  armées 
et  de  la  marine,  les  monopoleurs  et  les  esprits  routiniers, 
ennemis  de  toute  innovation.  A  la  fin  de  1783,  un  dixième, 
à  peine,  du  capital  était  souscrit;  à  la  fm  de  1784,  on  n'en 
avait  pas  encore  réuni  la  moitié. 

En  1785,  les  actions  commencèrent  à  faire  prime. 
Pour  favoriser  la  hausse,  la  banque  en  suspendit  la  vente; 
elles  montèrent  bientôt  à  3,200  réaux.  Mais,  quand  elles 
eurent  atteint  ce  prix,  beaucoup  d'acquéreurs  voulurent 
réaliser,  et  le  nombre  des  ventes  amena  une  baisse,  que  le 
gouvernement  espagnol  attribua  à  un  pamphlet  français, 
composé  par  Clavière  et  paru  sous  le  nom  de  Mirabeau  (1). 

Après  la  mort  de  Muzquiz,  le  nouveau  ministre  des 
finances.  Don  Pedro-Lopez  de  Lerena  (2),  se  montra  égale- 

(1)  Lettre  de  Florida  Blanca  à  Aranda,  18  juillet  1785  (Ferrer  del  Rio, 
t.  IV,  p.  128):  «  Il  nous  a  rendu  un  bon  service,  l'extravagant,  ridicule,  faus- 
saire et  vénal  Mirabeau.  En  discréditant  les  actions  de  cet  utile  établisse- 
ment, il  oblige  les  Français  qui  les  ont  achetées  cher  à  les  vendre  bon  marché; 
aussi  nos  compatriotes  pourront-ils  se  les  procurer  à  un  prix  avantageux. 
Néanmoins,  comme  les  municipalités,  les  communautés,  les  majorats  et  les 
œuvres  pies  du  royaume  en  possèdent  plus  de  cent  mille,  qui  ne  peuvent 
passer  à  l'étranger;  comme  du  reste,  c'est-à-dire  environ  cent  cinquante 
mille,  vingt-cinq  mille  se  sont  négociées,  en  hausse, au  moment  de  leur  créa- 
tion, entre  nationaux,  qui  ne  peuvent  les  vendre  au  même  prix  qu'au  prix 
d'achat,  V.  E.  peut  conclure  de  tout  cela  combien  peu  nous  nous  soucions 
de  ce  qu'écrit,  dit,  ou  fait  la  légèreté  française.  En  effet,  s'il  ne  s'était  agi 
que  d'empêcher  de  courir  impunément  les  faussetés  et  les  mensonges  du 
livre  de  Mirabeau,  nousles  aurions  laissé  courir;  mais,  pour  l'honneur  et  pour 
qu'il  n'advienne  pas  de  mal,  aux  maisons  françaises,  qui  ont  commencé  à 
donner  l'exemple,  en  prenant  des  actions,  pour  que  d'autres  recherchent 
cette  valeur,  il  a  paru  nécessaire  de  prohiber  cette  reuvre  et  de  prendre 
d'autres  mesures  prudentes,  destinées  à  protéger  les  intérêts  des  tiers. 
Cependant,  dans  peu  de  temps,  on  touchera  du  doigt  les  sophismes  de  ces 
économâtres  français  et  on  verra  que  la  banque  est  autre  chose  que  le  sys- 
tème de  Law.  C'est  pourquoi  nous  ne  voulons  pas  que  l'on  écrive  ou  ré- 
pande de  tels  libelles.  » 

(2)  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXVI,  f"«  5.5,68;  t.  DCXVII,  20  juin  1785. 
Un  moine  de  Madrid  écrit  à  Florida  Blanca  pour  lui  annoncer  un  ju'ojet 


304  RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

ment,  comme  son  prédécesseur,  un  ennemi  de  Cabarrus, 
et  ses  actes  compromirent  les  progrès  de  la  banque.  Le 
nouveau  secrétaire  d'Etat  était  un  protégé  de  Florida 
Blanca,  qui  s'était  attaché  à  Lerena,  lors  des  émeutes  de 
Madrid.  A  cette  époque,  Monino  fut  envoyé  à  Guenca, 
pour  faire  des  enquêtes;  on  lui  présenta,  comme  copiste, 
un  jeune  homme,  dont  le  travail  le  satisfit  et  qu'il  poussa. 
Lerena  devint,  successivement,  receveur  de  rentes  à 
Guenca,  superintendant  du  canal  de  Murcie,  commissaire 
ordonnateur  des  guerres  et  assistant  de  Séville. 

Les  personnes  les  plus  impartiales  virent,  à  regret,  cette 
nomination.  On  considérait,  en  général,  le  protégé  de 
Florida  Blanca  comme  un  homme  d'une  probité  sans  re- 
proche, mais  d'une  capacité  très  médiocre;  il  passait  pour 
un  laborieux  qui  serait,  aux  mains  de  son  patron,  un 
instrument  commode  et  sûr,  au  moyen  duquel  celui-ci 
s'épargnerait  le  souci  des  détails,  tout  en  gardant  l'au- 
torité. Le  prince  et  la  princesse  des  Asturies  se  montrèrent 
fort  dépités  de  ce  choix.  Ils  soutenaient  la  candidature  de 
Don  Francisco  de  Montés,  trésorier  général.  L'échec  de 
leur  créature  ajouta  un  nouveau  grief  à  tous  ceux  qu'ils 
nourrissaient  contre  Florida  Blanca. 

Lerena  essaya  de  perdre  Gabarrus,par  différentes  ma- 
nœuvres, notamment  dans  l'affaire  de  la  Gompagnie  des 
Philippines. 

Ges  îles  renfermaient  des  produits  fort  utiles  au  com- 
merce :  des  bois  de  construction  et  de  teinture,  du  fer,  de 
l'acier,  du  coton,  de  l'indigo  et  du  tabac,  denrées  facile- 
ment transportables,  par  des  rivières,  qui  remontaient 
fort  avant  dans  le  pays.  Le  nombre  des  sujets,  qui  y  re- 

d'assassiner  M.  de  Lerena;  arrestation  du  moine.  Voir  également  Fernan 
NuNEZ,  Compendio,  t.  II,  p.  24  :  «  Lerena,  ennemi  personnel  de  Cabarrus, 
prêta  l'oreille  à  tous  les  bruits  que  l'on  lui  conta  et  crut  aveuglément  tout 
ce  que  lui  disaient  les  gremios,  hostiles  à  ce  dernier, qui  leur  enlevait  l'avan- 
tage d'être  maîtres  du  commerce  de  l'Espagne  et  d'être  l'unique  corps,  auquel 
le  ministère  pouvait  recourir.^dans  les  embarras_de  lajcouronne.  »3|_^ 


REFORMES    INTERIEURES  305 

connaissaient  la  souveraineté  du  roi  Catholique,  dépassait 
un  million,  sans  compter  la  population  insoumise,  vivant 
dans  les  bois  et  dont  le  dénombrement  était  impossible. 

Jusqu'alors,  il  n'existait  pas  de  communication  directe, 
entre  les  Philippines  et  la  métropole.  Tous  les  ane,  un 
navire  partait  de  Manille  pour  Acapulco,  situé  sur  la 
côte  occidentale  du  Mexique.  Il  n'y  avait  que  les  Chinois 
et  les  Arméniens  à  retirer  quelque  avantage  de  ce  voyage. 
Le  fisc  lui-même  n'en  profitait  pas,  les  frais  d'administra- 
tion absorbant  le  produit  des  droits  de  douane.  Les  insu- 
laires des  Philippines  n'avaient  d'autre  ressource  que 
le  commerce  de  commission. 

L'île  de  Luçon,  la  principale  de  ce  groupe,  avait  été  jadis 
envahie  par  les  Anglais,  et  l'on  se  souvient,  sans  doute, 
des  fastidieuses  négociations,  entre  Madrid  et  Londres,  à 
propos  de  la  rançon  de  Manille.  Pour  mieux  protéger  à 
l'avenir  cette  ville  contre  un  débarquement,  Charles  III 
fit  fortifier  le  port  de  Cavité.  Son  ministre  des  Indes, 
Galvez,  essaya  de  secouer  l'apathie  industrielle  des  insu- 
laires. Ses  efîorts  furent,  en  partie,  récompensés.  Grâce  à 
son  initiative,  des  fabriques  de  coton  réussirent  (1). 

La  compagnie  Giiipiizcoane,  fondée,  en  1728,  sur  les 
conseils  de  Patifio,  commerçait  entre  les  ports  de  Pasajes, 
Caracas  et  Maracaïbo.  Très  prospère  jusqu'à  la  guerre 
d'Amérique,  elle  avait  vu  ses  bénéfices  diminuer,  à  ce 
moment,  et,  pour  compenser  ses  pertes,  s'était  livrée  à  la 
contrebande,  avec  les  Hollandais  de  Curaçao.  Le  15  fé- 
vrier 1781,  le  roi  lui  retira  le  titre  de  compagnie  royale 
et  il  fut  question  de  la  fondre  avec  une  autre  société, 
constituée  pour  le  service  direct  avec  les  Philippines. 

Cabarrus  était  un  des  promoteurs  de  ce  projet.  Le  plan 
en  fut  discuté  et  approuvé,  au  mois  de  juillet  1784,  dans 

(1)  BouROOiNG,  t.  II,  p.  249  et  seq.,  et  Aff.  étr.,  Espagne,  t.  DCXIII, 
12  juillet  1784;  t.  DGXVI,  10  mars  1785,  f°  146.  Prospectus  de  la  nouvelle 
compagnie. 

II.  20 


306  RÈGNE   DE   CHARLES    IIÎ    DESPAGNE 

une  junte,  présidée  par  Galvez.  On  fit  participer  la  banque 
aux  opérations  de  la  compagnie  pour  21  millions  de  réaux; 
le  roi  et  les  membres  de  sa  famille  souscrivirent  des  ac- 
tions. On  détermina  l'itinéraire  que  suivraient  les  vais- 
seaux. Ils  doubleraient  le  cap  Horn,  s'arrêteraient  sur 
les  côtes  du  Pérou,  y  prendraient  les  piastres  nécessaires, 
pour  leurs  achats,  se  rendraient  aux  Philippines,  à  travers 
la  mer  du  Sud,  et  rapporteraient  leurs  retours  à  Cadix, 
en  passant  par  le  cap  de  Bonne-Espérance  (1). 

Les  Gremios  se  montrèrent  très  hostiles  à  la  nouvelle 
compagnie,  car  ils  avaient  tenté  quelques  expéditions  aux 
Philippines  et  il  semblait  qu'on  les  frustrât  de  bénéfices, 
qu'ils  avaient  été  incapables  de  réahser.  Aussi  Lerena, 
qui  leur  était  tout  dévoué,  prescrivit  une  mesure,  capable 
de  ruiner  la  société  naissante  (2).  Une  des  principales 
branches  de  son  commerce  était  celui  des  mousselines,  dont 
on  faisait,  en  Espagne,  une  énorme  consommation. 
Jusqu'alors,  l'entrée  de  cette  marchandise  était  rigoureu-^ 
sèment  prohibée  aux  étrangers,  dans  la  Péninsule.  Dès  que 
le  premier  chargement,  au  nom  de  la  compagnie,  fut 
débarqué  à  Cadix  et  que  les  directeurs  voulurent  le  vendre, 
au  prix  ordinaire,  ils  ne  trouvèrent  pas  d'acquéreurs,  parce 
que  les  droits  de  douane  prohibitifs  avaient  été  baissés. 
S'il  faut  en  croire  Bourgoing,  cette  première  cargaison 
pourrissait  encore  dans  les  magasins  de  Cadix,  en  1792. 

Les  ennemis  de  Florida  Blanca  firent  valoir,  contre  lui, 
une  réforme  administrative,  ordonnée  par  décret  le 
8  juillet  1787  (3).  Une  junte  suprême  d'Etat  fut  alors 
créée,  sorte  de  conseil  de  cabinet,  appelé  à  trancher  les 


(1)  Madrid,  archivo  historico,  Eslado  leg.  4075,  Aranda  à  Florida  Blanca, 
Paris,  20  février  1787  :  discussion  sur  les  droits  des  Espagnols  de  se  rendre 
aux  Philippines,  par  le  cap  de  Bonne-Espérance;  mémoire  de  Rayneval, 
à  ce  sujet,  discutant  les  termes  du  traité  de  Munsteretlabulle  d'Alexandre  VI, 
qu'invoquent  les  Hollandais,  pour  s'opposer  à  cette  navigation. 

(2)  Fernan  Nunez,  Compendio,  t.  II,  p.  24,  et  Boukgoing,  t.  IL  p-  259, 

(3)  DEsr)E\TSES  DU  DÉZERT,  t.  II,  p.  56  et  57. 


RI-:F0RMES    INTERIEURES  307 

conflits,  entre  les  différents  bureaux  des  ministères,  et  à  se 
prononcer  sur  la  nomination  des  fonctionnaires.  Depuis 
longtemps,  on  s'était  aperçu  des  inconvénients  qu'appor- 
tait, à  la  marche  des  affaires,  l'isolement  de  chacun  des 
ministres,  dans  son  département  respectif.  Grimaldi  les 
signala  au  roi  et  celui-ci  lui  octroya  l'autorisation  de 
travailler,  une  fois  par  semaine,  avec  ses  collègues  Arriaga 
et  Esquilache.  Cette  coutume  se  continua,  jusqu'en  1783, 
puis  fut  abandonnée.  Il  ne  s'agissait  donc  pas  d'une 
innovation,  mais  d'un  retour  à  une  pratique,  reconnue 
favorable.  Charles  III  étudia,  avec  sa  conscience  habi- 
tuelle, les  quatre  cent  quarante-trois  articles  du  nou- 
veau règlement  et  les  annota  de  sa  main.  On  prétendit 
que  Florida  Blanca  voulait,  par  ce  moyen,  acquérir 
une  prépondérance  marquée  sur  les  autres  ministres 
et  qu'il  cherchait  à  restreindre  l'autorité  du  monarque. 
C'était  toucher  une  corde  fort  sensible,  chez  un  per- 
sonnage, aussi  jaloux,  que  Charles  III,  do  son  pouvoir; 
mais  le  prince  eut  assez  de  bon  sens  pour  comprendre  qu'il 
conservait  le  dernier  mot,  sur  toutes  les  questions,  et  qu'il 
gagnait,  à  la  nouvelle  institution,  de  les  trancher  avec 
plus  de  lumières. 


VI 


Un  de  ceux  qui  s'acharnèrent,  avec  violence,  contre 
Florida  Blanca  fut  le  comte  d'Aranda  (1).  L'âge  ne  l'avait 
pas  assagi.  Il  s'ennuyait  à  Paris,  dans  son  ambassade,  et 


(1)  Archive  historico,  Madrid,  Estado  leg.  2850.  Aranda  à  Florida 
Blanca,  Paris,  8  décembre  1786;  lettre  commençant  par  ces  mots  :  «  Voici 
ma  confession ;_ce  n'est  ni  celle  de  J.-J.  Rousseau,  ni  celle  de  saint  Augus- 
tin, etc.  )) 


308  RÈGNE   DE   CHARLES   III    D'ESPAGNE 

trouvait  trop  pénible,  à  ce  qu'il  écrivait,  d'être  obligé 
de  faire,  par  an,  cent  vingt  à  cent  trente  voyages  de 
Paris  à  Versailles,  partant  à  huit  heures  et  demie  du 
matin,  pour  parler,  à  dix  heures,  au  ministre  des  affaires 
étrangères.  Sa  première  femme  étant  morte  (1),  il  avait 
épousé,  malgré  ses  soixante-cinq  ans,  sa  petite-nièce,  Dona 
Maria delPilarSilva  y  Palafox.  Elle  était  malade,  et,  comme 
les  médecins  l'avaient  renvoyée  en  Espagne,  il  demanda 
à  la  rejoindre.  «  Je  ne  veux  que  le  repos,  mandait-il  à 
Florida  Blanca;  que  l'on  me  permette  seulement  de  finir 
mes  jours  sous  l'habit  de  l'ordre  de  Mars,  dans  lequel  j'ai 
fait  mes  vœux  et  où  je  continuerai  de  servir  tant  que  ma 
carcasse  tiendra  bon.  »  Il  fut  rappelé  en  1786  et  son 
successeur  à  Paris  fut  Fernan  Nufiez  (2),  qui  prit  possession 
de  son  poste  la  même  année  que  Montmorin  devint  mi- 
nistre des  affaires  étrangères.  Mais  le  repos  d'Aranda  ne 
laissa  pas  que  d'être  très  agité.  Un  tel  homme  ne  pouvait 
s'accommoder  du  sort  commun;  il  supportait,  avec  amer- 
tume, de  ne  plus  occuper  le  premier  rang  et  de  se  voir,  lui, 
un  militaire  et  un  grand  d'Espagne,  obligé  d'obéir  à  un 
robin,  à  un  noble  de  fraîche  date,  comme  Florida  Blanca. 
Un  décret  royal  l'exaspéra.  Cette  ordonnance  prescri- 
vait de  donner  le  titre  d'excellence  aux  grands  d'Es- 
pagne, aux  conseillers  d'Etat,  à  l'archevêque  de  Tolède, 
aux  chevaliers  de  la  Toison  d'or,  aux  grands-croix  de 
Charles  III  (3),  aux  capitaines  généraux  de  terre  et  de 
mer,  à  tous  ceux  qui  seraient  ou  auraient  été  vice-rois 
ou  ambassadeurs,  et  enfin  de  rendre,  à  tous,  les  mêmes  hon- 
neurs militaires.  Il  n'y  avait  pas  quatre  jours  que  le  décret 
était  publié  qu'Aranda  s'empressa  de  représenter  au  roi 

(1)  Dona  Ana-Maria  del  Pilar  Fernandez  de  Hijar,  morte  en  1783. 

(2)  Florida  Blanca,  le  29  janvier  1787,  annonce  à  d'Aranda  que  son  suc- 
cesseur sera  Fernan  Nufiez.  (Archivo  historico,  Madrid,  Estado  leg.  2850.) 

(3)  Institué  en  1771  «  sous  l'invocation  de  la  Très  Sainte  Vierge  consi- 
dérée dans  le  glorieux  mystère  de  son  Immaculée  Conception  ».  Nov.  Reco- 
pilacion,  VI,  ni,  12  (19  septembre  1771). 


REFORMES    INTERIEURES  309 

les  inconvénients  que  produirait  son  exécution,  dans 
tout  le  royaume.  Au  bout  de  deux  mois,  comme  son  mé- 
moire demeurait  sans  réponse,  il  écrivit  au  ministre  de 
la  guerre,  Don  Geronimo  Caballero. 

Un  libelle  anonyme  parut  ensuite,  intitulé  :  Conversa- 
tion entre  les  comtes  de  Florida  Blanca  et  Campomanes, 
le  20  juin  1788.  Il  y  était  question  du  décret  royal,  relatif 
aux  honneurs  militaires.  Campomanes  interrogeait  Florida 
Blanca  sur  les  motifs  de  cette  mesure  et  ce  dernier  lui 
répondait  en  ces  termes  :  «  Laissons  de  côté  mes  motifs, 
mais,  tant  que  ma  chaise  sera  chaude,  il  me  faut  faire  un 
pot-pourri  de  toutes  espèces  de  gens,  car,  sans  cela,  ni  vous, 
ni  moi,  ni  nos  égaux,  n'oserions  lever  la  tête.  »  Dans  la 
suite  de  cette  satire,  on  le  représentait  expliquant  à  son 
interlocuteur  les  artifices  dont  il  se  servirait  pour  contre- 
carrer les  représentations  du  comte  d'Aranda,  désigné 
sous  les  noms  :  d'ambassadeur,  de  démon  militaire,  ou 
d'archiprêtre  des  moines  guerriers  :  «  Fallait-il  révoquer 
un  ordre  de  S.  M.  pour  le  caquet  de  gens  chatouilleux?  Le 
roi  n'était-il  pas  le  maître  absolu  de  tout  honneur,  libre 
de  l'octroyer  ou  de  l'enlever  en  bloc,  ou  en  détail, 
selon  son  libre  arbitre?  »  L'auteur  supposait  que  Florida 
Blanca  insistait  auprès  de  Campomanes  pour  savoir  ce 
que  «  chantaient  tous  les  braillards  »,  et  il  le  caressait  en 
promettant  de  le  maintenir  gouverneur  du  conseil  de 
Castille  et  de  perpétuer  les  gens  de  sa  robe,  dans  les  secré- 
taireries  d'Etat.  Le  résultat  des  réponses  de  Campomanes 
était  de  brouiller  Florida  Blanca,  d'abord  avec  le  roi, 
parce  que  ce  prince  disait  qu'aucun  ministre  n'avait 
jamais  réduit  son  autorité  comme  Florida  Blanca,  qui  ne 
l'écoutait  guère  ))lus  qu'un  moine  du  Saint-Bernard;  puis, 
avec  le  confesseur  fray  Joaquin  Eleta,  parce  qu'il 
aurait  imaginé,  pour  diminuer  l'ascendant  de  ce  prêtre 
dans  les  affaires  de  l'Eglise,  de  montrer  à  Charles  III 
une  lettre  de  Pie  VI,  qui  le  traitait  de  moinillon  ignorant; 


310 


RÉGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 


ensuite,  avec  les  conseils  et  les  tribunaux  dont  il  s'arro- 
geait les  attributions,  parce  que  son  encombrante  va- 
nité le  portait  à  vivre  persuadé  qu'il  savait  tout  et  que 
tous  les  autres  n'étaient  que  des  ânes;  avec  ses  collègues 
les  ministres,  parce  que  la  junte  suprême  d'Etat  les  trans- 
formait en  un  troupeau  de  moutons,  qui  marchaient,  en 
se  bousculant,  là  où  les  poussait  leur  berger;  enfin,  avec 
Campomanes  lui-même,  dans  la  bouche  duquel  on  mettait 
la  conclusion  suivante  :  «  Je  me  félicite  de  ne  vous  avoir 
dit  que  la  plus  grande  partie  des  choses  qui  donnent,  à 
votre  ministère,  un  caractère  intolérable  et  fatal.  Mainte- 
nant, je  conviens  avec  la  voix  générale,  après  la  mauvaise 
âme  de  Galvez  et  la  vôtre,  qui  ne  vaut  pas  mieux,  après 
vos  fariboles  et  vos  cafarderies,  pour  abuser  le  roi,  après 
une  infinité  de  malheurs,  par  lesquels  tous  deux  vous  pa- 
raissez avoir  été  fondus  dans  le  même  moule,  que  la  nation 
soupire  pour  qu'il  n'y  ait  plus  d'avocat  dans  le  minis- 
tère (1).  )) 

La  satire  eut  un  grand  succès,  dans  la  haute  société 
et  parmi  les  militaires.  On  se  la  passait  de  mains  en 
mains,  on  la  copiait.  Une  fable,  insérée  dans  le  Journal  de 
Madrid,  et  intitulée  le  Renard  {el  Raposo),  partagea  la 
vogue  de  l'autre  libelle.  Il  y  était  question  d'un  lion  (2)  qui 


(1)  Ferrer  del  Rio,  l.  IV,  p.  228  el  seq. 

(2)  El  Raposo,  attribué  à  Tomas  Iriarte  ou  à  Don  Felipe  Samanie^i^o 

De  un  leon  poderoso 

Ministro  principal  era  un  raposo; 

Por  lo  sagaz  y  astuto 

Orgullo  conio  cl  houibrc  tieue  el  brutu; 

Y  asi,  do  su  privauza  evanecido 
Trataba  cou  imperio  desmedido 
Hasta  a  los  mismos  tigrea  y  los  osos. 
Todos  los  animales, 
Grandes,  pequeiïos,  mansos  y  fiu'iosos, 
Erau  para  el  iguales  : 
Con  rigur  los  trataba  y  aspereza. 

Y  despreciaba  fuerzas  y  graudeza. 
En  esto,  del  favor  una  mudanza, 
Caer  hizo  al  visir  de  la  privanza, 

Y  apenas  del  SeTior  perdio  el  apreeio, 
Objctu  lue  del  général  desprecio. 


D'un  lion  puissant 

Ministre  principal  était  uu  renard 

Avisé  et  malin 

Orgueilleux  comuie  un  homme; 

Vaiu  de  ses  privautés 

Il  traitait  impérieusement,  avec  excès. 

Les  tigres  et  les  ours. 

Tous  les  animaux 

Grands,  petits,  doux  et  furieux 

Etaient  pour  lui  égaux. 

Avec  rigueur  et  âpreté  il  les  traitait 

Et  méprisait  forces  et  grandesse. 

Un  changement  de  faveur 

Fit  tomber  le  vizir. 

Et  à  peine  perdue  l'amitié  du  maître 

Qu'il  fut  l'objet  du  dédain  géuéral. 


RÉFORMES    INTÉRIEURES  311 

avait  pour  ministre  un  renard.  Ce  dernier,  enivré  de  sa 
fortune,  maltraitait  tous  les  autres  animaux.  Un  hasard 
le  ruinait.  Les  plus  petits  s'enhardissaient  et  s'atta- 
quaient à  lui,  tandis  que  les  grands  l'égratignaient,  de 
temps  en  temps,  pour  rendre  son  martyre  plus  douloureux, 
en  ne  l'achevant  pas  tout  de  suite.  La  morale  contenait 
cette  conclusion  que,  chez  les  hommes,  se  voyait  ce  qui  se 
passait  chez  les  animaux  :  l'abus  de  la  force;  mais  cepen- 
dant l'orgueil  persistait  toujours. 

Il  se  renouvelait  contre  le  ministre  une  cabale  analogue 
à  celle  dont  fut  victime  Grimaldi.  C'était  bien  le  parti 
aragonais,  qui  reprenait  l'offensive,  contre  le  parti  golillc 
ou  des  robins.  Mais,  cette  fois,  il  manquait  aux  ennemis  de 
Florida  Blanca  l'appui  du  prince  des  Asturies.  Pourtant, 
la  femme  de  l'héritier  présomptif  détestait  le  chef  du 
cabinet  et  on  connaît  l'ascendant  qu'elle  exerçait  sur  son 
époux.  Il  y  eut  quelques  châtiments,  destinés  à  ramener, 
dans  le  devoir,  les  mécontents.  On  prit  un  détoui'  pour 
exiler  le  marquis  de  Rubi,  en  le  nommant  ambassadeur 
auprès  du  roi  de  Prusse.  Gomme  il  refusait  d'obéir, 
sous  de  mauvais  prétextes,  il  fut  envoyé,  en  disgrâce, 
à  Pampelune.  O'Reilly  (1),  qui  avait  contribué  à  la  dilTii- 


Auu  el  mas  itifelice  le  acoinete,  Même  le  plus  malheureux  l'atUiinie, 

Y  los  Kraiulcs  dcl  rciuo,  por  juguetc  Et  les  siraiuls,  par  aimiseuuuit, 

^0  (lucricudu  tomarsc  mas  trabajo  Sans  daigner  prendre  plus  de  travail 

QiK^  tal  cual  araûa/.o  de  liv!crii,  (Juo  de  régratigner  légèvomcut 


par  agasa.jo. 


Coiuinc  eu  le  caressant, 


'l'ai  martiro  le  dieron  y  tau  llero  Lui  tirent  souffrir  un  tel  inart.Me 

Y  se  lo  eoutinuaron  de  tal  suertc,  Et  le  prolongèrent  de  telle  sorte 

Que  eargado  de  Hagas  y  de  ai'reuta,  Que,  chargé  de  plaies  et  d'affrouts, 

\iuo  a  sufrir  la  niucrto  J.a  mort  vint  enfin, 

Fenosa  tauto  mas  cuauto  mas  leuta.  D'autant  plus  pénible  que  lente. 

6  Por  que  para  estos  casos  Pourquoi  chercher  des  exemples 

Buscamos  eu  los  brutes  ejeniplares,  Chez  les  animaux 

îSi  de  igualcs  fracasos  i^iles hommes nousoflrcntparcenlaims 

Xos  olreccn  los  hombres  ceuteuares  De  tels  excès  de  fore;? 

t'uaudo  el  poder  usarou  cou  exeeso?  L'orgueil  en  cessera-t-ii  pour  c^la.' 

(,  Y  la  àoberbia  cesara  por  eso"? 

(1)  Feeeee  DEL  Rio,  t.  IV,  p.  216:  cite  un  mot  du  corrégidur  Arm^/jii  : 
(i  II  y  a  trois  comtes  qui  ne  peuvent  tenir  dans  le  même  sac,  »  disait  ce  per- 
sonnage. Ces  trois  comtes  étaient  :  Florida  Blanca,  Aranda  et  0'R"illy. 


312  RÈGNE    DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

sion  des  satires,  reçut  l'ordre  de  partir  en  mission,  pour 
la  Galice.  Il  quitta  Madrid,  en  affectant  le  plus  grand  zèle 
et  la  plus  grande  satisfaction.  Son  beau- frère,  Don  Louis 
de  Las  Casas,  gouverneur  d'Oran,  en  congé  à  Madrid, 
fut  renvoyé  en  Afrique.  Enfin,  le  comte  d'Iranda,  chez 
lequel  se  réunissait  une  société,  soupçonnée  d'être  hostile 
à  Florida  Blanca,  fut  mandé  par  Campomanes.  Le  gou- 
verneur du  conseil  de  Castille  lui  adressa  une  mercuriale 
et  voulut  bien  se  contenter  de  ses  explications. 

Ces  châtiments,  bien  bénins,  étaient  de  faibles  satisfac- 
tions, accordées  au  ministre,  contre  lequel  courait  une  nou- 
velle satire,  moins  spirituelle  que  les  précédentes,  intitulée  : 
Lettre  d'un  coquetier  de  Fuencarral  à  un  avocat  de  Madrid, 
sur  le  libre  commerce  des  œufs.  Ce  pamphlet  regrettait  les 
facilités,  octroyées  aux  armateurs  pour  commercer  avec 
les  Indes. 

Une  autre  faiblesse  du  gouvernement  fut  de  donner 
satisfaction  aux  opposants,  en  rapportant  le  décret  sur 
les  honneurs  militaires,  en  partie  cause  de  tous  les  écrits 
dont  Florida  Blanca  avait  été  assailli. 

Celui-ci  jugea  opportun  de  rédiger  un  mémoire  justi- 
ficatif de  toute  sa  conduite  depuis  l'année  1777,  époque 
de  son  entrée  au  ministère.  Il  terminait,  en  demandant,  au 
roi,  la  permission  de  se  retirer;  mais  Charles  III,  dont  la 
santé  devenait  de  plus  en  plus  chancelante,  ne  consentit 
pas  à  se  séparer  de  lui  (i). 

(1)  Florida  Blanca  resta  au  pouvoir  sous  Charles  IV  et  ne  tomba,  en  1792, 
que  parce  qu'il  voulut  ouvrir  les  yeux  du  roi  sur  les  désordres  de  la  reine. 
Pendant  l'invasion  de  Napoléon,  il  présida  la  junte  insurrectionnelle  d'Aran- 
jucz  et  mourut  à  Séville  le  28  décembre  1808.  Le  mémoire  de  Florida  Blanca 
est  du  10  octobre  1788.  Cet  écrit  fut  présenté  de  nouveau  au  roi  Charles  IV, 
le  6  novembre  1789.  s  - 


CHAPITRE  XI 

MOUVEMENT  INTELLECTUEL  SOUS  CHARLES  III 

I.  L'enseignement  :  réformes  scientifiques,  les  sciences  exactes  cultivées  en 
dehors  des  Universités,  principaux  savants,  cabinet  d'histoire  naturelle, 
médecine.  —  II.  Philosophie  :  influence  de  Vernei,  les  jésuites  Eximeno 
et  Arteaga,  réaction  contre  le  sensualisme  et  apologie  catholique,  Rodri- 
guez  Ceballos,  Ferez  y  Lopez,  Valcarcel.  —  III.  Travaux  historiques  : 
les  fausses  chroniques,  le  P.  Enrique  Florez,  Manuel  Risco,  Capmany, 
fray  Romualdo  Escalona,  Campomanes,  le  jésuite  Masdeu.  —  IV.  Lit- 
térature :  prédominance  de  l'esprit  critique,  influence  de  Feijoo,  Luzan, 
Isla,  la  fonda  de  San-Sebastian,  Moratin  le  père,  principaux  membres  de 
ce  cercle  littéraire,  Cadahalso  et  los  Eruditos  a  la  violeta,  Tomas  Iriarte, 
salons  à  la  mode,  le  poème  de  la  Musica,  les  fables,  polémiques  qu'elles 
provoquent  :  El  asno  erudito  de  Forner.  —  V.  Le  théâtre  :  partisans  de  la 
tradition,  les  gallo-classiques,  Moratin  le  père,  les  autos  sacramentales, 
la  cabale  du  comte  d'Aranda,  les  saynètes  de  Ramon  de  la  Cruz,  la  Hor- 
mesinda,  Jovellanos  et  le  Delincuente  honrado,  pillage  de  l'ancien  réper- 
toire, la  Raquel  de  Huerta,  absence  de  critique  chez  ce  personnage,  el 
Seiiorito  mimado  d' Iriarte,  Iriarte  précurseur  de  Moratin  le  fils.  — 
VI.  Beaux-arts  :  prédominance  de  l'influence  étrangère  à  partir  de  Coello, 
en  peinture;  décadence  de  la  sculpture  et  de  l'architecture,  influence  de 
Borromini,  l'Académie  des  nobles  arts  de  San-Fernando;  Mengs.  prédo- 
minance incontestée  de  sa  peinture  et  de  son  goût;  réaction  de  Goya, 
tentatives  de  la  sculpture  avec  Don  Felipe  de  Castro,  la  sculpture  sur  bois 
et  Sarzillo:  architecture  :  Don  Ventura  Rodriguez  et  Don  Juan  de  Villa- 
nueva,  le  goût  antique,  influence  de  Vitruve,  Don  Josef  Ortiz  y  Sanz,  Don 
Antonio  Ponz.  —  VII.  Musique  :  Nasarre,Valls  et  Feijoo,  discours  de  ce 
dcrni-er  sur  la  musique  des  temples,  invasion  de  l'opéra  italien  sous  Phi- 
lippe V  et  Ferdinand  VI;  Iriarte,  un  des  propagateurs  de  la  musique 
allemande;  œuvres  des  PP.  Eximeno,  Arteaga  et  Requeno. 


Dans  l'ensemble  de  son  œuvre,  les  réformes  opérées  par 
Charles  III,  au  point  de  vue  de  l'enseignement,  ne  sem- 


314  RÈGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

bleront  pas  la  suite  d'un  plan  coordonné.  Après  l'expul- 
sion des  jésuites  et  la  suppression  des  colegios  mayores, 
on  pouvait  peut-être  s'attendre  à  un  remaniement  gé- 
néral des  programmes  et  à  une  diffusion,  plus  pratique  et 
moins  incomplète,  de  l'instruction.  Mais,  pour  mener  à 
bonne  fin  un  projet  aussi  vaste,  il  eût  fallu  être  mieux 
secondé  que  les  ministres  du  roi  Catholique  ne  le  furent. 
En  jugeant  cette  époque,  avec  nos  idées  modernes,  on 
s'exposerait,  de  plus,  à  fausser  les  faits,  par  les  analogies 
qu'inspirerait  la  substitution,  en  France,  des  écoles  laïques 
aux  écoles  congréganistes.  Charles  III,  lorsqu'il  chassa  les 
jésuites,  ne  les  poursuivit  pas,  en  tant  que  religieux, 
mais  il  vit,  parmi  eux,  à  tort  ou  à  raison,  des  conspirateurs, 
dont  il  délivra  son  royaume.  Les  programmes  des  maisons, 
occupées  jadis  par  les  disciples  de  saint  Ignace,  ne  diffé- 
raient pas,  essentiellement,  de  ceux  des  universités.  La 
décadence  de  l'enseignement  ne  leur  était  pas  imputable, 
luix  partis,  les  abus  subsistaient  toujours,  et  c'était  aux 
anciens  corps  privilégiés,  endormis  dans  leur  routine, 
qu'il  fallait  s'attaquer. 

Une  autre  remarque,  à  laquelle  on  doit  s'attacher,  est 
celle  qui  porte  sur  le  petit  nombre  de  personnes,  appelées 
à  jouir  des  bienfaits  de  l'instruction.  Le  peuple  ne  cher- 
chait pas  à  sortir  de  son  ignorance.  Seuls,  les  bourgeois  et 
les  nobles  s'appliquaient  aux  études  secondaires  ou  su- 
périeures. Quelques  écoles  éléinenl aires  végétaient,  an 
hasard  des  fondations  pieuses  ou  philanthropiques.  Les 
plus  nombreuses  étaient  celles,  tenues  par  les  religieux 
escolapios,  ordre  fondé  dans  la  Catalogne,  en  1683,  par 
Don  José  Calasanz,  chapelain  du  cardinal  Colonna.  Ces 
maîtres  ne  rendaient  pas  la  science  aimable  et  pratiquaient 
tr(_)j)  strictement  la  régir  (jiic  :  la  Irtra  cou  sdiigrc  cnlra. 
Ils  dégoûtaient  et  abrutisbaient  leurs  élevés,  par  leurs  mau- 
vais traitements. 

Cabarrus   se   révoltait,  contre    cette    discipline  dépri- 


xMOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    III     313 

mante  :  «  Oh!  mon  ami,  je  ne  sais  si  votre  cœur  participe 
à  la  vigoureuse  indignation  du  mien,  quand  je  vois  ces 
troupeaux  d'enfants,  conduits,  dans  nos  rues,  par  un  esco- 
lapio,  armé  de  sa  canne...  «  Le  petit  est  bien  humble  », 
disent-ils,  quand  ils  veulent  en  louer  quelqu'un;  ce  qui 
veut  dire  qu'il  a  déjà  contracté  l'abattement,  l'aplatis- 
sement, ou,  si  vous  l'aimez  mieux,  la  farouche  hypocrisie 
monacale  (1).  » 

Don  Diego  de  Torres,  plus  tard  professeur  à  l'Uni- 
versité de  Salamanque,  fréquentait,  dans  son  enfance,  une 
école  laïque;  les  procédés  n'y  étaient  pas  plus  doux  que 
chez  les  escolapios.  «  Je  payai  sur  mes  fesses  ma  science 
de  la  lecture,  raconte-t-il;  l'écriture  me  coûta  bien  des 
coups  de  poing  et  bien  des  soufflets,  et  je  restai  dix  ans 
dans  cet  Alger,  captif,  pendant  cinq  ans,  de  Pedro  Rico  : 
ainsi  s'appelait  le  comité  de  cette  galère.  » 

Ces  maîtres  d'école  (2),  lorsqu'ils  ne  faisaient  pas  partie 
d'un  ordre  religieux,  n'étaient  que  de  pauvres  gens,  moins 
bien  rétribués  que  des  journaliers.  Pour  ouvrir  une  école, 
il  fallait  être  vieux  chrétien,  de  naissance  légitime,  de 
bonnes  vie  et  mœurs,  et  fournir  une  attestation  du  juge 
ecclésiastique,  constatant  que  le  candidat  avait  été  inter- 
rogé sur  la  doctrine  chrétienne.  Deux  examinateurs  et 
deux  commissaires  de  V ayuntamiento  (3)  lui  faisaient 
passer,  devant  notaire,  un  examen.  Il  envoyait  des  mo- 
dèles de  son  écriture  et  des  compositions  de  calcid  à  l.i 
Congrégation  de  Saint-Cassien,  corporation  des  ntagisters 
de  Madrid.  Sur  le  rapport  favorable  de  cet  institut,  le 
conseil  de  Castille  conférait  le  droit  d'enseigner. 

Les  matières  les  plus  négligées,  dans  les  Universités, 
étaient  celles  qui  se  rai>portaient  aux  mathématiques, 


(1)  Cabaerus,  Cabarrus  aobrc  loi  obitaculus  que  la  naturaleza,  la  vpinfjii 
y  las  leyes  oponen  a  la  jelicidad  publica.  Vitoria,  1808,  in-4°,  p.  81. 

(2)  Desdevises  du  Dézeet,  t.  III,  p.  168. 
Conseil  muuiripal. 


316  REGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

aux  sciences  physiques  et  naturelles.  On  a  peine  à  croire 
les  détails  invraisemblables,  fournis  par  le  professeur  de 
Salamanque,  Don  Diego  de  Torres,  sur  cet  établissement 
que  l'on  qualifiait  magnifiquement  de  «  trône  de  la 
sagesse  et  de  boulevard  de  la  chrétienté  ». 

D'après  Don  Diego,  les  étudiants  qui  le  fréquentaient 
étaient  si  peu  accoutumés,  à  de  pareilles  études,  qu'ils  com- 
paraient la  langue  des  mathématiques  à  l'ai'got  des  bohé- 
miens, aux  lazzis  des  faiseurs  de  tours.  D'autres  y  voyaient 
des  termes  magiques,  que  l'on  ne  saisissait  qu'avec  l'as- 
sistance du  diable,  à  la  condition  de  se  oindre,  avec  l'on- 
guent dont  se  frottaient  les  sorcières,  pour  se  rendre  au 
sabbat. 

«  Quand  je  fus  installé,  comme  professeur,  en  1726,  je 
n'y  vis,  ajoute-t-il,  ni  un  globe,  ni  une  carte  de  géogra- 
phie, ni  un  compas.  Aujourd'hui,  à  la  fin  de  juin  1752, 
nous  sommes  aussi  dénués,  qu'autrefois,  de  livres  et  d'ins- 
truments. » 

Une  démarche  de  ce  personnage,  en  1758,  pour  fonder 
une  académie  de  mathématiques,  lui  attira  un  discours 
furibond  d'un  certain  P.  Ribera,  religieux  trinitaire, 
qui  exerçait  une  influence  prépondérante  sur  l'assemblée 
des  docteurs  ou  claustro.  Aux  tentatives  du  ministre  de 
grâce  et  de  justice.  Roda,  qui  essaya  de  rajeunir  les  pro- 
grammes, l'Université  répondit,  avec  l'orgueil  d'une  pré- 
tendue orthodoxie  :  Non  erit  in  te  Deus  recens  neqiie 
adorabis  Deiim  alieniim  (1). 

La  stérilité  des  efforts  de  Roda  se  trouve  constatée, 
par  Jovellanos,  dans  son  Informe.  «  Tant  que  les  Universi- 
tés littéraires,  écrit-il,  continueront  à  être  ce  qu'elles  sont, 
maintenant,  et  ce  qu'elles  ont  toujours  été,  tant  que  la 
philosopliie  scolastique  y  dominera,  les  sciences  exactes 
et  naturelles  ne  pourront  y  prendre  racine.  Le  but,  le 

(1)  CoxE,  V Espagne  sous  les  rois  de  la  maison  de  Bourbon,  etc.,  p.  182. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    III     317 

caractère,  la  méthode  et  l'esprit,  qui  sont  l'âme  de  ces 
sciences,  diffèrent  trop  des  principes  de  l'école  et  sont 
même  incompatibles  avec  eux  :  ceci  est  une  vérité  con- 
firmée, par  une  triste  et  malheureuse  expérience.  Peut- 
être  ne  serait-il  pas  impossible  de  réunir  les  sciences 
intellectuelles  à  celles  qui  sont  susceptibles  de  démons- 
tration?... Mais,  pour  atteindre  ce  but  de  nos  vœux  les 
plus  ardents,  il  faudra  renverser  de  fond  en  comble  le 
système  et  la  forme  de  nos  études  (1).  » 

Ce  fut  donc  hors  des  Universités  que  l'on  cultiva,  avec 
ardeur,  les  sciences  mathématiques  et  physiques,  dans  les 
académies  de  Barcelone,  d'Oran  et  de  Ceuta,  au  collège 
des  gardes-marine  (2),  à  l'Académie  des  nobles  arts  de 
San-Fernando  (3),  au  collège  d'artillerie  de  Ségovie  (4), 
aux  écoles  militaires  d'Avila  et  d'Ocana,  au  collège  de 
San-Isidro  (5),  au  séminaire  de  Vergara.  Don  Antonio 
Gregorio  Rosell,  professeur  à  San-Isidro,  composa  les 
Institutions  mathématiques  eila.  Géométrie  enfantine.  Pen- 
dant l'année  1779,  Don  Pedro  Gianini  commença  la  pu- 
blication d'un  cours  de  mathématiques,  destiné  aux  cadets 
du  royal  collège  de  Ségovie.  Don  Antonio  Bails,  après  de 
fortes  études  scientifiques  en  France,  où  il  avait  suivi, 
en  qualité  de  secrétaire,  l'ambassadeur  Masonès  y  Lima, 

(1)  Informe  :  Segunda  clase  de  estorbos  :  instruction  des  propriétaires, 
p.  124.  Voir  également  un  passage  virulent  de  Blanco-White  dans  Dobladu's 
letters  frorti  Spain,  p.  103  et  seq.,  édit.  de  1822,  sur  les  Universités  espagnoles 
et  la  prédominance  gênante,  dans  leur  enseignement,  des  doctrines  théolo- 
giques. Les  opinions  de  ce  singulier  personnage,  tour  à  tour  prêtre  catho- 
lique, ministre  protestant  et  libre  penseur,  ne  doivent  être  accueillies 
q'i'avec  la  plus  grande  réserve,  car  son  impartialité  pourrait  être  suspecte; 
mais  elles  concordent,  en  cette  matière,  avec  celles  de  Jovellanos,  esprit  nova- 
teur tout  en  étant  respectueux  de  la  tradition.  Le  nom  de  Doblado  était 
un  pseudonyme  pris  par  White  à  cause  de  ses  deux  noms  :  Blanco  et  White. 
Il  naquit  en  1775  et  mourut  en  1841.  Il  fréquenta  pendant  quelque  temps 
Newman,  fellow  au  collège  d'Oriel.  Se  reporter  à  Thtjreatt-Dangin,  A'^eir- 
man  et  Le  mouvement  d'Oxford,  F*^  partie,  p.  24. 

(2)  Ecole  des  gardes-marine,  fondée  en  1717,  réformée  en  1776. 

(3)  San-Fernando,  fondé  en  1753. 

(4)  Ecole  d'artillerie  de  Ségovie,  en  1764. 

(5)  Créée  en  1770. 


3!8  RKGNE    DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

devint,  plus  tard,  directeur  à  l'Académie  de  San-Fer- 
nando.  Il  y  écrivit,  sur  l'ordre  du  comte  O'Reilly,  et 
avec  la  collaboration  de  Don  Geronimo  Capmany,  un 
traité  de  mathématiques  pour  les  écoles  de  cadets  d'in- 
fanterie. D'une  érudition  remarquable,  vulgarisant  les 
connaissances,  qu'il  avait  recueillies  en  France,  en  An- 
gleterre, en  Allemagne,  en  Italie, il  traita,  dans  ses  œuvres, 
non  seulement  des  mathématiquespures,maisdeleur  appli- 
cation à  la  mécanique  des  solides  et  des  fluides,  à  l'op- 
tique, à  l'astronomie,  à  la  gnomonique,  à  la  perspec- 
tive, etc.  Le  bas  du  corps  infirme,  paralysé  de  la  main 
droite,  Bails  ne  cessa  pourtant  pas  ses  travaux.  Malgré 
son  âge,  il  apprit  à  écrire  de  la  main  gauche,  et  la  mort 
seule  interrompit  ses  laborieuses  recherches  (1). 

Du  collège  des  gardes-marine  sortirent  Don  Jorge 
Juan  et  Don  Antoino  de  Ulloa.  Lors  de  l'expédition 
faite  par  la  Condamine,  dans  l'Amérique  du  Sud,  ils 
représentèrent,  très  dignement,  la  science  espagnole.  A 
leur  retour,  ils  publièrent  leurs  observations  physiques 
et  astronomiques.  Ils  collaborèrent,  tous  deux,  à  une  dis- 
sertation historico-géographique  sur  le  méridien  de  dé- 
marcation, entre  les  domaines  portugais  et  espagnols, 
en  Amérique. 

Don  Jorge  Juan  se  rendit  à  Londres  pour  y  étudier 
la  construction  des  navires.  A  son  retour,  il  réunit  chez 
lui,  tous  les  huit  jours,  une  conférence  scientifique,  qui 
prit  le  titre,  assez  banal,  d'Assemblée  amicale  et  litté- 
raire. Il  prépara  un  manuel  de  navigation,  pour  les  gardes- 
marine,  et  un  traité  de  mécanique  appliquée. 

Don  Antonio  de  Ulloa,  qui  fut  envoyé  en  qualité  de 
gouverneur  à  la  Louisiane,  composa,  à  son  retour,  les 
Notes  américaines,  ouvrage  rempli  de  renseignements,  sur 
le  territoire,  les  climats,  les  productions,  les  animaux  et 

(1)  Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  482  et  seq. 


.MOUVEMENT    INTi^LLECTUEL    SOUS    CHARLES    III     319 

les  minéraux  de  ces  pays.  Plus  tard,  il  présenta  au  minis- 
tère une  œuvre  intitulée  :  la  Marine,  forces  navales  de 
VEurope  et  de  V Afrique.  Il  imprima  également  un  mé- 
moire sur  l'éclipsé  du  soleil  et  l'anneau  réfractaire  de 
ses  rayons,  observation  faite  à  bord  du  navire  Espaha, 
le  24  juin  1778. 

S'il  était  un  mauvais  administrateur,  comme  savant, 
Ulloa  rendit  à  son  pays  de  nombreux  services.  Il  vulga- 
risa, en  Espagne,  les  premières  notions  de  l'électricité  et 
du  magnétisme,  éléments  qu'il  apprit  à  Londres.  Il  fit 
connaître  également  les  qualités  du  platine,  de  la  gomme 
élastique,  de  la  cannelle;  avec  le  microscope,  il  étudia 
la  circulation  du  sang,  dans  les  poissons;  il  s'appliqua, 
dans  les  Andes,  à  des  recherches  géologiques.  A  côté  de 
SOS  œuvres  purement  scientifiques,  il  s'adonna  à  des 
travaux  pratiques  :  il  enseigna  la  méthode  de  lever  des 
cartes  de  géographie  et  traça  un  plan  pour  le  canal  de 
Castille. 

Don  Manuel-Maria  de  Aguirre,  directeur  d'une  des 
compagnies  de  l'école  militaire  d'Ocaha,  obtint  une  légi- 
time réputation,  pour  ses  travaux  géographiques,  au  point 
de  vue  de  l'histoire  naturelle  et  de  l'astronomie.  Il  ré- 
futa les  systèmes  de  Ptolémée  et  de  Descartes  et  critiqua 
les  lois  astronomiques  de  Kepler. 

Don  Vicente  Tofino,  directeur  du  collège  des  gardes- 
marine,  se  fit  connaître,  dans  le  monde  scientifique,  par 
son  traité  de  géométrie  élémentaire  et  de  trigonométrie 
rcctiligne,  ainsi  que  par  ses  tables  des  sinus  et  des  tangentes. 
Passionné  pour  l'astronomie,  il  consacrait  ses  matinées 
à  l'expédition  de  ses  devoirs  professionnels  et  passait  les 
nuits  à  l'observatoire  de  Cadix  avec  son  disciple  Valera. 
La  Lande  le  tenait  en  haute  estime  et  faisait  de  lui  le 
plus  grand  éloge. 

Au  milieu  de  l'année  1783,  Tofiho  reçut  la  mission  do 
composer  l'atlas  hydrographique  de  toutes  les  côtes  de 


320  RÈGNE    DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

la  Péninsule  ainsi  que  des  îles,  que  rencontraient  les  na- 
vires, à  l'aller  et  au  retour  du  voyage  d'Amérique.  Il  eut, 
comme  collaborateurs,  les  lieutenants  de  vaisseau  Don 
Dionisio  Alcala  Galiano,  Don  José  Espinosa  y  Tello, 
Don  Alejandro  Belmonte;  les  officiers  Don  José  Vargas 
Ponce,  Don  José  Lanz  et  Don  Julian  Canelas.  Avant  la 
mort  de  Charles  III,  ils  avaient  achevé  les  cartes  marines 
des  côtes  de  l'Espagne,  dans  la  Méditerranée,  des  côtes 
de  l'Afrique,  voisines  du  royaume,  ainsi  que  celles  de 
l'océan  Atlantique  et  des  Açores. 

Trois  astronomes  mexicains  se  signalèrent,  par  des  tra- 
vaux remarquables,  qu'ils  exécutèrent,  malgré  des  obs- 
tacles de  toutes  sortes.  Gama  publia  de  précieux  mé- 
moires sur  les  éclipses  des  satellites  de  Jupiter  et  de  la 
Lune,  sur  l'almanach  et  la  chronologie  des  anciens  Mexi- 
cains, enfin,  sur  le  climat  de  la  Nouvelle-Espagne.  Ve- 
lazquez  y  Léon  accompagna  le  visiteur  Don  José  de 
Galvez  en  Californie;  il  découvrit,  le  premier,  que,  par 
suite  d'une  énorme  erreur  de  longitude,  on  plaçait,  dans 
toutes  les  cartes,  cette  partie  du  continent  américain  beau- 
coup trop  à  l'ouest;  il  indiqua  à  l'abbé  Chappe  la  Cali- 
fornie comme  le  pays  d'où  l'on  pourrait  observer  l'éclipsé, 
annoncée  pour  le  18  juin  1769  (1).  Il  exécuta  un  grand 
travail  de  géodésie,  dans  la  vallée  de  Mexico,  afin  de  pré- 
parer la  construction  d'un  canal  de  dessèchement;  il 
fonda,  avec  la  protection  de  Galvez,  une  école  des  mines. 
Alzate,  correspondant  de  l'Académie  de  Paris,  fut  un 
savant  moins  remarquable  que  Gama  ou  que  Velazquez, 
parce  qu'il  éparpilla  ses  efforts;  ce  fut  surtout  un  vulga- 
risateur, qui  répandit  parmi  ses  compatriotes  le  goût 
des  sciences  physiques,  au  moyen  de  ses  articles,  insérés 
dans  la  Gazette  de  la  littérature. 


(1)  Sur  l'abbé  Chappe  et  son  voyage  en  Californie  pour  observer  le  pas- 
sage de  Vénus,  voir  AIT.  étr.,  Espagne,  t.  DLII,  f°  286;  t.  DLIII,  f»  68; 
t.  DLIV,  f»«  145,  192  et  228;  t.  DLVI,  f"  337. 


MOUVEiMENT   INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    III     32J 

Don  Vicente  de  los  Rios,  capitaine  de  la  compagnie 
des  cadets  du  collège  de  Ségovie,  écrivit  un  remarquable 
mémoire  sur  les  inventeurs  de  l'artillerie  en  Espagne, 
depuis  les  rois  Catholiques  jusqu'aux  temps  présents. 

Le  roi  pensionna  plusieurs  personnages  qui  allèrent 
étudier,  à  l'étranger,  la  chimie  et  la  physique.  Ces  savants 
rapportèrent,  dans  leur  pays,  le  fruit  de  leurs  voyages 
et  de  leurs  expériences.  Parmi  eux,  Don  Antonio  Solano 
devint  professeur  de  physique  au  collège  de  San-Isidro, 
Don  Pedro  Gutierrez  Bueno  obtint  la  première  chaire 
de  chimie  du  royaume.  Elle  fut  ouverte,  en  1787,  dans  la 
rue  d'Alcala,  et  l'enseignement  traita  des  leçons  de  l'Aca- 
démie de  Dijon,  faites  par  Morveau,  Maret  et  Durande. 

Un  cabinet  d'histoire  naturelle  fut  créé,  que  dirigea 
Don  Guillermo  Bowles,  auteur  de  V Introduction  à  l'his- 
toire naturelle  et  à  la  géographie  physique  de  V Espagne. 
Don  José  Clavijo  y  Fajardo  traduisit,  en  castillan,  l'/Z^is- 
toire  naturelle  de  Bufîon;  Don  José  Quer  publia  la  Flore 
espagnole  et  fonda  le  jardin  botanique,  à  Madrid;  Don 
Casimiro-Gomez  Ortega,  élève  de  l'université  de  Bologne, 
traduisit  en  espagnol  les  Expériences  sur  Valcali  dans  la 
guérison  de  Vasphyxie  et  les  Essais  de  Vor  et  de  l'argent, 
de  Du  Sage;  les  Eléments  naturels  et  chimiques  de  l'agri- 
culture, par  le  comte  de  Guillembourg;  les  Traités  sur  la 
physique  des  arbres  et  les  avantages  des  plantations  sur 
les  montagnes,  par  Du  Hamel.  Il  réédita  l'Histoire  de  la 
Nouvelle-Espagne,  du  docteur  Hernandez,  premier  mé- 
decin de  Philippe  II;  il  fut  l'auteur  d'un  Traité  sur  la 
méthode  facile  de  transplanter  les  plantes  à  peu  de  frais 
dans  les  pays  étrangers  les  plus  éloignés;  d'un  Mémoire 
sur  la  Malagueta  ou  piment  de  Tabasco;  d'un  Commen- 
taire sur  la  ciguë;  d'un  Cours  élémentaire  de  botanique 
théorique  et  pratique,  composé  avec  la  collaboration  de 
Palau  y  Verdera.  Il  fut  l'instigateur  de  voyages  scienti- 
fiques au   Pérou,  à  la  Nouvelle-Grenade,  au  Mexique, 

II.  21 


322  RÈGNE    DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

expéditions  dirigées  par  Don  Hipolito  Riiiz,  Don  José 
Pavon  et  Don  José-Celestino  Mutis.  Ces  missions  coûtèrent, 
au  Trésor,  plus  de  8  millions  de  réaux  et  leurs  effets 
furent  malheuresement,  en  grande  partie,  rendus  infruc- 
tueux, par  les  gouvernements,  qui  succédèrent  à  celui  de 
Charles  III.  Seule,  la  Flore  du  Pérou,  par  Pavon,  fut 
publiée,  et  l'on  ne  sait  où  gisent  les  dessins  de  l'Américain, 
Echevarria,  si  habile  dans  l'art  de  peindre  les  plantes. 
Ortega  dirigea  aussi  les  travaux  de  Don  Juan  Cuellar, 
envoyé  aux  Philippines,  par  la  compagnie,  qui  venait  de 
s'y  fonder;  il  encouragea  les  tentatives  de  ses  disciples, 
qui  établirent  des  jardins  botaniques  à  Barcelone,  Cadix, 
Pampelune,  Saragosse,   Mexico,  Lima,  Bogota,  Manille. 

Pour  stimuler  l'ardeur  des  étudiants  qui  s'adonnaient  à 
la  botanique,  le  ministre  Florida  Blanca  venait,  lui-même, 
présider  leurs  examens,  et  les  candidats,  après  leur  admis- 
sion, allaient  le  visiter  avec  leur  professeur  Gomez  Ortega. 
Ce  dernier  vécut  assez  pour  diriger  les  premiers  efforts  scien- 
tifiques de  son  digne  successeur,  Don  Mariano  Lagasca. 

Depuis  que  Don  José  Cervi,  premier  médecin  de  Phi- 
lippe V,  avait  établi  la  Société  de  Séville  et  l'Académie  de 
Madrid,  la  médecine  ne  cessa  pas  de  progresser,  en  Espagne. 
Le  célèbre  Don  Andrès  Piquer  (1)  vivait  encore,  au  début 
du  règne  de  Charles  III.  Son  édition  des  Institutions  mé- 
dicales, considérée  par  le  professeur  Barthez  de  Montpel- 
lier comme  un  livre  classique,  est  de  1762.  Don  Antonio 
Perez  de  Escobar  rédigea  un  Manuel  d'avis  médicaux  po- 
pulaires et  domestiques.  Il  protesta  contre  l'horreur  qu'ins- 
pirait la  phtisie  et  blâma  les  précautions,  que  prescrit 
aujourd'hui  l'hygiène,  telles  que  de  brûler  les  habits  ou 
les  meubles  contaminés,  repeindre  et  désinfecter  les  appar- 
tements (2).  D'autres  ouvrages  estimables  sont  à  noter, 

(1  )  Sa  science  était  encore  bien  limitée,  puisqu'il  doutait  de  la  circulation 
du  sang. 

(2)  Chateaubriand  partageait  l'opinion  du  médecin  espagnol.  Il  est  vrai 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES    III    323 

tels  que  la  Médecine  universelle,  de  Don  Sébastian-Mi- 
guel Guerrero,  président  de  la  Société  de  Séville;  Vlns- 
truction  ciirative  des  douleurs  du  côté  et  des  pulmonies, 
de  Don  José  Amar. 

Quelques-uns  de  ces  médecins  furent  lauréats  de  l'Aca- 
démie de  médecine  de  Paris,  comme  Don  Francisco  Salva 
y  Campillo  et  Don  Francisco  Santpons,  qui  se  livrèrent  à 
des  travaux  sur  la  petite  vérole  et  les  affections  aphteuses, 
chez  les  enfants.  Le  frère  de  Santpons,  Don  José-Ignacio, 
composa  un  intéressant  mémoire,  sur  la  mort  apparente 
des  nouveau-nés,  des  noyés,  ainsi  que  des  asphyxiés,  par 
les  vapeurs  de  charbon  ou  de  vin.  Il  fut  un  des  membres 
fondateurs  de  l'Académie  médico-pratique  de  Barcelone. 

Divers  médecins  préconisèrent,  dans  leurs  ouvrages, 
l'usage  de  l'inoculation,  pour  combattre  la  petite  vérole  : 
en  1763  Don  Juan  Espallarosa,  en  1769  Don  Francisco 
Rubio,  en  1773  Don  Manuel  Rubin  de  Celis  et  Don 
Francisco  Salva  y  Campillo.  Tous  s'accordaient  sur  l'uti- 
lité de  ce  traitement,  sans  oser  l'appliquer.  En  1780 
seulement,  l'inoculation  fut  mise  en  usage,  dans  les  pro- 
vinces basques,  par  Don  José  de  Luzuriaga,  par  Don 
José  Botella  de  Valence,  par  Don  Mariano  Avella  à 
Barcelone,  par  Don  Miguel  de  Gorman  à  Madrid.  Don 
Timothée  O'Scalan,  médecin  en  chef  du  département  de 
la  marine,  au  Ferrol,  en  1784,  exposa  la  méthode  pra- 
tique de  cette  opération,  par  une  brochure,  dédiée  à 
Campomanes,  gouverneur  du  conseil  de  Gastille, 

Ferdinand  VI  avait  fondé  une  école  de  chirurgie  à 

que  l'auteur  du  Génie  du  christianisme  ne  fait  pas  autorité  en  matière  scien- 
tifique; ses  intérêts  pécuniaires  se  trouvaient,  en  outre,  lésés  par  la  croyance 
des  Romains  à  la  contagion  des  maladies  de  poitrine.  «  Le  monument  de 
Mme  de  Beaumont  me  coûtera  environ  9,000  francs.  J'ai  vendu  tout  ce  que 
j'avais,  pour  en  payer  une  partie.  Il  me  reste  encore  une  très  belle  voiture; 
mais,  comme  notre  amie  est  montée  dedans,  deux  ou  trois  fois,  et  que  sa 
maladie  est  regardée  ici  comme  contagieuse,  j'ai  peur  de  ne  pouvoir  me  défaire 
de  cette  voiture...  »  (Lettre  à  Gueneau  de  Mussy,  20  décembre  1803,  Sainte- 
BEU\rE.  Chateaubriand  et  son  groupe  littéraire,  t.  II,  p.  360.) 


324  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'EiSI'AGNE 

Cadix,  en  1748,  par  l'initiative  de  Don  Pedro  Virgili, 
attaché  à  sa  personne.  Charles  III  en  étabht  une  seconde 
à  Barcelone,  en  1760.  L'un  de  ceux  qui  contribuèrent  le  plus 
aux  progrès  de  la  chirurgie  fut  Don  Antonio  Gimbernat, 
professeur  d'anatomie  à  Barcelone.  Il  fréquenta  les  hôpi- 
taux de  Paris  et  de  Londres  et  fut  le  disciple  de  Hunter. 
Lorsqu'il  revint  dans  sa  patrie,  riche  de  toutes  les  obser- 
vations, qu'il  avait  recueillies  en  Angleterre,  il  proposa, 
au  souverain,  le  plan  d'une  école,  qui  fut  installée,  sous 
le  nom  de  collège  San-Carlos,  au  mois  d'octobre  1787. 

Cette  liste  assez  longue  des  principaux  savants  espa- 
gnols prouve  que  l'activité  scientifique  était  loin  d'être 
morte,  en  ce  pays.  Cependant,  ces  hommes  distingués 
furent  plutôt  des  vulgarisateurs  que  des  esprits  origi- 
naux, profitant  de  ce  que  leurs  devanciers  avaient  légué 
ou  de  ce  qu'eux-mêmes  avaient  rapporté  de  leurs  voyages 
à  l'étranger;  mais,  en  général,  ils  ne  participèrent  pas 
aux  progrès  de  la  science,  par  des  découvertes  person- 
nelles. En  vain  chercherait-on,  chez  eux,  un  savant  comme 
Galilée,  Newton,  Lagrange  ou  Lavoisier  (1).  Cet  aveu 
d'infériorité  coûte  au  patriotisme  de  M.  Menendez  y 
Pelayo.  Dans  un  de  ses  articles  polémiques,  où  il  dé- 
fendait, avec  assez  d'âpreté,  l'Inquisition,  contre  tous  les 
méfaits  dont  on  l'a  parfois,  assez  inconsidérément,  char- 
gée, il  a  tâché,  avec  sa  finesse  accoutumée,  d'expli- 
quer un  résultat  qu'il  ne  pouvait  nier.  Il  en  attribue  la 
cause  au  peu  de  goût  que  les  Espagnols,  de  tous  les  temps, 
ont  montré  pour  les  sciences  d'une  application  éloignée. 
Le  génie  de  cette  nation  produisit  des  hydrographes,  des 
officiers  d'artillerie,  des  architectes,  des  moralistes,  des 
jurisconsultes,  des  politiques,  des  publicistes;  ses  peintres 
et  ses  romanciers  ne  craignirent  pas  d'observer  franche- 
ment la  vie  et  de  la  reproduire,  dans  leurs  œuvres,  avec 

(1)  Menendez  y  Pelayo,  Ciencia  espanola,  f.  I'^'',  p.  33,  et  p.  94,  note. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    III    325 

nn  naturalisme  parfois  brutal.  Tous,  savants,  écrivains 
ou  artistes,  sont  marqués  d'une  empreinte  commune. 
Faute  d'un  meilleur  nom,  M.  Menendez  y  Pelayo  appelle 
positive  cette  tendance  générale  de  l'esprit  espagnol. 
Combinée  avec  d'autres  éléments,  par  exemple  avec 
l'esprit  chrétien,  elle  éveilla,  chez  ce  peuple,  la  vitalité 
métaphysique.  Mais  la  métaphysique  n'était  pas  une 
science  purement  spéculative.  Elle  servait  de  base  aux 
études  théologiques,  elle  participait  à  la  bataille  que 
l'orthodoxie  espagnole  soutenait  contre  l'hérésie,  elle  la 
secondait  et  lui  fournissait  des  arguments  d'une  appli- 
cation immédiate.  Les  autres  sciences,  qui  ne  présen- 
taient pas  cet  intérêt  d'actualité,  languissaient,  parce 
que  personne  ne  se  préoccupait  d'elles,  parce  qu'elles 
n'étaient  que  des  vérités  abstraites  dont  l'emploi  ne 
se  voyait  pas,  tandis  que  l'on  discernait  clairement  l'usage 
des  vérités  philosophiques. 


II 


Au  dix-huitième  siècle,  l'école  scolastique  répétait  ser- 
vilement les  leçons  théologiques  ou  philosophiques  qui 
avaient  illustré  les  deux  siècles  antérieurs.  Il  serait  juste, 
cependant,  d'excepter  de  cette  dure  sentence  le  P.  Louis 
de  Losada  (1).  Feijoo  a  dit  de  lui  qu'il  avait  ouvert  la 
porte  à  la  philosophie  expérimentale;  assertion  exacte, 

(1)  Sur  le  P.  Louis  de  Losada,  voir  le  P.  Gaudeau,  les  Prêcheurs  bur- 
lesques, p.  37,  et  Menendez  y  Pelayo,  Historia  de  las  ideas  estelicas  en 
Espaila,  t.  III,  vol.  I'^'',  p.  156.  L'ouvrage  du  P.  Losada  est  ainsi  intitulé  : 
Cursus  philnsophici  regalis  collegii  Salarnanticensis  Societatis  Jesu  in  com- 
pendium  redacti  et  in  très  partes  divisi.  Secunda  pars  continens  physicain 
^eu  philosophiam  naturalem  de  corpore  naturali  generalim.  —  Authore. 
lî.  P.  I.udovico  de  Losada,  ejusdem  Societatis  et  in  eodem  Regali  cullegio 
Iheologise  projessore  et  sacrœ  script.  Interprète.  Salamantica;  ex  oiïic.  Typ. 
Antonii-Josephi  Villagordo,  ann.  1749. 


326  REGNK   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

si  l'on  s'en  tient  aux  théories  de  ce  religieux  sur  la  phy- 
sique, mais  fausse,  à  l'égard  de  sa  psychologie  et  de  sa 
doctrine  de  l'art.  Sur  ce  dernier  point,  le  P.  Losada  s'en 
tient  à  ce  qui  était  de  tradition,  parmi  les  disciples  de 
Suarès,  et  il  définit  l'art,  comme  Aristote  :  Habitas  ciim 
ratione  factivus. 

De  tous  les  systèmes  philosophiques,  légués  à  l'Espagne, 
par  le  seizième  siècle,  le  plus  persistant  était  le  civisme. 
Louis  Vives  (1),  le  contemporain  et  l'ami  d'Erasme,  fut  le 
patriarche  d'une  longue  lignée  de  penseurs  critiques, 
dont  les  derniers  descendants  étaient,  au  dix-huitième 
siècle,  le  doyen  Marti  (2),  le  P.  Tosca  (3),  le  P.  Feijoo  (4), 
Mayans  (5),  le  médecin  Piquer  (6)  et  son  neveu  Forner  (7), 

(1)  Sous  le  nom  de  vivisme,  Menendez  y  Pelayo  désigne  presque  tous 
les  penseurs  du  seizième  siècle,  à  l'exception  des  scolastiques  intransi- 
geants. C'est  une  école  de  philosophie  critique  ou  d'éclectisme.  [Ciencia 
espanola,  t.  III,  p.  187.)  Les  principaux  ouvrages  de  Vives  sont  le  Liher  in 
Pseudo  Dialecticos;  —  De  Causis  corruptarum  artium;  —  De  Tratendis  Dis- 
riplinis,  1531;  —  De  initiis,  sectis  et  laudibus  Philosophix ;  —  De  Prima 
Philosophia;  —   De  Explo ratione  cujusque  essentise ;  —  De  Censura  Veri; 

—  De  Argumentatione;  —  De  Instrumento  Probahilitatis ; —  De  Disputa- 
tione;  —  De  Anima  et  vita,  1538;  —  De  veritate  Fidei  christianee. —  Ses  dis- 
ciples s'appellent  Dolese,  Gelida,  Melchor  Cano,  Fox  Morcillo,  Gomez  Pe- 
reira,  Isaac  Cardoso,  Pedro  de  Valencia,  et  se  rattachent  aux  philosophes  du 
dix-huitième  siècle  :  Marti,  Tosca,  etc. 

(2)  Manuel  Marti,  De  Animi  affectionibus. 

(3)  Compendium  Philosophicum,  1721;  —  Apparatus  philosophicus,  etc.; 

—  Totius  Logicœ  Brevis  explicatio;  —  Physicae  id  est  entis  corporei  Philoso- 
phiœ,  tractatus  tertius. 

(4)  Teatro  Critico,  Cartas  Eruditas,  1726-1760. 

(5)  Institutiones  Philosopliiœ  moralis,  Mil. 

(6)  Logica,  1781.  —  Philosophia  moral,  1787;  —  Discurso  sobre  el  sis- 
tema  del  mécanisme,  1768;  —  Discurso  sobre  la  aplicacion  de  la  Philosophia 
a  los  asuntos  de  religion;  —  Fisica  moderna  Racional  y  Expérimental,  1745. 

(7)  Oracion  Apologetica  por  la  Espana  y  su  merito  literario,  1786;  —  Dis- 
curso Filosofico  sobre  elhombre, 1181; — Preservativo  contra  el  Athéisme,  1195. 

FoENER,  Heterodoxos,  t.  IH,  P-  334,  avait  préparé  une  œuvre  burlesque 
où  il  se  moquait  du  contrat  social  et  de  Condillac  : 

Siendo  racional  no  razonaba.  Etant  raisonnable,  il  ne  raisonnait  pas. 

Y  con  entendimiento  no  entendia.  Et  avec  son  entendement  il  n'entendait  pas. 

Rousseau  lo  afirmo,  que  lo  vio  a  fe  mia    Rousseau  raffirma,  qui  le  vit  sur  ma  foi, 

Y  tratô  a  dos  salvajes  que  lehablaron  Et  s'entretint  avec  deux  sauvages  quilui  parlèrent, 
Aunqueeldicequenadiehablarsabia.     Bien  qu'il  dît  que  personne  ne  savait  parler. 

La  scène  se  passait  dans  une  île  inconnue,  où  les  habitants  vivaient  en 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL    SOUS   CHARLES    III    327 

dont  nous  retrouverons  le  nom,  mêlé  à  des  polémiques 
purement  littéraires.  Les  disciples  de  Vives,  tout  en  ne 
restant  pas  étrangers  à  des  doctrines  plus  récentes,  sem- 
blent s'être  montrés,  en  général,  assez  rebelles  au  car- 
tésianisme. Ainsi,  le  P.  Tosca  préférait,  à  la  théorie  de 
Descartes,  celle  de  Gassendi.  Cette  école  espagnole  pen- 
chait vers  le  sensualisme;  Feijôo  (1),  par  exemple,  en 
esthétique,  attribuait  le  senti  .init  du  Beau  «  à  la  dispo- 
sition des  nerfs,  variable  suivant  l'individu  ».  Dans  le 
livro  II  de  sa  Logica,  le  médecin  Piquer,  traitant  des 
erreurs,  qui  viennent  des  sens,  écrivait  les  lignes  suivantes, 
affirmations  crûment  empiriques  (2)  :  a  Entre  les  appa- 
rences des  sens,  aucune  n'est  plus  trompeuse  que  celle 
qui  porte  le  caractère  du  Beau  et  de  l'Harmonie.  En- 
core les  philosophes  ne  s'accordent-ils  pas  pour  définir  ce 
que  nous  appelons  Harmonie  et  Beauté,  aussi  bien  dans 
les  choses  animées  que  dans  les  choses  inanimées.  Je 
pense  que  ce  que  nous  appelons  Beauté,  dans  les  choses 
sensibles,  est  un  certain  ordre,  une  certaine  proportion, 
que  gardent,  entre  elles,  les  parties,  qui  les  composent. 
Cet  ordre  est  relatif  à  nos  sens,  parce  qu'aux  sens  paraît 
beau  ce  qui  à  d'autres  paraît  laid,  et  une  aussi  grande 
variété  que  celle  qui  se  rencontre,  dans  ces  choses,  naît 
de  l'impression  diverse  qu'un  même  objet  occasionne, 
chez  des  hommes  distincts,  et  de  la  manière  différente, 
avec  laquelle  il  excite  les  sens,  chez  chacun  d'eux.  Il 
advient,  en  ceci,  la  même  chose  que  dans  toutes  les  per- 
ceptions des  sens,  qui  seulement  nous  offrent  les  choses, 
d'après  les  proportions  que  comporte  notre  corps  (3).  » 

paix,  selon  la  loi  naturelle,  quand,  par  malheur,  des  philosophes,  jetés  par  la 
tempête  y  débarquent,  bouleversent  tout,  corrompent  tout,  ruinent  les 
sauvages  et  les  rendent  malheureux,  avec  leurs  systèmes  contradictoires. 

(1)  Esteticas,  t.  III,  vol.  I",  p.  116. 

(2)  P.  114  et  seq. 

(3)  Il  serait  cependant  faux  de  voir  en  Piquer  un  pur  sensualiste.  Il  est 
un  éclectique,  et  M.  Menendez  y  Pelayo  {Hetorodoxos,  t.  III,  p.  330)  ana- 
lyse ainsi  son  œuvre  philosophique  :  «  Ce  fut  une  pousse  nouvelle  de  la  cri- 


328  REGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

Ainsi  se  préparait  la  prédominance  de  la  vogue,  en 
faveur  de  Locke  et  de  Condillac,  mouvement  qui  devait 
aboutir,  sous  le  règne  de  Charles  IV,  au  matérialisme, 
avec  les  livres  de  Condorcet,  de  Destutt  de  Tracy  et  de 
Cabanis   (1). 

L'un  des  plus  zélés  propagateurs  de  la  philosophie 
sensualiste  fut  un  Portugais,  l'archidiacre  Louis-Antoine 
Vernei  (2).  Son  livre  est  intitulé  :  Verdadero  metodo  de 
estudiar  para  ser  util  a  la  Republica  y  a  la  Iglesia. 
L'exposition  de  ses  idées  a  lieu,  sous  forme  de  lettres, 
adressées  à  un  capucin  italien,  son  ami,  docteur  à  l'Uni- 
versité de  Coïmbre.  Vernei  s'attira  d'assez  vives  polé- 
miques, de  la  part  du  P.  Isla,  ami  et  disciple  du  P.  Louis 
de  Losada.  Le  vulgarisateur  de  Vernei,  en  Espagne,  fut 
un  avocat  catalan  appelé  Don  José  Maymo  y  Ribes;  il 
publia,  contre  le  P.  Isla,  une  apologie  de  Vernei.  Après 
l'expulsion  des  jésuites,  les  œuvres  de  l'archidiacre  por- 
tugais se  popularisèrent,  dans  les  écoles  de  Castille.  En 
1769,  Don  Jean-Baptiste  Munoz  publia  à  Valence,  avec 
une  préface,  le  traité  de  re  Logica,  œuvre  de  Vernei,  qui 
avait  fait  presque  autant  de  bruit,  à  son  apparition,  que 
le  Verdadero  metodo  de  estudiar.  L'auteur  lusitanien  avait 
consacré  deux  chapitres  de  ce  livre  à  soutenir  que  nos 
idées  viennent  des  sens  et  à  combattre  la  théorie  con- 
traire :  «  Les  défenseurs  des  idées  innées,  écrivait-il,  s'ils 
veulent  nous  attirer  dans  leur  parti,  ont  besoin  de  nous 

tique  viviste,  non  pas  ennemie  mais  réformatrice  de  lascolastique;  uncorps 
de  science  solide,  intègre,  profondément  chrétienne,  sans  timidités  ni  scru- 
pules rétrogrades,  enrichie  des  dépouilles  de  toute  philosophie  et  des  mer- 
veilleuses découvertes  des  sciences  physiques  et  historiques,  qui  sont  pro- 
gressives, par  leur  nature  même;  une  science  sérieuse  et  de  première  main, 
puisée  aux  sources  et  rigoureuse  dans  sa  méthode.  L'antithèse  de  toute  la 
fausse  science  superficielle,  qui,  dès  le  temps  du  P.  Feijoo,  nous  envahis- 
sait! » 

(1)  Heterodoxos,  t.  III,  p.  231. 

(2)  Ciencia  espanola,  t.  III,  p.  458,  article  de  Lavbrde-Ruiz,  intitulé  : 
El  tradicionalismo  en  Espaiia  en  el  siglo  XVI II.  Les  ouvrages  principaux 
de  Vernei  sont  de  1751  et  de  1753. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    III     329 

montrer,  par  des  raisons  incontestables,  que  les  hommes 
n'ont  reçu  de  leurs  ancêtres  aucune  notion  de  telles  idées, 
et  qu'ils  ne  les  ont  pas  non  plus  formées,  en  réfléchissant, 
sur  celles  acquises  par  eux,  au  moyen  des  sens.  Mais  ceci 
se  trouve  en  contradiction  ouverte  avec  l'expérience 
commune,  car  il  est  certain  que  les  enfants,  dès  l'aube 
de  leur  vie,  entendent  continuellement  les  personnes  de 
leur  famille,  desquelles  ils  reçoivent  les  idées  abstraites; 
plus  tard,  les  livres  et  leurs  maîtres  ornent  leur  intelli- 
gence, en  lui  imposant  une  infinité  d'idées.  On  ne  peut 
mettre  en  doute  que  c'est  à  ces  sources  qu'ils  ont  puisé 
quand,  avec  le  temps,  ils  arrivent  à  savoir.  Un  exemple 
mettra  ceci  en  évidence.  Figurons-nous  un  homme  qui, 
ayant  toujours  vécu  avec  des  musiciens,  chante  savam- 
ment, en  s'accompagnant  de  la  lyre,  ou  touche  avec 
dextérité  la  flûte,  le  flageolet,  la  cithare,  ou  tout  autre 
instrument.  Si  on  lui  demandait  qui  lui  a  enseigné  à 
être  aussi  habile  et  s'il  nous  répondait  :  «  Personne;  je 
suis  musicien  par  nature,  »  qui  le  croirait,  qui  ne  le  traite- 
rait pas  de  fou?  Eh  bien,  nous  en  disons  de  même  de  l'en- 
fant. Il  ne  cesse  pas,  depuis  sa  naissance,  d'entendre  des 
gens,  qui  lui  inculquent  les  idées  des  choses.  Procéderions- 
nous  rationnellement  si  nous  jugions  qu'il  les  tient  de  son 
propre  fonds  et  non  en  vertu  de  l'enseignement  d'autrui? 
L'expérience  vient  à  l'appui  de  cette  observation,  car 
on  a  vu  que  quelques  hommes,  élevés  entre  les  bêtes  sau- 
vages, ou  les  sourds-muets  de  naissance,  si  par  hasard  ils 
avaient  appris  (plus  tard)  à  parler,  ne  donnaient  pas  le 
moindre  signe  de  posséder  ces  idées,  mais  que,  dans  leur 
manière  de  comprendre,  ils  paraissaient  des  enfants  nou- 
veau-nés (1).  )) 

Parmi  les  défenseurs  les  plus  résolus  du  sensualisme,  on 
rencontrera  des  jésuites,  des  victimes  du  comte  d'Aranda, 

(1)  De  Re  Logica  liber  secundus,  chap.  IV,  p.  51,  52,  53. 


330  REGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

des  expulsés,  réfugiés  en  Italie  :  le  Valencien  Antonio 
Eximeno  et  Arteaga,  son  confrère.  Parfois,  l'attrait  de 
leur  savoir  triomphait  des  haines  les  plus  vives,  des  pré- 
jugés les  plus  enracinés.  Ainsi,  le  voltairien  Azara,  dont 
on  a  pu  apprécier  l'impiété  et  l'irrévérence,  à  l'égard 
de  tout  ce  qui  touchait  à  la  religion,  ne  voyait  plus,  chez 
Arteaga,  que  l'écrivain  esthétique,  le  savant  humaniste, 
et  oubliait  le  disciple  de  Loyola  (1).  Il  en  devenait  le  mé- 
cène, logeait  ce  religieux,  dans  son  propre  palais,  à  Rome, 
et  fournissait  à  ses  dépenses  afin  qu'il  poursuivit,  en 
paix,  ses  travaux.  C'était  avec  sérénité  qu'Eximeno  expo- 
sait sa  doctrine,  sans  paraître  soupçonner  ce  qu'elle  pré- 
sentait de  dangereux  aux  croyances  qu'il  professait.  Il 
est  vrai  que  le  sensualisme  était  plus  conforme  à  la  tra- 
dition scolastique  que  l'idéalisme  de  Descartes.  Eximeno 
niait  hardiment  l'Etre  en  soi,  l'appelait  un  nom  vide, 
parce  qu'il  ne  correspondait  à  aucun  objet  réel,  parce 
qu'il  n'était  qu'une  abstraction  vaine,  ainsi  que  ses  attri- 
buts. Selon  lui,  toute  connaissance  «  a  pour  origine  la 
sensation.  Les  sensations  laissent,  dans  le  cerveau,  cer- 
taines agitations  matérielles  qui,  mises  en  branle,  re- 
nouvellent la  connaissance  des  objets  qui  les  produisent... 
Cette  impression  s'appelle  image  ou  idée  de  l'objet. 
L'idée  d'étendue  provient  de  l'exercice  continuel  du  tou- 
cher, et  ce  que  nous  appelons  axiomes  mathématiques 
sont  des  inductions,  faites  sur  l'idée  de  l'étendue.  » 
Néanmoins,  il  sauvait  ce  que  son  enseignement  pou- 
Ci)  Arteaga  est  l'auteur  d'un  livre  fameux  :  Investigaciones  filosoficas 
sobre  la  Belleza  Idéal  considerada  como  objeto  de  todas  las  artes  de  imitacion, 
Madrid,  1789.  Sa  philosophie  était  un  empirisme  psychologique  semblable 
à  celui  de  l'école  écossaise,  bien  qu'il  conseille  de  s'abstenir  de  l'étude  des 
causes,  non  par  scepticisme  à  l'égard  des  idées  abstraites,  mais  parce  que 
les  solutions  métaphysiques  ne  le  satisfont  pas  et  qu'il  en  attend  de  meil- 
leures, dans  l'avenir.  Voir  Esletkas,  t.  III,  vol.  I*^'',  p.  218  et  232.  L'amitié 
d'Azara  pour  Arteaga  se  conçoit,  car  celui-ci  lui  rendit  de  véritables  ser- 
vices littéraires.  Il  corrigea  les  éditions  des  poètes  latins  qu'Azara  publia  à 
Parme  de  1789-1794;  il  collabora,  effîcacement,  à  la  version  de  la  V^c  de 
Cicéron  de  Middleton,  signée  par  Azara. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    III     331 

vait  présenter  d'hétérodoxe  au  moyen  du  traditiona- 
lisme, en  supposant  les  idées  abstraites,  reçues  de  l'en- 
seignement divin.  Dans  son  livre  fameux  :  Del  origeti  y 
reglas  de  la  miisica,  Eximeno  attribue  le  sentiment  des 
beaux-arts  à  un  instinct  ou  sensation  innée,  imprimée 
en  nous  originellement  par  Vaiiteur  de  la  nature.  Aussi, 
tout  en  acceptant  une  grande  partie  de  la  philosophie 
de  Condillac,  Eximeno  n'adopte  pas  en  totalité  cet  ensei- 
gnement. Il  s'en  sépare  par  sa  théorie  de  l'instinct,  qui 
est  inné,  bien  qu'il  se  développe,  par  la  répétition  d'im- 
pressions, venues  du  dehors.  Il  diffère  également  de 
Condillac,  en  n'acceptant  pas  l'hypothèse  de  l'homme- 
statue;  car,  disait  l'auteur  de  Del  origen  y  reglas  de  la 
musica,  «  la  statue,  ayant  tous  ses  organes  bien  disposés, 
pour  quelque  mouvement  que  ce  soit,  restera  immobile 
et  sera  véritablement  statue  (1)  ». 

Ces  théories  sensualistes  furent  combattues  surtout 
par  deux  penseurs  sévilliens  :  fray  Geballos  et  le  juris- 
consulte Ferez  y  Lopez  (2).  Dans  son  ouvrage  intitulé 
Falsa  filosofia,  crimen  de  Estado,  une  des  meilleures 
apologies  catholiques  de  ce  temps,  Ceballos  défend  l'exis- 
tence d'un  Beau  par  essence  nécessaire  et  indépendant  de 
notre  goût,  qui  est  Dieu,  comme  il  y  a  un  Bon  et  un  Juste 
invariable,  qui  est  ce  même  Dieu.  La  Beauté,  selon  la 
conception  de  ce  religieux,  considérée  en  soi,  est  indépen- 
dante et  souveraine  de  toutes  les  règles  et  ne  saurait 
être  rencontrée  dans  la  nature.  On  ne  la  trouve  «  ni  dans 
la  conformité  exacte  avec  les  institutions  et  les  lois  arbi- 
traires ou  changeantes  des  Grecs,  des  Romains, des Goths... 


(1)  Del  origen  y  réglai  Je  la  Musica,  Iraduc.  csp.,  l.  I",  liv.  II,  chap.  il 
et  seq. 

(2)  Il  ne  faut  pas  omellrc  le  P.  Rudriguez  et  son  ouvrage,  El'Filoleo, 
1776.  La  meilleure  partie  de  ce  livre  est  une  réponse  aux  objections  des  na- 
turalistes incrédules.  L'auteur,  quoique  moine,  n'était  pas  profane  en  de 
telles  matières  et  brillait  surtout  comme  anatomiste  et  physiologiste.  (Me- 
NENDEZ  Y  Pelayo,  Ileteroduxos,  t.  III,  p.  311.) 


332  REGNE    DE   CHARLES    m   D'ESPAGNE 

Les  uns  aimèrent  la  simplicité  et  la  clarté,  les  autres  la 
complication  et  la  surcharge  d'ornements,  les  uns  les 
corps  grands  et  minces,  les  autres  les  corps  gras  et  robustes. 
Une  forme  s'épuise;  on  aperçoit  ses  bornes,  au  bout  de 
plus  ou  de  moins  de  temps.  Certaines,  que  l'on  dédaignait 
auparavant  et  que  l'on  proscrivait,  prédominent.  Les  opi- 
nions sur  les  arts  varient  selon  les  siècles,  non  parce  qu'en 
aucun  d'eux  manque  absolument  la  beauté,  mais  parce 
que  nous  nous  passionnons  pour  cette  partie  de  grâce 
qu'il  y  a  dans  les  choses  et  qui  est  toujours  petite  et 
imparfaite  (1).  » 

Le  but  que  se  proposait  le  P.  Geballos  était  de  prouver 
la  ruine  des  sociétés,  comme  conséquence  du  naturalisme, 
de  l'oubli  du  surnaturel,  dans  la  science  et  dans  le  gouver- 
nement des  peuples.  «  Sans  Dieu,  point  de  loi;  sans  loi, 
point  de  société.  Une  doctrine  comme  celle  d'Helvétius, 
qui  place,  dans  l'intérêt  et  le  plaisir,  la  source  de  toute 
action  juste,  nie  le  fondement  du  droit  naturel  et  met 
en  déroute  le  droit  positif...  C'est  une  erreur,  écrit-il 
encore,  de  croire  que  le  droit  naturel  se  borne  au  droit 
humain  et  ne  dépasse  pas  les  frontières  de  cette  vie, 
comme  si,  enlevant  à  la  loi  la  sanction  de  la  vie  future, 
on  ne  mutilait  pas  la  jurisprudence  de  sa  partie  la  plus 
noble,  qui  est  le  souverain  bien  de  l'homme  (2).  » 

Ferez  y  Lopez  partage,  en  grande  partie,  les  opinions 
de  Ceballos.  Son  système  est  peut-être  plus  original  et 
moins  compréhensif  que  celui  de  ce  dernier.  Néanmoins, 
comme  lui,  c'est  en  Dieu  qu'il  recherche  l'Ordre  et  l'Har- 
monie, parce  que  c'est  Lui-même  qui  est  sa  propre  pér- 
il) T.  V,  p.  129-132. 

(2)  P.  Ceballos  :  Menendez  y  Pelayo,  Heterodoxos,  t.  III,  p.  314  etseq. 
Il  naquit  le  9  septembre  1732  et  mourut  le  l*^''  mars  1802.  Il  appartenait  à 
l'ordre  de  Saint-Jérôme.  Liste  de  ses  ouvrages  inédits  :  Analyse  de  l'Emile: 
Examen  du  livre  de  Beccaria  sur  les  délits  et  les  peines;  Causes  de  V inéga- 
lité entre  les  hommes;  Critique  du  déisme  extatique,  etc.  L'athéisme  lui  parais- 
sait une  déclaration  de  guerre  contre  la  société,  l'athée  était  l'ennemi  pu- 
blic, le  pirate  armé  en  course  contre  l'ordre  social. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    III     333 

fection  infinie,  raison  suffisante  de  tout  ce  qui  existe, 
vérité  transcendentale  de  lui-même  et  de  ses  attributs  (1). 

Deux  influences  se  manifestent  dans  los  Principios 
del  orden  esencial  de  la  naturaleza  :  celle  de  Raymond  de 
Sébonde  et  celle  de  Leibnitz.  La  première  prédomine. 
Ainsi,  Sébonde  avait  écrit  :  Istum  miindum  visibilem 
dédit  Deus  tanquam  librum  infalsificabilem...  ad  demons- 
trandam  homini  sapientiam  sihi  necessariam  ad  salutem. 
Affirmations  que  reproduit,  en  ces  termes.  Ferez  y  Lopez: 
«  Si  le  spectacle  de  la  Nature  est  bon  pour  manifester 
l'essence  et  les  attributs  de  Dieu,  pourquoi  ne  serait-il 
pas  également  bon  pour  montrer  sa  Volonté  divine  (2)?  » 

On  range  souvent  parmi  les  philosophes  espagnols 
Hervas  y  Panduro.  Il  serait  plus  exact  d'assigner  à  ce 
savant  une  place  particulière,  car  il  prépara  Féclosion 
d'une  science  alors  embryonnaire,  la  Philologie.  Max 
Millier,  en  1861,  proclama  hautement  tout  ce  que  cette 
science  dut  à  cet  esprit  éminent.  Au  lieu  d'émettre, 
comme  ses  contemporains,  des  théories  précipitées  et 
erronées,  de  faire  dériver  de  l'hébreu  le  persan,  l'armé- 
nien et  jusqu'au  malais,  Hervas,  par  la  réunion  de  notes, 
empruntées  à  plus  de  trois  cents  idiomes,  par  la  compo- 
sition de  grammaires  comparées  de  quarante  langues, 
par  un  tableau  comparatif  des  déclinaisons  et  des  con- 
jugaisons de  l'hébreu,  du  chaldéen,  du  syiiaque,  de  l'éthio- 
pien, prouva  que  toutes  ces  langues  appartenaient  à  une 
même  famille,  le  groupe  sémitique.  Il  découvrit  que  le 
basque  n'était  pas  une  langue  celte;  il  remarqua  les  res- 
semblances  grammaticales    du    sanscrit    et    du    grec;    il 


(1)  Principios  del  orden  esencial  de  la  naturaleza,  Madrid,  1785,  chap.  i'"'', 
par.  2,  6  et  7. 

(2)  Heterodoxos,  t.  IH,  p.  328.  Au  nombre  des  apologistes,  il  faut  citer 
Don  Vicente-Fernandez  Valcarcel,  dont  on  ignore  la  date  de  naissance 
ainsi  que  celle  de  sa  mort;  il  publia  los  Dcsengaiios  fîlosoficos,  1787;  il  y 
combat  surtout  les  théories  cartésiennes.  11  voit  dans  le  discours  de  la  mé- 
thode les  germes  de  l'idéalisme  et  du  matériahsme. 


334  REGNE    DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 

classa,  avant  Humboldt,  au  témoignage  de  Max  Mûller 
les  langues  malaises  et  polynésiennes;  il  fut,  en  résumé, 
un  des  plus  laborieux  devanciers  des  Schlegel  (1),  Bopp, 
Pott,  Burnouf,  Grimm  et  Corssen. 


III 


Dès  le  seizième  siècle,  naquit  en  Espagne  la  critique 
historique,  avec  Ambrosio  de  Morales  (2)  et  Zurita  (3). 
Mais,  à  la  même  époque,  une  foule  de  chroniqueurs  alté- 
rèrent inconsciemment  ou  volontairement  la  vérité.  Malgré 
les  tentatives,  faites  au  dix-septième  siècle, par  Pedro  de 
Valencia,  l'évêque  de  Segorbe,  Jean-Baptiste  Perez  (4), 
le  marquis  de  Mondéjar  (5),  Nicolas  Antonio  (6),  etc., 


(1)  C'est  à  ScWegel  qu'appartient  la  gloire  d'avoir  le  premier  entrevu 
les  conséquences  de  la  découverte  du  sanscrit,  révélé  à  l'Europe  par  la 
Société  de  Calcutta  (1784).  «  C'est  l'étincelle  électrique,  dit  Millier,  qui  fit 
cristalliser  en  formes  régulières  les  éléments  flottants  du  langage,  rassem- 
blés dans  les  immenses  ouvrages  d'Hervas  et  d'Adelung.  »  (S.  Reinach, 
Manuel  de  philologie,  t.  I^^  p.  119.)  Le  P.  Lorenzo  Hcrvas  y  Panduro  était 
préfet  de  la  bibliothèque  du  Quirinal.  Les  œuvres  éditées  de  1778  à  1787 
comprennent  vingt  et  un  volâmes  in-4°  et  portent  le  titre  :  Idea  aeW  TJni- 
l'ersu  che  contiene  la  stùria  lella  vita  delV  uomo,  elementi  cosmografici,  viag- 
gio  estatico  al  mundo planetario  e  storia  délia  terra.  Voir  à  ce  sujet  :  Menendez 
Y  Pelayo,  Ciencia  espaùola,  t.  l*^^,  p.  28. 

(2)  Historiographe  de  Philippe  II  (1513-1590).  Principaux  ouvrages  : 
Las  Antiguedades  de  las  Ciudades  de  Espana,  1575;  —  Relacion  del  viaie 
que  hizo  en  1572,  por  mandado  de  Felipe  II  a  los  monasterios  de  Galicia  y 
Asturias  (il  ne  fut  édité  qu'en  1765). 

(3)  1512-1580  :  Inscriptionum  Sylloge;  —  Cantabria,  descripcion  de  sus 
çerdaderos  limites. 

(4)  Parecer  sobre  las  planchas  de  plomo  que  se  han  hallado  en  Granada 
en  1595;  —  Conciliorum  Hispaniensium  Chronologia;  —  Chronologia 
Regium  Gothorum. 

(5)  Cadix  Phenicia;  —  Discurso  historico  por  el  patronato  de  San  Frutos 
(1666);  —  Disertaciones  eclesiasticas  por  el  honor  de  los  antiguos  tutelares 
contra,  las  ficciones  modernas ;  —  Memorias  historicas  dcl  rey  D.  Alonso  cl 
Sabio. 

(6)  Censura  de  historias  jahulosas.  Cette  œuvre,  écrite  dans  les  dernières 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    III     335 

les  véritables  historiens  n'avaient  pas  réussi  à  discréditer 
les  falsificateurs.  En  1738,  un  membre  de  l'Académie  de 
l'histoire,  Don  Francisco-Xavier-Manuel  de  la  Huerta  y 
Vega,  osait  publier,  sous  le  titre  de  V Espagne  primitive, 
un  recueil  d'absurdités  et  de  fables  grossières  :  la  liste 
des  rois  d'Espagne  commençait  à  Tharsis  (?);  ces  souve- 
rains envoyaient  des  colonies  en  Angleterre,  en  Ecosse, 
en  Irlande,  dominaient  toute  la  Libye,  donnaient  des 
princes  aux  Celtes,  aux  Troyens  et  fondaient  la  ville  de 
Rome.  Un  certain  Don  Juan  de  Flores,  prébende  de  la 
cathédrale  de  Grenade,  exploita  un  prétendu  gisement 
d'antiquités,  découvertes  dans  cette  ville,  au  quartier  de 
l'Alcazaba.  Il  en  fit  sortir  les  documents  les  plus  étranges  : 
des  écrits  de  saint  Jacques  et  de  ses  disciples;  des  canons, 
ignorés  du  concile  d'Ilhberis,  où  était  proclamé  le  dogme 
de  l'Immaculée  Conception;  des  chroniques  qui  révélaient 
la  présence  de  saint  Jacques  à  la  bataille  de  Clavijo  (1),  etc. 
Quand  ces  supercheries  furent  dénoncées,  leurs  auteurs 
cherchèrent  à  perdre  ceux  qui  les  avaient  démasqués.  Don 
Gregorio  Mayans  y  Ciscar,  ayant  imprimé,  en  1742,  sa 
Censura  de  historias  fabulosas,  fut  attaqué,  dans  de  nom- 
breux pamphlets,  et  dénoncé  au  Saint-Office. 

Néanmoins,  une  œuvre  de  réaction  contre  les  falsifi- 
cateurs se  poursuit,  pendant  les  règnes  de  Ferdinand  VI 
et  de  Charles  III.  Don  Louis-Joseph  Velazquez  de  Ve- 
lasco  (2),  marquis  de  Valdeflores,  commence  chronologi- 
quement cette  longue  lignée  de  travailleurs,  adonnés  aux 
œuvres  d'érudition,  à  l'étude  des  monuments  du  passé, 
aux   monographies    des    villes    et    à   la    numismatique, 


années  du  cli\-septi('^mft  sièrle,  resta  inédite  jusqu'en  1742  el  fut  publiée 
alors  par  les  soins  de  Mayans. 

(1)  Desdevises  dtj  Dézert,  Espagne  sous  l'ancien  régime,  t.  III,  p.  239; 
Danvila  y  Collado,  t.  VI,  p.  351;  Menendez  y  Pelayo,  Ciencia  espaftola, 
t.  II,  p.  84. 

(2)  Conjecturas  sobre  las  medallas  de  los  reyes  godas  y  suei'os  de  Espana; 
—  Anales  de  la  nacion  espariola'J,\159). 


336  RÉGNE    DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

dont  on  ne  citera  que  quelques  noms,  parmi  les  plus  no- 
tables :  Don  Tomas  Lopez  (1)  et  son  fils  Don  Juan,  Don 
Francisco-Perez  Bayer  (2),  Don  Antonio  Campillo  (3),  le 
comte  de  Lumiares(4),  Don  Tomas-Andrès  de  Gusseme(5). 
Le  plus  illustre  de  tous  les  historiens  de  cette  époque  est 
le  célèbre  augustin  Enrique  Florez,  qui  travailla  à  la 
Espaha  Sagrada,  de  1759  à  1773,  année  de  sa  mort.  Il 
en  publia  douze  tomes,  depuis  le  quinzième  jusqu'au 
vingt-septième.  11  fut  également  l'auteur  de  la  Clave 
historial  (6)  ou  méthode  d'écrire  l'histoire,  et  des  M emorias 
de  las  Reinas  Catolicas  (7).  Son  sujet  s'étend  depuis 
l'époque  des  Goths  jusqu'au  règne  de  Charles  III.  Il 
termine  son  livre  par  la  biographie  d'Amélie  de  Saxe, 
épouse  du  roi.  Il  y  a  de  copieux  détails  dans  ces  deux 
tomes,  car  Florez  ne  se  borne  pas  à  l'histoire  des  femmes 
légitimes  des  souverains,  mais  il  rapporte  également  ce 
qui  concerne  les  maîtresses  de  ces  princes.  A  côté  de  qua- 
lités de  premier  ordre,  chez  cet  érudit,  il  convient  cepen- 
dant de  signaler  quelques  défauts;  par  exemple,  le  style 
boursouflé  qui,  parfois,  dépare  son  œuvre.  Son  continua- 
teur, fray  Manuel  Risco,  se  montra  d'un  goût  plus  sûr. 
Charles  III  le  protégea,  lui  servit  une  pension  comme  au 
P.  Florez,  et  obtint  pour  lui,  du  Saint-Père,  les  privilèges 
et  les  honneurs,  attribués  aux  provinciaux  de  l'ordre  de 
Saint-Augustin.  Il  fut  moins  expéditif,  dans  sa  besogne. 


(1)  Descripcion  de  la  provincia  de  Madrid  (11&3);  —  Disertacion  del  alfa- 
beto  y  lengua  de  los  fenicios  (1772). 

(2)  Apuntamientos  acerca  de  las  nuevas  excavaciones  de  la  Alcazaba  de 
Granada  (1776);  —  Viaje  desde  Valencia  a  Andalucia  (1782);  —  Discurso 
sobre  el  sitio  de  Alunda  en  la  Betica  (1788). 

(3)  Disquisitio  methodi  consignandi  annos  ^.rte  christianœ  (1776). 

(4)  Cartas  sobre  Arqueologia  y  antiguedades  d«  la  provincia  de  Alicante 
(1772). 

(5)  Desconfianzas  criticas  sobre  algunos  rnonumentos  de  antigiiedad  que  se 
suponian  descubiertos  en  Granada  en  las  excavaciones  de  su  Alcazaba  (1760); 
—  Diccionario  numismatico  gênerai  (1773). 

(6)  1743. 

(7)  1761. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS   CHARLES    III    337 

que  Florez.  Tandis  que  celui-ci  écrivait  un  tome  nouveau 
de  la  Espana  S agrada, -presque  tous  les  ans,  Risco,  ab- 
sorbé par  les  polémiques  qu'il  soutenait,  tantôt  contre 
Don  Hipolito  de  Ozaeta  (1),  tantôt  contre  le  capucin 
fray  Lamberto  de  Saragosse,  auteur  du  Théâtre  histo- 
rique des  églises  d'Aragon, ne  mit  au  jour  que  six  volumes, 
entre  la  mort  de  son  prédécesseur  et  celle  du  souverain, 
qui  lui  accordait  son  appui. 

Dans  cette  revue  rapide  des  principales  œuvres  histo- 
riques, on  signalera  à  l'attention  las  Noticias  de  la  his- 
toria  gênerai  de  las  islas  de  Canuria,  par  Don  JosédeViera 
y  Clavijo  (2).  Ce  livre  traite  :  de  la  formation  géologique 
de  ces  îles;  des  coutumes  observées,  chez  les  habitants, 
lorsque  le  Français  de  Béthencourt  y  débarqua  et  en  prit 
possession, au  nom  de  Henri  III  deCastille;des  querelles, 
entre  le  Portugal  et  l'Espagne,  pour  la  suzeraineté  de  ces 
territoires. 

La  junte  de  commerce  de  Barcelone confiaàCapmany(3) 
la  rédaction  des  Mémoires  sur  la  marine,  le  négoce  et  les 
arts  de  cette  ville.  Sans  se  perdre  dans  de  futiles  discussions 
sur  l'histoire  légendaire  de  cette  cité,  cet  écrivain  s'at- 
tacha, particulièrement,  aux  événements  du  onzièmesiècle, 
si  favorables  aux  progrès  de  Barcelone,  et  à  ceux  du 
seizième,  qui  en  provoquèrent  la  décadence,  tels  que  la 
découverte  de  l'Amérique,  l'occupation  de  l'Egypte  par 
Sélim  I<"",  la  fondation  des  régences  de  Tripoli,  Tunis  et 
Alger,  foyers  de  piraterie,  infestant  la  Méditerranée.  Il 
imprima  en  outre  le  code  des  coutumes  maritimes  de  Bar- 
celone; il  traduisit  en  castillan,  sur  l'ordre  de  Charles  III, 
les  traités  de  paix  et  d'alliance,  conclus  entre  les  rois  de 
l'Aragon  et  plusieurs  princes  infidèles  d'Asie  et  d'Afrique, 
depuis  le  treizième  siècle  jusqu'au  quinzième. 

(1)  Auteur  de  la  Cantahria  vindicada  (1779). 

(2)  1778. 

(3)  1779. 


338  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Don  Ignacio  Lopez  de  Ayala  (1)  composa  l'histoire  de 
Gibraltar.  Le  premierlivre  traite  de  problèmes  cosmiques, 
et  en  particulier  de  la  formation  du  détroit,  qui  unit  la 
Méditerranée  à  l'Océan;  le  deuxième  est  consacré  à  la 
fondation  de  Gibraltar  et  aux  événements,  advenus  jus- 
qu'en 1540;  dans  le  troisième  livre,  il  est  question  des  luttes, 
entre  les  puissances,  pour  s'emparer  de  ce  rocher  et  fina- 
lement du  siège,  entrepris,  pendant  la  dernière  guerre, 
contre  les  Anglais.  Ayala  commença  un  autre  ouvrage, 
intitulé  le  Plutarque  espagnol,  biographie  de  ses  compa- 
triotes illustres,  mais  il  ne  l'acheva  pas.  Le  premier  vo- 
lume seul  fut  lu  à  la  fonda  de  San-Sebastian. 

L'Histoire  du  monastère  de  Sahagun  (2),  par  fray 
Romualdo  Escalona,  n'est  pas  sans  présenter  quelque 
intérêt.  Il  s'inspira  des  chroniqueurs  antérieurs  et  parti- 
culièrement de  l'évêque  de  Ségorbe,  José  Ferez.  Son  plan 
est  souvent  confus,  sa  narration  mal  enchaînée,  son  lan- 
gage aride.  Ce  qu'il  offre  de  plus  précieux,  ce  sont  trois 
appendices  :  le  premier  contient  une  histoire  du  monas- 
tère au  douzième  et  au  treizième  siècle;  le  second,  une 
apologie  de  Doria  Urraca  (3),  et  le  troisième,  trois  cent 
trente  documents  inédits,  fort  utiles  pour  la  chronologie 
des  rois,  depuis  Alphonse  III,  jusqu'à  la  fin  du  quinzième 
siècle. 

Fray  Romualdo  montrait  une  timidité  excessive  à  for- 
muler des  jugements,  surtout  lorsqu'il  s'agissait  des  bien- 
faiteurs de  son  couvent.  Quelques  exemples  suffiront  à 


•   (1)  1782. 

(2)  Dans  le  royaume  de  Léon,  près  de  Palencia.  Ce  livre  est  de  1782. 

(3)  Reine  de  Castille,  morte  en  1126,  fille  aînée  d'Alphonse  VI,  épouse  en 
1090  Raymond  de  Bourgogne  qui  fut  créé  comte  de  Galice;  après  la  mort 
de  son  premier  époux,  elle  devient  la  femme  d'Alphonse  le  Batailleur,  roi 
d'Aragon  et  de  Navarre.  En  1109,  elle  excite  le  soulèvement  des  Castillans 
contre  son  mari.  Emprisonnée,  elle  s'échappe,  fait  annuler  son  mariage  et 
résiste  à  force  ouverte.  A  la  fin,  les  Castillans  l'abandonnent,  pour  s'atta- 
cher à  Alphonse  VII,  fils  qu'elle  avait  eu  de  son  premier  mariage.  Elle  voulut 
gouverner  au  nom  de  ce  prince  avec  le  comte  de  Lara,  son  amant. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    III    339 

mettre  en  évidence  cette  pusillanimité.  Ainsi,  après  avoir 
rapporté  la  mort  de  Don  Alonso  XI,  il  écrit  :  «  Son  fils, 
Don  Pedro,  appelé,  je  ne  sais  si  c'est  avec  raison,  le  Cruel, 
lui  succéda.  Les  historiens  parlent  de  ce  prince  très  diver- 
sement, et  il  ne  m'appartient  pas  d'apprécier  lesquels  en 
parlent  le  plus  pertinemment;  mais  je  dois  dire  que, 
quant  à  ce  monastère,  il  donna  des  preuves  très  éclatantes 
de  sa  piété,  de  sa  clémence  et  de  sa  bonté.  »  Sur  les  mœurs 
de  Don  Pedro,  il  se  contente  de  rapporter,  froidement  et 
sans  commentaire,  les  faits  suivants  :  «  Il  se  maria  une 
première  fois  avec  Dona  Blanca;  mais,  amoureux  de 
Dona  Maria  de  Padilla,  il  quitta  aussitôt  son  épouse...  Il 
ne  manqua  pas  de  flatteurs,  même  parmi  les  théologiens  et 
les  canonistes,  qui,  pour  faire  plaisir  au  roi,  disaient  que 
son  mariage  avec  Dona  Blanca  avait  été  nul.  En  vertu  de 
pareils  avis,  il  se  maria,  une  seconde  fois,  avec  Dona  Juana 
de  Castro...  mais,  aussitôt,  il  se  sépara  de  Dona  Juana, 
sous  divers  prétextes.  Tant  qu'il  conserva  le  royaume,  il 
n'y  eut  que  discordes,  divisions  et  guerres,  tantôt  avec  les 
rois  voisins,  tantôt  avec  ses  propres  vassaux  (1).  » 

Fray  Romualdo  adressa  son  livre  avec  une  respec- 
tueuse épître  dédicatoire  à  Campomanes. 

Il  a  déjà  été  question  ailleurs  des  travaux  de  cet  homme 
d'Etat,  de  sa  Dissertation  sur  l'ordre  des  Templiers, 
parue  en  1747,  lorsque  Campomanes  n'avait  que  vingt- 
quatre  ans.  Il  collabora  au  Dictionnaire  géographique  et 
y  inséra  de  nombreux  articles.  Il  préparait  une  histoire 
de  la  marine  espagnole,  et  l'on  peut  considérer,  comme  le 
préliminaire  do  cette  oeuvre,  son  écrit  sur  V Antiquité  de 
la  république  de  Carthage  et  le  périple  d'Hannon.  Mais  ces 
études  étaient  l'emploi  de  laborieux  loisirs  et  les  studieux 
délassements  d'une  carrière  administrative.  Il  fut  obligé 
d'abandonner  la  poursuite  de  pareilles  recherches,  bien 

(1)  Ces  citations  sont  faites  d'après  le  liv.  V,  chap.  in  et  iv.  —  Fekber 
DEL  Rio,  t.  IV,  p.  412  et  413. 


340  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

que,  par  ses  papiers,  il  soit  prouvé  qu'il  y  songeait  touj  ours; 
l'on  découvrit,  en  effet,  des  notes  de  sa  main  sur  la  marine 
des  Arabes,  la  découverte  du  cap  Horn,  la  transforma- 
tion des  navires,  qui  se  dirigeraient  par  cette  voie. 

Citons  encore,  parmi  les  autres  livres  estimables  de  ce 
temps,  VHistoire  de  Vorigine  et  de  la  souveraineté  du 
comté  et  royaume  de  Castille,  par  Gutierrez  Coronel  (1);  la 
Description  des  Baléares,  de  Vargas  Ponce  (2).  L'ex-jésuite 
Don  Juan-Francisco  Masdeu  publia,  entre  les  années  1783 
et  1788,  cinq  tomes  de  VHistoire  critique  de  VEspagne; 
mais,  comme  il  ne  dépassa  pas  le  temps  de  la  domination 
romaine,  on  ne  peut  juger  que  le  début  d'un  travail  inter- 
rompu. Enfin,  dans  le  Semanario  erudito,  recueil  indigeste 
de  trente-six  tomes,  formé  par  Don  Antonio  Valladares  y 
Sotomayor,  se  rencontrent  quelques  détails  intéressants 
relatifs  aux  ducs  de  Lerme  et  d'Olivares;  des  faits  emprun- 
tés à  Don  Melchor-Rafael  de  Macanaz  et  qui  concernent 
Philippe  V  ainsi  que  Ferdinand  VI;  un  Etat  des  universités 
par  Casafonda;  el  Dictamen  sobre  las  deudas  del  Estado,  de 
fray  Agustin  Rubio;  un  mémoire,  présenté  à  la  Ensenada, 
sur  les  moyens  de  faire  prospérer  la  monarchie;  un  autre 
sur  le  commerce  intérieur  et  extérieur,  dédié  à  Esquilache; 
un  traité  sur  les  cinq  Gremios  mayores.  Quoique  la  collec- 
tion soit  défectueuse,  elle  n'est  cependant  pas  inutile  et 
peut  être  consultée,  avec  fruit. 


IV 


La  littérature,  proprement  dite,  manque  d'originalité. 
C'est  l'âge  de  la  critique,  des  articles  de  journaux,  des 

(1)  1785. 

(2)  1787. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    III     341 

conversations.  On  discute  plus  qu'on  ne  produit.  Les 
Espagnols  qui,  au  dix-septième  siècle,  ouvraient  à  Cor- 
neille, à  son  frère  Thomas,  à  Rotrou,  à  Scarron,  l'iné- 
puisable magasin  de  la  Comerfi'a,  se  tournent  maintenant 
vers  la  France  et  deviennent  nos  imitateurs  (1).  Un  esprit 
de  curiosité  souffle  également  dans  la  cellule  du  béné- 
dictin Feijôo  et  chez  le  secrétaire  d'ambassade  Luzan. 
L'avidité  de  savoir  empêche  les  esprits  de  se  fixer  dans 
une  spécialité.  Ils  ressemblent  à  des  enfants, ravis  de  la 
vue  de  fruits  merveilleux,  qui  les  goûtent,  successivement, 
pour  les  laisser  et  les  reprendre.  Feijôo  (2)  s'occupe  aussi 
bien  de  réagir  contre  le  ciiltisfue  que  de  combattre  les 
opinions  ridicules,  répandues  sur  les  comètes,  les  éclipses, 
la  magie,  la  divination.  Luzan,  venu  à  Paris,  à  la  suile  du 
duc  de  Huescar,  visite  Voltaire,  fréquente  les  salons  où 
Diderot  rend  ses  oracles,  s'assied  au  cours  de  physique 
expérimentale  de  l'abbé  Nollet  et  aux  leçons  de  chimie 
du  savant  de  la  Planche. 

Ce  séjour  à  Paris  modifia  ses  conceptions  littéraires. 
Ainsi,  dans  sa  Poétique,  il  s'était  autrefois  prononcé 
pour  la  pureté  des  genres.  En  voyant  représenter  les  pièces 


(1)  Ernest  Mabtinenche,  la  Comédie  espagnole  en  France,  p.  202,  225, 
242,  265,  317,  323,  337,  373  :  «  Lorsque  La  Fontaine  annonce,  en  1661,  qu'on 
a  changé  de  méthode  et  qu'il  ne  faut  plus  quitter  la  nature  d'un  pas,  quel  est 
donc  celui  qui  lui  semble  le  déplorable  représentant  de  l'ancien  mauvais 
gonil  Jodelet,écril-i\,  n'est  plus  à  la  mode.  Et  Jodelet, c'est  l'Espagne  ironique 
qui  n'a  mis  à  la  place  des  héros  de  roman  qu'une  caricature  aussi  fausse  et 
bien  plus  exotique.  »  P.  41 1  :  «  La  bataille  commence  après  l'Ecole  des  maris 
et  les  Facile ux,  etc.  » 

(2)  Menendez  y  Pelayo,  Historia  de  las  ideas  esteticas,  t.  III,  vol.  I*^"", 
p.  159  et  seq.;  Ticknor,  Histoire  de  la  littérature  espagnole,  traduction  Ma- 
gnabal,  t.  III,  p.  295.  Feijno,  en  1726,  commence  ses  essais  intitulés  Teatro 
critico.  Ils  se  composent  de  huit  volumes  et  s'arrêtent  en  1739.  En  1742, 
le  savant  bénédictin  reprit  une  série  analogue  de  dissertations  sous  le  titre 
de  Cartas  eruditas.  —  L'éducation  de  Luzan  avait  été  tout  italienne;  il 
fut  élevé  à  Naples  et  à  Palerme  et  y  resta  de  I71'i  a  1733.  ^on  voyage  à 
Paris  est  de  1747.  Sa  Poétique,  cjmposée  en  1728,  et  primitivement  rédigée 
en  langue  itahenne,  reflétait  presque  exclusivement  la  manière  de  penser 
régnante  dans  les  Académies  de  Naples  et  de  Palerme  (Menendez  y  Pelayo, 
ouvs  cité,  t.  III,  vol.  1er,  p.  330, 


342  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

de  la  Chaussée  et  de  Diderot,  il  devint  un  fervent  partisan 
de  la  comédie  sentimentale  ou  larmoyante.  Il  traduisit, 
à  l'intention  de  la  marquise  de  Sarria,  présidente  de  l'Aca- 
démie du  bon  goût,  le  Préjugé  à  la  mode,  qu'il  fit  précéder 
d'un  prologue  enthousiaste.  Il  s'y  montra  plein  de  dédain 
pour  les  tragédies  classiques;  pour  le  faux,  le  systématique 
de  ces  Orestes,  ces  Œdipes,  ces  Phèdres  et  ces  Electres; 
pour  le  convenu  de  ces  faux  dieux  et  de  ces  mânes,  aux- 
quels personne  ne  croyait  plus. 

Lorsqu'il  revint  en  Espagne,  ce  fut,  dans  la  célèbre 
Académie  du  bon  goût,  aux  applaudissements  de  la  com- 
tesse de  Lemos  et  de  la  marquise  de  Sarria,  qu'il  émit  ses 
théories  et  prôna  l'imitation  française.  Son  principal  con- 
tradicteur était  le  chanoine  Porcel,  auteur  d'Adonis,  col- 
lection d'églogues  cynégétiques.  Lorsque  Luzan  prenait  la 
parole,  pour  révéler,  à  son  auditoire,  les  nouveautés  drama- 
tiques de  la  Chaussée,  Porcel  répliquait,  en  exaltant  Gon- 
gora,  en  s'attaquant  aux  règles  en  général,  en  soutenant  que 
l'écrivain  n'a  d'autre  loi  à  observer  que  celle  de  son  génie. 

Tandis  que  ces  brillants  assauts  se  soutenaient  à  l'oc- 
casion de  la  littérature  profane,  un  jésuite  dont  il  a  déjà 
été  question,  le  P.  Isla,  tournait  en  ridicule,  dans  un 
roman  burlesque,  intitulé  Fray  Gerundio,  le  mauvais  goût 
des  orateurs  sacrés,  leur  cultisme,  leur  équivoquisme,  leur 
érudition  indigeste,  leurs  métaphores  étranges,  leurs 
vaines  subtilités.  La  satire  du  P.  Isla  était  vive,  nourrie, 
parfois  vulgaire,  mais  d'un  comique  irrésistible,  dans  les 
descriptions  rustiques  et  monacales.  Cet  ouvrage  hybride, 
à  la  fois  roman  et  traité  de  rhétorique  ecclésiastique, 
atteignit  son  but;  car,  s'il  ne  réussit  pas  à  faire  naître  des 
hommes  éloquents,  il  ramena  du  moins  la  gravité  et  la 
dignité,  dans  la  chaire  sacrée,  et  en  bannit  les  extrava- 
gances et  le  mauvais  goût  (1). 

(1)  Menendbz  y  Pelayo,  ouv.  cité,  t.  III,  vol.  P^  p.  414. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES   III     343 

Ces  trois  écrivains  peuvent  être  considérés  comme  les 
instigateurs  de  cette  tendance  vers  l'imitation  des  auteurs 
français,  vogue  qui  prédomine,  pendant  le  règne  de 
Charles  III.  Leurs  efforts  ne  furent  pas  isolés  et  leur  pro- 
pagande se  continua,  au  moyen  des  tertulias  et  des  jour- 
naux. 

Quelques  personnes,  unies  par  les  liens  de  l'amitié  la 
plus  étroite,  avaient  coutume  de  se  rassembler  dans  l'hôtel 
de  San-Sebastian,  situé,  à  Madrid,  au  coin  de  la  place  de 
l'Ange.  Au  rez-de-chaussée  était  un  café,  tenu  par  un 
certain  Juan-Antonio  Gippini,  d'origine  italienne,  et  que 
fréquentaient  ses  compatriotes  :  le  Napolitain  Pedro- 
Napoli  Signorelli,  connu  par  son  histoire  critique  des 
théâtres;  le  Vénitien  Jean-Baptiste  Conti;  Don  Ignacio 
Bernascone,  natif  de  Lugano;  Don  Mariano  Pizzi  y  Fran- 
qeschi,  docteur  en  médecine  et  professeur  de  langue  arabe 
au  collège  de  San-Isidro. 

A  ces  Italiens  se  joignirent  bientôt  des  Espagnols. 
Tout  d'abord  (l),ces  habitués  du  café  Gippini  n'avaient 
d'autre  but  que  de  se  distraire,  en  causant  de  taureaux, 
d'amour,  de  vers;  mais,  peu  à  peu,  la  réunion  prit  un  carac- 
tère plus  grave  et  influa  sur  l'évolution  littéraire  et  les 
nouvelles  tendances  du  goût.  Les  uns  et  les  autres  se  li- 
saient mutuellement  leurs  œuvres,  échangeaient  leurs  ré- 
flexions et  leurs  critiques.  Ils  discutaient  tout  ce  qui  pa- 
raissait de  nouveau,  tout  ce  qu'ils  croyaient  digne  de 
relever  la  littérature  nationale  de  sa  décadence. 

Un  de  ceux  qui  fréquentèrent  le  plus  assidûment  l'hôtel 
de  San-Sebastian  fut  Moratin  le  père.  Par  une  de  ces  ano- 
malies fréquentes  aux  époques  de  transition,  les  doctrines 
littéraires,  qu'il  professait,  contredisaient  entièrement  les 
productions  de  son  génie  poétique,  tout  à  fait  espagnol  et 
romantique.  Ce  que  la  postérité  applaudit,  ce  sont  les 

(1)  CoTARELO  Y  MûRi,  î rtarle  y  SU  epoca,  Madrid,  18'J7,  p.  111;  Menendez 
y  Pelayo,  Esteticas,  t.  III,  vol.  II,  p.  35;  et  Ticknok,  t.  III,  p.  323. 


344  RÈGNE   DE   CHARLES   III   DESPAGNE 

traits  de  ressemblance  qu'il  a  gardés  des  grands  auteurs 
nationaux;  il  les  exécrait,  tout  en  les  étudiant  sans  cesse. 
Personne  aujourd'hui  ne  lit  autre  chose  de  Moratin  le 
père  que  ses  romances  moresques  et  chevaleresques,  comme 
Don  Sancho  en  Zamora,  le  Pas  cfarmes  de  Micer  Jacques 
Borgohon  avec  le  duc  de  Medina-Sidonia,  les  Quintillas 
de  la  fiesta  de  Toros  (1).  En  théorie,  c'était  le  plus  violent, 
le  plus  furibond  de  ceux  qui  juraient  par  l'autorité  de 
Boileau.  Il  s'efforçait  deporter,surle  théâtre,  ses  doctrines, 
mais  ses  contemporains  sifflaient  ses  pièces,  œuvres  arides 
et  mortes,  aujourd'hui  oubliées. 

Les  autres  membres  les  plus  en  vue  de  cette  iertulia 
étaient  Don  Ignacio-Lopez  de  Ayala,  auteur  d'une  tragé- 
die intitulée  Numance  détruite,  professeur  de  poésie  à 
San-Isidro.  En  1765,  il  composa  un  pédant  épithalame 
castillan,  latin,  grec,  hébreu  et  arabe,  en  l'honneur  du 
mariage  de  Marie-Louise  avec  le  prince  des  Asturies. 
L'année  suivante,  il  fit  un  poème,  pour  la  mort  de  la  reine 
mère.  En  1771,  il  lut  lors  de  l'ouverture  du  collège  de  San- 
Isidro  des  vers  latins,  à  la  louange  de  Charles  III,  protec- 
teur des  lettres.  Comme  beaucoup  d'écrivains  de  ce  temps, 
il  ne  s'appliquait  pas  à  la  littérature  seule,  mais  pro- 
duisait des  articles  sur  l'astronomie,  et  nous  l'avons 
déjà  cité  comme  historien. 

A  côté  d'Ayala,  il  fautsignalerMunoz,  éditeur  et  anno- 
tateur des  œuvres  de  Louis  de  Grenade,  à  la  fois  profes- 
seur de  philosophie,  cosmographe,  connu  surtout  pour 
Bon  incomplète  Histoire  du  nouveau  monde. 

Le  botaniste  Ortega  s'y  faisait  remarquer.  Sa  science  ne 

(1)  Au  sujet  de  linntation  française,  il  est  important  de  reproduire  cette 
réserve  que  fait  M.  Menendez  y  Pelayo,  Estcticas,  t.  III,  vol.  II,  p.  36 
et  62.  Le  savant  critique  établit  nettement  que  l'Espagne  ne  dut  rien  à 
la  France  quant  à  la  poésie  lyrique.  Aucun  des  auteurs  castillans  de  cette 
époque  ne  montre  une  connaissance  spéciale  ou  une  imitation  quelconque  de 
Malherbe  ou  de  J.-B.  Rousseau.  On  admirait  le  théâtre  de  la  nation  voisine 
et  on  recevait  les  idées  de  ses  livres  en  prose;  mais,  pour  le  reste,  on  demeurait 
fidèle  à  la  tradition  classique  du  seizième  siècle. 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    IH    345 

l'empêchait  pas  d'être  bon  compagnon  et  fin  gastronome. 
On  lui  avait  même  donné  le  sobriquet  de  Botello,  à  cause 
de  sa  corpulence.  Puis  venaient  d'autres  personnages 
moins  en  vue,  tels  que  Cerda,  Rios,  enfin  Cadahalso  et 
Don  Tomas  Iriarte. 

Don  José  de  Cadahalso  descendait  d'une  vieille  famille 
de  Satander.  Né  à  Cadix,  en  1741,  son  éducation  se  com- 
mença à  Paris;  mais,  avant  trente  ans,  il  avait  visité 
l'Italie,  l'Allemagne,  l'Angleterre  et  le  Portgual.  Il  con- 
naissait les  différentes  langues  de  ces  pays,  surtout  l'an- 
glais. A  son  retour  en  Espagne,  il  prit  l'habit  de  l'ordre  de 
Saint-Jacques  et  entra  dans  l'armée.  Il  y  fit  rapidement 
son  chemin,  s'éleva  au  grade  de  colonel  et  périt  au  siège 
de  Gibraltar,  frappé  par  une  bombe,  le  27  février  1782. 

En  1772,  Cadahalso  publia  ses  Eruditos  a  la  violeta, 
livre  original,  satire  mordante  des  études  superficielles, 
faites  de  son  temps  «  par  toute  une  jeunesse  imberbe, 
peignée,  poudrée,  adonisée,  embaumant  les  eaux  de  sen- 
teur, la  lavande,  la  bergamote  etla  violette».  L'auteur  en- 
seignait à  ses  disciples  le  moyen  de  parcourir,  en  sept  jours, 
tout  le  cycle  des  connaissances  humaines;  entre  toutes  ces 
leçons,  on  choisira,  par  exemple,  celle  du  mercredi,  con- 
sacrée à  la  philosophie. 

(c  Le  philosophe  devra  se  distinguer  par  quelque  ca- 
price, quelque  extravagance,  afin  qu'aussitôt,  en  le  voyant 
passer,  on  s'écrie  :  «  Tiens,  voilà  un  philosophe!  »  Les  uns 
seront  perpétuellement  distraits;  ainsi,  ils  entreront  dans 
une  pharmacie  pour  y  demander  des  bottes;  chez  un  li- 
braire, ils  voudront,  à  toute  force,  louer  une  voiture. 
Malgré  la  bonté  de  leurs  yeux,  ils  porteront,  sur  le  nez, 
un  perpétuel  lorgnon,  mangeront  aux  heures  les  plus 
étranges.  7'anl  pis  pour  leur  estomac  s'il  regimb<^.  Ils 
couiTOiil;  coniiii'j  des  fous,  à  travers  les  rues,  bousculant 
les  gamins,  qui  restent  le  nez  en  l'air,  à  la  porte  de  leurs 
maisons.  Mais  le  moven  d'obtenir,  dans  les  salons,  un 


346  RÈGNE    DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

succès  assuré  sera  le  suivant.  Voyez-vous  quelque  dame 
attentive  à  ce  que  vous  dites?  ce  n'est  d'ailleurs  pas  im- 
possible, s'il  n'y  a  pas  de  perroquet  avec  qui  causer,  de 
petit  chien  à  baiser,  de  singe  à  faire  sauter,  de  petit-maître 
pour  bavarder;  adoucissez  votre  érudition,  sucrez  votre 
style,  modulez  votre  voix  et  abandonnez-vous,  avec  grâce, 
dans  la  philosophie  des  autres  âges  :  faites  remarquer  que 
l'école  la  plus  considérable  fut  celle  des  pythagoriciens. 
«  Pourquoi?  »  direz-vous  avec  un  sourire  gracieux.  Puis,  si 
on  est  en  été,  éventez  votre  visage;  en  hiver,  chauffez- 
vous  le  dos,  remontez  votre  montre,  mettez-la  à  l'heure, 
en  consultant  celle  de  quelque  dame;  regardez  les  feux 
brillants  d'une  aigrette,  rajustez  une  boucle  en  désordre, 
puisez  lentement  et  d'un  air  profond  dans  une  tabatière  et 
dites  :  «  C'est  parce  que,  sans  doute,  le  système  de  Py- 
«  thagore  traite  de  la  métempsycose,  de  la  transmigra- 
«  tion,  ou,  pour  mieux  dire,  en  bon  espagnol,  du  passage 
«  d'une  âme  par  différents  corps.  Ce  changement  doit  être 
«  goûté  du  beau  sexe!  »  Vous  les  verrez  alors  toutes  sou- 
rire et  s'écrier  :  «  Qu'il  est  aimable,  qu'il  est  drôle!  »  Les 
unes  vous  frapperont  l'épaule  de  leur  éventail,  d'autres 
se  parleront  à  l'oreille  d'un  air  favorable  pour  vos  affaires, 
et  elles  demeureront  satisfaites  de  votre  érudition.  » 

Cadahalso  terminait  ses  leçons  par  cette  charge  contre 
l'exotisme  de  ses  contemporains  :  «  Lorsque  vous  revien- 
drez en  Espagne,  conseille-t-il  à  ses  disciples,  étrangers 
par  le  vêtement,  la  coiffure,  le  ton  et  les  gestes,  que  vos 
grimaces  et  votre  allure  soient  celles  d'un  homme  qui  pé- 
nétrerait dans  un  bois  ou  dans  un  désert.  Demandez  : 
«  Comment  s'appelle  l'eau  en  castillan?»  Ne  parlez  d'aucune 
des  choses  que  Dieu  créa  de  ce  côté  des  Pyrénées.  Quant 
aux  vins,  louez  ceux  du  Rhin.  Pour  les  chevaux,  vantez 
ceux  de  Danemark,  et  ainsi  de  suite.  Vous  serez  des 
hommes  merveilleux,  admirables,  dignes  enfin  d'être  nés 
sous  d'autres  climats!  » 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    III    347 

Sous  le  pseudonyme  de  Don  José  Vasquez,  il  publia  les 
Loisirs  de  ma  jeunesse;  dans  la  tertulia  de  San-Sebastian, 
il  lut  une  collection  de  lettres  soi-disant  échangées,  entre 
un  anonyme  et  un  ambassadeur  du  Maroc,  résidant  en 
Espagne.  On  a  cherché,  dans  les  Cartas  Marruecas,  une 
imitation  des  Lettres  persanes,  tandis  qu'en  fait  elles  se 
rapprochent  beaucoup  plus  du  Cosmopolite  citizen  of  the 
world,  de  Goldsmith.  Les  questions  traitées  se  rapportent 
à  l'éducation  de  la  jeunesse,  aux  thèses  universitaires,  aux 
divertissements,  aux  tertulias,  à  la  vie  de  province,  au  luxe, 
aux  modes.  L'auteurs'acharne, particulièrement,  contre  les 
gallicismes  qui,  dans  le  dernier  tiers  du  dix-huitième  siècle, 
envahissaient  et  corrompaient  la  langue  espagnole  (1). 

L'autre  personnage  de  la  tertulia  de  San-Sebastian  qui 

(1)  Ces  quelques  citations  ne  suffiraient  pas  pour  faire  connaître  Cada- 
halso;  voici  comment  le  juge  M.  Menendez  y  Pelayo,  Esteticas,  t.  III, 
vol.  II,  p.  38  et  seq.  -.  «  Il  y  avait  en  Cadahalso  une  contradiction  remarquable 
et  digne  d'être  étudiée.  Ainsi,  tandis  que  Don  Nicolas  Moratin  s'elTorçait 
de  penser  comme  Boileau,  tandis  qu'il  sentait  et  écrivait  comme  Lope,  de 
même  Cadahalso,  versificateur  classique  médiocre  et  défaillant,  mettait 
dans  sa  vie  la  poésie  qu'il  ne  pouvait  introduire  dans  ses  vers,  et  il  était, 
comme  il  l'a  dit  ingénum.ent,  le  premier  romantique  en  action,  réalisant  com- 
plètement en  sa  personne,  non  pas  l'idéal  bucolique  et  anacréontique  que 
ses  œuvres  annonçaient,  mais  l'idéal  passionné  et  tumultueux  d'un  Byron. 
Seulement,  pour  l'expression  de  cet  idéal,  il  ne  rencontre  dans  la  stérile 
littérature  de  son  temps  et  dans  la  pauvreté  de  ses  moyens  artistiques 
d'autre  ressource  que  la  déclamation  sépulcrale  et  funèbre  imitée  des  Nuits 
de  Young.  Ainsi,  en  tout,  l'on  doit  regarder  Cadahalso  comme  un  type  roma- 
nesque, en  ses  amours,  en  ses  aventures  et  en  sa  mort  glorieuse.  Il  faut  le 
considérer  comme  un  innovateur  littéraire;  par  une  de  ses  œuvres  les  plus 
faibles,  il  pénètre  dans  notre  littérature  un  certain  élément  exotique  de 
poésie  mélancolique  et  nocturne,  dérivé  de  la  Muse  du  Nord.  Les  mouve- 
ments littéraires  commencent  généralement  par  des  œuvres  obscures  et  de 
peu  de  valeur  intrinsèque,  et,  pour  moi,  il  est  sûr  que  dans  cette  tentative 
de  Cadahalso  se  trouve,  on  germe,toute  la  détestable  littérature  de  torches, 
de  vers,  de  fossoyeurs,  qui  infesta  l'Espagne,  aux  environs  de  1835.  » 

Les  aventures  romanesques  auxquelles  il  est  fait  allusion  sont  celles  de 
Cadahalso  avec  sa  maîtresse,  l'actrice  Maria-Ignacia  Ibanez.  (Voir,  sur /es 
Noches  lugubres  de  Cadahalso,  Cotarelo  y  Moki,  Iriarte  y  su  epoca,  p.  99.) 
Lorsque  cette  femme  mourut,  son  amant  passait  la  plus  grande  partie  des 
jours  agenouillé  sur  la  pierre  qui  recouvrait  les  restes  de  Maria-Ignacia. 
Il  devint  presque  fou,  au  point  de  vouloir  déterrer  et  dérober  le  cadavre. 
Pour  les  détails,  se  reporter  aux  documents  publiés  par  le  marquis  de  Val- 
MAR,  t.  1er  Je  sa  CoUccion  de  poetas  liricos  del  siglo  XVIII,  p.  110  et  2i7. 


348  REGNE    DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

mérite  le  plus,  après  Moratin  le  père  et  Cadahalso,  d'arrêter 
l'attention,  est  Don  Tomas  Iriarte.  Il  naquit,  en  1750, 
dans  l'île  de  Ténérifîe,  mais  reçut  une  partie  de  son  éduca- 
tion à  Madrid,  sous  les  auspices  de  son  oncle  Don  Juan 
de  Iriarte,  le  savant  directeur  de  la  Bibliothèque  royale. 
Iriarte  s'appliqua  au  théâtre  et  à  la  réforme  dramatique 
de  son  temps;  mais  on  se  bornera,  pour  l'instant,  à  l'étu- 
dier comme  poète  didactique  et  comme  auteur  de  fables. 

On  a  reproché  à  Iriarte  son  prosaïsme.  Ce  défaut  ré- 
sulta de  son  éducation  et  de  l'époque  où  il  vécut,  car  il 
vint  au  monde  au  moment  de  la  réaction  contre  le  cultisme. 
Il  ne  fit  donc  que  s'accommoder  à  son  temps.  En  1776,  il 
était  une  des  figures  les  plus  marquantes  de  la  jeunesse 
madrilène.  Sa  facilité  à  improviser  des  dizains,  des  vire- 
lais, des  chansons  le  rendait  indispensable,  dans  beaucoup 
de  banquets.  Il  n'avait  rien  d'un  cuistre.  Homme  élégant, 
vêtu  même  avec  luxe,  adroit  dans  les  exercices  du  corps, 
ses  adversaires  lui  ont  souvent  reproché  la  satisfaction 
qu'il  éprouvait  à  parader,  avec  son  uniforme  doré  d'em- 
ployé aux  affaires  étrangères.  Il  fréquentait,  volontiers, 
les  réunions  mondaines  les  plus  aristocratiques  de  Madrid. 

Celle  où  il  se  montrait  le  plus  assidu  était  la  tertulia 
du  duc  de  Villahermpsa,  Don  Juan-Pablo  de  Aragon  y 
Alzor,  et  de  sa  jeune  épouse,  Dona  Maria-Manuela  Pigna- 
telli  y  Gonzaga,  fille  du  comte  de  Fuentes,  dans  leur 
maison  de  la  rue  de  las  Rejas.  Don  Tomas  et  son  frère  Don 
Bernardo  y  jouaient  de  la  musique,  avec  la  duchesse;  Don 
Bernardo  avait  même  été  son  maître,  ainsi  qu'il  aimait  à 
le  rappeler.  Ces  réunions  cessèrent, provisoirement, par  la 
mort  du  comte  de  Fuentes,  et  Iriarte  vit,  à  regret,  cette 
ma' son  se  fermer,  lorsque  le  duc  de  Villahermosa  fut  en- 
voyé, malgré  lui,  comme  ambassadeur  à  Turin  (1). 

Les  autres  salons  a  la  mode  étaient  ceux  de  la  comtesse- 

(1)  CoTARELo,  Iriarte  y  su  epoca,  p.  154;  également  Don  Vicente  Orti  y 
Bbull,  Doua  Maria-Manuela  Pignatelli,  t.  I^^^  p.  190. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    III     349 

duchesse  de  Benavente,  Dona  Maria-Josefa-Alfonsa  Pi- 
mentel  y  Tellez  Giron,  une  des  plus  grandes  dames  espa- 
gnoles, issue  des  maisons  de  Gandie,  Monteagudo,  Javal- 
quinto,  Béjar  et  Arcos.  Elle  était  deux  fois  princesse, 
sept  ou  huit  fois  duchesse.  Mariée  à  son  cousin  Don  Pedro 
de  Alcantara  Tellez  Giron,  qui  devint  grand-duc  d'Osuna, 
la  comtesse  avait  reçu  une  éducation  fort  soignée  et  se 
piquait  d'écrire  avec  goût.  L'aristocratie  espagnole,  en 
effet,  à  la  fm  du  dix-huitième  siècle,  ne  se  bornait  plus, 
comme  cent  ans  auparavant,  à  jouer  le  rôle  commode  de 
mécènes,  en  distribuant  des  pensions.  Quelques-uns  de  ses 
membres  ne  dédaignaient  pas  de  prendre  la  plume,  comme 
le  marquis  de  Santa-Cruz;  les  ducs  de  Villahermosa, 
d'Albe,  de  Béjar,  de  Medina-Sidonia,  de  Montellano;  les 
marquis  de  Urena,  d'Olmeda;  les  comtes  de  Torrepalma, 
Nororia  et  Fernan  Nunez.  Les  femmes  suivaient  cet  exem- 
ple, comme  Dona  Maria-Isidra-Quintana  de  Guzman,  fille 
du  comte  de  Onate,  qui  devint  docteur  de  l'Université 
d'Alcala  et  membre  de  l'Académie  de  l'histoire;  Dona 
Mariana  de  Silva  y  Sarmiento,  duchesse  de  Huescar  (1), 
comtesse  de  Fuentes  et  duchesse  d' Arcos,  morte  en  1784, 
une  des  figures  féminines  les  plus  séduisantes  du  siècle 
passé,  poète,  traductrice  de  tragédies  françaises;  la  com- 
tesse de  Montijo  (2);  la  marquise  de  Santa-Cruz;  la  com- 
tesse del  Garpio.  C'était  pour  ce  public  choisi  qu'Iriarte 
écrivit  son  poème  de  la  Musica  et  ses  fables. 

La  Musica  parut  en  1780  et  se  compose  de  cinq  livres, 
dans  lesquels  Iriarte  disserte,  avec  une  précision  philoso- 
phique, sur  :  les  éléments  de  la  musique;  l'expression 
suivant  les  différents  genres  :  la  musique  guerrière  et  reli- 
gieuse, la  musique  théâtrale,  la  musique  de  société  et  la 
muisique  de  l'homme  dans  la  sohtude.  Il  entreprit  cette 

(1)  Sœur  du  marquis  de  Santa-Cruz,  veuve  du  duc  d' Huescar,  puis  du 
comte  de  Fuentes,  elle  avait  épousé  en  troisièmes  noces  le  duc  d'Arcos. 

(2)  P.  Luis  COLOMA,  Retratos  de  Antafio,  p.  345. 


350  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

œuvre  parce  qu'il  fut  frappé  de  l'oubli,  montré  par  les 
poètes  didactiques,  à  l'égard  de  cet  art,  tandis  que  le 
sujet  de  la  Poésie  avait  été  traité  plusieurs  fois,  par  les 
anciens  et  les  modernes.  Les  qualités  de  cet  ouvrage  sont 
la  clarté,  la  méthode,  l'aisance.  Iriarte  instruit  mais  n'en- 
thousiasme pas.  Il  n'inspire  pas  l'amour  des  beautés  mu- 
sicales, mais  en  enseigne  les  éléments;  enfin,  il  manque  à 
ce  poème  une  qualité  essentielle  :  c'est  d'être  poétique  (1). 
Une  lettre  assez  curieuse,  adressée  à  un  familier  du  duc  de 
Villahermosa,  Don  Enrique  Ramos,  fut  écrite  par  Iriarte 
lorsqu'il  eut  terminé  son  poème.  Elle  est  remplie  de  flatte- 
ries, destinées  à  être  répétées  à  Doha  Maria-Manuela  Pigna- 
telli.  «Sachant,  disait-il,  combien  mon  esprit  est  naturelle- 
ment porté  à  la  satire,  on  s'étonnera, sans  doute,  qu'il  y  ait, 
dans  ce  poème,  quelque  chose  de  pastoral  et  parfois  d'hé- 
roïque. Ceci  se  remarque  principalement  dans  les  trois  pre- 
miers chants,  que  je  travaillai,  quand  la  duchesse  de  Villa- 
hermosa était  encore  ici.  Son  commerce  paisible  adoucissait 
ma  muse.  Mais,  maintenant  que  je  ne  puis  plus  être  dompté 
par  elle,  je  suis  retourné  et  je  reste  dans  mon  naturel. 
J'ai,  en  conséquence,  censuré  les  abus  de  la  musique  qui, 
parfois,  est  une  chose  à  se  boucher  les  oreilles  (2). 

(1)  TiCKNOR,  t.  III,  p.  326;  Menendez  Y  Pelayo,  Esteticas,  t.  III,  vol.  II, 
p.  524. 

(2)  CoTARELO,  Iriarte  y  su  epoca,  p.  462,  11  mai  1779. 

La  Musica  fut  traduite  en  français  par  J.-B.  Grainville,  avec  des  notes 
par  le  citoyen  Langlé,  membre  et  bibliothécaire  du  Conservatoire  de  musique. 
A  Paris,  chez  Fuchs,..  an  VIII.  (Voir  Cotarelo,  ouv.  cité,  p.  207.) 

Les  critiques  ne  manquèrent  pas  à  Iriarte.  A  Madrid,  on  l'accusa  d'avoir 
dérobé  les  idées  de  Rameau,  de  d'Alembert,  de  J.-J.  Rousseau,  etc.  On  dé- 
nigra sa  compétence  et  ses  détracteurs  répandirent  contre  lui  les  vers  sui- 
vants : 

Sin  andar  a  la  escuela 

Cantar  una  tirana  a  la  vihuela 

Tan  bien  como  en  ciialqueria  barberia, 

Y  que  al  lado  de  un  ciego  se  aprendia, 

En  un  par  de  maiianas 

Mas  que  con  el  poema  en  diez  semanas. 

(Voir  Poesias  de  Iriarte  en  Rivadeneyra,  p.  56.) 

«  Sans  aller  à  l'école,  nous  avons  cru  que,  pour  chanter  une  complainte  sur 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    IH    351 

Les  fables,  à  leur  apparition,  furent  saluées  comme  un 
des  événements  littéraires  les  plus  importants.  Iriarte 
y  fraya,  à  certains  égards,  un  chemin  tout  nouveau.  Non 
seulement  il  inventa  toutes  ses  fictions,  ce  que  n'avait 
fait  aucun  fabuliste  moderne,  mais  il  ne  décocha  ses  traits 
que  contre  les  érudits  et  les  gens  de  lettres.  Le  nombre  de 
ses  fables,  y  compris  celles  publiées  après  sa  mort,  s'élève 
à  près  de  quatre-vingts,  dont  soixante,  environ,  parurent 
en  1782.  Peut-être  sont-elles  trop  narratives  et  manquent- 
elles  un  peu  de  cette  vivacité  naturelle,  que  l'on  trouve 
chez  La  Fontaine.  Mais  leur  influence  fut  profonde  dans 
un  siècle  de  mauvais  goût  littéraire  et  elles  sont  remplies 
d'allusions,  qu'il  est  amusant  de  deviner.  Certains  ont  vu 
dans  l'une  quelque  rapport  avec  Don  Vicente  de  la 
Huerta  (1),  représenté  en  canard;  un  de  ses  rivaux  litté- 
raires, Samaniego,  est  indiqué,  ailleurs,  sous  le  couvert 
tantôt  d'un  rat,  tantôt  d'un  furet;  la  grive,  le  perroquet 
ou  la  pie  déguisent  des  allusions,  contre  une  grande  dame, 
dont  il  ridiculise  la  pédanterie.  Il  s'agit  sans  doute  de 
Doria  Maria-Isidra-Quintina  de  Guzman  (2).  Le  sens  des 
apologues  dirigés  contre  elle  est  :  qu'il  convient  d'étudier 
les  auteurs  originaux  et  non  les  copies  ou  les  mauvais 
traducteurs.  Cette  femme  savante,  qui  soi-disant  lisait 
couramment  les  textes  grecs  et  latins,  n'en  comprenait, 
paraît-il,  le  sens  qu'aidée  d'un  texte  français,  comme  on 


la  guitare,  il  nous  suffirait  de  deux  matinées  chez  un  barbier,  ou  aux  côtés 
d'un  aveugle,  plutôt  que  de  dix  semaines,  avec  ce  poème.  » 
CoTARELO,  ouu.  cité,  p.  210,  autre  satire. 

Cantar  la  niusica  Iriarte 

Se  propuso  en  un  poema 

Y  en  lugar  de  sinfonia 

Tocn  la  gaitagallega  (c'est-à-dire  la  cornemeuae  galicienne). 

(1  )  Huerta,  ardent  mais  inconstant  adversaire  des  innovations  françaises, 
imprima  en  1778  un  volume  de  poésies,  écrites, presque  toutes,  dans  le  style 
ancien. 

(2)  Retratos  de  Aniano,  p.  530.  Ce  fut  en  1785  que  Dofia  Quintina,  après 
avoir  disserté  sur  le  livre  II  De  Anima  d'Aristote,  reçut  le  titre  de  maître 
es  arts  et  de  professeur  honoraire  de  philosophie  moderne. 


352  REGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAG.XE 

le  vit,  dans  les  examens,  soutenus  par  elle,  à  San-Isidro. 
La  vingt-deuxième  fable  vise  Sedano  (1). 

Cobardes  son  y  traidores 
Ciertos  criticos  que  esperan 
Para  impugnar  a  que  mueran 

Los  infelices  au  tores 

Porque  vivos  respondieran. 

■  La  vingt-huitième  s'attaque  à  Don  Ramon  de  la  Cruz, 
auteur  des  saynètes,  fort  goûtées  du  public;  ce  qui  dépita 
Iriarte,  assez  peu  heureux,  dans  ses  œuvres  dramatiques. 
Comme,  dans  les  saynètes,  les  sujets  étaient  empruntés 
aux  événements  journahers,se  passant  dans  les  quartiers 
populeux  de  Madrid,  le  pédant  Iriarte  affectait  beaucoup 
de  dédain,  pour  un  pareil  genre;  de  là  les  allusions  d'e/ 
Asno  y  su  amo,  VAne  et  son  maître. 

«  Siempre  acostumbra  hacer  el  [vulgo  necio 

De  lo  bueno  y  lo  malo  igual  aprecio 

Yo  le  doy  lo  peor,  que  alaba.  » 

De  este  modo  sus  yerros  disculpaba 

Un  escritor  de  farsas  indécentes. 

Y  un  taimado  poeta  que  le  oia 

Le  respondio  en  los  terminos  siguientes  : 

«  Al  humilde  jumento. 

Su  dueno  daba  paja,  y  le  decia  : 

—  Toma,   pues  con   eso   estas  contento. 

Dijolo  tantas  veces,  que  ya  un  dia 

Le  enfadù  el  asno  y  replico  :  —  Yo  tomo 

Lo  que  me  quieres  dar,  pero  hombre  injusto. 

l  Piensas  que  solo  de  la  paja  gusto? 

Dame  grano,  y  veras  si  me  lo  conio.  » 

«  Toujours  le  vulgaire  ignorant 

Apprécie  également  le  bien  et    le  mal. 

Je  lui  donne  le  pire  et  c'est  cela  qu'il  loue.  « 

Ainsi  excusait  ses  fautes 

Un  écrivain  de  farces  indécentes. 

(1)  Lopez  DE  Sedano  publia, entre  1768, et  1778  son  Parnaso  espanol, 
9  vol.  in-12.  Attaqué  par  la  société  de  Moratin  le  père,  Iriarte  publia  contre 
Sedano,  en  1778,  un  dialogue  intitulé  Donde  las  dan  las  toman.  En  1785, 
Sedano  répliqua,  sous  le  nom  de  Juan-MariaChavero  y  Esclava  de  Ronda, 
4  vol.  in-12,  publiés  à  Malaga  sous  le  titre  de  Coloquios  de  la  Espina. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    Hl    353 

Un  poète  rusé  qui  l'écoutait 

Lui  répondit  ainsi  : 

«  A  une  humble  bête  de  somme. 

Son  maître  donnait  de  la  paille  et  disait  : 

—  Prends  donc,  puisque  tu  t'en  contentes. 

Il  le  dit  tant  de  fois  qu'un  beau  jour 

L'âne  se  fâcha  et  répliqua  :  —  Je  prends 

Ce  que  tu  me  donnes,  homme  injuste, 

Penses-tu  que  je  n'aime  que  la  paille? 

Donne-moi  du  grain  et  tu  verras  si  je  le  mange.  » 

Les  auteurs  attaqués  ne  manquèrent  pas  de  répondre, 
à  leur  tour,  et  il  en  résulta  un  violent  échange  de  méchan- 
cetés. Un  des  plus  acharnés  était  Forner,  écrivain 
famélique,  nourri  par  son  oncle  le  chanoine  Don  Juan- 
Chrysostome  Piquer.  Il  enviait  la  situation  brillante 
d'Iriarte,  lui  qui  ne  parvenait  à  obtenir  aucun  emploi  et 
qui  rôdait  autour  des  sinécures,  maigre,  le  teint  huileux, 
l'œil  louche,  la  voix  fausse  et  rauque,  les  vêtements  en 
désordre  et  d'une  propreté  douteuse.  Son  apologue,  contre 
Iriarte,  porte  le  titre  d'e/  Asno  erudito;  c'est  un  libelle  plein 
de  reproches  et  d'outrages  (1).  Cette  satire  est  précédée 

(1)  Forner  a  tracé  de  sa  propre  personne  un  portrait  peu  flatté  dans  une 
satire  intitulée  Contra  los  vicias  de  la  carte,  qui  devrait  plutôt  s'appeler 
Plaintes  de  mon  impatience.  Un  interlocuteur  supposé,  Camillo,  lui  prouve,  en 
effet,  qu'il  ne  peut  réussir  à  la  cour.  Entre  eux  s'engage  le  dialogue  suivant 

i  Rieste,  socarron,  de  lo  que  digo? 

—  Me  rio.  —  ^Quien  lo  estorba?  —  Vos,  hermano 
Tenais  traza  de  ser  siempre  un  mendigo . 
Trocado  de  escolar  en  eortesano, 

La  hilaza  descubris  a  cada  instante, 

Y  ostentando  huniilidad,  sois  inhumano. 
Vos,  niuy  lleno  de  ciencia  y  muy  pédante 
Si  esperando  a  rogar  a  un  poderoso, 

Veis  que  liacia  un  charlatan  vuelve  el  semblante, 
Como  si  fuera  eu  el  caso  forzoso 
Escuchar  con  agrado  a  un  honibre  sabio 

Y  arredar  un  desprecio  a  un  mentiroso? 
Dando  otro  estilo  al  indignado  labio 
Ardiente  el  rostro  y  la  cabeza  inquiéta. 
(De  guerras  escolasticas  resabio.) 
Maledicis  de  la  suert«  que  sujcta 

El  premio  de  la  ciencia  a  la  iguoraucia, 
Que  prefiere  à  Platon   una  gaceta. 

Ris-tu,  sournois,  de  ce  que  je  dis? 

—  Je  ris  en  eHet.  —  Qui  t'étonue?  —  Vous,  Irère, 

••I.  23 


354  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

de  vingt-sept  pages,  en  prose,  dans  lesquelles  Forner  se 
moque  de  ceux  qui  écrivent  des  fables.  «Celui,  déclare-t-il, 
qui  produira  de  bons  poèmes  satiriques  ou  burlesques  sera 
apte,  s'il  le  veut,  à  composer  d'excellents  apologues.  Mais 
celui  qui  est  froid,  guindé,  peu  habile  à  manier  la  langue, 
en  un  mot  un  simple  versificateur,  peut  renoncer  à  plaire 
aux  oreilles  doctes  et  délicates.  »  Dans  ce  prologue,  l'au- 
teur lâche  quelques  bordées  contre  le  poème  de  la  Musica 
qui,  d'après  lui,  contient,  en  vers  diffus  et  glacés,  ce 
qu'en  prose  courante  avaient  déjà  dit  des  milliers  d'écri- 
vains. 

L'âne,  paré  avec  soin,  habillé  à  la  dernière  mode  et  seu- 
lement trahi  par  ses  fers,  placés  en  guise  de  boucles,  sur 


Car  vous  avezl'appirencede  rester  toujours  un  mendiant. 

Ecolier,  travesti  eu  courtisan, 

Vous  montrez  la  corde  à  chaque  instant. 

Et,  affectant  l'humilité,  vous  êtes  inhumain. 

Vous,  rempli  de  science  et  pédant. 

Lorsque,  allant  quémander,  chez  un  puissant, 

Vo-us  voyez  qu'il  tourne  le  visage  vers  un  charlatan. 

Est-il  forcé  d'écouter  avec  plaisir  un  savant 

Et  de  chasser  honteusement  un  menteur? 

Donnez  un  autre  style  à  votre  lè\Te  indignée 

A  votre  visage  ardent,  à  votre  tête  inquiète. 

Cela  pue  les  disputes  scolastiques. 

Vous  maudissez  le  sort  qui  assujettit 

La  récompense  de  la  science  à  l'ignorance. 

Qui  préfère  une  gazette  à  Platon. 

Forner  ne  repoussa  pas  toujours,  avec  indignation, les  moyens  de  réussir, 
que  lui  insinuait  Camillo,  car  il  devint,  dans  la  suite,  un  des  plus  obséquieux 
flatteurs  de  Florida  Blanca  et  de  Godoy. 

Voir  poesias  de  Forner,  Contra  los  vicios  de  la  Corte,  biblioteca  de  Riva- 
deneyra,  p.  310. 

Un  autre  pamphlet  de  Forner  contre  les  Iriartes,  et  des  plus  virulents,  est 
ntitulé  :  les  Grammairiens,  histoire  chinoise.  Voici  quelques  passages  em- 
pruntés au  chapitre  P"^  :  «  Venue  d'un  grammairien  à  Pékin.  —  C'était 
en  Chine  la  XXII<=  dynastie  (l'an  1722)  et  le  pieux  empereur  Yong-Ching 
(Philippe  V)  tenait  les  rênes  du  gouvernement,  quand  arriva  à  sa  cour  un 
jeune  homme  (Don  Juan  de  Iriarte,  l'oncle  de  Tomas)  qui,  après  avoir  étu- 
dié quelque  rudiment, dans  un  collège  de  bonzes  (les  jésuites)  du  Japon 
(Paris),  désira  passer  à  Pékin  (Madrid),  parce  qu'il  était  né  dans  une  pro- 
vince de  l'empire.  Chao-Kong,  tel  était  son  nom,  emportait  avec  lui  un 
terrible  fardeau  de  minuties  grammaticales.  Il  savait  médiocrement  la 
langue  du  Tibet  (le  latin)  et  entendait  tant  bien  que  mal  les  livres  les  plus 
anciens  de  la  Perse  (Ja  Grèce),  etc.  i» 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    II[    355 

ses  souliers,  convoque  les  autres  animaux  et  leur  adresse 
cette  harangue  : 

Insignes  caballeros, 

Yo,  el  mas  sabio  entre  sabios  verdaderos, 

De  veras,  lastimado, 

En  tan  humilde  y  despreciable  estado, 

Por  ultimo  recurso, 

Quiero  en  arte  divino 

Del  saber  enseùaros  el  camino. 

Senalare  a  los  varies  escritores 

Los  preceptos  mejores 

De  tratar  cualquier  ciencia, 

Aiinque  no  se  ninguna  en  mi  conciencia. 

Mas  debo  el  don  a  Apolo 

De  hacer  versos  muy  frios,  y  esto  solo, 

Sin  meritos  mayores, 

Mi  gran  saber  arguye 

Y  en  grado  de  ensena  me  constituye. 

Yo,  que  en  cuarenta  métros  diferentes 

Hago  versos  cadentes  ' 

Sabio  haré  vuestro  bando, 

Facil  y  docto  en  mi  artificio,  cuando. 

En  verso  claudicante 

Las  maravillas  de  aquel  arte  cante. 

Insignes  gentislhommes, 

Moi,  le  plus  savant  entre  tous  les  savants, 

En  vérité,  je  déplore 

Votre  humble  et  méprisable  état. 

Aussi,  comme  suprême  secours, 

Je  veux  de  l'art  divin  du  savoir' 

Vous  enseigner  le  chemin. 

J'indiquerai  aux  différents  écrivains 

Les  meilleurs  préceptes 

Pour  traiter  de  quelque  espèce  de  science 

Quoique  je  ne  sache  rien,  en  conscience. 

Mais  je  dois  à  la  munificence  d'Apollon 

De  faire  des  vers  très  froids. 

Et  cela  seulement,  sans  plus  de  mérite, 

Prouve  mon  grand  savoir 

Et  me  met  en  mesure  d'enseigner. 

Moi  qui  fais  des  vers  harmonieux, 

En  quarante  mètres  différents. 

Je  vous  rendrai  sages. 

Habiles  et  doctes,  par  ma  méthode. 


356  REGNE  DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

Lorequ'en  vers  boiteux 

Je  chante  les  merveilles  de  cet  art. 

Mais,  tout  à  coup,  au  plus  beau  de  son  discours,  un 
taon  le  pique.  L'âne  lâche  des  ruades  et  se  met  à  braire. 

Un  autre  littérateur  s'acharna  également  contre  Tomas 
Iriarte  :  ce  fut  le  Basque  Don  Felix-Maria  de  Samaniego. 
Cette  inimitié  eut  pour  cause  une  blessure  d'amour-propre. 
Samaniego,  élevé  en  France,  avait  composé,  pour  le  collège 
de  Vergara,  une  collection  de  fables  morales,  imitées  et  tra- 
duites de  Phèdre  et  de  La  Fontaine.  En  1779,  il  envoya  ce  re- 
cueil à  Iriarte,  pour  avoir  son  avis,  qui  fut  favorable.  L'ou- 
vrage parut,  en  1781,  avec  une  épître  dédicatoire  à  Don 
Tomas  : 

Dans  mes  vers,  Iriarte 

Je  ne  désire  rien  autre  chose 

Que  placer  tes  œuvres 

Comme  modèle  des  miennes,  etc. 

En  1782,  Iriarte  donna  au  public  une  soixantaine  de 
ses  fables,  et,  dans  l'avertissement,  il  disait  :  «  Je  ne 
veux  pas  me  préoccuper  du  jugement  des  lecteurs,  au 
sujet  de  leur  mérite,  mais  je  veux  seulement  prévenir 
ceux  qui  ne  sont  pas  très  versés,  dans  notre  littérature, 
que  c'est  la  première  collection  d'apologues,  entièrement 
originaux,  qui  a  été  publiée,  en  castillan.  »  L'omission  du 
recueil  de  Samaniego,  dans  cet  avis,  blessa  à  tel  point  l'hu- 
meur susceptible  de  ce  personnage,  qu'il  fit  répandre,  en 
1782,  un  écrit  anonyme  sur  les  fables  originales  de  Tomas 
Iriarte. 

Mais  c'en  est  assez  de  ces  querelles  mesquines  et  ja- 
louses. Une  controverse,  beaucoup  plus  importante,  se 
soutenait,  alors,  entre  critiques  et  auteurs  dramatiques, 
partagés  en  deux  camps,  les  uns  se  prononçant  pour 
l'imitation  française,  les  autres  favorables  à  la  vieille 
tradition  espagnole. 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES   III    357 


Un  des  premiers  objets  de  cette  polémique  fut  la  pro- 
hibition des  autos  sacramentales,  drames  religieux  et  allé- 
goriques. Les  personnages  en  étaient  des  abstractions 
telles  que  la  Foi,  la  Grâce,  la  Faute,  la  Nature,  le  Ju- 
daïsme, la  Gentilité;  les  idées  qu'ils  énonçaient  tendaient 
à  ce  but,  essentiellement  chrétien,  de  montrer  aux  hommes 
la  folie  de  leurs  passions,  la  prétention  et  la  vanité  de  la 
raison  humaine,  de  leur  expliquer  le  mystère  de  la  des- 
tinée (1). 

Un  des  adversaires  de  ce  genre  fut  Glavijo  y  Fajardo, 
le  séducteur  de  Mlle  Caron,  la  sœur  de  Beaumarchais. 
Dans  son  journal,  le  Penseur,  i\  n'avait  pas  assez  de  mépris 
pour  cette  littérature  d'un  autre  âge  et  il  affectait  de  la 
dénoncer,  comme  contraire  au  respect,  que  mérite  la  Reli- 
gion. «  Quel  est,  écrit-il,  le  chrétien  qui  n'éprouvera  pas 
un  sentiment  pénible,  lorsqu'en  entrant  dans  une  salle 
de  spectacle,  il  verra  un  ciboire,  peint  sur  le  rideau?  Qui 
ne  souffrira  lorsque  des  gens,  aussi  profanes  que  les  ac- 
teurs, représenteront  les  personnages  de  la  Sainte-Trinité, 
lorsqu'une  femme,  d'une  réputation  moins  que  chaste, 
jouera  le  rôle  de  la  Vierge  très  pure?  » 

Glavijo  qualifiait  les  autos  de  farces  spirituelles.  Il 
engageait  le  souverain  à  prohiber  des  spectacles  pernicieux 
au  catholicisme  et  à  la  raison,  qui  attiraient,  aux  Espagnols, 
une  réputation  méritée  de  barbares. 

Moratin  le  père  appuya  cette  théorie  de  tout  son  pou- 
voir. Dans  ses  Desengahos  del  teatro  espanol,  il  raillait 

(1)  Damas  IIinard,  Théâtre  de  Calderon,  préfac<*,  fi.   KVl. 


358  REGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

les  personnages  abstraits  des  «m/05;  cette  réunion,  sur  les 
planches,  de  la  Trinité,  du  Démon,  d'Adam,  de  saint 
Augustin,  de  Jérémie,  sans  souci  des  vraisemblances 
et  des  anachronismes. 

Don  Juan-Cristoval  Romea  y  Tapia  entreprit,  dans 
son  journal,  El  Escritor  sin  titulo,  de  défendre  les  autos 
saçrameritales.  Il  eut  pour  auxiliaire  un  singulier  bohème, 
Don  FrançisçorMariano  Nifo,  pauvre  hère  aragonais, 
écrivain  affamé,  toujours  prêt  à  prendre  la  plume  sur 
tous  les  sujets^  qu'ils  fussent  pieux,  scientifiques  ou  litté- 
raires, car  il  lui  fallait  manger,  quand  l'Etat  ne  lui  four- 
nissait pas  un  asile,  dans  ses  prisons.  Le  caractère  bur- 
lesque de  l'auteur  se  révèle  jusque  dans  les  titres  de  ses 
productions;  ce  fut  lui  qui  publia  cette  œuvre  dénommée 
la  Malle  du  tailleur  littéraire  (1)  ou  la  Perche  du  fripier 
érudit.  Un  pareil  champion  n'était  pas  capable  de  faire 
revivre  un  genre,  convenable,  seulement,  pour  la  naïveté 
des  âges  de  foi.  Bien  que  les  arguments  de  Clavijo  fussent 
assez  pauvres  et  presque  ridicules,  chez  ce  voltairien,  si 
respectueux  de  la  religion,  c'était  en  somme  lui  qui  avait 
raison.  Il  ne  tua  pas  les  autos  s acr amentales,  car  ils  étaient 
déjà  morts.  Si  le  peuple  les  goûtait  encore,  par  routine, 
personne  ne  se  fût  risqué  à  en  écrire  de  nouveaux. 

Il  y  ayait  aussi  l'ancien  répertoire  théâtral  de  Lope 
et  de  Calderon,  dont  le  public  ne  se  lassait  pas,  malgré 
les  anathèmes  de  Moratin.  Ce  dernier  proclamait  que 
ces  pièces  étaient  l'école  de  la  scélératesse,  le  miroir  de  la 
débauche,  l'école  de  l'impudence,  l'exemple  de  la  désobéis- 
sance, de  l'insulte,  des  mauvais  tours  et  des  friponneries. 
«  Voudriez-vous,  s'écriait-il,  que  votre  fils  fût  un  fier-à- 
bras,  un  coureur,  jouant  du  couteau,  révolutionnant  la 
rue  et  scandalisant  tout  le  monde?  »  Mais,  comme  l'a  dit 
fort  justement  M.  Martinenche  (2),  «  la  comedia  était  un 

(1  )  El  Cajon  del  saatre  literato  o  percha  de  maulero  erudito. 
(2)  Majitinenche,  la  Comédie  espannolf  en  France,  p.  70. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS   CHARLES    III    359 

miroir  grossissant  de  l'âme  espagnole  du  dix-septième 
siècle,  toute  pleine,  encore,  du  rêve  magnifique  qu'elle  avait 
conçu...  Aucun  théâtre  au  monde  n'avait  davantage  le 
goût  du  terroir.  »  Sans  doute,  les  mœurs,  que  représentait 
Lope,  étaient  un  anachronisme,  pour  les  contemporains 
de  Charles  III.  Mais  l'on  conservait  le  goût  des  aven- 
tures. Si  on  ne  les  poursuivait  plus,  si  les  mœurs, 
presque  orientales,  à  l'égard  des  femmes,  étaient  passées, 
si  on  pouvait  voir  sa  maîtresse,  autrement  que  sur  son 
balcon,  au  risque  de  recevoir  un  coup  d'épée,  on  aimait 
encore  ces  récits,  auxquels  on  rêvait,  tranquillement  assis 
dans  son  cabinet,  ou  qu'on  applaudissait  au  théâtre, 
conquistador  ou  Don  Juan  en  chambre,  soucieux  de  ses 
aises  et  de  sa  santé. 

Une  littérature,  où  dominaient  le  bon  sens,  la  clarté, 
l'ordre,  correspondait  davantage  aux  habitudes  du  dix- 
huitième  siècle  (1). 

Calderon  ne  trouvait  pas  grâce,  davantage,  aux  yeux  de 
Moratin,et  ce  dernier  n'avait  pas  assez  de  railleries,  quand 
il  citait  le  début  de  cette  pièce  :  la  Vie  est  un  songe,  lorsque 
Rosaura,  emportée  par  son  coursier  sur  le  sommet  d'une 
montagne,  parle  ainsi  à  son  cheval  :  «  Impétueux  hippo- 
griffe, aussi  rapide  que  le  vent,  arrête-toi.  Pourquoi, 
éclair  sans  flammes,  oiseau  sans  plumes,  poisson  sans 
écailles  et  quadrupède  sans  instinct  naturel,  pourquoi 
donc  t'emporter  et  t'élancer,  le  mors  aux  dents,  au  milieu 
du  confus  labyrinthe  de  ces  rochers  dépouillés?...  Arrête, 
te  dis-je,  arrête-toi,  sur  cette  montagne,  ou  les  animaux 
sauvages  auront  aussi  leur  Phaéton?  » 

«  Je  voudrais  bien  savoir,  disait  Moratin,  en  se  moquant, 
avec  raison,  de  ces  vers  étranges,  si  une  femme  précipitée 
sur  une  montagne,  au  heu  de  se  plaindre  de  ses  souffrances, 
ira  débiter  toutes  ces  pédanteries  déplacées,  qu'entend 

(1  )  Au  sujet  dos  autos  sarramentales,  sp  reporter  à  Mknendez  y  PblayO, 
Eilelicas,  t.  IH,  vol.  H,  p.  9  et  seq. 


nfio  REGNp;  DI-:  ciiarlks  m  d'i^spagne 

l'aiidiloire  ainsi  que  son  cheval.  Qu'un  admirateur  de 
Galderon.  dans  une  circonstance  critique,  appelle  à  son 
aide  l'impétueux  hippogriffe,  et  il  verra  le  secours  qu'il 
en  obtiendra.  ' 

Mais,  pour  vaincre  la  résistance  qu'opposaient,  aux  no- 
vateurs, les  fidmirateurs  du  passé,  il  eût  été  nécessaire 
de  les  confondre  par  un  chef-d'œuvre.  Malheureusement 
le  génie  dramatique  manquait  à  Moratin.  Ce  n'était  ni 
la  Petimetra,  ni  VHormesinda,  pièces  aujourd'hui  ou- 
bliées, qui  justifiaient  ses  théories.  Les  partisans  du  nou- 
veau théâtre  invoquaient  l'appui  du  gouvernement, 
l'aide  énergique  du  président  du  conseil  de  Castille,  le 
comte  d'Aranda. 

Grand  admirateur  de  \'oltaire  et  des  encyclopédistes, 
il  apporta,  en  littérature,  comme  partout  ailleurs,  son  esprit 
cassant  et  autoritaire.  Il  s'entoura  d'hommes  de  lettres, 
dont  il  goûta  le?  flatteries,  mais  qu'il  châtiait  rudement, 
lorsqu'ils  ne  se  montraient  pas  assez  souples  à  son  gré, 
comme  cet  infortuné  Huerta,  qu'il  envoya  plusieurs 
années,  dans  un  pr^^ic^io.  Organisateur  des  divertissements, 
innovateur  des  bals  masqués, à  Madrid,  Aranda  voulut, 
après  avoir  réformé  matériellement  les  théâtres  et  les 
avoir  rendus  un  peu  moins  incommodes,  y  faire  représen- 
ter des  pièces,  imitées  des  tragédies  et  des  comédies  fran- 
çaises. Mais  son  despotisme  échoua  devant  les  clameurs 
du  public,  qui  entendait  rester  le  maître  de  s'amuser, 
comme  il  lui  plaisait.  Toutes  les  classes  de  la  société  se 
montraient  passionnées  pour  le  théâtre,  paysans  aussi  bien 
que  grands  seigneurs.  Il  régnait,  dans  les  salles  de  spec- 
tacle, une  égalité  démocratique;  on  gardait  son  chapeau 
sur  la  tête,  on  fumait,  pendant  les  entr'actes,  on  interpel- 
lait les  acteurs,  on  criait  contre  les  femmes  des  loges.  Les 
habitués  des  théâtres  de  la  Cruz  et  del  Principe  formaient 
deux  coteries  rivales,  se  désignant  réciproquement  sous 
les  sobriquets  de  Polacos  (Polonais)  et  Chorizos  (saucis- 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    III    361 

sons);  mais  elles  s'unissaient  pour  siffler  les  protégés  du 
comte  d'Aranda  (1). 

Seul,  un  auteur  contemporain  trouvait  grâce  devant 
ce  public,  entiché  de  ses  vieux  auteurs.  C'était  Don  Ramon 
de  la  Cruz,  et  les  saynètes  de  son  répertoire.  Ce  genre 
de  pièces,  particulier  à  l'Espagne,  était  un  drame  sans 
intrigue,  un  dialogue  (2)  court,  vif,  ne  durant  que  vingt- 
cinq  minutes,  joué  entre  les  actes  d'une  œuvre  plus  sérieuse 
ou  terminant  la  soirée,  comme  fin  de  fiesta  (3). 

Ce  qui  rend  particulièrement  curieux  ce  théâtre  de 
Ramon  de  la  Cruz,  c'est  qu'il  ressuscite  toute  une  partie 
de  la  vie  d'autrefois;  les  personnages  de  ses  pièces  ne  sont 
pas  des  types  de  convention,  grecs  ou  romains,  plus  ou 
moins  défigurés,  mais  des  gens  que  l'on  coudoyait,  à  Ma- 
li) BouEGOiNG,  Tableau  de  l'Espagne  moderne,  t.  II,  p.  374.  Les  théâtres, 
à  l'origine,  avaient  été  des  cours  d'auberge.  Us  rappelaient, par  leur  aména- 
gement, leur  ancienne  destination,  quand  le  parterre  ou  patio  se  tenait  dans 
la  cour  et  que  les  gens  de  distinction  s'asseyaient  dans  les  chambres, s'ou- 
vrant  sur  la  galerie,  formant  quadrilatère  sur  le  patio;  aussi  les  loges  s'ap- 
pelaient-elles aposentos  ou  chambres. 

Iriarle  y  su  epoca  parCoTARELO,  p.  55,  56,  57,  62,  64,  65,  68,  relatives  aux 
réformes  matérielles  du  comte  d'Aranda.  Il  les  accomplit  après  la  mort 
d'une  actrice  célèbre.  Maria  Ladvenant,  enlevée  subitement  en  1767.  Ses 
funérailles  coïncidèrent  avec  l'expulsion  des  jésuites  et  elle  fut  enterrée 
dans  l'église  de  San-Sebastian.  Aranda  commanda  des  décors  qui  coûtè- 
rent plus  de  20,000  douros,  aussi  fit-il  augmenter  de  2  réaux  le  prix  des 
loges,  pour  former  une  caisse  dite  des  décorations. 

(2)  Saynètes  de  Don  Ramon  de  la  Cruz,  traduites  par  Antoine  de 
Latour,  p.  15,  Paris.  1865,  et  Cotarelo  y  Mori,  Don  Ramon  de  la  Cruz  y 
sus  obras,  ensayo  biografico  y  bibliogiafico,  p.  4.  Cet  écrivain  naquit  en  1731 
et  mourut  le  5  mars  1794. 

(3)  Ces  saynètes  portent  différents  noms  dans  la  langue  théâtrale  :  les 
loas,  jacaras  entremesadas  y  cantadas,  mogigangas,  balles  cantados  y  repre- 
sentados.  Voici  la  définition  de  ces  expressions  :  la  loa,  d'origine  très  ancienne, 
était  le  prélude  ou  introduction.  Comme  son  nom  l'indique,  elle  avait  pour 
objet  de  loar,  louer  ou  célébrer,  le  lieu  où  se  donnait  la  représentation, 
la  cause  po>ir  laquelle  elle  avait  lieu,  les  spectateurs  qui  y  assistaient.  Plus 
tard,  la  loa  devint  une  espèce  de  parade  ou  de  revue.  La  jacara  fut  d'abord 
un  monologue,  en  vers,  où  il  était  question  des  malheurs  des  jaques  ou  ma- 
tamores, prostituées,  etc.  Quand  le  monologue  fut  remplacé  par  un  dia- 
logue, ce  fut  une  jacara  entremesada.  La  jacara  cantada  s'appela  plus  exac- 
tement tonadilla  ou  vaudeville.  La  mogiganga  était  une  entremesada  où 
figuraient  des  personnages  ridicules.  S'ils  dansaient,  le  livret  portait  la 
rubrique  de  balles  representadas,  et  de  cantados  s'il  y  avait  des  chants. 


362  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

dridjdu  temps  de  Charles  III  :  majos  ou  majas  eiïrontés, 
marchandes  de  châtaignes  ou  de  beignets,  à  la  langue 
aussi  leste  que  la  main,  forgerons,  maçons,  savetiers, 
artisans  de  toutes  espèces,  perruquiers  et  modistes  fran- 
çais, galants,  petits-maîtres,  seigneurs  plus  ou  moins 
authentiques,  hidalgos  pelés,  soldats,  officiers,  méde- 
cins, alguazils,  maris  victimes  de  la  tyrannie  conjugale, 
béates,  vagabonds  sortis  du  bagne,  acteurs  apeurés,  mu- 
siciens affamés,  bouquetières  délurées  et  fines,  moisson- 
neurs, vendangeurs,  pages,  laquais,  servantes,  toute  cette 
cohue  défile,  en  se  bousculant,  dans  les  saynètes  de  Ramon 
de  la  Cruz. 

On  y  retrouve  comme  un  calendrier  joyeux  des  fêtes 
et  des  solennités  :  la  nuit  de  Noël,  le  nouvel  an,  le  carnaval, 
le  pèlerinage  de  saint  Isidore,  la  fête  du  Corpus,  les  vêpres 
de  saint  Jean,  de  saint  Pierre,  de  saint  Jacques;  les  foires 
d'automne;  sans  compter  bien  d'autres  spectacles,  tels 
que  les  promenades  nocturnes,  au  Prado,  les  disputes  de 
quartier  à  quartier,  les  cabales, pour  ou  contre  un  théâtre. 
On  suit  l'auteur  à  la  Plaza  Mayor  ou  au  Rastro  (1);  sur  les 
bords  du  Manzanares,  au  temps  des  bains;  dans  les 
tertiilias,  les  cafés,  les  boutiques;  dans  les  visites  de  deuil, 
à  l'entrée  et  à  la  sortie  de  la  comédie,  à  la  ville,  à  la  cour, 
en  province. 

Le  peuple,  qui  retrouvait,  dans  ces  dialogues,  ses  pas- 
sions, ses  soucis,  ses  plaisanteries,  l'applaudissait  à  tout 
rompre,  au  grand  dépit  de  ses  rivaux. 

L'année  1770  fut  une  époque  mémorable,  dans  l'his- 
toire du  théâtre  espagnol,  car  ce  fut,  alors,  que  se  livra  la 
grande  bataille  littéraire,  entre  les  défenseurs  de  la  tradi- 
tion et  les  gallo-classiques  (2).  Moratin  était,  ainsi  que  le 
qualifie  railleusement  Cotarelo  y  Mori,  le  Godefroi  de 
Bouillon  de  cette  croisade.  Il  avait  préparé  une  pièce,  dont 

(1)  Quartier  des  marchands  de  bric-à-brac. 

(2)  Jriarte  y  su  epoca,  p.  82  et  seq. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES   III    363 

il  attendait  un  grand  succès.  Le  sujet  était  choisi  parmi 
ceux  qui  feraient  vibrer  la  fibre  patriotique;  la  Horme- 
sinda  (1)  traitait  d'un  épisode  de  l'histoire  nationale,  au 
huitième  siècle,  dans  les  Asturies,  sous  le  roi  Pelage  I*''', 
vainqueur  des  musulmans  à  Covadonga  et  fondateur  de 
la  ville  d'Oviédo.  Le  comte  d'Aranda  n'épargna  rien,  pour 
assurer  la  victoire.  Il  choisit  une  troupe  célèbre,  celle  de 
Juan  Ponce,  et  le  théâtre  del  Principe,  pour  la  repré- 
sentation. Tous  ceux,  qui  appartenaient  à  la  cabale  du 
président,  étaient  à  leur  poste,  le  12  février  1770,  prêts  à 
étouffer,  par  leurs  bravos  et  leurs  cris,  les  protestations  et 
les  sifflets  de  leurs  adversaires  littéraires.  Au  lieu  d'un 
triomphe,  il  fallut  bien  reconnaître  que,  sans  l'appui  offi- 
ciel, la  pièce  n'aurait  pas  tenu.  On  fit  bonne  contenance, 
pendant  six  jours,  et  la  Hormesinda  disparut  ensuite, 
tandis  que  les  saynètes  de  Ramon  de  la  Cruz  (2),  repré- 
sentées sur  la  même  scène,  occupaient  l'affiche,  toute 
l'année,  et  restaient  au  répertoire.  Aussi  les  partisans  de 
la  tradition  se  réjouirent  et  répandirent  un  sonnet  ano- 
nyme, par  lequel  l'auteur  mettait,  dans  la  bouche  de 
Don  Ramon  de  la  Cruz,  des  railleries  à  l'adresse  de 
Moratin.  Ce  petit  poème  se  terminait  par  ces  deux  vers  : 

No  acertù  Moratin  en  su  Hormesinda; 
Ergo,  cuanto  yo  escribo,  es  acertado  (3). 

Le  public  fut  plus  fort  que  d'Aranda  et  sa  coterie.  Cette 
littérature  académique,  ou  pour  mieux  dire  administra- 


(1)  Hormesinda  était  la  sœur  du  roi  Pélaf,'e,  fondateur  du  royaume  des 
Asturies.  Ce  monarque,  après  la  bataille  du  Guadalete,  s'était  réfugié  avec 
trois  cents  soldats  dans  une  grotte  (la  Cueva)  près  de  Covadonga,  où  il 
soutint  une  lutte  héroïque  contre  les  Arabes.  Cette  grotte  est  un  lieu  de 
pèlerinage.  On  y  montre  le  sarcophage,  qui  contient,  dit-on,  les  restes  de 
ce  prince,  ceux  de  sa  femme  Grandiosa  et  ceux  de  sa  sœur. 

(2)  Los  pescadores  et  El  buen  marido. 

(3)  CoTARELo,  Don  Bamon  de  la  Cruz,  ouc.  cité,  p.  145.  Ces  deux  vers 
signifient  :  «  Moratin  n'a  pas  touché  le  but  dans  son  Hormesinda;  ergo, 
lorsque  j'écris,  c'est  lui  qui  est  touché.  » 


364  REGNP:   de    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

tive,  dut  se  réfugier  dans  les  théâtres  des  résidences 
royales,  fondés  en  1768,  et  où  l'on  représenta,  traduites 
par  Iriarte  (1),  des  tragédies  de  Voltaire,  des  comédies 
de  Destouches  et  de  Gresset.  Quelques  particuliers, 
comme  Olavide,  favorisèrent  ces  importations  étrangères; 
on  rencontre,  chez  lui,  Jovellanos  dont  l'esprit  curieux  ne 
se  cantonnait  pas  dans  la  jurisprudence  ou  l'économie 
politique  et  qui  voulut,  également,  essayer  du  théâtre. 

Jovellanos  écrivit,  à  Séville,  une  tragédie,  intitulée 
Pelayo,  et  sa  comédie  du  Delincuente  honrado,  dans  le 
genre  de  la  comédie  larmoyante  de  la  Chaussée.  Une  let- 
tre (2)  de  l'auteur  explique  le  but  qu'il  se  proposa,  en  la 
composant.  Charles  III  venait  de  rendre  un  édit,interdi- 

(1)  Iriarte,  qui  avait  alors  vingt  ans,  voulait  faire  représenter  une  pièce  : 
Hacer  que  hacemos;  et,  comme  les  comédiens  la  refusaient,  il  s'imagina  que 
Don  Ramon  de  la  Cruz  intriguait  contre  lui.  De  là,  une  lettre  à  une  personne 
imaginaire,  répandue  dans  Madrid;  épître  injurieuse,  menaçante  et  assez 
plate,  qui  se  terminait  ainsi  :  «  Est-il  quelqu'un  de  la  République  qui  puisse 
se  croire  à  l'abri  des  insultes  de  cet  homme?  Plus  grossières  et  insolentes 
seront  ses  attaques,  plus  ce  calomniateur  devra-t-il  être  couvert  d'éloges... 
Quelle  police,  quelle  religion,  quel  droit  autoriseront,  dans  un  siècle  éclairé 
et  à  la  cour,  l'erreur  de  confondre  les  esprits  des  hommes?  Si  l'on  m'empêche 
de  composer  une  catilinaire  sur  tout  ceci,  c'est  que  j'aurai  un  abcès  à  la 
poitrine  ou  que  j'irai  vivre  hors  de  Madrid.  N'y  a-t-il  pas  quelque  bonne 
âme  pour  aller  trouver  ce  vénérable  carme,  qui  prêche,  tous  les  samedis,  à  la 
Puerta  del  Sol,  afin  de  lui  dire  :  «  Mon  père,  vous  parlez  contre  les  médisances 
«  dans  les  visites  et  les  maisons  particulières.  Pourquoi  ne  parlez-vous  pas 
«  contre  les  infamies,  débitées  contre  le  prochain,  en  public,  et  ce  qui  est 
«  pire,  au  théâtre?...  »  (Cotarelo,  Don  Ramon  de  la  Cruz,  p.  145.) 

(2)  Bibliotcca  de  autores  espanoles,  obras  de  Jovellanos,  coleccion  Nocedal, 
t.  I"^'.  Advertencias  al  Delincuente  honrado,  p.  79,  13  septembre  1777. 

Un  homme  qui  prétendait  être  le  disciple  de  Jovellanos  et  qui  lui  écri- 
vait :  «  Je  suis  ton  œuvre  :  Obrasoytuya,  »  bien  que  sa  versatilité  le  portât 
toujours  à  subir  l'influence  du  dernier  venu,  est  Don  Juan  Melendez  Valdès 
(1754-1817);  un  doux,  un  tendre,  un  grand  enfant,  mais  un  poète.  Ses  Baisers 
d'amour  renferment  de  délicieux  morceaux.  Son  Eglogue  à  la  louange  de  la 
fie  champêtre  fut  couronnée  en  1780,  par  l'Académie  espagnole,  et  l'on  trouva 
qu'elle  «  embaumait  le  thym  ».  Son  idylle  sur  l'Absence,  ses  romances  du 
Soir,  ses  Moissonneurs,  son  ode  aux  Etoiles,  son  admirable  élégie  A  la  mort 
de  son  frère  sont  d'excellents  poèmes  d'une  langue  magnifique  et  d'une 
fact\ire  parfaite.  (Voir  Revue  hispanique,  t.  P',  p.  74,  la  publication,  par 
M.  Fotilchk-Delbosc,  des  Baisers  de  l'amour,  de  Melendez.)  Ce  personnage 
appartient  plus  aux  règnes  suivants  de  Charles  IV  et  de  Joseph  Bonaparte 
qu'à  celui  de  Charles  III,  car  ce  fut  en  1785, seulement, que  parut  le  premier 
tome  de  ses  poésies.  (Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  345.) 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES   III    365 

sant  les  duels.  Le  Delincuente  honrado  est  un  plaidoyer, 
contre  la  peine  capitale,  dont  sont  châtiés  ceux  qui  con- 
treviennent à  ce  décret;  car,  en  certaines  circonstances, 
leur  faute  peut  avoir  un  motif  honorable.  L'analyse  de 
l'intrigue  en  paraîtra  assez  compliquée  :  un  gentilhomme 
refuse  plusieurs  fois  une  rencontre;  mais,  à  la  fm,  poussé 
à  bout,  il  tue,  dans  un  combat  sans  témoins,  l'infâme 
mari  d'une  femme,  qu'il  épouse  plus  tard.  Il  avoue  ce 
meurtre,  pour  sauver  un  ami,  arrêté  comme  coupable. 
Il  est  condamné  à  mort,  par  un  j uge  inflexible  qui  se  trouve 
être  son  père.  Il  n'est  enfin  sauvé  du  châtiment  que  par 
la  clémence  royale. 

Jovellanos,  en  littérature,  comme  en  toute  chose,  oc- 
cupe une  place  moyenne  et  de  transition,  aussi  éloignée 
des  novateurs  que  des  partisans  du  passé  (1).  D'ailleurs, 
comme  critique,  il  se  montre  moins  remarquable  que 
comme  économiste,  et  ses  théories  eussent  irrité  Flaubert 
et  les  partisans  de  Vart  pour  Vart,  car  il  entendait  que  le 
théâtre  se  proposât  à  la  fois  de  charmer,  d'instruire,  de 
provoquer  l'héroïsme,  le  respect  à  l'Etre  suprême,  à  la 
religion,  à  la  constitution,  aux  lois.  La  pièce  qui  répondait 
le  mieux  à  son  idéal  était  celle  de  son  ami  Trigueros,  los 
Menestrales  (les  ouvriers).  Par  une  conception  philan- 
thropique erronée,  Jovellanos  transformait  les  auteurs 
dramatiques  en  prédicateurs  laïques  d'une  morale  phi- 


(1)  Memoria  sobre  los  Espectaculos,  obras  de  Jovellanos;  même  collec- 
tion, t.  I",  p.  495.  On  a  déjà  eu  l'occasion  de  citer  deux  satires  de  Jovellanos 
contre  la  mauvaise  éducation  de  la  noblesse.  Ce  sont,  parmi  ses  œuvres 
littéraires,  les  deux  poésies  les  plus  remarquables.  Publiées  en  1786  et  en 
1787, dans  le  recueil  hebdomadaire  El  Censor,  elles  s'attaquèrent  surtout 
au  majisrne,  c'est-à-dire  à  l'imitation,  par  les  hautes  classes,  des  allures, 
du  langage,  du  costume  et  des  mœurs  de  la  canaille.  C'était,  pour  quelques- 
uns,  une  protestation  d'espagnolisme,uiie  réaction  facile, contre  l'envahisse- 
ment des  coutumes  françaises.  A  fréquenter  le  personnel,  souvent  peu  recom- 
mandable,  de  la  tauromachie,  la  noblesse  en  adopta  l'argot,  les  gestes,  les 
allures;  les  dames  prirent  l'air  déluré  des  ma/as,  copièrent  leurs  toilettes  et 
singèrent  leur  contoneo  ou  balancement  des  hanches,  (Voir  Mokel-Faïio» 
Satire  de  Jovellanos,  Fontemoing,  1899.) 


36fi  REGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

losophiqiie,  plus  riche  en  lieux  communs  qu'en  inventions 
géniales;  il  s'imaginait  naïvement  qu'il  suffirait  d'établir 
des  concours  pour  voir  renaître  la  poésie. 

La  coterie  du  comte  d'Aranda,  par  sa  retraite,  laissa  le 
champ  libre  à  ses  adversaires,  et  ceux-ci  en  profitèrent, 
pour  exploiter  l'ancien  répertoire  et  remanier  les  œuvres 
d'autrefois.  Don  Candido-Maria  Trigueros,  dégoûté  de  se 
voir  siffler,  pour  ses  productions  originales,  mit  au  pillage 
l'immense  répertoire  de  Lope  (1).  Il  eut  la  bonne  fortune 
de  refondre  la  Estrella  de  Sevilla,  en  une  espèce  de  tragédie 
classique,  qu'il  appela  Sancho  Ortiz  de  las  Roelas  et  qui 
fit  événement  au  théâtre.  Son  succès  le  mit  en  goût.  Il 
avait  découvert  le  filon,  dans  la  mine;  il  continua  de  le 
suivre  et  il  remit  au  jour  :  El  Anzuelo  de  Fenisa  (l'hame- 
çon de  Fenisa);  la  Moza  de  cantaro  (la  fille  à  la  cruche); 
los  Melindres  de  Belisa  (les  minauderies  de  Bélise). 

A  la  renaissance  du  théâtre  de  Lope  succéda  celle  des 
œuvres  de  Tirso  de  Molina.  Quant  à  Calderon,  Moreto  et 
Rojas,  il  n'y  eut  pas  à  les  ressusciter,  car  ils  n'avaient  pas 
cessé  d'être  représentés  ou  imprimés. 

Il  faut  attendre,  jusqu'en  1778,  l'apparition  d'une  tra- 
gédie classique  originale,  qui  non  seulement  plaise  au 
peuple,  mais  encore  excite  l'enthousiasme  du  public 
jusqu'au  délire.  Ce  fut  la  Raquel  de  Huerta.  L'auteur  avait 
été  assez  malmené,  par  le  comte  d'Aranda,  qui  l'avait 
envoyé  dans  un  presidio  près  d'Oran,  pendant  quelques 
années.  Dans  l'intervalle,  entre  la  représentation  de  cette 
œuvre  et  sa  publication  par  un  libraire,  il  se  copia  près  de 
deux  mille  exemplaires  de  la  Raquel.  Le  bruit  qui  se  fit, 
autour  de  Huerta,  le  plaça  aussitôt  en  première  ligne,  entre 
les  adversaires  de  l'imitation  française  et  les  plagiaires, 
ou  admirateurs  du  passé.  Il  accepta  bravement  le  rôle 

(1)  Le  véritable  inventeur  de  ce  système  fut  Don  Tomas  de  Sébastian 
y  Latre.  Il  publia,  en  1773,  El  Parecido  en  la  Corte  de  Moreto,  et  Progne  y 
Filoména  de  Ro'yàs.{Esteticas,  t.  III,  vol.  II,  p.  65.) 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES    III    367 

que  lui  imposait  l'opinion,  malgré  son  insuffisance,  car  il 
était  poète  et  non  pas  critique.  Son  instinct  le  guidait  plus 
que  le  raisonnement.  S'il  fut  admirable  d'audace,  en  dé- 
fiant toute  la  littérature  de  son  siècle,  en  soutenant  une 
cause  qui  triompha  avec  les  romantiques,  il  donna  beau 
jeu  à  ceux  qui  le  combattaient,  par  son  manque  de  tact, 
de  goût,  de  culture  philosophique,  de  connaissance  même 
du  théâtre.  Ainsi,  Huerta  imprima,  en  1785,  une  collection 
de  chefs-d'œuvre  dramatiques  espagnols  où  l'on  constate 
que  ne  figure  rien  de  Lope,  de  Tirso  de  Molina,  d'Alar- 
con,  de  Guillen  de  Castro,  de  Mira  de  Mescua,  de  Vêlez  de 
Guevara,  ni  de  Montalban.  Il  se  montra  aussi  extravagant 
dans  ses  choix  que  dans  les  théories  qu'il  énonçait  contre 
Signorelli,  Voltaire  ou  Linguet.  S'il  avait  raison  de  relever 
les  anachronismes  de  Corneille,  qui  place,  à  Séville,leCid, 
de  bafouer  Voltaire,   transformant  Lope  en  comédien, 
on  aura  l'exemple  de  son  équité  littéraire  lorsqu'il  qua- 
lifie Cervantes  de  calomniateur  envieux,  écrivant  le  Don 
Quichotte  pour  satisfaire  des  rancunes  personnelles;  lors- 
qu'il juge  Athalie  une  pièce  digne  d'un  pensionnat  de 
petites  filles,  où  se  manifeste  Vimbecilidad  de  Racine  (1). 
On  peut  juger  quel  fut  le  scandale,  parmi  les  gallo- 
classiques!   Les  polémiques,   assoupies  depuis   1771,  re- 
prirent avec  une  nouvelle  vigueur,  mais  l'appui  adminis- 
tratif manquait  au  parti  français  et  ses  rangs  s'étaient 
éclaircis.    Aranda   était   ambassadeur   à   Paris,    Florida 
Blanca  avait  supprimé  le  théâtre  de  los  Sitios,  mis  à  la 
disposition  des  imitateurs  de  Voltaire,  le  directeur  fran- 
çais, imposé  par  Aranda  aux  théâtres  de  Madrid,  avait 
quitté  l'Espagne  (2),  Moratin  le  père  et  Gadahalso  étaient 

(1)  M.  Menendez  y  Pelayo  souligne  cette  expression  et  en  corrige  l'im- 
propriété par  le  mot  debilidad.  {Estelicas,  t.  III,  vol.  II,  p.  76.) 

(2)  Une  des  mesures  les  plus  audacieuses  du  comte  d'Aranda  avait  été 
de  nommer,  en  1770,  directeur  des  théâtres  de  Madrid,  au  traitement  an- 
nuel de  24,000  réaux,  un  Français,  Louis  de  Azemay  Reynaud,  qui  savait 
à  peine  l'espagnol  et  fut  chargé  de  donner  des  leçons  de  déclanfiation  aux 


368  REGNE   DE   CHARLES   III    D'ESPAGNE 

morts,  Clavijo  avait  renoncé  à  la  littérature  pour  l'his- 
toire naturelle,  Olavide  végétait  en  exil.  L'étrange  pro- 
logue de  Huerta,  en  tête  de  son  recueil,  provoqua  une 
brochure  de  Samaniego,  imprimée  sous  le  titre  de  Conti- 
nuacion  de  las  Memorias  criticas  de  Cosme  Damian. 
L'auteur  de  cet  opuscule  insinuait  que  Huerta,  pour  jus- 
tifier sa  doctrine,  ne  devait  pas  se  contenter  d'offrir  ses 
propres  œuvres  en  modèle.  Il  fallait  choisir,  en  outre,  des 
comédies  sans  défaut,  c'est-à-dire  conformes  aux  règles,  à 
moins  qu'il  ne  parvint  à  démontrer  que  les  règles  ne  sont 
qu'une  simple  convention,  un  pur  caprice  de  la  critique. 
Un  esprit  plus  pondéré  que  Huerta  eût  tiré  parti  d'une 
attaque  aussi  franche,  en  soutenant  la  théorie  de  la  liberté 
artistique;  mais,  exaspéré  par  la  contradiction,  aveuglé 
d'orgueil  et  d'ignorance,  il  ne  sut  que  s'emporter  grossière- 
ment et  répondre  à  ses  adversaires  par  des  injures.  Il  les 
qualifia  d'insipidos  ultra  montanos,  insiilsos  transpire- 
naicos,  hispano-celtas ;  aménités,  en  comparaison  d'autres 
épithètes,  telles  que  vers  luisants,  escarbots  et  d'autres 
encore.  Il  se  comporta  comme  un  fou  et  on  applaudit 
Iriarte,  lorsque,  au  moment  de  la  mort  de  Huerta  (1787), 
il  fit,  en  ces  termes,  le  panégyrique  de  l'auteur  de  la  Raquel 

Déjà  un  puesto  vacante  en  el  Parnaso 
Y  una  jaula  vacia  en  Zaragoza. 

Il  laisse  une  place  vacante  au  Parnasse 
Et  un  cabanon  (1)  vide  à  Saragosse 

Les  dernières  pièces  qui  firent  quelque  bruit,  à  la  fin  du 
règne  de  Charles  III,  sont  dues  à  la  plume  d'Iriarte.  Ce 
sont  el  Sehorito  mimado  (l'enfant  gâté),  la  Sehorita  mal 
criada  (la  fille  mal  élevée)  et  el  Don  de  gentes  (le  don  de 
se  faire  aimer).  La  tendance  moralisatrice,  déjà  remarquée 

acteurs.  En  1776,  la  municipalité  de  Madrid,  qui  avait  été  mécontente  de 
ce  choix,  donna  à  Reynaud  une  indemnité  de  2,000  ducats,  à  la  condition 
qu'il  renoncerait  à  sa  charge  et  retournerait  en  France.  {Gotakelo,  Iriarte, 
p.  331.) 

(1)  11  s'y  trouvait  un  asile  d'aliénés. 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES    III     369 

dans  le  Delincnente  honrado  de  Jovellanos,s'y  accentue. 
Sans  être  des  chefs-d'œuvre,  ces  écrits  peuvent  être  jugés 
fort  estimables,  d'un  caractère  pédagogique  assez  froid 
et  meilleurs  à  la  lecture  qu'à  la  scène.  Iriarte  prépare 
les  voies  à  Moratin  le  fils,  qui  appartient  plutôt  au  règne 
suivant,  puisque  sa  première  pièce,  el  Viejo  y  la  ni' a,  est 
de  1786,  tandis  que  el  Café  est  de  1792,  la  Mogigata  de 
1804  et  le  Si  de  la  nihas  de  1806. 

Forner  s'étonna  du  succès,  obtenu  par  el  Sehorito 
mimado,ei  prétendit  qu' Iriarte  dut  les  applaudissements 
qui  l'accueillirent,  moins  à  son  talent  qu'à  celui  des  ac- 
teurs. Ce  n'est  pas  l'avis  de  Moratin  le  fils,  car  il  en  loue 
l'objet  moral,  le  plan,  les  caractères,  la  facilité,  la  pureté 
du  style  et  l'élégance  de  la  versification.  Il  fait,  il  est  vrai, 
quelques  restrictions  sur  le  mouvement  dramatique  et  la 
force  comique.  Mais  les  qualités,  à  son  avis,  l'emportent  sur 
les  défauts,  et  il  l'estime  «  la  première  comédie  originale 
composée  conformément  aux  règles  les  plus  essentielles 
de  la  philosophie  et  de  la  bonne  critique  ». 


VI 


En  littérature,  on  luttait  encore  contre  l'invasion  étran- 
gère; on  se  défendait,  non  sans  succès  parfois.  La  poésie 
lyrique  demeurait  véritablement  nationale,  avec  Mora- 
tin le  père  et  Melendez  Valdès;  le  genre  dramatique 
triomphait  des  gallo-classiques,  dans  les  saynètes  de 
Ramon  de  la  Cruz.  En  peinture,  au  contraire,  la  déroute 
était  complète,  dès  l'avènement  de  Philippe  V,  ainsi  que 
le   constate  Menendez  y   Pelayo   (1).   «  Carrefio,    dit-il, 

(1)  Estetuas,  t.  III,  vol.  II,  p.  365. 

M.  24 


370  REGNE    DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

et  Claudio  Coëllo  avaient  porté  au  sépulcre  les  dernières 
traditions  glorieuses  de  la  peinture  espagnole,  et  l'on  peut 
dire  que  le  tableau  admirable  de  la  Sainte-Forme  avait 
été  le  testament  de  l'école  nationale  (1).  » 

Lucas  Jordan,  venu  de  Naples  en  1692,  gâtait  le  goût 
de  ses  admirateurs  par  ses  compositions  théâtrales,  par 
sa  facilité  d'assimilation,  son  peu  de  conscience  artis- 
tique et  sa  soif  sordide  du  gain.  Le  succès  de  ses  immenses 
fresques  détourna,  pour  longtemps,  les  artistes  de  la  cor- 
rection et  de  la  sobriété. 

La  sculpture  classique  était  définitivement  abandon- 
née avec  le  souvenir  de  Berruguete  et  de  Becerra;  la 
sculpture  indigène,  la  sculpture  sur  bois  devenait  chaque 
jour  plus  réaliste,  mais  aussi  plus  maniérée,  à  l'exception 
de  quelques  ceuvres  choisies  de  Pedro  de  Mena  et  de 
Roldan,  qui  conservèrent,  quoique  avec  des  traces  de 
décadence,  les  traditions  de  Montahez  et  de  Cano. 

L'architecture  était  parvenue  au  dernier  degré  de  l'aber- 
ration et  du  délire,  et,  ce  qu'il  y  avait  de  pire,  d'un  délire 
froid,  ennuyeux,  pédantesque  et  sans  grâce.  Des  disciples 
de  l'école  de  Borromini,  Don  Sébastian  de  Herrera  Bar- 
nuevo,  Francizco  Rizi  et  Josef  Donoso  en  propagèrent 
]a  vogue;  mais,  tout  en  exagérant  les  défauts  du  maître, 
tout  en  étant  dépourvus  du  génie  et  de  la  grâce,  qu'at- 
teint parfois  Borromini,  ils  ne  furent  pas  coupables  des 
monstruosités  exécutées  par  les  ordres  de  Don  José 
Churriguera,  Narciso  Tome  et  Don  Pedro  de  Ribera. 
Dans  son  éloge  de  Don  Ventura  Rodriguez,  Jovellanos 
disait  que  «  les  colonnes    de    la    paroisse   Saint-Louis, 

(1)  P.  Lefort,  la  Peinture  espagnole,  p.  253.  Gravure  reproduisant  le 
tableau  de  la  Sainte-Forme,  composé  pour  un  autel  de  l'église  de  l'Escurial, 
dit  de  la  iSania-Forma,  parce  qu'on  y  conservait  une  hostie  miraculeuse. 
Coëllo  a  représenté  le  cortège  royal,  agenouillé,  au  moment  où  le  prêtre 
donne  la  bénédiction.  En  tête,  le  roi  Charles  II,  le  prieur  de  l'Escurial,  le 
duc  de  Medinaceli  et  une  cinquantaine  de  grands  personnages.  La  scène 
a  pour  cadre  l'intérieur  de  la  sacristie  de  l'Escurial.  (Voir  également  Roger 
Peyre,  Répertoire  chronologique  des  beaux-arts,  année  1685.) 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    HI    371 

dessinées  par  Donoso,  étaient  taillées  à  facettes  comme 
les  diamants  de  Golconde  (1)  ».  Cet  architecte  avait, 
parait-il,  consigné,  dans  un  livre,  les  règles  de  son  art. 
Mais  il  semble  n'avoir  obéi  à  d'autres  lois  qu'à  celles  de 
son  caprice   (2). 

La  protection  officielle  ne  suffit  pas  à  susciter  des  gé- 
nies. D'ailleurs,  la  prédilection  de  Philippe  V  se  portait 
vers  les  peintres,  qui  imitaient  soit  l'art  pompeux  et 
théâtral  de  Lebrun,  soit  la  manière  énervée  et  pauvre- 
ment éclectique  des  derniers  maîtres  italiens.  Il  remplit 
ses   palais  de   toiles   de   Ranc,   de   Vanloo,   de   Ventura 


(1)  Elogio  de  Don    Ventura  Rodriguez,   nota   13.  [Bibliotsca  de   Autores 
espanoles,  t.  XLVI,  p.  387.) 

(2)  Je  traduis  la  note  14  de  ce  discours,  dans  laquelle  Jovellanos  flétrit 
l'extravagance  du  style  de  Churriguera  :  «  A  tant  d'erreurs  et  de  licence?, 
comme  nous  l'avons  indiqué,  que  pouvait-il  advenir,  sinon  les  barbarismes, 
les  insolences,  les  hérésies  artistiques,  qui  se  virent, à  l'entrée  de  notre  siècle? 
Heureusement  qu'il  n'est  pas  nécessaire  de  parler  beaucoup  d'elles,  puis- 
qu'elles sont,  à  toute  heure  et  partout,  à  la  vue  de  tout  le  monde  :  entable- 
ments courbés,  obliques,  interrompus,  ondulants;  colonnes  ventrues,  dé- 
chiquetées, gonflées  et  rachitiques;  obélisques  renversés,  substitués  aux 
pilastres;  arcs  sans  fondemant,  sans  base,  sans  imposte,  enclavés  dans  les 
architraves  et  élevés  jusqu'aux  seconds  corps;  métopes,  grefïés  sur  les  lin- 
teaux; triglyfes, jetés  dans  les  jambages  des  portes;  piédestaux  énormes, 
sans  proportion,  sans  distinction...  sauvages,  satires,  anges, condamnés  à 
vivre  ensemble;  de  toutes  parts  des  treilles,  des  fruits,  des  oiseaux  qui 
mangent  les  raisins,  des  couleuvres  qui  se  cachent  dans  les  ronces; 
partout  des  coquilles,  des  coraux,  des  cascades,  des  petites  fontaines, 
des  nœuds,  des  touffes,  des  boucles,  des  aigrettes;  ce  fouillis,  cette 
sarabande  insupportable,  tel  est  l'ornement  non  seulement  des  re- 
tables, mais  des  portes,  des  portiques,  des  frontispices,  des  ponts  et 
des  fontaines  de  la  nouvelle  architecture...  A  cette  aiïreuse  manière  on  a 
donné  le  nom  de  Churrigueresca,et  non  sans  raison,  parce  que  Don  José 
Churriguera  en  est  le  père,  bien  qu'il  n'ait  pas  été  aussi  fou,  dans  sa  manière, 
que  les  autres...  J^e  plus  frénétique  de  tous  ces  insensés  fut  Don  Pedro  de 
Ribera...  Les  façades  de  l'hospice  de  San-Sebastian,  de  la  caserne  des  gardes 
du  corps,  les  fontaines  de  la  Red  de  San-Luis  y  Anton  Martin  et  l'énorme 
pont  de  Tolède,  avec  ses  retables  ridicules  et  ses  misérables  petites  tours 
rendent  son  nom  plus  connu  que  celui  de  tout  autre,  placé  sur  la  liste  des 
sectaires  de  Borromini.  » 

Une  autre  oeuvre  dans  le  style  churrigueresque  est,  à  Madrid, le  monastère 
des  filles  nobles  de  Saint-François-de-Sales  (Salesas  Reaies),  construit  sous 
Ferdinand  VI,  par  ordre  de  Barbara  de  Portugal.  «  Reine  barbare,  disait- 
on,  œuvre  barbare  et  barbare  gaspillage.  »  (De  Laborde,  Itinéraire  des- 
criptif, t.  m,  p.  123.) 


372  REGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Ligli,  de  Vaccaro,  de  Mattei,  de  Charles  Maratta,  de 
Houasse,  de  Lucas  Jordan  et  de  Solimena.  Il  attira  à  sa 
cour  André  Procaccini;  il  commanda  à  Gonca  de  grandes 
fresques,  représentant  les  batailles  d'Alexandre.  11  fit 
travailler,  en  somme,  en  les  gratifiant  largement,  tous 
les  peintres  qui  avaient  acquis,  en  Europe,  une  renommée 
plus  ou  moins  légitime.  Le  seul  artiste  indigène  que  l'on 
sache  protégé  par  lui  est  le  Catalan  Viladomat.  Tandis 
que  ces  tableaux,  de  plus  ou  moins  bon  goût,  remplis- 
saient les  palais  royaux  et  leur  donnaient  une  menteuse 
splendeur,  on  abandonnait,  à  lapoussière  et  à  l'humidité, 
les  plus  sublimes  trésors  des  anciennes  écoles  italiennes, 
flamandes  et  espagnoles,  confusément  entassés  dans  une 
maison,  située  à  Madrid,  rue  du  Saint-Sacrement,  appar- 
tenant à  l'archevêque  de  Tolède;  précaire  asile,  offert  à 
ces  chefs-d'œuvre,  après  l'incendie  de  l'Alcazar,  en  1734. 
La  seule  chose  favorable  aux  arts,  accomplie  par  Phi- 
lippe V,  fut  l'acquisition  qu'il  fit  de  la  collection  des 
marbres  anciens,  ayant  appartenu  à  Christine  de  Suède. 
Le  public  n'en  profita  guère,  cependant,  car  ces  objets 
furent  placés  dans  une  chambre,  appelée  «  la  fourrière 
royale  »,  jusqu'à  ce  que  la  reine  Elisabeth  Farnèse,  après 
la  mort  de  son  époux,  les  tirât  de  leur  taudis  et  les  plaçât 
dans  les  salles  de  sa  résidence^  à  Saint-Ildefonse  (1). 

Jusqu'au  temps  de  Phihppe  V,  l'enseignement  de  la  pein- 
ture ou  de  la  sculpture  se  donnait  dans  les  ateliers.  Avant 
son  règne,  sous  Philippe  III  et  Phihppe  IV,  il  y  eut  quelques 
vaines  tentatives  pour  fonder  une  académie  des  beaux-arts. 
C'était  la  chose  dont  on  avait  le  moins  besoin,  lorsque  flo- 
rissaient  des  artistes  tels  que  Velazquez  ou  Ribera. 

La  guerre  de  succession  n'était  pas  encore  terminée, 
qu'un  sculpteur,  Don  Juan  de  Villanueva,  et  un  miniatu- 
riste. Don  Francisco  Antonio  Menendez,  tous  deux  Astu- 

(1)  Menendez  y  Pelayo,  Esteticas,  t.  III,  vol.  II,  p.  387. 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES    III    373 

riens,  conçurent  l'institution  d'une  académie  pratique 
des  trois  nobles  arts,  à  l'imitation  de  celles  qui  existaient 
à  Paris,  à  Florence  et  à  Rome.  Menendez  rédigea,  en 
1726,  un  long  rapport  (1),  soumis  au  roi,  et  fut  autorisé, 
longtemps  après,  en  1744,  à  présider  une  commission  pu- 
blique et  solennelle.  A  cause  de  cette  cérémonie,  on  l'a 
quelquefois  considéré,  par  erreur,  comme  le  premier  fon- 
dateur de  l'Académie  de  San-Fernando.  Mais  cet  honneur 
doit  être  partagé  par  lui  avec  l'Italien  Juan-Domingo 
Olivieri,  sculpteur  du  roi,  qui,  aidé  efTicacement  par  le 
marquis  de  Villarias,  ministre  des  affaires  étrangères, 
établit  le  règlement  définitif  de  l'Académie,  réunit  les 
premières  ressources  et  obtint  le  local  destiné  à  cette 
société  (2).  Le  projet  n'aboutit  pleinement  que  sous  le 
règne  de  Ferdinand  VI,  grâce  à  l'intervention  de  Car- 
vajal  y  Lancaster.  L'inauguration  eut  lieu  solennelle- 
ment le  13  juin  1752.  Bien  (3)  que  l'oncle  de  DonTomas 
Iriarte,  Don  Juan,  directeur  de  la  Bibliothèque  royale, 
ait  célébré,  en  hexamètres  virgiliens,  le  nouveau  monde 
des  arts  découvert  par  Ferdinand  VI,  les  fruits  obtenus 
ne  furent  guère  abondants.  Ni  l'art  ni  le  talent  ne  s'im- 
provisent, par  des  décrets  royaux  ou  par  de  pédantesques 
discours.  L'organisation  de  l'Académie  était  défectueuse. 
Les  artistes  en  faisaient  partie,  mais  figuraient  au  dernier 
rang,  comme  des  subalternes  ou  des  obhgés  (4),  admis 


(1)  '!  RepresentacionalRey  nuestrosenor,  poniendoen  noticiadeS.  M.los 
beneficios  que  se  siguen  de  erigir  una  Academia  de  los  artes  del  diseno, 
yiintura,  escultura  y  arquitectura,  a  exemple  de  las  que  se  celebran  en 
Roma,  Paris,  Florencia,  y  otras  grandes  ciudades  de  Italia,  Francia,  y 
Flandes,  y  lo  que  puede  ser  conveniente  a  su  real  servicio,  a  el  lustre  de 
esta  insigne  villa  de  Madrid  y  honra  de  la  nacion  espafiola.  » 

(2)  La  Casa  de  la  Panaderia. 

(3)  CoTARELO,  Iriarte  y  su  epoca,  p.  21.  Don  .Juan  de  Iriarte  avait  été 
nommé  membre  de  l'Académie  de  San-Fernando  le  5  octobre  1752;  le 
t'2  décembre  1754,  le  jour  de  la  distribution  des  récompenses,  il  lut  un  poème 
latin  intitulé  pompeusement  :  Noiweau  Monde  des  arts, découvert  par  Fer- 
dinand  VJ. 

(4)  Même  des  maîtres  comme  Giaquinto  ou  Sachetti. 


374  REGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

charitablement  à  profiter  des  bienfaits  octroyés  par  des 
mécènes,  parés  des  titres  sonores  de  protecteurs,  vice- 
protecteurs  et  conseillers  de  l'Académie,  encombrants 
personnages  qui  ne  peignaient  ni  ne  sculptaient  et  dont 
la  plupart  ne  savaient  même  pas  dessiner.  L'art  espagnol, 
sous  Ferdinand  VI,  n'existait  plus  ou  était  relégué  soit 
dans  d'obscurs  monastères,  soit  dans  des  églises  de  se- 
cond ordre  avec  les  toiles  de  Viladomat  (1),  tandis  que 
des  Vénitiens  et  des  Napolitains,  Amiconi,  Tiepolo,  Cor- 
rado,  couvraient  de  leurs  allégories  les  plafonds  des  palais 
qu'élevaient  Juvara,  Sachetti,  Carlier,  Fraschina,  Bo- 
navia,  Procaccini  et  Subisati. 

Sous  le  règne  de  Charles  111,1e  peintre  par  excellence, 
l'oracle  de  la  critique  artistique  fut  le  Bohémien  Mengs(2). 
Soumis,  dans  sa  jeunesse,  à  une  rude  discipline,  par  son 
père,  qui  l'enfermait,  dans  le  Vatican,  avec  du  papier, 
des  crayons  et  un  peu  de  pain,  Mengs,  après  trois  ans 
de  travail  acharné,  était  retourné  dans  sa  patrie.  De- 
venu le  peintre  d'Auguste  111,  roi  de  Pologne,  il  avait 
obtenu  de  son  protecteur  la  faculté  de  retourner  à  Rome 
et  de  s'y  perfectionner.  Il  y  resta  encore  quatre  ans, 
copiant  dans  les  musées  et  suivant  des  cours  d'anatomie. 
Ce  fut  alors  qu'il  peignit  une  Sainte  Famille,  qui  attira 
l'attention  des  connaisseurs.  Il  épousa  alors  une  belle 
jeune  fille  (3),  qui  lui  servit  souvent  de  modèle,  dans  ses 
tableaux  de  la  Vierge  Marie.  Auguste   III  l'envoya  à 

(1)  1078-1755. 

(2)  BouRGOiN(!,  Tableau  de  V Espagne,  t.  I",  p.  253;  Desdevises  du 
Dkzert,  t.  III,  p.  34G.  Il  mourut  en  1779  à  Rome.  Azara  fit  faire  sa  statue, 
paya  la  dépense  de  son  tombeau,  die  ta  l'inscription  latine,  qui  y  fut  placée, 
écrivit  sur  lui  une  biographie  détaillée,  collectionna  ses  écrits  et  ordonna 
leur  impression  en  italien,  castillan  et  français  -.  Obras  de  D.  Antonio  Rafaël 
Mengr,,  primer  pintor  de  Caniara  del  Rey;en  Madrid,  en  la  imp.  Real  de  la 
Gaceta,  1780. 

V  Maijor. —  Opère  di  Anl°  Raijaello  Menf^s...  publicate  da  don  Ciuseppe 
Niccola  d" Azara,  Parma,  Bodoni,  1780.  (Menendez  y  Pelayo,  Estelicas, 
t.  III,  vol.  I'^  1).  221.) 

(?,)  Margherita  Guazzi. 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL    SOUS    CHARLES    III    373 

Naples  pour  exécuter  le  portrait  de  sa  fille  Amélie  et 
de  son  gendre,  le  roi  Charles.  Certaines  intrigues  l'ayant 
retenu  à  Rome,  le  roi  Catholique,  qui  allait  recueillir  la 
succession  de  Ferdinand  VI,  fit  offrir  à  l'artiste,  par  Don 
Manuel  de  Roda,  une  pension  de  deux  mille  doublons 
s'il  consentait  à  passer  en  Espagne.  Il  serait  logé,  défrayé 
de  tout,  aurait  à  sa  disposition  une  voiture,  et  effectuerait 
son  voyage,  au  moyen  de  deux  navires  de  guerre,  qui  le 
transporteraient,  lui,  sa  famille  et  ses  bagages. 

La  munificence  de  Charles  III,  à  l'égard  de  ce  peintre, 
fut  telle  que  Mengs  en  fut  lui-même  étonné.  Le  roi  esti- 
mait tellement  son  talent  qu'il  emportait  toujours  avec 
lui,  dans  ses  voyages,  les  tableaux  représentant  la  Vierge 
avec  l'enfant  Jésus,  l'Immaculée  Conception,  saint  An- 
toine de  Padoue,  œuvres  de  son  peintre  favori,  et  qu'on  les 
plaçait, toujours,  dans  sa  chambre  à  coucher.  Le  dogma- 
tisme intolérant  et  pédagogique  de  Mengs  (1),  ses  aspira- 
tions idéalistes  et  platoniques,  sa  rigidité  de  censeur,  son 
adoration  pour  les  œuvres  de  la  sculpture  grecque,  l'aus- 
térité inflexible  de  son  caractère,  aussi  bien  que  la  clarté 
et  la  fermeté  de  ses  principes,  prédestinaient  ce  maître 
au  rôle  de  dictateur  esthétique.  Winckelmann,  qui  le 
dépassait  de  beaucoup,  par  sa  science  de  l'antiquité  et 
la  profondeur  de  la  pensée,  subissait  son  influence,  non 
moins  qu'Azara.  Ce  dernier,  repoussant  ses  théories  mé- 
taphysiques, adoptait  aveuglément  tous  ses  autres  juge- 
ments. Mengs  répudia  le  coloris  de  Tiepolo  et  la  belle 
et  brillante  manière  de  Giaquinto  pour  les  remplacer  par 
un  pseudo-classicisme,  où  se  rencontrent,  à  la  fois,  la  timi- 
dité servile  du  miniaturiste  et  l'abstraction  idéologique  du 
professeur  de  métaphysique.  Ses  élèves  gagnèrent,  à  ses 
leçons,  quelque  correction  dans  le  dessein,  mais  tuèrent 
en  eux  toute  vigueur,  toute  personnalité,  toute  franchise, 

(1)  Mbnendez  y  Pelayo,  EsleUcas,  t.  III,  vol.  II,  p.  397. 


376  REGME   DE   CHARLES   III   DESPAGNE 

qualités  étouffées  par  cette  froide  convention.  Azara  lui 
prodigua  les  hyperboles  les  plus  outrées.  Il  qualifia  la 
Descente  de  croix  «  d'œuvre  la  plus  singulière  qu'aient 
jamais  vue  les  hommes  »;  il  appela  son  auteur  «  un  autre 
Apelle  par  la  grâce,  un  autre  Raphaël,  quant  à  l'expres- 
sion, un  autre  Titien,  quant  au  coloris  ».  Enfin,  à  bout 
d'épithètes,  qui  contentassent  son  admiration,  il  «la  con- 
densa dans  cette  phrase  singulière  :  «  Mengs,  écrivit-il, 
était  philosophe  et  peignait  pour  les  philosophes.  » 

Inconsciemment,  Azara  signalait  un  des  défauts  essen- 
tiels de  son  maître  favori.  Cet  esprit  philosophique,  ou 
plus  exactement  critique  de  Mengs,  lui  a  beaucoup  nui 
et  l'a  porté  à  écrire  presque  autant  qu'à  peindre  (1). 
Il  a  proscrit,  sans  miséricorde,  tous  les  artistes  qui  vé- 
curent avant  Raphaël,  parce  qu'à  son  avis,  «  ils  ne 
surent  pas  ce  qu'était  le  goût,  parce  que  leurs  œuvres 
sont  un  véritable  chaos.  »  Raphaël  lui-même,  aux  yeux 
de  Mengs,  était  encore  loin  d'atteindre  la  perfection  et 
la  beauté,  renfermées  seulement  dans  les  statues  grecques, 
dans  le  Laocoon,  dans  le  Torse  du  Belvédère,  àoji^V Apol- 
lon et  dans  le  Gladiateur  combattant.  «  Raphaël,  disait 
Mengs,  ne  connut  ni  le  Beau  idéal  (2),  ni  le  Bon  goût; 
il  ne  sut  pas  se  servir  des  statues  antiques,  car  il  recher- 

(1)  Reflexiones  sobre  la  Belleza  y  Gusto  en  la  Pintura.  —  Pensamientos 
sobre  los  grandes  pintores  Rafaël,  Correg^io,  Tiziano  y  los  Antiguos. —  Carta 
a  Monseiior  Fabroni  sobre  el  grupo  de  Niobe. —  Carta  a  M^  Estehan  Fal- 
conet,  escultor  francès,  en  Petersburgo.  —  Fragmenta  de  un  discurso  sobre 
los  médias  de  hacer  florecer  las  Artes  en  Espana.  —  Carta  a  Don  Antonio 
Ponz  (sorte  de  traité  élémentaire  de  la  peinture  et  critique  des  principaux 
tableaux,  qui  se  trouvaient  au  Palais).  —  Carta  a  un  amigo  sobre  el  princi- 
pio,  progresos  y  decadencia  de  los  Artes  del  diseùo.  —  Noticia  de  la  Vida  y 
Obras  de  Antonio  Allegri,  llamado  el  Correggio.  —  Leccianes  practicas  de 
pintura.  —  Carta  a  un  amigo  sobre  la  constitucian  de  una  Academia  de 
Bellas  Artes. 

(2)  Pour  éviter  toute  confusion,  il  faut  avertir  que  Mengs  se  sert  du  mot 
idéal  en  deux  sens  différents  :  l'un,  abstrait  et  philosophique  (la  beauté 
idéale);  l'autre,  technique  et  concret  :  l'idéal  du  dessin,  du  clair-obscur, 
du  coloris,  de  la  composition,  des  draperies.  Ainsi,  après  avoir  refusé  à 
Raphaël  la  connaissance  du  beau  idéal,  il  lui  concède  beaucoup  d'idéal  de 
composition  et  d'expression;  et  à  Titien,  il  reconnaît  un  idéal  de  coloris. 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES   III    377 

chait  le  Beau  dans  la  nature  et  se  fiait  à  son  génie  pour 
l'y  trouver...  Raphaël  changea  et  améliora  la  Nature, 
quant  à  l'expression,  mais  il  la  laissa  comme  il  l'avait 
trouvée,  quant  à  la  Beauté.  » 

Si  Raphaël  était  ainsi  qualifié  de  naturaliste,  on  ne 
doit  pas  s'étonner  que  les  Allemands,  y  compris  Albert 
Diirer,  aient  été  jugés  des  barbares,  de  grossiers  copistes; 
quant  aux  Flamands,  y  compris  Rubens,  ils  furent  plus 
durement  traités.  De  tels  enseignements  furent  recueillis 
comme  des  oracles.  Ni  l'architecture  gothique,  ni  la 
sculpture  chrétienne,  ni  la  peinture  italienne,  anté- 
rieure à  Raphaël,  ni  la  peinture  allemande,  ni  le  natu- 
ralisme hollandais  et  espagnol  ne  trouvèrent  grâce  de- 
vant les  colères  des  critiques,  disciples  de  Mengs  (1). 
Azara,  cet  esprit  cultivé,  agréable  (2),  ce  fin  connais- 
seur de  l'antiquité,  «  dont  le  nom  est  toujours  uni  aux 
travaux  de  Winckelmann,  aux  fouilles  de  Tibur,  à  la 
découverte  de  la  Vénus  de  l'Esquilin  »,  osa  écrire  dans 
son  commentaire  du  Traité  du  Beau  «  que  Michel-Ange 
avait  été  un  corrupteur  du  goût;  que,  dans  sa  longue  vie, 
il  n'avait  rien  fait,  pour  représenter  la  Beauté,  mais  qu'il 
s'était  appliqué,  seulement,  à  montrer  sa  science  anato- 
mique  dans  le  jeu  des  muscles  et  des  os...  que  le  Juge- 
ment dernier  de  la  Sixtine  était  une  composition  extra- 
vagante et  Moïse  un  forçat  plus  qu'un  législateur  (3)  ». 

Avec  Goya,  heureusement,  commence  une  réaction 
vigoureuse,  contre  la  monotonie  pesante  de  cette  période 
académique,   par   sa   manière   effrontée   et   brutale,   ses 

(1)  Œuvres  de  l'école  d^  Mengs  (Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  538)  ornant 
le  palais  du  roi  .-  la  Chute  des  géants,  l'Apothéose  d'Hercule,  l'Institution  des 
quatre  ordres  militaires,  de  la  Toison  d'Or  et  de  Charles  III,  la  Félicité  pu- 
blique, la  Providence,  la.  Reddition  de  Grenade,  de  Don  Francisco  Bayou:  — 
la  Vérité,  l' Apothéose  de  Trajan,  Junon  ordonnant  à  Eole  de  déchaîner  les 
cents  contre  Enée,  les  QuaAre  Vertus  cardinales,  par   Don   Mariano  Maella. 

(2)  Menendez  y  Pelayo,  Esteticas,  t.  III,  vol.  II,  p.  403. 

(3)  Un  de  ceux  qui  résistèrent  à  l'influence  critique  de  Mengs  fut  Don 
Gregorio  Majans,  autour  d'un  traité  sur  El  Arle  de  pintar,  publié  on  1776. 


378  RÉGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

férocités  de  couleur,  son  intense  et  redoutable  ironie,  son 
incorrection  systématique,  le  cynisme  sauvage  de  sa  satire. 
Seul,  sans  disciples  ni  imitateurs,  rebelle  à  tout  joug  doc- 
trinal, il  couvre  ses  toiles  à  la  hâte,  avec  la  brosse,  avec 
l'éponge  ou  même,  tout  simplement,  avec  ses  doigts.  Il 
reproduit,  dans  ses  eaux-fortes,  toutes  les  terreurs,  tous 
les  cauchemars;  il  est  le  dernier  rejeton  du  génie  natio- 
nal et  la  plus  belle  incarnation  de  l'esprit  révolution- 
naire. 

La  sculpture  classique  atteignit  un  certain  degré  de 
restauration  sous  le  régne  de  Charles  III,  grâce  princi- 
palement aux  efforts  du  Galicien  Don  Felipe  de  Castro. 
Il  ne  fut  pas  d'un  grand  talent  et  mérite  l'estime  plutôt 
par  sa  curiosité  érudite  que  par  la  qualité  de  ses  œuvres. 
Il  se  livra,  avec  ardeur,  à  des  recherches  et  traduisit,  en 
castillan,  la  fameuse  leçon  de  Benedetto  Varchi  (1)  sur 
la  prééminence  de  la  sculpture.  Il  laissa  un  manuscrit, 
où  il  traitait  de  l'excellence  de  cet  art,  ainsi  qu'une  bi- 
bliothèque considérable. 

Celui  qui  hérita  de  son  influence  fut  son  ami  Don  Juan- 
Pascal  de  Mena,  directeur  général  de  l'Académie  de  San- 
Fernando,  depuis  1771.  Xi  ses  statues,  ni  celles  de  Castro, 
ni  celles  de  ses  contemporains  Don  Francisco  Gutierrez 
ou  Don  Manuel  Alvarez  ne  peuvent  être  considérées  comme 
de  véritables  imitations  de  l'antique,  mais  elles  réagissent 
heureusement  contre  l'art  maniéré  et  théâtral  des  sculp- 
teurs français,  attirés  par  Philippe  V  pour  orner  les  jar- 
dins et  les  fontaines  de  la  Granja  (2).  On  pressent  dans 

(1  )  Leçon  faite  par  Benedetto  Varchi  à  l'Académie  florentine,  le  troisième 
dimanche  de  carême  de  l'année  1546,  sur  la  prééminence  des  arts,  et  sur 
la  supériorité  de  la  sculpture  ou  de  la  peinture,  traduction  de  l'italien  par 
Don  Felipe  de  Castro,  Madrid,  imp.  de  Eugenio  Bieco,  1753.  in-S". 

(2)  Ferrer  del  Rio,  t.  IV,  p.  539.  Principales  œuvres  de  ces  sculpteurs  : 
Don  Felipe  de  Castro  exécute  les  statues  des  empereurs  Trajan  et  Théodose, 
qui  ornent  la  cour  du  palais  neuf  à  Madrid;  Don  Francisco  Gutierrez,  la 
statue  de  Cybèle,  au  Prado;  Don  Manuel  Alvarez,  la  statue  de  Neptune 
et  les  chevaux  marins  de  cette  fontaine,  les  enfants  de  la  fontaine  de  la 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    III     379 

les  travaux  exécutés  par  ces  Espagnols,  dans  leur  dignité, 
leur  sérénité  et  leur  noblesse,  l'avènement  de  véritables 
artistes  classiques,  de  l'école  de  Canova  ou  de  Tor- 
waldsen. 

Pour  les  arts,  il  se  passait  quelque  chose  d'analogue  à 
ce  que  l'on  a  remarqué  en  littérature.  Tandis  que  les 
pédants,  tout  férus  d'antiquité,  méprisaient  les  saynètes, 
si  vivantes,  de  Ramon  de  la  Cruz,  les  critiques  érudits 
dédaignaient,  également,  de  véritables  artistes  qui,  par 
leur  fécondité,  leur  habileté  de  main,  le  réalisme  de  leur 
observation,  rendaient  à  la  sculpture  sur  bois  et  sur 
ivoire  un  nouvel  éclat,  une  sorte  de  renaissance.  C'étaient 
Don  Ramon  Capuz,  que  protégeait  le  prince  des  Astu- 
ries;  Sarzillo,  qui  courait  les  foires  et  les  marchés  pour 
observer  et  copier  les  types  populaires;  Don  Juan  de 
Hinestrosa  qui  modelait  en  terre  et  en  pâte  ou  sculptait, 
dans  le  bois,  des  animaux  qu'il  coloriait,  ensuite,  avec  une 
habileté  singulière.  «  Il  élevait  dans  sa  maison,  dit  Cean 
Bermudez,  des  lapins,  des  agneaux,  des  perdrix,  des  pi- 
geons, et  il  arriva  à  les  reproduire  avec  tant  de  vérité  et 
de  ressemblance  dans  les  dimensions,  la  forme  et  le  co- 
loris, que  j'ai  vu  une  perdrix,  faite  par  lui,  tromper  une 
perdrix  vivante,  que  l'on  mit  auprès  d'elle  et  qui  s'irrita 
et  voulut  la  becqueter  (1).  » 

A  une  génération  d'architectes  étrangers  relativement 
corrects,  mais  qui  ne  s'étaient  pas  encore  totalement 
émancipés  du  style  bizarre  de  l'école  italienne,  avaient  suc- 

Alcachoja  (l'artichaut)  dans  le  jardin  du  Retiro.  Les  artistes  français, attirés 
par  Philippe  V,  furent  René  Frémin  et  Jean  Thierry,  qui  travaillèrent  à 
Saint-Ildefonse;  ils  furent  remplacés  par  le  Poitevin  Jacques  Rousseau, 
élève  de  Coustou.  Après  sa  mort,  Pitué  acheva  la  fontaine  de  Diane,  dans 
le  parc  de  cette  résidence,  et  travailla  à  la  fontaine  de  la  Renommée,  puis 
au  tombeau  de  Philippe  V,  dans  la  chapelle  de  ce  même  château,  près  de  la 
sacristie.  Robert  Michel  arriva  en  1740  et  fut  employé  par  Charles  III  à 
la  décoration  du  palais  d'Aranjuez  et  du  palais  neuf;  il  sculpta  les  lions  de 
la  fontaine  de  Cybèle,  l'écusson  royal  de  la  Douane,  les  ornements  de  la 
porte  d'Alcala. 

(1)  Cean  Bermudez,  DicU,  \°  Hinestrosa. 


380  REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

cédé  des  Espagnols,  portés  de  plus  en  plus  vers  la  rigidité 
des  formes  gréco-romaines.  Don  Ventura  Rodriguez, 
ancien  dessinateur  aux  ordres  de  Marchand,  de  Galucci, 
de  Bonavia,  de  Juvara  et  de  Sachetti,  représente  la 
période  de  transition;  Don  Juan  de  Villanueva, le  triomphe 
des  traditions  de  Vitruve.  Jovellanos  fit  l'éloge  de  Don 
Ventura  Rodriguez  (1)  en  termes  si  pompeux  qu'il  n'en 
eût  point  employé  d'autres  pour  célébrer  un  Bramante 
ou  un  Brunelleschi.  Il  le  proclame  «  grand  par  l'inven- 
tion, par  la  profondeur  de  son  génie;  grand  dans  la  com- 
position, par  la  profondeur  de  son  savoir;  grand  dans 
l'ornementation,  par  l'aménité  de  son  imagination  et  l'exac- 
titude de  son  goût  ».  Il  faut  voir  comme  l'éloquent  pané- 
gyriste s'extasie  sur  l'extravagant  projet, conçu  par  Rodri- 
guez, d'élever,  au  sommet  des  montagnes  de  Covadonga, 
un  temple  «  orné  de  tout  ce  que  les  ordres  grecs  offrent 
de  richesse  et  d'élégance  )>.  Ces  louanges  sont  réduites 
aujourd'hui  à  leur  véritable  mesure.  Personne  ne  peut 
refuser  à  Don  Ventura  Rodriguez  une  certaine  origina- 
lité relative,  due  au  mélange  des  principes  de  Herrera  (2) 
et  du  style  baroque,  prédominant  à  cette  époque.  Ses 
œuvres  en  sont  empreintes,  plus  que  ses  contemporains 
ne  l'imaginaient,  mais  cette  fantaisie,  employée  avec  me- 
sure, ne  choque  pas  et  ne  détonne  pas,  dans  cet  accord. 
Don  Juan  de  Villanueva  passe  pour  plus  attique  que  Don 
Ventura  Rodriguez;  mais,  peut-être,  en  comparant  leurs 
œuvres,  reconnaîtra-t-on,  dans  le  premier,  plus  d'inven- 
tion et,  dans  le  second,  une  plus  stricte  sujétion  à  ce  qui 
passait,  alors,  pour  les  lois  infaillibles  de  l'art. 

Presque  toutes  les  œuvres  importantes,  sur  l'architec- 
ture gréco-romane,  furent  alors  vulgarisées,  commentées 

(1)  Biblioteca  de  Autores  espanoles,  t.   XLVI,  p.  369. 

(2)  Herrera,  sculpteur  du  temps  de  Philippe  II.  Il  rejette  tout  ornement 
inutile,  rabote  les  murailles  et  demande  l'impression  de  richesse  à  la  beauté 
des  matériaux  employés  :  au  granit,  au  marbre,  au  jaspe,  au  bronze  doré. 
(Voir  Desdevises  du  Dézert;  V Espagne  sous  V ancien  régime,  t.  III,  p.  320.) 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES   III    381 

et  annotées.  Don  José  de  Castaneda,  directeur  de  l'Aca- 
démie de  San-Fernando,  dés  l'année  1757,  traduisit  le 
résumé  de  Vitruve,  écrit  en  français  par  Claude  Perrault. 
Plus  tard,  en  1764,  Don  Diego  de  Villanueva  publia,  en 
castillan,  les  ouvrages  italiens  de  Vignola(l);  Don  Carlos 
Vargas  Machuca  traduisit  l'œuvre  de  Scamozzi  sur  Pa- 
ladio.  Hermosillay  Sandoval,  qui  avait  étudié  à  Rome, 
pensionné  par  le  ministre  Carvajal  y  Lancaster,  essaya,  à 
son  tour,  de  traduire  Vitruve;  mais  cette  œuvre  ne  par- 
vint pas  à  la  publicité.  Celui  qui  la  mena  à  bonne  fm  fut 
non  pas  un  architecte,  mais  un  humaniste  laborieux  et 
consciencieux,  Don  Josef  Ortiz  y  Sanz.  Il  commença  sa 
version,  en  1777,  sur  les  éditions  de  Philandre  (1552),  de 
Barbaro  (1567)  et  de  Gahani  (1758);  mais  il  comprit  vite 
que,  pour  éclairer  l'obscurité  de  ces  textes,  il  fallait  voir  les 
édifices  antiques  et  consulter  les  manuscrits  de  la  biblio- 
thèque vaticane.  La  libéralité  de  Charles  III  lui  permit 
de  partir,  en  1778,  pour  Rome;  il  visita,  en  outre,  Naples, 
Herculanum,  Pompéi  et  Pœstum.  Après  la  publication  de 
quelques  savantes  dissertations,  l'édition  castillane  de 
Vitruve  fut  imprimée  avec  une  magnificence  inusitée, 
en  1787. 

D'autres  personnages  contribuèrent  également  à  ré- 
pandre le  goût  de  la  critique  archéologique  et  de  l'archi- 
tecture classique  :  le  jésuite  Marquez,  l'architecte  Don 
Diego  de  Villanueva,  frère  de  Don  Juan.  L'orthodoxie 
artistique  d'alors  ne  tolérait  qu'une  seule  loi  et  un  seul 
culte;  malheur  à  celui  qui  ne  se  conformait  pas  au  style 
de  Vignola.  Le  secrétaire  de  l'Académie  de  San-Fer- 
nando, Don  Antonio  Ponz,  poursuivait  l'hérétique  avec 
un  acharnement  inlassable,  une  volonté  toujours  vigou- 
reuse, une  vigilance  qui  ne  se  laissait  jamais  tromper. 
Pendant  vingt  ans  (2),  il  ne  fit  guère  autre  chose  que  de 

(1)  Traité  des  cinq  ordres,  traité  de  la  perspective. 

(2)  1771-1792. 


382  RÈGNE    DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 

parcourir,  en  tous  sens,  le  sol  de  la  Péninsule,  inventoriant 
les  richesses  artistiques  et  donnant  la  chasse,  avec  une 
ardeur  incroyable,  à  «  ces  machines  idiotes  qu'on  appelle 
des  autels  de  bois  sculpté...  à  ces  temples  dignes  des  peu- 
ples de  la  Scythie  ».  Il  ne  se  montrait  guère  tolérant  contre 
ce  qui  blessait  ses  principes  d'esthétique,  puisqu'il  ré- 
clamait l'intervention  du  roi  pour  que  l'on  jetât  par  terre 
«  toutes  ces  erreurs  du  passé,  cet  amas,  ce  fouillis,  dont 
la  vue  ne  sert  qu'à  allumer  le  sang  des  hommes  de  bon 
goût.  Il  me  parait  impossible,  s'écriait-il,  qu'il  puisse 
naître  de  grandes  idées,  des  pensées  ordonnées,  des  pro- 
ductions sublimes,  dans  l'intelligence  d'hommes,  dont  la 
vue  a  été  souillée,  continuellement,  par  des  objets  mes- 
quins, en  désaccord  avec  la  raison,  séparés  de  tout  ce 
que  la  sagesse  naturelle  enseigne.  Une  vue,  accoutumée 
au  bon  et  au  grand,  excitera  facilement,  dans  l'entende- 
ment, des  idées  conformes  à  ce  qu'elle  perçoit,  de  même 
qu'une  oreille  affinée  par  l'harmonie  musicale  ne  supporte 
pas  la  dissonance  d'une  fausse  note  ». 

Ponz,  on  le  voit  par  ces  extraits,  croyait  à  l'influence 
éducatrice  des  beaux-arts  et  des  belles-lettres.  C'est 
par  cette  conviction  que  sa  critique  prend  un  caractère 
passionné,  qui  la  rend  attrayante  et  sympathique.  Dis- 
ciple fervent  de  Mengs,  il  adore,  non  moins  que  son  maître, 
les  statues  grecques;  mais,  en  architecture,  il  se  montre 
tolérant  pour  tout  ce  qui  n'imite  pas  le  style  de  Churri- 
guera,  objet  de  ses  colères,  véritable  cauchemar  de  son 
esprit.  En  présence  des  édifices  gothiques,  il  sent,  en  lui, 
une  lutte  secrète  entre  son  instinct  judicieux  et  la  doc- 
trine académique  à  laquelle  il  est  attaché;  parfois,  heu- 
reusement, son  bon  sens  triomphe  de  ses  préjugés. 

Le  VoTjage  de  Ponz  est  plus  qu'un  livre,  c'est  une  date 
dans  l'histoire  de  la  culture  espagnole.  Il  contribua  à  la 
résurrection  du  passé  esthétique,  il  combla  tous  les  oubhs 
et   les    défaillances    des   historiographes   municipaux,   si 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES   III    383 

peu  attentifs,  si  peu  compétents,  en  tout  ce  qui  concerne 
les  miracles  de  l'art.  Ceux-ci  se  contentaient  de  dire  que 
telle  église  était  «  d'une  excellente  architecture,  qu'elle 
n'avait  pas  d'égale  au  monde  »,  sans  compter  d'autres  juge- 
ments tout  aussi  exagérés  et  vides,  quand  ils  n'étaient 
pas  erronés  et  capricieux.  Ponz  quitta  volontairement 
le  chemin  qu'ils  suivaient;  il  classa  les  monuments  d'après 
les  lumières  que  lui  fournissait  la  critique,  alors  domi- 
nante; il  rechercha  les  noms  des  architectes,  la  date  des 
édifices,  les  transformations  apportées  au  plan  primitif, 
dans  le  cours  de  la  construction,  les  richesses,  en  tableaux 
ou  en  sculptures,  qu'ils  renfermaient.  Grâce  à  son  acti- 
vité, quantité  d'artistes  sortirent  de  la  poussière,  sous 
laquelle  ils  demeuraient  oubliés,  depuis  plusieurs  siècles  (1). 


VII 


Les  principaux  noms,  autour  desquels  se  ralHent  les 
différentes  théories  musicales,  émises  pendant  le  premier 
tiers  du  dix-huitième  siècle,  en  Espagne,  sont  Nasarre, 
\'alls  et  Feijoo.  Pablo  Nasarre,  organiste  du  couvent  de 
Saint-François,  à  Saragosse,  était  aveugle.  Ses  détracteurs 
le  quahfiaient  '(  d'organiste  de  naissance  et  d'aveugle  de 
profession  «,  tandis  que  ses  admirateurs  lui  prodiguaient 
les  épithètes  de  second  Juhal,  de  saint  Pierre  de  la  mu- 
sique. Un  de  ses  panégyristes,  faisant  allusion  à  son  infir- 
mité, disait  de  lui  :  «  Son  esprit  n'est  pas  diverti,  par  les 
objets  humains;  tout  ce  qui  lui  manque  par  la  vue,  il 


(1)  Viajc  de  Espana  en  que  se  da  noticia  de  las  cosas  mas  apreciables  y 
disnas  de  saberse  que  hay  en  ella.  Dix-huit  volumes  qui  commencèrent  à 
être  imprimés  en  1772  et  qui  furent  terminés  en  1794.  Le  dix-huitième  est 
une  œuvre  posthume,  publiée  par  Don  José  Ponz,  neveu  de  l'auteur. 


384  REGNE    DE   CHARLES   III    D'ESPAGNE 

l'ennoblit  par  sa  science  (1).  »  Nasarre  appartient  à  une 
école  respectueuse  de  la  tradition  et,  tout  ce  qui,  chez  lui, 
se  conforme  aux  règles  des  maîtres  du  seizième  siècle, 
est  sensé  et  raisonnable.  Il  extravague,  quand  il  se  met 
à  parler  de  la  première  partie  de  la  musique,  qui  est 
celle  des  cieux,  de  l'influence  qu'elle  exerce  sur  celle  des 
hommes;  quand  il  explique  que  nous  n'entendons  pas 
l'harmonie  des  sphères  célestes,  à  cause  du  péché  originel! 

Le  maître  aragonais  Valls,  auteur  d'une  célèbre  messe 
intitulée  Scala  Aretina,  était,  au  contraire,  un  révolu- 
tionnaire et  répondait  à  ses  adversaires  «  que  si  les  anciens 
avaient  tout  vu,  il  ne  resterait  plus  rien  à  inventer  chez 
les  modernes  ».  Il  professait  que,  la  qualité  essentielle 
de  la  musique  étant  la  variété,  les  règles  devaient  être, 
non  des  entraves,  mais  des  instruments  pour  atteindre 
le  but  proposé. 

La  page  la  plus  brillante  de  critique  musicale,  écrite, 
en  Espagne,  à  cette  époque  est  due,  non  à  un  professionnel, 
mais  à  un  homme  que  sa  grande  intelligence  guida,  en 
cette  matière,  comme  en  beaucoup  d'autres,  vers  la 
vérité.  Le  discours  du  P.  Feijùo,  sur  la  musique  des 
temples,  fut  inséré  dans  son  premier  tome  du  Theatro 
critico,  imprimé  en  1726.  Il  déplorait,  dans  cet  écrit, 
la  profanation  de  la  musique  sacrée  par  l'invasion  des 
airs  italiens;  il  regrettait  que  l'on  jouât  des  menuets, 
des  ariettes,  des  allégros,  dans  des  édifices  sacrés;  que  les 
fidèles  fussent  exposés  à  entendre,  à  l'église,  les  mêmes 
airs  qu'au  bal.  «  Dans  le  temple^  écrivait-il,  la  musique 
ne  doit-elle  pas  être  tout  à  fait  grave?  Le  chant  ecclé- 
siastique, d'autrefois,  était  comme  le  son  de  trompettes, 
qui  renversa  les  murs  de  Jéricho,  c'est-à-dire  les  pas- 
sions... Le  chant  d'aujourd'hui  est  comme  celui  des  si- 
rènes, qui  attirait  les  navigateurs  vers  les  écueils.  » 

(1)  Menendez  y  Pelayo,  Esteticas,  t.  III,  vol.  II,  p.  501.  Œuvres  de 
Nasarre  :  Fragmeiitos  musicos  y  Escuela  musica  segun  la  practica  moderna. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    III    385 

Entre  les  polémiques  de  Nasarre,  de  Valls  et  de  Feijoo 
et  le  poème  de  la  M iisi que,  ({UQ^ii  paraître  Iriarte,enl779, 
il  y  a  une  période  de  silence  absolue,  à  peine  interrompue 
par  quelque  obscur  et  insignifiant  traité  didactique  de 
plain-chant,  d'orgue  ou  de  guitare.  Néanmoins,  à  cette 
époque  de  stérilité  critique,  correspondent  de  grandes  nou- 
veautés, dans  la  culture  musicale  espagnole.  En  premier 
lieu,  l'invasion  de  l'opéra  italien,  au  temps  de  Philippe  V, 
et  son  absolue  et  despotique  domination,  pendant  le  règne 
de  Ferdinand  VI  (1).  Cette  vogue  étouffa  toute  initiative 
chez  les  compositeurs.  Il  se  produisit,  en  outre,  dans  un 
petit  cercle  d'amateurs,  une  initiation  lente  mais  continue 
des  mystères  de  la  musique  instrumentale  allemande.  A 
ce  groupe  des  admirateurs  de  Haydn  appartenait  Don 
Tomas  Iriarte,  comme  il  le  déclare  lui-même,  dans  une 
épitre  familière,  un  peu  plus  poétique  que  son  œuvre  di- 
dactique de  la  Musica  : 

Hayden,  miisico  aleman,  Haydn,  musicien  allemand, 

Compositor  peregrino.  Compositeur   étranger, 

Con  dulces  ecos  se  lleva  Par  ses  doux  échos  emporte 

Gran  parte  de  mi  carino.  Une  grande  partie  de  mon  amour. 

Su  musica,  aunque  la  faite  Sa  musique,  quoiqu'elle  manque 

De  voz  humana  el  auxilio,  De  l'aide  de  la  voix  humaine, 

Habla,  expresa  las  pasiones,  Parle,  exprime  les  passions, 

Mueve  el  animo  a  su  arbitrio:  Remue  l'âme  à  son  gré. 

Es  pantomima  sin  gestos,  C'estunepantomimesansgestes, 

Pintura  sin  colorido.  Une  peinture  sans  couleurs, 

Poesia  sin  palabras.  Une  poésie  sans  paroles, 

Y  retorica  con  ritmo,  Une  rhétorique  par  son  rythme 
Queelinstrumento  aquien  Hayden    Que  l'instrument,  auquel  Haydn 

Communica  su  artificio.  Communique  son  art. 

Déclama,  recita,  pinta,  Il  déclame,  récite,  peint, 

Tiene  aima,  idea  y  sentido.  Tient  l'âme,  l'idée,  les  sens. 

(1)  En  1703,  Philippe  V  appelle  à  Madrid  une  troupe  italienne  et  lui  aban- 
donne le  théâtre  du  Retire.  Le  25  août,  pour  la  Saint-Louis,  on  représente 
El  porno  de  oro  para  la  mas  hermosa,  adaptation  espagnole  d'un  opéra 
italien  attribué  à  Cesti.  Le  17  septembre,  pour  l'anniversaire  de  la  reine, 
on  joue  la  Guerra  y  la  paz  entre  los  elementos.  (Voir  Desdevises  du  Dézeut, 
l'Espagne  sous  l'ancien  régime,  t.  III,  p.  311.) 

n.  25 


RÉGNE  DE  CHARLES  TU  DKSPAGAE 


Bi  las  diferentes  voces 
Corren  por  tonos  distintos; 
Si  se  alternai!,  si  se  imitan, 
Si  a  un  tiempo  cantan  lo  mismo, 

Si  callan  de  golpe  todas, 
Si  entran  todas  de  improvise, 
Si  débiles  van  muriendo, 
Si  resucitan  con  brio, 
Solas,  juntas,  prontas,  tardas, 
Todas  par  varies  caminos, 
Excitan  un  mismo  afecto, 
Llevan  un  mismo  designo, 
O  expresan  gritos  de  l'uria, 
O  de  amor  tiernos  suspiros, 
O  el  liante  de  la  tristeza, 
O  el  clamer  del  regocije. 

Ne  afecta  su  melodia 
Estudiados  gorgerites, 
Dificiles  menudencias, 
Todas  adornos  postizos 
Con  que  se  finge  grandiose 

El  cante  pobre  y  mezquine 
Que  olvida  llegar  al  aima 
Per  engaûar  al  eide,  etc.  (1). 


Si  les  différentes  voix 
Courent  par  des  tons  distincts, 
Si  elles  alternent,  si  elles  s'imitent, 
Si  peur  un  instant  elles  chantent  le 
même  air, 
Si  elles  se  taisent,  tout  à  coup, 
Si  elles  entrent  toutes  à  l'impreviste, 
Si,  faibles, elles  vent  en  mourant, 
Si  elles  ressuscitent,  avec  éclat. 
Seules,  réunies,  vives,  lentes, 
Toutes,  par  différents  chemins. 
Excitent  une  même  passion. 
Elles  tendent  à  un  même  but. 
Ou  expriment  des  cris  de  furie. 
Ou  les  tendres  soupirs  de  l'amour. 
Ou  la  plainte  de  la  tristesse. 
Ou  le  cri  de  la  réjouissance. 

Sa  mélodie  n'affecte  pas 
Des  roulades  étudiées. 
De  difTiciles  minuties. 
Ornements  postiches. 
Par  lesquels  on  feint  de  rendre 
[grandiose] 
Un  chant  pauvre  et  mesquin 
Qui  oublie  d'aller  à  l'âme 
Pour  tromper  l'oreille,  etc. 


C'est  parmi  les  jésuites  exilés  en  Italie,  qu'il  faut  re- 
chercher les  plus  éminents  critiques  musicaux  de  la  fin 
du  dix-huitième  siècle  :  Eximeno,  Arteaga,  Requeno. 
Menendez  y  Pelayo  qualifie  leurs  ouvrages  :  Origen  y 
reglas  de  la  miisica;  Ensayos  sobre  el  arte  armonica;  Re- 
çoliiciones  del  teatro  musical  italiano;  Disertaciones  sobre 
el  ritmo,  «  de  monuments  de  la  plus  haute  culture  esthé- 
tique, qui  ne  déméritent  pas,  si  on  les  compare  à  ce  que 
produisit  de  mieux  la  critique  musicale  française,  dans  les 
œuvres  de  Rameau,  de  d'Alembert  et  de  J.-J.  Rousseau.  » 

Le  P.  Antoine  Eximeno,  que  ses  contemporains,  dans 
leur  enthousiasme,  appelèrent  le  Newton  de  la  musique, 


(1)  Menendez  y  Pelayo,  Esirticax,  {.  III,  vol.  II,  p.  520. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    III     387 

ne  paraissait  pas, pendant  la  plus  grande  partie  de  sa  vie, 
voué  au  rôle  d'innovateur  artistique.  Quand  il  quitta 
l'Espagne,  en  1767,  avec  ses  confrères,  il  emportait  une 
réputation  de  mathématicien  distingué,  et  il  avait  dirigé, 
jusqu'alors,  avec  grand  succès,  les  études  du  collège 
d'artillerie  de  Ségovie,  où  le  comte  de  Gazzola  l'avait  ap- 
pelé, pour  enseigner  les  sciences  exactes.  Personne  n'eût 
deviné,  chez  le  jésuite  valencien,  auteur  des  observations 
sur  le  passage  de  Vénus,  le  futur  réformateur  de  la  théorie 
de  la  musique.  Un  jour,  dans  la  basilique  de  Saint-Pierre, 
à  Rome,  il  entendit  le  Veni  Sancte  Spiritus  de  Jommelli. 
Il  médita  sur  cette  œuvre,  et  l'idée  que  la  musique  n'est 
qu'une  sorte  de  prosodie  s'empara  de  son  esprit.  En  1771, 
il  lança  le  projet  et  le  plan  de  son  œuvre,  ce  qui  causa,  chez 
quelques-uns, un  véritable  scandale  et  chez  tous  les  gens 
compétents  un  mouvement  de  curiosité.  L'auteur  annon- 
çait qu'il  allait  combattre  et  renverser  les  théories  d'Euler, 
de  Tartini,  de  Rameau  et  de  Burette  au  sujet  du  contre- 
point et  du  plain-chant. 

Il  mit  trois  ans  encore,  avant  d'accomplir  sa  promesse. 
En  1774,  parut  son  livre,  écrit  en  langue  italienne  (1).  Il 
entreprenait  d'y  prouver  «  que  la  musique  n'est  pas  autre 
chose  qu'une  prosodie,  pour  donner,  au  langage,  de  la  grâce 
et  de  l'expression  )>.  D'après  lui,  la  musique  consiste  dans 
les  modifications  du  langage  naturel.  Les  maîtres  de  cha- 
pelle ont  formulé  des  règles  sur  le  contrepoint,  qui  se  com- 
battent et  se  contredisent.  La  musique,  selon  Eximeno, 
est  un  langage  pur,  qui  a  les  mêmes  origines  que  celles  de  la 
parole.  Les  nombres  musicaux  ne  sont  autre  chose  qu'une 
conséquence  nécessaire  de  l'extension  des  cordes  qui,  par- 
fois, forment,  par  hasard,  une  proportion,  et,  d'autres  fois, 
écrit-il, n'en  forment  pas.  «  Que  l'on  voie,  par  là,  comment 
la  fantaisie  a  trompé  les  philosophes  :  les  cordes  nmsicales, 

(1)  DcW  origine  c  délie  regole  délia  musica,  colla  storia  del  suo  progressa, 
decadenza  e  rinnovazione,  etc.  Roma,  1774.    i 


388  RÈGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 

par  le  fait  qu'elles  sont  des  corps  étendus,  sont  capables 
de  proportions.  C'est  pour  cette  raison  que  l'on  dit  qu'entre 
deux  sons  il  y  a  un  intervalle,  que  ce  son  est  double  de 
l'autre,  que  la  voix,  en  chantant,  s'élève  par  degrés,  et 
autres  locutions  semblables,  qui  supposent,  dans  les  impres- 
sions de  l'ouïe,  l'extension  des  cordes,  ou  entre  le  son  le  plus 
grave  et  le  plus  aigu,  une  étendue.  A  cette  étendue  imagi- 
naire, nous  appliquons  les  nombres,  qui  conviennent  à 
l'extension  réelle  des  cordes.  Imaginons  un  homme  privé 
de  la  vue  et  du  toucher,  dès  sa  naissance;  jamais  il  ne  lui 
arrivera  de  dire  qu'un  son  était  double  d'un  autre.  » 

Il  y  avait  trois  théories  prédominantes,  au  dix-huitième 
siècle  :  celle  du  mathématicien  Euler,  celle  de  Tartini  et 
celle  de  Rameau,  exposée  et  corrigée  par  d'Alembert 
dans  ses  Eléments  de  la  musique.  Aucune  d'elles  ne  satisfit 
Eximeno  :  «  La  principale  erreur  d'Euler  dans  son  Ten- 
tamen  Novx  Théorise  Musicœ,  écrit  le  savant  jésuite,  con- 
siste à  diviser  la  suavité,  qui  est  une  impression  de 
l'oreille,  en  degrés,  et  à  leur  attribuer  l'étendue,  qui  ne 
concerne  que  les  cordes...  Les  degrés  de  la  suavité  sont 
absolument  imaginaires.  Le  plaisir  de  la  musique  dépend 
d'un  certain  mélange  de  simplicité  et  de  variété,  que  notre 
entendement  ne  peut  déterminer  par  des  calculs,  mais 
qu'il  doit  tirer  immédiatement  de  la  nature.  » 

Quant  au  violoniste  Tartini,  Eximeno  le  traitait  d'es- 
prit superficiel,  aux  points  de  vue  physique  et  mathéma- 
tique, l'essence  de  son  système  se  réduisant  à  considérer 
le  cercle  comme  l'unité  harmonique.  «  Je  ne  comprends 
pas,  disait  encore  ce  religieux,  comment  Rousseau,  dans 
son  dictionnaire  musical,  suppose  qu'une  vérité  profonde 
se  cache,  dans  ce  labyrinthe  de  lignes  droites  ou  courbes, 
de  cercles  ou  de  carrés.  Pour  ma  part,  je  confesse  que  la 
première  fois  que  j'ouvris,  sans  regarder  le  titre,  le  traité 
de  Tartini,  je  pensai  tenir,  entre  les  mains,^un  livre  de 
nécromancie.  » 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS   CHARLES    III     389 

«  Rameau,  continue  Eximeno,  enseigna  le  contre-point 
par  des  règles,  en  grande  partie  erronées,  comme  toutes 
les  autres;  mais,  dans  le  troisième  ou  le  quatrième  livre 
de  son  Traité  de  Vharmonie,  se  trouvent  des  préceptes 
pratiques  fort  utiles,  que  ne  connurent  jamais  les  anciens. 
Il  aurait  été  un  maître  parfait,  dans  son  art, s'il  n'eût  pas 
écrit  le  Noiweau  Système  de  musique  théorique,  s'il  n'eût 
pas  essayé  de  démontrer  le  principe  de  l'harmonie.  Faire 
de  l'harmonie  simultanée,  l'objet  premier  de  la  musique, 
s'oppose  au  sentiment  commun  de  tous  les  hommes,  qui 
adoptent  seulement  la  musique,  en  tant  qu'elle  sert  à 
exprimer,  par  la  modulation,  les  passions  de  l'âme.  C'est 
pour  cela  que  les  sons  simultanés  ne  doivent  pas  être 
d'absolue  nécessité.  » 

En  face  de  ces  systèmes,  Eximeno  dresse  le  sien,  pure- 
ment sensualiste,  comme  toute  sa  philosophie,  et  conte- 
nant ce  principe  essentiel  :  «  La  Musique  procède  de  l'Ins- 
tinct, de  même  que  le  Langage.  »  La  musique  est,  selon 
lui,  un  véritable  langage.  «  Dans  le  chant,  elle  orne  les 
paroles,  avec  des  tons  différents,  pour  causer  dans  l'âme 
une  impression  plus  vive.  Dans  la  modulation  sans  paroles, 
elle  remue  l'âme,  au  moyen  des  tons  de  la  voix,  qui  corres- 
pondent à  l'enchaînement  naturel  des  idées  et  des  senti- 
ments. L'objet  principal  de  la  musique  n'est  pas  l'har- 
monie simultanée  de  la  tierce  et  de  la  quinte,  mais|]le 
même  que  celui  de  la  parole.  Elle  doit,  comme  elle, 
exprimer,  par  la  voix,  le  sentiment.  C'est  pourquoi  le 
chant,  sans  l'harmonie,  nous  charme  par  le  fait  qu'il 
exprime  un  sentiment  quelconque.  Au  contraire,  le  con- 
cert le  plus  harmonieux  d'instruments,  qui  n'exprime  ou 
ne  signifie  rien,  ressemblera  au  délire  d'un  malade.  » 

L'homme,  dès  qu'il  se  trouve  dans  les  conditions  de 
parler,  parle  par  instiiicl.  L'instinct  lui  suggère  les  in- 
flexions de  voix  les  plus  convenables  à  ses  intentions. Cet 
instinct  se  développe,  en  v^ertu  d'impressions  particulières. 


390  REGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

«  Si  les  circonstances,  qui  obligent  l'homme  à  parler,  étaient 
toutes  les  mêmes,  tous  parleraient  le  même  langage;  tous 
ne  poussent-ils  pas  les  mêmes  cris,  pour  manifester  une 
sensation  de  douleur?  » 

Eximeno  prouvait  ses  théories  par  différents  exemples 
classiques,  par  ceux  tirés  de  la  Messe  du  pape  Marcel 
de  Palestrina  ou  du  Stahat  de  Pergolèse.  Ce  dernier  com- 
positeur était  son  idole;  il  ne  se  lassait  point  de  l'appeler  : 
le  Raphaël  et  le  Virgile  de  la  musique. 

Les  écrits  d'Eximeno  furent  répandus,  en  Espagne,  par 
la  traduction  de  Don  Francisco-Antonio  Gutierrez,  maître 
de  chapelle  du  couvent  de  l'Incarnation,  à  Madrid,  tra- 
duction que  revit  et  corrigea  Eximeno  lui-même. 

Le  P.  Arteaga,  dans  son  Histoire  de  V opéra  italien, 
professait,  en  cette  matière,  des  principes  analogues  à 
ceux  de  Wagner  (1).  Il  considérait  ce  genre  comme  un 
vaste  poème  complexe,  où  devaient  concourir  la  poésie, 
la  musique,  la  peinture  décorative,  la  déclamation,  la 
danse  et  la  pantomime. 

La  pensée,  mise  en  relief  dans  cet  ouvrage,  est  de  re- 
lever l'importance  du  librettiste,  d'en  faire  le  compagnon 
et  non  l'esclave  du  compositeur.  S'il  ne  rêve  pas,  comme 
Wagner,  à  ce  que  la  poésie  se  convertisse  en  musique,  il 
veut,  comme  le  maître  allemand,  en  finir  avec  la  sépara- 
tion des  différents  genres  et  les  unir,  de  nouveau,  dans  le 
drame  complet  que  Wagner  appelle  :  un  art  d'une  portée 
illimitée. 

Presque  en  même  temps  qu'Arteaga,  un  jésuite  arago- 
nais,  Vicente  Requeno  y  Vives,  tenta  de  pénétrer  les 
mystères  de  la  musique  grecque. 

Ces  esprits  éminents,  bannis  de  leur  patrie,  la  servirent 
encore  par  l'originalité  et  l'ingéniosité  de  leur  talent.  Bien 
qu'ils  aient  rédigé  leurs  ouvrages  en  langue  italienne,  ils 

(1)  Le  Rivoluziotii  ciel  Teatro  musicale  italiano  dalla  sua  oris,inr  fino  al 
présente,  opéra  di  Stefano  Arteaga  Madridense,  Bologna,  1783. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL    SOUS   CHARLES    III     391 

ne  cessaient  pas  de  revendiquer,  avec  orgueil,  leur  nationa- 
lité; témoin  Arteaga,  qui  affectait  d'inscrire  sur  la  cou- 
verture de  son  livre,  à  côté  de  son  nom  :  «  Natif  de  Madrid  )). 


DERNIERE    MALADIE   ET   FUNERAILLES   DE    CHARLES   III 

Les  malheurs  domestiques  dont  sa  famille  avait  été 
victime,  la  mort  successive  de  sa  bru,  l'infante  de  Por- 
tugal, des  enfants  qu'elle  avait  mis  au  monde,  et  de  son 
fils  chéri.  Don  Gabriel,  affectèrent  profondément  le  vieux 
roi.  Il  se  raidissait  contre  le  chagrin  et  vaquait  à  ses  occu- 
pations habituelles.  Néanmoins,  sa  santé  s'altérait,  sans 
qu'il  parût  s'en  soucier.  Il  avait  eu  déjà  plusieurs  syn- 
copes, lorsque,  le  30  novembre  1788,  à  la  chasse,  il  se 
sentit  incommodé.  Il  rentra  plus  tôt  que  de  coutume,  se 
coucha  et,  le  lendemain  matin,  ne  se  leva  pas.  Il  se  trou- 
vait si  épuisé  qu'il  hésita  avant  de  se  rendre  à  Madrid, 
comme  il  l'avait  annoncé.  Néanmoins,  comme  il  ne  s'écou- 
tait guère,  il  se  mit  en  route  et  arriva,  dans  cette  capitale, 
le  1"  décembre,  non  sans  de  grandes  fatigues.  Il  resta  au 
lit  le  2,  mais  le  3  il  se  leva  pour  chasser,  et,  jusqu'au  7, 
il  vécut  comme  à  l'ordinaire.  Ce  jour-là,  comme  il  était 
à  la  chasse,  il  fut  pris  de  frissons.  Transi  de  froid,  il  rentra 
se  coucher.  Il  tint  conseil,  joua  aux  cartes,  soupa;  mais, 
bien  qu'il  souffrit  beaucoup,  il  dissimulait  ce  qu'il  éprou- 
vait, ne  voulant  pas  que  l'on  s'occupât  de  lui.  La  nuit 
qui  suivit  ce  nouveau  malaise,  il  ne  garda  auprès  de  lui 
que  Pini,  son  valet  de  chambre,  et  se  fit  frotter,  pour  se 
réchauffer,  de  graisse  de  chevreuil  chaude.  Comme  il 
était  toujours  glacé,  et  qu'il  s'obstinait  à  ne  déranger  per- 
sonne, il  f)rdonna,  à  son  domestique,  de  prendre  les  cou- 
vertures que  l'on  plaçait  sur  les  cages  de  ses  perroquets, 
avec  lesquelles  il  s'enveloppa.  Le  lendemain,  il  se  montra 
très  affligé  de  la  mort  du  confesseur  fray  Joaqnin;  mais, 


392  RÈGNE    DK    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

quoique  couché,  il  ne  se  considérait  pas  comme  malade  :  il 
ne  prit  aucun  médicament  et  mangea.  Les  trois  méde- 
cins, appelés  auprès  de  sa  personne,  se  contredisaient  :  l'un 
soutenait  qu'il  avait  une  fièvre  catarrhale  et  prescrivait 
la  diète,  le  lit  et  la  sueur;  un  autre  se  prononçait  pour  une 
fièvre  putride  et  offrait  un  spécifique  dont  il  avait  le 
secret;  un  autre  disait  encore  autre  chose.  On  ne  fit  rien. 
Le  mercredi,  on  mit  Sa  Majesté  à  une  diète  relative, 
interrompue  par  des  bouillons  de  poule  et  des  bouillons 
de  bœuf;  on  lui  donna  une  drogue,  composée  de  vinaigre 
et  de  miel,  afin  de  faciliter  l'expectoration.  Le  jf'udi, 
comme  le  roi,  fatigué  de  ce  régime,  semblait  très  absorbé, 
on  tenta  de  le  ranimer  par  un  cordial.  Pendant  la  nuit, 
la  fièvre  reprit.  La  cour  s'inquiéta.  Tandis  que,  jusqu'à  ce 
moment,  on  affectait  de  parler  de  cette  indisposition,  sans 
y  attacher  d'importance,  il  ne  fut  plus  question  que  de 
viatique,  de  prières,  de  testament.  A  midi,  le  samedi,  on 
porta,  au  palais,  les  reliques  de  san  Isidro  et  on  envoya 
à  Alcala,  pour  ramener  celles  de  san  Diego.  Charles  III 
possédait  une  clef  de  cette  châsse,  mais,  comme  on  ne 
savait  où  il  l'avait  mise,  on  ne  put  jamais  l'ouvrir.  Le  roi 
mourut,  entre  minuit  et  une  heure  du  matin,  avec  beaucoup 
de  fermeté  et  de  piété.  Ses  dernières  paroles  furent  des 
ordres  pour  qu'on  ne  l'embaumât  pas  et  pour  qu'on  pla- 
çât son  corps  à  côté  de  celui  de  son  épouse,  Amélie  de 
Saxe  (1). 

Ses  funérailles  furent  présidées  parle  mayordomo  niayor, 
le  marquis  de  Santa-Gruz,  et  le  marquis  de  Valdecorzana, 

(1)  Dan\t;la  y  Collado,  t.  V,  p.  535,  note;  et  Aiï.  étr.,  Espagne, 
t.  DCXXV,  P  236.  Le  roi  s'était  entretenu  le  matin  du  samedi  de  la  manière 
la  plus  touchante  avec  le  prince  des  Asturies,  la  princesse  sa  femme,  l'in- 
fant Don  Antonio  et  l'infante  Dona  Maria-Josefa.  Après  avoir  reçu  l'ex- 
trême-onction,  vers  cinq  heures  du  soir,  il  ordonna  d'appeler  ses  ministres 
et  les  trois  grands  ofTiciers  de  son  palais,  et  fit  mettre  le  sceau  royal,  en  leur 
présence,  sur  un  testament  rédigé,  par  lui,  deux  ans  auparavant.  Le  roi 
avait  demandé  qu'on  n'attendît  pas  qu'il  eût  perdu  connaissance  pour  lui 
administrer  les  derniers  sacrements. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS   CHARLES    III     393 

son  sommelier  de  corps.  Les  gentilshommes  de  la  chambre, 
les  marquis  de  Cogolludo  et  de  Villadarias,  les  ducs  de 
Montellano  et  de  Grenade,  assistés  de  neuf  valets  de 
chambre,  habillèrent  le  cadavre  et  lui  mirent  les  insignes 
de  ses  ordres,  puis  le  placèrent  dans  un  cercueil  de  plomb, 
qui  fut  renfermé  dans  un  autre  en  bois,  doublé  de  bro- 
cart. 

Le  dimanche  14  décembre,  à  cinq  heures  un  quart  du 
soir,  les  gentilshommes  de  la  chambre  et  tous  ceux,  atta- 
chés au  service  de  Sa  Majesté,  se  rendirent,  avec  le  som- 
melier de  corps,  jusqu'à  l'appartement,  où  Charles  III 
avait  coutume  de  s'habiller.  Là,  en  présence  de  Don 
Pedro-Lopez  de  Lerena,  ministre  des  finances  et  grand 
notaire  des  royaumes  de  Castille  et  de  Léon,  le  marquis 
de  Valdecorzana  fit,  dans  la  forme  accoutumée,  la  remise 
du  cercueil  au  mayordomo  mayor  qui  attendait,  accom- 
pagné des  autres  majordomes  de  semaine.  Ceux-ci  con- 
duisirent les  restes  du  souverain  au  salon  des  ambassa- 
deurs, tendu  d'une  riche  tapisserie,  et  où  l'on  avait  dressé 
sept  autels.  Des  chasseurs  furent  placés,  autour  du  lit  de 
parade.  Deux  d'entre  eux  tenaient,  l'un  le  sceptre,  et 
l'autre  la  couronne.  Deux  majordomes  de  semaine, 
deux  exempts  des  gardes  du  corps  et  leur  commandant, 
le  prince  de  Masserano,  complétaient  la  garde  d'honneur. 
A  six  heures,  le  patriarche  des  Indes  et  les  membres  de  la 
chapelle  royale  vinrent  chanter  l'office  des  morts.  Le 
public  fut  admis,  ensuite,  àdéfder  devant  la  dépouille  du 
roi.  Toute  la  nuit,  des  messes  se  succédèrent,  sans  interrup- 
tion. Le  lendemain  15  décembre,  dès  cinq  heures  du 
matin,  les  communautés  de  Saint-Dominique,  de  Saint- 
François,  de  Saint-Augustin,  des  carmes  déchaussés  se 
dirigèrent  vers  le  palais.  Le  nonce  célébra  un  nouvel  office 
des  morts,  avec  le  concours  de  la  chapelle  royale,  tandis 
que  des  messes  étaient  dites  aux  couvents  de  l'Incarna- 
tion et  des  Descalzas  rcales.  Après  l'office,  les  doyens  des 


394  RÈGNE    DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

chapitres  de  la  Toison  d'or  et  de  l'Immaculée  Conception 
ôtèrent,au  cadavre,  les  colliers  de  ces  deux  ordres.  A  trois 
heures  de  l'après-midi,  l'évêque  de  Jaen  revint,  dans  le 
salon  des  ambassadeurs,  et  chanta  trois  répons,  avec  les 
clercs  de  la  chapelle  royale.  On  ôta  au  monarque  le  manteau 
des  ordres  et  son  chapeau,  puis  les  gentilshommes  de  la 
chambre  et  les  majordomes  de  semaine  transportèrent  le 
cercueil  jusqu'au  haut  de  l'escalier  du  palais.  Les  gentils- 
hommes de  la  bouche  et  de  la  maison  du  roi  le  descen- 
dirent, jusqu'au  pied  de  l'escalier.  Le  grand  écuyer  et  le 
premier  écuyer  recouvrirent  le  cercueil,  avec  un  drap  d'or, 
et  quatre  écuyers  ordinaires  le  mirent  dans  le  carrosse 
fermé,  qui  devait  le  transporter  à  l'Escurial.  La  voiture 
sortit,  par  la  porte  principale,  et  fut  escortée  d'un  cortège 
disposé  dans  l'ordre  suivant  :  deux  escadrons  des  gardes 
du  corps;  douze  religieux  de  chacun  des  ordres  de  Saint- 
Dominique,  Saint-François,  Saint-Benoit  et  Saint-Au- 
gustin, à  cheval,  avec  des  flambeaux;  les  alcades  de  la 
maison  du  roi,  les  gentilshommes  de  la  bouche  et  de  la 
maison  du  roi,  aussi  à  cheval,  les  timbaliers  et  les  trom- 
pettes des  écuries;  au  milieu  d'eux  le  guidon  royal,  porté 
par  un  des  pages  de  Sa  Majesté;  la  croix  patriarcale,  et, 
aux  deux  côtés,  deux  pages,  avec  des  flambeaux;  douze 
chapelains  d'honneur  de  Sa  Majesté,  avec  la  musique  et 
les  autres  officiers  de  la  chapelle;  douze  valets  de  pied, 
portant  des  flambeaux  allumés,  quatre  majordomes  de 
Sa  Majesté.  Dix  pièces  de  canon,  mises  en  batterie  au 
Retiro,  tiraient  les  salves  réglementaires.  Le  cortège  fit 
halte  au  bourg  de  Gallapagar,  où  le  corps  fut  placé  dans 
l'église  paroissiale.  Le  17  décembre,  à  huit  heures  et  demie 
du  matin,  on  atteignit  l'Escurial.  Le  mayordomo  mayor 
remit  au  prieur  une  lettre  du  nouveau  roi,  lui  notifiant 
la  mort  de  son  père  et  l'envoi  de  son  corps.  Le  prieur, 
ayant  à  côté  de  lui  le  mayordomo  mayor,  le  grand  notaire 
et  la  chapelle  du  roi,  présidée  par  l'inquisiteur  général. 


MOUVEMENT    INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES    III     395 

chanta  un  répons.  Les  moines  entonnèrent  le  Miserere, 
pendant  lequel  le  corps  fut  porté  jusqu'à  la  première 
porte  du  couvent,  par  les  gentilshommes  de  la  bouche, 
puis  les  gentilshommes  de  la  chambre  le  portèrent,  à  leur 
tour,  jusqu'à  l'estrade,  dans  la  nef.  Après  Vigiles,  la 
messe  fut  dite  par  le  prieur;  on  chanta  trois  répons  et 
Laudes,  puis  les  gentilshommes  de  la  chambre  descen- 
dirent le  corps,  dans  le  Panthéon,  et  le  placèrent  sur 
une  table,  au  pied  de  l'autel.  On  procéda  à  l'ouverture 
du  cercueil  extérieur  et,  le  mayordomo  mayor  ayant 
reconnu  le  cadavre,  à  travers  la  glace  du  cercueil  en 
plomb,  le  capitaine  des  gardes  brisa  son  bâton  de  com- 
mandement (1). 

Ces  longues  et  fatigantes  cérémonies  étaient  rendues 
aux  restes  de  celui  qui,  de  son  vivant,  abhorrait  les  cor- 
vées ofTicielles,  auxquelles  le  contraignait  son  métier  de 
roi.  Plus  d'un,  en  suivant  les  étapes  de  ce  cortège  funèbre, 
lentement  acheminé  vers  l'Escurial,  dut  se  rappeler,  avec 
quel  soupir  de  soulagement,  Charles  III  se  débarrassait  de 
ce  vêtement  somptueux  et  mal  taillé,  qui  recouvrait,  tant 
bien  que  mal,  ses  habits  ordinaires,  dans  les  réceptions 
de  gala!  Maintenant,  couché  aux  côtés  d'Amélie  de  Saxe, 
il  dormait  son  dernier  sommeil,  auprès  de  cette  épouse, 
dont  i'  garda  fidèlement  la  mémoire,  malgré  son  long 
veuvage;  exemple  rare,  dans  un  siècle  comme  le  sien; 
gravité  de  mœurs,  presque  monacale;  vertu  que  l'on  esti- 
mera d'un  autre  âge,  si  l'on  songe  aux  scandales  de  la 
cour  de  France,  à  Louis  XV  et  au  Parc-aux-Gerfs!  j 

Mais  cette  vertu,  parfois,  était  peu  aimable  et,  sinon 
revêche,  du  moins  triste  et  monotone.  L'ennui  pesait 
lourdement,  sur  cette  vie  si  exactement  mesurée,  dont 
;ous  les  actes  revenaient  aux  mêmes  heures  que  la  veill<', 
dont  les  seules  distractions  étaient  ces  faslidieTises  chasses, 

(1)  AIT.  iHr.,  Hspa!,'nf,  t.  DGXXV,  f"  272. 


396  REGNE   DE    CHARLES   III    D'ESPAGNE 

OU  quelques  parties  de  cartes,  en  attendant  le  souper. 
Tous  les  ans,  à  la  même  date,  le  roi  passait  d'une  résidence 
à  l'autre  :  séjours  à  Madrid,  à  l'Escurial,  à  Saint-Ilde- 
fonse,  à  Aranjuez.  Le  soleil  se  fût  plutôt  arrêté,  dans  sa 
course,  que  le  monarque,  dans  son  évolution  annuelle. 
Ce  règlement,  dont  il  demeurait  le  premier  l'esclave, 
auquel  il  se  soumit,  dans  sa  dernière  maladie,  tout  trem- 
blant de  froid  et  de  fièvre,  il  l'imposait  aux  siens  tyranni- 
quement.  Peu  importaient  les  souffrances,  les  indisposi- 
tions, voire  même  les  accidents;  le  roi  fermait  l'oreille 
aux  plaintes  souvent  légitimes  de  ses  enfants,  et  sa  bru, 
la  nouvelle  reine  Marie-Louise,  dévora,  plus  d'une  fois, 
des  larmes  de  dépit. 

Cette  exactitude,  parfois  excessive,  dans  la  vie  privée, 
resta  une  des  qualités  essentielles  de  Charles  III,  comme 
souverain.  Ce  fut  un  prince  régulièrement  laborieux. 
Tous  les  jours,  il  consacra  quelques  heures  aux  affaires  de 
l'Etat;  jamais  il  ne  se  déchargea  de  sa  tâche  sur  personne, 
bien  qu'il  eût,  pour  le  seconder,  des  hommes  de  valeur, 
comme  Florida  Blanca,  Galvez  et  d'Aranda.  Il  croyait 
trop  au  caractère  sacré  de  sa  mission,  à  la  grâce  et  aux 
lumières  spéciales  que  Dieu  octroie  aux  rois,  pour  aban- 
donner, à  des  ministres,  un  rôle  que  la  Providence  lui  avait 
imposé.  Aussi,  tout  dans  le  gouvernement  émanait-il  du 
roi,  tout  revenait-il  à  lui.  Son  attention  scrutait  les  affaires 
secondaires  comme  les  plus  importantes,  et  il  se  réservait, 
avec  une  jalousie  mesquine,  la  décision  suprême,  au 
risque  d'ajourner,  indéfiniment,  la  solution  de  questions 
qu'il  eût  été  plus  expédient  de  laisser  trancher  par  des 
subordonnés.  Le  seul  département,  dans  lequel  il  se  soit, 
relativement,  relâché  de  ce  despotisme  tatillon,  paraît 
être  celui  des  divertissements  et  des  spectacles,  que  régenta 
le  comte  d'Aranda.  Qu'importait  le  théâtre  ou  l'opéra,  à 
un  prince  qui  n'assistait  à  aucune  représentation,  que  les 
auteurs  dramatiques  ou  les  compositeurs  n'étaient  pas 


MOUVEMENT   INTELLECTUEL   SOUS    CHARLES   III     397 

chargés  d'amuser?  Partout  ailleurs,  la  volonté  du  mo- 
narque se  faisait  lourdement  sentir.  Scrupuleux,  méticu- 
leux même,  il  multipliait  les  enquêtes,  les  écritures,  les 
paperasseries,  et,  par  sa  lenteur,  perdait  souvent  l'oppor- 
tunité d'une  occasion.  Une  fois  sa  résolution  arrêtée,  rien 
ne  l'en  faisait  plus  dévier.  Qu'on  se  reporte,  dans  les 
questions  religieuses,  aux  tâtonnements,  aux  hésitations 
de  sa  conduite  envers  le  Saint-Siège,  dans  les  premières 
années  de  son  règne,  jusqu'au  moment  où  il  se  reprend. 
Dès  lors,  c'est  avec  une  ténacité  imperturbable  et  mysté- 
rieuse qu'il  poursuit  de  sa  haine  les  jésuites,  non  content 
de  les  chasser,  mais  voulant  exterminer  la  Compagnie, 
fût-ce  au  prix  d'un  schisme,  dût-il  employer  la  violence 
contre  l'ondoyant  Clément  XIV  et  le  menacer,  aux  portes 
de  Rome,  par  l'apparition  soudaine  de  ses  troupes. 

Dans  les  deux  guerres  principales  qu'il  soutint,  pendant 
son  règne,  contre  les  Anglais,  mêmes  atermoiements,  même 
lenteur,  avant  de  se  résoudre  à  verser  le  sang.  Mais 
les  négociations  épuisées  et  son  ambassadeur  revenu  de 
Londres,  le  roi  Catholique  s'obstine  contre  l'ennemi  et 
déclare  qu'il  sacrifiera,  s'il  le  faut,  son  dernier  bataillon  et 
son  dernier  vaisseau,  malgré  les  objurgations  dont  l'as- 
siègent Choiseul  ou  Vergennes. 

I  Ces  guerres,  ainsi  que  d'autres  moins  importantes,  ne 
furent  pas,  en  général,  glorieuses.  A  côté  des  trophées 
recueillis  dans  le  golfe  du  Mexique,  par  Bernardo  Galvez 
ou  sur  les  côtes  du  Brésil  par  Ceballos,  il  y  a  les  épaves  de 
Langara,  celles  des  batteries  flottantes,  devant  Gibraltar; 
il  y  a  aussi  les  insuccès,  presque  ridicules,  de  Cordoba, 
dans  sa  croisière  avec  d'Orvilliers,  la  honteuse  retraite 
d'O'Reilly,  lors  de  son  expédition  contre  les  Algériens.  Un 
prince  aussi  peu  militaire  que  Charles  III  ne  pouvait, 
quelle  que  fût  son  application,  réparer  les  abus  qui  mi- 
naient la  marine  et  l'armée,  à  son  avènement. Ses  contem- 
porains, frappés  de  l'état  piteux  de  ses  forces,  à  la  fin  de 


3118  RKGNE   D  K    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

la  guerre  de  Sept  ans,  remarquèrent  souvent,  non  sans 
une  malice  dénigrante,  dans  les  actions  qui  suivirent  l'an- 
née 1779,  combien  avaient  été  peu  fructueux  les  efforts  de 
l'ingénieur  Gautier  ou  de  l'instructeur  O'Reilly.  Des  Gars, 
qui  accompagnait  le  comte  d'Artois,  au  siège  de  Gibraltar, 
comme  capitaine  de  ses  gardes,  égayait  ce  prince,  en  lui 
rappelant  ime  certaine  revue  de  carabiniers  espagnols; 
surprise  ménagée  par  le  vieux  roi  à  son  neveu  et  dont  il 
voulait  lui  faire  fête.  C'était,  en  effet,  une  troupe  superbe 
que  vit  à  Manzanarès  le  frère  de  Louis  XVI,  tant  par  la 
grandeur  des  hommes  et  la  beauté  de  leur  uniforme,  que 
par  la  finesse  des  chevaux.  Mais  ce  corps  d'élite  ignorait 
totalement  la  manœuvre;  à  peine  ces  cavaliers  surent-ils 
se  mettre  en  colonne,  au  pas.  Il  fallut,  crainte  d'accident, 
ordonner  de  rengainer  les  sabres,  et  il  eût  été  cruel  de 
commander  le  trot  à  des  soldats,  qui  gardaient  si  mal  leurs 
distances  et  perdaient,  à  chaque  instant,  leurs  étriers. 

Néanmoins,  les  résultats  obtenus,  par  ces  guerres,  ne 
furent  pas  défavorables  à  la  couronne.  Charles  III,  en 
Amérique,  acquit  la  Louisiane,  reprit  la  Floride  et  ferma 
le  golfe  du  Mexique  aux  Anglais.  En  Europe,  l'alliance 
avec  le  Portugal  fut  un  échec,  pour  la  politique  britan- 
nique. Lisbonne  cessa  d'être,  après  la  chute  de  Pombal, 
un  foyer  d'intrigues  contre  Madrid;  dans  la  Méditerranée, 
l'île  de  Minorque  fut  restituée  à  l'Espagne,  et  les  pirates 
barbaresques  renoncèrent  à  gêner  le  commerce  maritime 
de  Barcelone  et  de  Carthagène. 

On  n'énumérera  pas,  dans  son  entier,  la  longue  liste  de 
réformes  intérieures  accomphes  par  Charles  III;  qu'il 
suffise  de  rappeler  les  grandes  lignes  de  son  administra- 
tion, pour  favoriser  le  travail  et  réveiller  l'apathie  de  ses 
compatriotes  :  le  défrichement  de  la  Sierra-Morena,  la 
construction  des  routes  et  des  canaux,  l'ordonnance  auto- 
risant tous  les  ports  d'Espagne  à  commercer  avec  l'Amé- 
rique, la  poursuite  de  la  fainéantise,  la  création  de  la 


MOL'VEMKNT    1  .\  TK  I.  L  KHT  UK  L    SOUS    CHARLKS    III     399 

banque  Saint-Charles,  l'institution  de  collèges,  pour  la 
diffusion  des  connaissances  scientifiques,  les  encourage- 
ments donnés  aux  savants.  Les  mesures  qu'édicté  le  sou- 
verain sont  sages  et  prudentes.  Si  elles  pèchent  par  quel- 
que côté,  c'est  parfois  par  un  excès  de  timidité.  Souvent, 
un  détail  a  frappé  l'esprit  du  monarque  plus  que  la  cause 
générale  dont  il  est  la  conséquence;  l'abus  est  réparé, 
mais  l'ensemble  demeure  défectueux.  Un  exemple,  entre 
tous,  suffira  à  prouver  cette  étroitesse  de  l'intelligence, 
chez  ce  prince,  cette  défiance  parfois  excessive  des  nova- 
teurs, cet  attachement,  quasi  superstitieux,  à  la  tradition. 
Dans  ses  ordonnances  sur  l'agriculture,  Charles  III  or- 
donna de  clore  les  propriétés,  afin  que  les  semences  ou  les 
jeunes  arbres  ne  fussent  pas  dévorés  par  les  troupeaux 
transhumants  ;  mais  il  ne  fit  rien  ou  presque  rien  pour 
répartir  plus  équitablement  les  biens  fonds,  parer  au 
morcellement  excessif  des  cultures,  dans  le  Nord,  suppri- 
mer les  latifundia  de  l'Andalousie,  réformer  l'usage  trop 
répandu  des  majorats,  coutume  funeste,  qui  encourageait 
la  paresse  et  ruinait  des  terres  que  le  détenteur  n'avait 
pas  intérêt  à  améliorer.  C'est  avec  une  insistance  trop 
peu  écoutée  que  Florida  Blanca,  dans  son  mémorial,  ré- 
clame, en  faveur  des  possesseurs  de  ces  majorats,  la  libre 
disposition  des  sommes  dépensées  dans  le  but  d'en  ac- 
croître la  valeur,  la  limitation,  pour  le  testateur,  du 
droit  de  constituer  des  majorats,  s'il  s'agit  de  biens  infé- 
rieurs à  4,000  ducats  de  rente. 

Il  existe  une  disproportion  frappante,  entre  l'œuvre 
de  Charles  III  et  la  gloire  qu'il  a  recueillie.  De  toute  sa 
race,  il  est  estimé  le  souverain  le  plus  illustre,  et,  cepen- 
dant, les  différents  travaux,  auxquels  il  s'appliqua,  pa- 
raîtront tantôt  plus  utiles  que  brillants,  tantôt  à  peine 
ébauchés;  défrichements  ingrats  qui  attendent  un  héritier 
plus  heureux,  tels  un  Louis  XIV  ou  un  Frédéric  II,  mois- 
sonnant la  semence  (h>  gloire,  jetée  en  terre  par  leurs  pré- 


400  RÈGNE   DE    CHARLES   III    D'ESPAGNE 

voyants  devanciers.  Mais,  si  le  labeur  de  Charles  III  pré- 
sente quelque  analogie  avec  celui  de  Louis  XIII  ou  du 
roi-caporal  Frédéric-Guillaume  I^r,  il  n'a  pas  été,  comme 
eux,  éclipsé  par  son  successeur.  La  postérité  même  a  pu 
être  trompée  sur  sa  valeur  réelle,  en  le  jugeant,  non  pas 
isolément,  mais  comparé  à  son  frère  et  à  son  fils,  qui  le 
grandissent  de  toute  leur  insuffisance.  Ses  qualités  appa- 
raissent plus  en  relief,  à  côté  des  folies  maniaques  de  Fer- 
dinand VI,  ou  de  l'imbécillité  de  Charles  IV. 


SOURCES   ET   BIBLIOGRAPHIE 


SOURCES    MANUSCRITES   FRANÇAISES 

Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères,  Correspondance 
générale  de  nos  ambassadeurs  en  Angleterre,  Espagne,  Naples,  Por- 
tugal et  Rome  ;  Mémoires  et  Documents  de  ces  divers  pays  et  de 
l'Amérique. 

Bibliothèque  nationale,  manuscrits,  fonds  français,  papiers  de 
Béliardi. 

Archives  nationales,  ADP  XVII,  n»  23,  et  K  1357,  n°  102. 

Archives  du  ministère  de  la  guerre,  n"  3723,  année  1807. 

Archives  du  ministère  des  Colonies  C''  n"  43-50  et  B"". 

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F.  57. 

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Simancas,  fonds  Estado,  Gracia  y  Justicia. 

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402  RtGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

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Le  rente  :  Historia  del  Peru  bajo  los  Borbones. 

Luengo  (P.)  :  Diario,  t.  XIX,  octobre  1785. 

Martinenche  :  la  Comedia  espagnole  en  France.  Paris,  1900. 

Masson  (Frédéric)  :  le  Cardinal  de  Remis  depuis  son  ministère. 
Paris,  1886. 

Mathieu  (cardinal)  :  les  Derniers  jours  de  Léon  XIII  et  le  Conclave, 
par  un  témoin. 

Menendez  y  Pelayo  :  Historia  de  los  heterodoxos  espanoles,  1878, 
t.  III;  Ciencia  espauola.  Madrid,  1879;  i/ts/orio  de  las Ideas Este- 
ticas  en  Espana.  T.  III,  volumes  1  et  2.  1886. 

Miguelez  (P.)  :  El  Jansenismo  y  Regalismo  en  Espaiia.  Valladolid, 
1895. 

Morel  Fatio  :  Etudes  sur  l'Espagne,  2°  série.  Paris,  1890. 

Morel  Fatio  et  Léonardon  :  Recueil  des  instructions  données  aux 
ambassadeurs,  etc.  Espagne,  t.  lU. 

MoussY  (Martin  de)  :  Mémoire  historique  sur  la  décadence  et  la  ruine 
des  missions  des  Jésuites  dans  le  bassin  de  la  Plata.  Paris,  1865. 


404  RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 

Muret  (Pierre)  :  Revue  d'histoire  moderne  et  contemporaine,  1902- 

1903,  t.  IV  :  les  Papiers  de  Vabbé  Béliardi. 
NiSARD  (Ch.)  :  Un  Valet  ministre.  Paris,  1887. 
NoAiLLEs  (vicomte  de)  :  Marins  et  Soldats  français  en  Amérique 

(1778-1788).  Paris,  1903. 
NoNELL  (Jaime)  :  El.  V.  P.  José  Pignatelli  y  la  Compania  de  Jésus. 

Manrèse,  1893. 
Nouvelles  ecclésiastiques,  1^2S-1160, 1765, 1768. 
Orti   y  Brull  (Vicente)  :  Dona  Maria  Manuela.  Pignatelli  : 

Duquesa  de  Villahermosa.  Madrid,  1896. 
Peyre  (Roger)  :  Répertoire  chronologique  de  VHistoire  universelle 

des  Beaux- Arts. 
Picot  :  Mémoire  pour  servir  à   VHistoire  ecclésiastique  pendant  le 

dix-huitième  siècle.  1855. 
Priest  (comte  de  Saint-)  :  Histoire  de  la  chute  des  Jésuites,  1844. 
Prince  de  la  Paix  :  Mémoires,  édition  de  1836. 
Rambaud  :  Histoire  de  la  Russie.  Paris,  1884. 
Reinach  (Salomon)  :  Manuel  de  Philologie  classique.  Paris,  1883. 
Reynier  (Gustave)  :  la  Vie  universitaire  dans  l'ancienne  Espagne. 

Paris,  1902. 
Sage  (Henry)  :  Don  Philippe  de  Bourbon  et  Elisabeth  de  France. 

Paris,  1904. 
Scelle  (Georges)  :  la  Traite  négrière  aux  Indes  de  Castille.  Paris, 

1906. 
ScHiPA  (Michel  Angelo)  :  //  regno  di  Napoli  al  tempo  de  Carlos  de 

Borbone.  Naples,  1904. 
SouLANGE-BoDiN  :  la  Diplomatie  de  Louis  XV  et  le  Pacte  de  famille. 

Paris,  1894 
Stryienski  (Casimir)  :    le  Gendre  de  Louis   XV,  Don  Philippe, 

infaiit  d'Espagne  et  duc  de  Parme. 
Theiner  (P.)  :  Histoire  du  pontificat  de  Clément  XIV.  Paris,  1852. 
TicKNOR  :  Histoire  de  la  littérature  espagnole,  traduction  Magnabal. 

Paris,  1864. 
Tower  (Charlemagne)  :  le  Marquis  de  La  Fayette  et  la  Révolution 

d'Amérique,  traduction  de  Mme  Gaston  Paris.  1903. 
Vandal  (Albert)  :  Louis  XV  et  Elisabeth  de  Russie.  Paris,  1896. 
Villiers  du  Terrage  :  les  Dernières  années  de  la  Louisiane  fran- 
çaise. Paris,  1903. 
Waddington  (Richard)  :  la  Guerre  de  Sept  ans.  3  vol.  in-8o.  Paris, 

1899-1904. 
Waliszewski  (K.)  :  le  Roman  d'une  Impératrice.  Paris,  1897. 
Zarandona  (Antonio)  :  Historia  de  la  Extincion,  etc.  de  la  Com- 
pania de  Jésus,  annotada  por  el  P.  Ricardo  Cappa.  Madrid,  1890. 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


Abarca.  Voir  Aranda.  "   ' 
Abbadie,  t.  n,  p.  8. 
Abrado.  Voir  Larrédo. 
Abrantès,  t.  pi-,  p.  78,  81. 
Abretj,  t.  le"-,  p.  36,  37,  38,  39,  48,  49, 

51,  52,  96,  131. 
ACADIE,  t.  P'',  p.  34. 
AcAPTJLCO,  t.  n,  p.  305. 
ACHMET  IV,  t.  II,  p.  252,  254. 

ACONCAGTJA,   t.   Pl',   p.   121. 

AçoRES,  t.  II,  p.  153,  179,  202,  209, 

320. 
AcTON,  t.  Il,  p.  250,  268,  269,  270, 

272,  273,  274,  275. 
AcuNA,  t.  I",  p.  73,  74,  75. 
Adam,  t.  II,  p.  230,  358. 
Adam  (P.),  t.  le^,  p.  137. 
Adams  (John),  t.  II,  p.  222. 
Adelung,  t.  II,  p.  334. 
Affry,  t.  I",  p.  42. 
Afrique,  1. 1",  p.  35,  59,  107;  t.  II, 

p.  85,  206,  251,  265,  312,  319,  320, 

337. 
Agréda  (Marie  d'),  t.  I'^'',  p.  143,  144, 

302. 
Aguapey,  t.  I",  p.  128. 
Aguilar  (Comte  d'),  t.  II,  p.  39. 
Aguirre  (Manuel-Maria  de),  t.   II, 

p.  319. 
Agustin  (San-),  village  de  Paraguay, 

t.  1er,  p.  128. 

Agustin  (San-),  navire,  t.  Il,  p.  149. 

Ahmed-el-Gacel,  t.  II,  p.  85. 

Aiguebelle  (Jacques),  t.  II,  p.  22. 

Aiguillon  (Duc  d'),  t.  pr,  p.  41,  318, 
322,  334,  335,  336,  337,  344,  346, 
349,  366,  375,  376,  383,  392,  397, 
399,  404,  405;  t.  II,  p.  17. 


Aix-la-Chapelle  (Traité  d'),  t.  pr, 

p.  3,  4,  5,  6,  17,  107,  244,  257. 
Ajaccio,  t.  I«r,  p.  239. 
Alarcon,  t.  II,  p.  367. 
Albacete,  t.  I^r,  p.  121. 
Albani  (Alexandre),  t.  I",  p.  264, 

265,  273,  279,  281,  282,  283,  285, 
,  289,  291,  292,  293,  294.  303,  354. 
Albani  (Jean-François),  1. 1",  p.  261, 

273,  277,  278,  279,  281,  283,  291, 

292,  293,  294,  303,  324,  354,  374, 

410,  411. 
Albano,  t.  I",  p.  371. 
Albarracin,  t.  I",  p.  204,  327. 
Albe  (Duc  d'),  t.  pr,  p.  165,  187, 

188,  189,  191,  194,  217,  218,  343; 

t.  II,  p.  35,  258,  349. 
Albermale,  t.  Ie^  p.  74,  85,  99. 
Alberoni,  t.  I",  p.  218,  219. 
Albertini,  t.  I",  p.  5,  29,  32,  33,  34, 

35,  36,  48,  73.  103. 
Albite,  t.  1",  p.  81. 
Albuquerque,  t.  Ie^  p.  82. 
Alcabalas,  t.  I",  p.  199. 
Alcachofa,  t.  II,  p.  379. 
Alcala,  t.  pr,  p.  10,  26,  121,  129, 

133,   180;  t.  II,  p.  321,  349,  379, 

392. 
Alcala   Galiano   (Dionisio),   t.   II, 

p.  320. 
Alcantara,  t.  Ifi"",  p.  119. 
Alcaraz,  t.  I",  p.  121,  185. 
Alcazaba,  t.  II,  p.  335,  336. 
Alcazar  (de  Madrid),  t.  II,  p.  372. 
Alcazar-el-Kébir,  t.  II,  p.  85. 
Alcide,  t.  I",  p.  26,  196,  325. 
Alcmène,  t.  ler,  p.  196. 
Aldea  Nueva,  t.  I",  p.  81. 


406 


REGNE   DE    CHARLES   III    D'ESPAGNE 


Aldeaqtjemada,  t.  II,  p.  50. 
Aldea  de  Rios,  t.  II,  p.  50. 
Alejo  Bocanegka  (Francisco),  t.  P'', 

p.  328. 
Alembert  (d'),  t.  I",  p.  170,  221, 

232,  374,  385;  t.  II,  p.  54,  350,  386, 

388. 
Alexandre,  t.  II,  p.  205,  372. 
Alexandre  VI,  t.  II,  p.  306. 
Alexandre  VII,  t.  pr,  p.  291. 
Alexandrie,  t.  II,  p.  38. 
Alfieri,  t.  I",  p.  135. 
Algajola,  t.  I",  p.  239. 
Algarve,  t.  II,  p.  197. 
Alger,  t.  II,  p.  23,  82,  86,  87,  88,  89, 

90, 92, 100, 106, 122, 250, 251, 252, 

254,  255,  259,  271,  275,  315,  337. 
Algésiras,  t.   II,  p.   85,  147,   189, 

197,  202,  205,  293. 
Alibamous,  t.  II,  p.  3. 
Alicante,  t.  pr,  p.  121,  134;  t.  II, 

p.  12,  82,  89,  248,  336. 
Allegri.  Voir  Corrège. 
Allemagne,  t.  I",  p.  38,  43,  45,  57, 

59,  60,  92,  93,  107,  142,  212,  276, 

362,  363,  367,  372,  407,  411;  t.  II, 

p.  15,  31,  34,  35,  48,  133,  180,  278, 

318,  345. 
Allemands  (Village  des),  t.  II,  p.  3. 
Almada,  t.  pr,  p.  290,  348,  355,  360. 

377. 
Almayro,  t.  P'',  p.  121. 
Almeida,  t.  pr,  p.  76,  78,  79,  80,  81. 
Almodovar,  t.  II,  p.  54,  101,  110, 

123,  128,  130,  131,  132,  133,  134, 

135,  137,  138,  164,  176,  261. 
Almonacid,  t.  P^,  p.  121. 
Alonzo  (San-),  t.  pr,  p.  128. 
Alonzo  XI,  t.  II,  p.  338. 
Alphonse  le  Sage,  t.  II,  p.  334. 
Alphonse  III,  t.  II,  p.  338. 
Alphonse  VI,  t.  II,  p.  338. 
Alphonse   le    Batailleur,    t.    II, 

p.  338. 
Alphonse  VII,  t.  II,  p.  338. 
Alpuxarres,  t.  II,  p.  289. 
Altamira   (Comte),    t.    P^    p.    214; 

t.  II,  p.  39,  40. 
Altamirano  (P.),  t.  pr,  p.  136,  156, 

157,  159,  162. 
Alva,  t.  II,  p.  283. 
Alvarado  (Eugénie),  t.  P'',  p.  81. 


Alvarez  (Manuel),  t.  II,  p.  378. 

Alvarez  de  Sotomayor,  t.  II,  p.  136, 
146. 

Alzate,  t.  II,  p.  320. 

Amabert,  t.  II,  p.  198,  203. 

Amar  (José),  t.  II,  p.  323. 

Amboise,  t.  pr,  p.  331. 

Amélie  de  Saxe.  Voir  Marie-Amélie. 

Amérique  du  Nord,  t.  I",  p.  25,  31, 
32,  34,  56,  59,  62,  70,  97,  102,  104, 
124,  130,  155,  159,  167,  225,  226; 
t.  II,  p.  12,  14,  25,  26.  44,  57,  100, 
104,  106,  110,  111,  117,  119,  124, 
126,  134,  211,  212,  213,  214,  217, 
229,  305,  337,  398. 

Amérique  du  Sud,  t.  II,  p.  228,  233, 
234,  245,  248,  318,  320,  398. 

Amiconi,  t.  II,  p.  374. 

Amour,  t.  II,  p  36. 

Santa-Ana,  village,  t.  P^,   p.   125. 

Anacréon,  t.  P'',  p.  94. 

Angône,  t.  P'',  p.  241,  277,  398;  t.  II, 
p.  29. 

Anda  y  Salazar,  t.  pr,  p.  89. 

Andalousie,  t.  pr,  p.  121,  241;  t.  II, 
p.  30,  44,  46,  47,  50,  54,  74,  94, 
293,  294,  295,  298,  336,  399. 

Andes,  t.  II,  p.  319. 

Andia  (Marquis  de),  t.  II,  p.  39. 

Andonaegui,  t.  P'',  p.  160. 

André  (Saint-),  t.  pi",  p.  384. 

Andujar,  t.  pr,  p.  121. 

Ange  (Chat 'au  Saint-),  t.  P^p.  267, 
327,  399,  400,  401. 

Ange  (Place  de  1'),  t.  I",  p.  179; 
t.  II,  p.  343. 

Angel  (San),  t.  I",  p.  125,  160. 

Angelopolis,  t.  P'',  p.  167. 

Angleterre,  t.  I",  p.  4,  5,  8,  28,  33, 
34,  35,  36,  37,  38,  39,  40,  41,  42, 
43,  44,  45,  46,  48,  51,  52,  53,  54. 
55,  57,  58,  59,  60,  61  62,  63,  64, 
65,  66,  67,  68,  70,  71,  72,  73,  75, 
78,  83,  84,  90,  91,  92,  93,  94,  95, 
97,  98,  100,  102,  103,  104,  111, 
184,  188.  218.  220,  270,  326,  341, 
354;  t.  II,  p.  5,  19,  43,  48,  55.  57. 
58,  59,  60,  61,  62,  63,  64,  65,  66, 
68,  71,  72,  73,  75,  76,  77,  79,  80, 
81,  84,  100,  101,  102,  103,  104, 
109,  110,  111,  112,  113,  114,  115, 
116,  121,  124,  127,  128,  129,  130, 


TABLE   ALPHABETIQUE 


407 


131,  132,  133,  134,  136,  137,  138, 
139,  140,  144,  145,  146,  147,  160, 
162,  163,  164,  165,  166,  167,  169, 
175,  176,  177,  179,  182,  183,  184.. 
187,  188,  202,  206,  209,  210,  211, 
212,  213,  214,  215,  216,  217,  218, 
219,  221,  222,  226,  248,  250,  251, 
253,  257,  267,  272,  278,  286,  300, 
318,  324,  335,  345. 

Anjou  (Duc  d'),  t.  pf,  p.  llO. 

Anna  (Batterie  flottante  Santa-), 
t.  II,  p.  204. 

Anson  (Georges),  t.  II,  p.  59. 

Antequera,  t.  P^  p.  121. 

Antilles,  t.  I"^'',  p.  17,  83,  107:  t.  II, 
p.  3,  12,  18,  24,  136,  152,  179,  213. 

Antiochia,  t.  I^"",  p.  121. 

Antipolo,  t.  P"",  p.  121. 

Antoine  (Abbé  de  Saint),  t.  I", 
p.  119. 

Antoine  (Village  Saint-),  t.  P'', 
p.  160. 

Antoine-Martin  (Place),  t.  P^, 
p.  178;  t.  II,  p.  371. 

Antoine  de  Padoue  (Saint),  t.  II, 
p.  375. 

Antonio  (Nicolas),  t.  II,  p.  334. 

Antonio-Pascual  (Infant),  t.  I^r, 
p.  7;  t.  II,  p.  392. 

Anzano  (Thomas),  t.  II,  p.  281. 

Apaza  (Julian),  t.  II,  p.  228,  244, 
245,  246.  (Surnommé  Tupac-Ca- 
tari.) 

Afelle,  t.  II,  p.  376. 

Apocalypse,  t.  P'',  p.  294. 

Apollon,  t.  II,  p.  36,  376. 

Apostoles,  t.  I*'',  p.  125. 

Aquaviva,  t.  I",  p.  367,  379,  384. 

Aquitaine  (Province  d'),  t.  P'', 
p.  136,  173. 

Aragon,  t.  I",  p.  80,  84,  121,  208, 
240;  t.  II,  p.  299,  300,  302,  337,  338. 

Aranda  (Comte  d'),  t.  I",  p.  73,  80, 
81,  87,  170,  176,  189,  190, 191,  192, 
193,  194,  195,  196,  200,  201,  202, 
203,  207,  208,  209,  211,  214,  216, 
217,  218,  221,  223,  224,  225,  220, 
229,  230,  253,  318,  322,  325,  326, 
327,  342,  392,  402,  406;  t.  II,  p.  22, 
45, 46, 50, 54, 55,70,71,74,79, 80, 82, 
83,  92, 100, 104, 105,  106,  113, 114, 
115,  116,  117,  119, .120,  122,  131, 


132,  136,  137,  141,  142,  143,  144, 

145,  148,  151,  189,  197,  198,  208, 

214,  215,  216,  218,  220,  221,  223, 

224,  225,  226,  228,  248,  250,  252, 

279,  291,  306,  307,  308,  309,  311, 

313,  329,  360,  361,  363,  366,  367, 

396. 
Aranda    (Comtesse    d'),     première 

femme,  Ana-Maria  del  Pilar  Fer- 

nandez  de  Hijar,  t.  P^,  p.  80;  t.  II, 

p.  308. 
Aranda    (Comtesse    d'),    deuxième 

femme.   Maria  del   Pilar  Silva  y 

Palafox,  t.  II   p.  308. 
Araucans,  t.  II,  p.  229. 
Arauco,  t.  pr,  p.  121. 
Arbouland    de    Risbourg,    t.    II, 

p.  60. 
Arce  (Louis  de),  t.  II,  p.  142,  145. 
Archidona,  t.  F'',  p.  121. 
Archinto,  t.  pr,  p.  358. 
Arçon  (le  Michaud  d'),  t.  II,  p.  189, 

198,  199,  200.  202,  203,  204,  205 

214. 
Arcos  (Duc  d'),  t.  P'',  p.  2,  121,  180, 

181,  374,  375,    376;    t.  II,  p.    15, 

349. 
Arcos  (Duchesse  d'),  t.  II,  p.  15,  39, 

349. 
Ardent  (1'),  t.  II,  p.  142. 
Ardore  (Prince  d'),  t.  II,  p.  97. 
Areche,  t.  II,  p.  231,  242. 
Arellano,  t.  II,  p.  50,  146. 
Arenas  (Las),  t.  II,  p.  96,  262. 
Aréquipa,  t.  pr,  p.  121;  t.  II,  p.  235, 

246. 
Aréthuse,  t.  II,  p.  130. 
Aevalo,  t.  pr,  p.  120,  121. 
Arganda  (Blas),  t.  I",  p.  328. 
Argote  (Diego  de),  t.  P'"',  p.  239. 
Arias  (Ramon),  t.  II,  p.  246. 
Aristote,  t.  I",  p.  133;  t.  II,  p.  326. 
Arkansas,  t.  II,  p.  3,  4. 
Arma  N'A  (Francisco),  t.  P"",  p.  328; 

t.  II,  p.  289. 
Armentières    (d'),    t.   V,    p.    392, 

393. 
Armona  (José-Antonio),  t.  II,  p.  258; 

259,  263,  311. 
Arnal    (P.    Juan-Antonio),    t.    P'', 

p.  209. 
Aroza  (Marquise  d'),  t.  II,  p.  39. 


408 


RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 


Arquillos,  t.  II,  p.  50. 

Aeriaga,  corrégidor,  t.   II,   p.   228, 

236,  237,  242. 
Arriaga,  ministre  de  la  marine  et 

des  Indes,  t.  pr,  p.  l,  18,  24,  25, 

163,  188,  193;  t.  II,  p.  20,  66,  92, 

104,  307. 
Abteaga  (P.),  t.  pr,  p.  135;  t.   II, 

p.  313,  330,  386,  390,  391. 
Artois,  t.  II,  p.  146. 
Artois  (Comte  d'),  t.  I",  p.  392; 

t.  II,  p.  147,    189,  192,  201,  202, 

218,  398. 
Asie,  t.  II,  p.  180,  337. 
Asiles  (Réduction  des),  t.  P'',  p.  341, 

360,  362. 
Assise,  t.  I",  p.  356. 
Assomption,  t.  F"",  p.  121,  123. 
AssuÉRUs,  t.  P'',  p.  233. 
Astobga,  t.  P'',  p.  328;  t.  II,  p.  299. 
AsTTJEiES  (Prince  des),  t.  I",  p.  12, 

135,  170,  247,  350;  t.  II,  p.  1,  22, 
34,  37,  39,  92,  93,  104,  179,  257, 
261,  263,  264,  265,  267,  277,  287, 
304,  311,  344,  379,  392. 

ASTUEIES  (Princesse  des),  t.  II,  p.  37, 
38,  39,  92,  176,  265,  266,  268,  304, 
392. 

AsTTJRiES  (Province  des),  t.  II, p.  293, 
298,  334,  363. 

Attila,  t.  P^  p.  254. 

Atlaisitique,  t.  II,  p.  60,  71,  75,  102, 
103,  320. 

Atocha,  t.  I",  p.  26,  152,  179;  t.  II, 
p.  35,  261. 

Attbeteere  (D'),  t.  pr,  p.  19,  30,  31, 
231,  249,  253,  254,  260,  261,  263, 
264,  266,  267,  268,  269,  270,  271, 
273,  274,  275,  276,  277,  283,  286, 
289,  291,  297,  301,  303,  390. 

Attbry,  t.  II,  p.  5,  8,  9, 14, 15, 16,  18. 

Augias,  t.  I",  p.  196;  t.  II,  p.  83. 

AUGSBOURG,  t.  pr,  p.  57. 

Auguste  III,  t.  P'',  p.  6;  t.  II,  p.  374. 
Augustin   (Saint),   t.  I",   p.    119, 

136,  137,  138,139,  149,  174,  329; 
t.  II,  p.  307,  336,  358,  393,  394. 

Augustin    (Saint-),  navire,   t.    II, 

p.  107. 
Augustin    (Saint-)  (Floride),  t.  II, 

p.  5,  106. 
Autriche,  t.  P^  p.  4,  5,  6,  38,  44, 


45;  t.  II,  p.  133, 175,  184,  186, 188, 
213. 

Auvergne,  t.  V-^,  p.  18,  132,  134. 

Avella  (Mariano),  t.  II,  p.  323. 

Avendano,  t.  1",  p.  184. 

Avent,  t.  p-,  p.  384. 

Avignon,  t.  I",  p.  243,  253,  262, 
264,  279,  304,  368,  370,  374,  396, 
397,  411. 

A\^LA,  t.  I",  13.  120,  204,  327;  t.  II, 
p.  96,  292,  317. 

Aviles  (Gabriel),  t.  II,  p.  247. 

Avites  (Marquis  de),  t.  II.  p.  191. 

Ayala  (Ignaoio-Lopez  de),  t.  II, 
p.  259. 

Ayamonte,  t.  il,  p.  49. 

Ayuntamientos,  t.  P'',  p.  120. 

Aysa  (Juan  de),  t.  II,  p.  159. 

Azara  (Nicolas  de),  t.  P',  p.  210, 
241,  250,  264,  265,  266,  273,  274, 
275,  277,  278,  280,  282,  284,  288, 
293,  294,  295,  299,  309,  314,  322, 
324,  331,  332,  333,  341,  342,  355. 
366,  372,  391,  403;  t.  II,  p.  330, 
374,  375,  37e,  377. 

Azcoita,  t.  P*,  p.  120.  185;  t.  II, 
p.  45,  283,  284." 

Azema  y  Renaud  (Louis),  t.  II, 
p.  367,  368. 

AzoTADO  (Rue  Je  1'),  t.  I",  p.  215. 

Azpuru,  t.  P^  p.  231,  232,  235,  237, 
239,  242,  25^,  267,  268,  269,  271, 
273,  274,  279,  282,  283,  284,  290, 
292,  293,  294,  295,  296,  297,  305, 
306,  309,  310,  311,  315,  316,  319, 
320,  322,  323,  327,  329,  330,  331, 
339,  340,  34Î,  342,  344,  345,  348, 
349,  350,  35Î,  353,  354.  360,  390. 

Babetla  Bouquetièbe,  t.  P'',  p.  284. 

Bacalab,  t.  P",  p.  52. 

Bacuranao,  t.  P^  p.  86. 

Badajoz,  t.  pr^  p.  82,  121,  328. 

Baena,  t.  pr.  p.  121. 

Baeza,  t.  p-,  p.  121,  134. 

Bagnacavallo,  t.  I",  p.  241. 

Bahama,  t.  II,  p.  215. 

Bails  (Antonio),  t.  II,  p.  317,  318. 

Balbastbo    Isidro),  t.  I",  p.  228. 

Balda  (P.),  t.  P'',  p.  160. 

Baldios,  t.  II,  p.  293. 

Baléabes,  t.  II,  p.  253,  340. 

Balise  (La),  t.  U,  p.  3,  9,  10. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


409 


Bances  Candamo,  t.  II,  p.  40. 
Baneguillas,  t.  II,  p.  50. 
Banos  (Comte  de),  t.  II,  p.  108. 
Bakanchan,  t.  pi',  p.  211,  212,  213, 

214,  215. 
Barbaba.  Voir  Marie  Barbe. 
Barbaro,  t.  II,  p.  381. 
Barba STRO,  t.  I",  p.  328. 
Barcelo  (Antonio),  t.  II,  p.  136, 146, 

197,  254,  259,  268. 
Barcelone,  t.  I",  p.  i,  8,  9,  35,  83 

121, 134, 185,  328,  329;  t.  II,  p.  13, 

20,  32, 149,  248,  290,  317,  322, 323, 

324,  337,  398. 
Babdoux,  t.  II,  p.  118. 
Baronitjs,  t.  I",  p.  139,  197. 
Barquillo  (Rue  del),  t.  II,  p.  285. 
Babrancas  Colobadas,  t.  II,  p.  156. 
Babbeda  (P.),  t.  I",  p.  156,  158. 
Barbington  (Lord),  t.  II,  p.  125. 
Babbios  (Martin),  t.  pr,  p.  328. 
Babroeta,  t.  I«r,  p.  328. 
Barry  (Mme  du),  t.  I",  p.  322,  332, 

333,  334,  335,  392. 
Babby  (M.  du),  t.  I",  p.  333. 
Babthez,  t.  II,  p.  322. 
Babtolomé  (San-),  t.  II,  p.  49. 
Basco  (P.),  t.  pr,  p.  300. 
Baselini  (Alejandro),  t.  II,  p.  255, 

256. 
Bastia,  t.  pr,  p.  238. 
Bastidas  (Micaela),  t.  II,  p.  244. 
Bastille,  t.  I",  p.  17. 
Basto  (Del),  t.  II,  p.  277. 
Bâton-Rouge,  t.  II,  p.  154. 
Baudbillabt  (Alfred),  t.  pr,  p.  29. 
Baudby  des  Lozières,  t.  II,  p.  17. 
Bausset  (de),  t.  II,  p.  148,  151. 
Bavière,  t.  II,  p.  133,  145,  172. 
Bavière  (Electeur  de),  t.  P'',  p.  27. 
Bayeu  (Francisco),  t.  II,  p.  377. 
Baylen,  t.  II,  p.  44. 
Bayonne,  t.  I",  p.  208;  t.  II,  p.  42, 

283. 
Beauchamp,  t.  II,  p.  81. 
Beaumarchais,  t.  II,  p.  36, 110,  112, 

115,  357. 
Beaumont    (Comtesse    de),    t.    II, 

p.  118,  323. 
Beauvau  (Prince  de),  t.  I",  p.  79. 
Beccaria,  t.  II,  p.  332. 
Becerra,  t.  II,  p.  370. 


Beckfobd,  t.  II,  p.  76. 

Bedfoed,  t.  pr,  p.  73,  94,  95,  96,  97, 

99,  101,  103;  t.  II,  p.  63. 
Bedfobd  (Duchesse  de),  t.  II,  p.  127. 
BÉJAB  (Duc  DE),  t.  I",  p.  2;  t.  II, 

p.  39,  40,  349. 
Belgeado  (P.),  t.  I",  p.  248. 
BÉLEM,  t.  pr,  p.  125. 
Béliabdi,  t.  I",  p.  188,  189;  t.   II, 

p.  1,  4,  10,  20,  25,  26,  28,   29,  30, 

33,  34,  38,  40,  41,  42,  43. 
Bellancoubt,  t.  II,  p.  22. 
Bellavista  (Saint-Pierre  de),  t.  II, 

p.  237. 
Belle-Ile  (Ile  de),  t.  I",  p.  59,  74. 
Belle- IsLE    (Maréchal    de),    t.  P^ 

p.  29,  41. 
Belle-Poule,  t.  II,  p.  130. 
Belmonte,  1. 1",  p.  121. 
Belmonte  (Alejandro),  t.  II,  p.  320. 
Belvédère,  t.  II,  p.  376. 
Benavente  (P.),  t.  I",  p.  212,  213, 

214,  215,  216. 
Benavente  (Comte  de),  t.  II,  p.  34. 
Benavente    (Comtesse    de),    t.    II, 

p.  349. 
Bénévent,  t.  pr,  p.  243,  253,  264, 

279,  368    370,  373,  374,  396,  397, 

405,  411. 
Benoit  (Saint),  t.  II,  p.  394. 
Benoit  XIV,  t.  I",  p.  il 2,  116,  129, 

136,  141,  142,  143,  144,  145,  146, 

147,  152,  169,  249,  258,  279,  287, 

298,  300,  339,  351.  391,  413;  t.  II, 

p.  83. 
Bensboeough,  t.  P'',  p.  105. 
BÉOTiE,  t.  I",  p.  343. 
Bebkeley,  square,  t.  II,  p.  208. 
Berlin,  t.  I",  p.  40. 
Bermudez  (Cean).  Voir  Cean. 
Bermudez  (Francisco),  t.  I",  p.  409. 
Bernard  (Rue  Saint-),  t.  II,  p.  285. 
Bernascone  (Ignacio),  t.  II,  p.  343. 
Bebnis,  t.  I",  p.  255,  273,  283,  284, 

285,  286,  288,  290,  291,  292,  293. 

294,  296,  297,  299,  300,  303,  304, 

305,  306,  307,  308,  309,  310,  311, 

312.  313,  314,  315,  316,  320,  321. 

322,  323,  329,  332,  333,  335,  338, 

339,  340,  343,  344,  345,  346,  347, 

348,  349,  350,  351,  354,  355,  356. 

357,  358,  360,  362,  365,  366,  370, 


410 


REGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 


372,  373,  374,  375,  376,  377,  383, 

399    402,  404,  405,  412,  414,  415, 

416. 
Berrtjgtjete,  t.  II,  p.  370. 
Beeryee,  t.  I",  p.  80. 
Bertrax  (Felipe),  t.  I",  p.  327,  328; 

t.  II,  p.  53. 
Beewick  (Duchesse  de),  t.  II,  p.  35. 
Besançon,  t.  II,  p.  198,  272. 
Besenval,  t.  II,  p.  78. 
Bessièee,  t.  II,  p.  179. 
BÉTHENCOimT,  t.  II,  p.  337. 
BÉTIQUE,  t.  II,  p.  336. 
BiECO,  t.  II,  p.  378. 

BlEN\TLLE,   t.   II,   p.    11. 

BiLBAO,  t.  I",  p.  120;  t.  II,  p.  20. 

BiLOxi,  t.  II,  p.  3. 
Biscaye,  t.  II,  p.  283,  293. 
BiscHi,  t.  pi',  p.  348,  349,  366,  375. 
Black- Watee,  t.  1^^,  p.  41. 
Blanca  (Dofia),  t.  II,  p.  339. 
Blanco  (P.),  t.  pr,  p.  232. 
Blanco  Heerero,  t.  II,  p.  229. 
Blanco  White,  t.  II,  p.  317. 
BOCA  DEL  TOEO,  t.  II,  p.  159. 
Bogota,  t.  II,  p.  322. 
Bohème,  t.  pr,  p.  363;  t.  II,  p.  134. 
BOHOL,  t.  pi',  p.  121. 
Boileau,  t.  II,  p.  344,  347. 
Boisgelln,  t.  I"  p.  41. 

BOISLISLE  (de),  t.  I",  p.   144. 

Bolgeni,  t.  I",  p.  398. 

Bologne,  t.  I",  p.  2,  80,  240,  367, 

374,391,395,  406,  416;t.  II,  p.  268, 

321,  390. 
BoMPAE  (de),  t.  I",  p.  31. 
BoNA-EsPEEANZA,     village,     t.    P'', 

p.  121. 
Bonaparte  (Joseph),  t.  II,  p.  364. 
Bona\t:a,  t.  II,  p.  374,  380. 
Bond  AD  Real,  t.  I",  p.  83. 
Bonne-Espéeance  (Cap  de),  t.  II, 

p.  306. 

BONIFACE  VIII,  t.   Pr,  p.  257. 

Bonifacio  (San-),  t.  I",  p.  239. 
BoNVOULOiE    (Achard    de),    t.    II, 

p.  113. 
Bopp,  t.  II,  p.  334. 
Bordeaux,  t.  II,  p.  13,  42. 
BOEGHÈSE,  t.  pr,  p.  265. 
Boegita  (San-),  t.  pr,  p.  128. 
BOEJA,  t.  pr,  p.  185. 


BoRJA  (San  ),  t.  I",  p.  125. 

BoRROMEO,  t.  pr,  p.  281,  298. 

BoRROMiNi,  t.  II,  p.  313,  370,  371. 

BOSCAWEN,  t.  I",  p.  75. 

BoscHi,  t.  pr,  p.  281. 

Boston,  t.  II,  p.  111. 

BoTELLA  (José),  t.  II,  p.  323. 

BOFGAIN\^LLE,  t.  II,  p.  55,  60,  65. 

BoTXLiGNY  (Juan  DE),  t.  Il,  p.  252, 
253. 

Boulogne,  t.  I",  p.  41;  t.  II,  p.  146. 

Bourbon  (Maison  de),  t.  I",  p.  4,  5, 
6,  66,  135,  193,  231,  243,  250,  251, 
252,  262,  265,  267,  268,  284,  291, 
301,  308,  313,  314,  323,  345,  379, 
391,  397;  t.  II,  p.  11,  22,  38,  96, 
132,  163,  183,  218,  237. 

Bourbon  (Duc  de),  t.  II,  p.  189,  201. 

BOURDALOUE,  t.  P^,  p.   150. 
BOURGOING,  t.  I",  p.  10;  t.  II,  p.  20, 

33,   54,   118,   141,   146,   261,   262, 

270,  284,  287,  293,  300,  305,  306, 

361,  374. 
BouRGUET,  t.  I",  p.  53,  58,  65. 
BouTARic,  t.  II,  p.  22,  78. 
BouzoLS,  t.  II,  p.  192. 
Bow-LES  (Guillermo),  t.  II,  p.  321. 
BoYER,  t.  P^  p.  238. 
BOYNES  (DE),  t.  II,  p.  20,  29. 
BOZZOLO,  t.  I",  p.  4. 
Beabant,  t.  pr,  p.  24. 
Beabo,  t.  I",  p.  131,  223,  224,  226, 

227,  228,  229,  230,  231. 
Bragance,  t.  P"-,  p.  27,  77,  78,  262. 
Bramante,  t.  II,  p.  380. 
Bramieri  (P.),  t.  I",  p.  135. 
Branciforte,  t.  P'',  p.  281,  416. 
Brandywine,  t.  II,  p.  124. 
Braschi,  t.  P'',  p.  374,  404,  413,  414, 

415. 
Brésil,  t.  pr,  p.  78,  129,  154;  t.  II, 

p.  24,  59,  103,  104,  106,  397. 
Brésil  (Prince  du),  t.  II,  p.  265,  277. 
Brest,  t.  I",  p.  35,  41;  t.  II,  p.  136, 

140,  142,  143,  144,  145,  148,  152, 

202,  278. 
Bretagne,  t.  pr,  p.  41,  335;  t.  II, 

p.  21,  138. 
Breteuil  (Baron  de),  t.  II,  p.  97. 
Breton  (Cap),  t.  I",  p.  107. 
Briceno,  t.  I",  p.  86. 
Brillant  (le),  t.  II,  p.  205. 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


411 


Brindisi,  t.  P"",  p.  280. 

Bristol  (Canal  de),  t.  II,  p.  142. 

Bristol  (Lord),  t.  I<='',  p.  8,  9,  12,  29, 

32,  33,  34,  35,  36,  37,  46,  51,  67, 

68,  69;  t.  II,  p.  124. 
British  Muséum,  t.  II,  p.  60,  61, 

168,  184. 
Broglie     (Comte     Charles-François 

DE),  t.  II,  p.  111. 
Broglie  (Duc  de),  t.  P^  p.  94,  95; 

t.  II,  p.  78. 
Broglie  (Maréchal  de),  t.  II,  p.  15. 
Broschi,  dit  Farinelli,  t.  P^  p.  2. 
Bro-\vn  (Maréchal  de),  t.  II,  p.  15. 
Bruges,  t.  II,  p.  286,  326. 
Bruna  (Francisco),  t.  II,  p.  285. 
Brunelleschi,  t.  II,  p.  380. 
Brunswick  (Louis  de),  t.  pr,  p.  42. 
Bruxelles,  t.  P"",  p.  140,  141;  t.  II, 

p.  212. 

BUCALEMU,   t.   I",   p.   121. 

BucARELi,  t.  pi',  221,  223,  224,  226, 
228,  229,  230;  t.  II,  p.  60,  66,  67, 
68,  72,  73,  81. 

BucH  (Félix  de),  t.  II,  p.  89. 

BuENOs-AiRES,  t.  I",  p.  89,  90,  121, 
126,  127,  129,  131,  155,  156,  157, 
158,  160,  215,  216,  223,  224,  225, 
226,  228,  229;  t.  II,  p.  24,  25,  30, 
59,  60,  66,  67,  69,   71,  101,  102, 

104,  106,  120,  122,  123,  190,  196. 
Buen-Retiro,  t.  II,  p.  35,  85,  285, 

287,  379,  385,  394. 
BUFFALINI,  t.  pr,  p.  277,  281. 
BUFFON,  t.  II,  p.  321. 
BUGA,  t.  pr,  p.  121. 

Bunker' s  Hill,  t.  II,  p.  111. 
BUONACORSI,  t.  P'',  p.  281. 
BuoNTEMPi,  t.  I",  p.  348,  349,  353, 

358,  359,  360,  365,  378,  381,  382, 

383,  385,  387,  388,  396,  403    407. 
Burette,  t.  II,  p.  387. 
BURGOS,  t.  P^  p.  120,  204,  328,  t.  II, 

p.  117,  292. 
Burgoyne,  t.  II,  p.  119. 
Burke,  t.  II,  p.  207,  211. 
BuRNOUF,  t.  II,  p.  334. 
BusSY,  t.  I",  p.  29,  54,  57,  58,  59, 

60,61,64,65,69,91. 
Bute,  t.  I",  p.  66,  73,  95,  96,  99,  102, 

105,  106;  t.  II,  p.  62,  206 
Byng  (Amiral),  t.  P',  p.  17. 


Byron,  t.  II,  p.  347. 

Caballero  (Geronimo),  t.  II,  p.  309. 

Caballero  (Juan),  t.  II,  p.  146. 

Cabana,  t.  I",  p.  85,  86,  87. 

Cabanis,  t.  II,  p.  328. 

Cabarrus,  t.   II,  p.  161,  180,  285, 

286,  300,  301,  302,  303,  304,  305, 

314,  315. 
Cabras  (las),  t.  pr,  p.  87. 
Cabrera  (Fernando),  t.  II,  p.  237. 
Caceres,  t.  P^  p.  121. 
Cadahalso,  t.  II,  p.  345,  346,  347, 

348,  367. 
Cadalso,  t.  II,  p.  96. 
Cadix,  t.  pr,  p.  22,  32,  121,  164,  169, 

242,  328;  t.  II,  p.  5,  11,  12,  20,  25, 

26,  27,  31,  41,  44,  56,  68,  100,  106, 

123,  140,  148,  149,  151,  152,  180, 

190,  191,  220,  247,  248,  285,  306, 

319,  322,  324,  334,  345. 
Cahors,  t.  I",  p.  396. 
Caietano  (José),  t.  pr,  p.  327. 
Caimichel,  t.  II,  p.  174. 
Cala  de  Alcofa,  t.  II,  p.  191. 
Calahorka,  t.  P^  p.  328. 
Calasanz  (José),  t.  II,  p.  314. 
Calatayud,  t.  I",  p.  121,  134.     " 
Calatrava,  t.  V,  p.  119. 
Calcutta,  t.  II,  p.  334.  '■ 

Calderon     (Bernardo  -  Antonio), 

évêque,  t.  pr,  p.  328. 
Calderon   de   la   Barca   (Pedro), 

t.  II,  p.  36,  357,  358,  359,  366. 
Californie,  t.  P"",  p.  121,  227;  t.  II, 

p.  320. 
Calini,  t.  pr,  p.  281. 
Callao,  t.  II,  p.  238. 
Calvi,  t.  I",  p.  239. 
Calvin,  t.  P^,  p.  137,  138. 
Cambden,  t.  pr,  p.  102;  t.  II,  p.  126. 
Campbell,  t.  II,  p.  135,  155,  157. 
Campêche,  t.  pr,  p.  52,  121;  t.  II, 

p.  24,  30,  31,  71,  154,  213,  214. 
Campillo,  village  de  la  Sierra  Mo- 

rena,  t.  II,  p.  50. 
Campillo  (Antonio),  t.  II,  p.  336. 
Campo    (Bernardo),    t.    P"",    p.    331; 

t.  II,  p.  175,  189,  220,  225,  226, 

278. 
Campo  (Gregorio-Francisco  del),  t.  II, 

p.  238. 
Campoflorido,  t.^'-'^  p.  243. 


412 


REGNE   DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 


Campomanes,  t.  le'',  p.  172,  176,  199, 
200,  203,  204,  205,  206,  207,  217, 
243,  255,  256,  325;  t.  Il,  p.  45,  54, 
228,  229,  234,  284,  285,  290,  309, 
310,  312,  313,  323,  339. 

Camporeale  (Prince  de),  t.  II,  p.  97. 

Campo-Santo,  t.  Il,  p.  14. 

Campo-Villar.  Voir  Muniz. 

Canada,  t.  I",  p.  30,  35,  39,  53,  55, 
60,  107;  t.  II,  p.  180,  189,  209,  210. 

Canada-Rosal,  t.  II,  p.  50. 

Canali,  t.  I",  p.  281. 

Canaries,  t.  I",  p.  329;  t.  II,  p.  337. 

Candelaria,  t.  P'",  p.  125. 

Canelas  (Julian),  t.  Il,  p.  320. 

Ganizares,  t.  II,  p.  36,  40. 

Cano,  sculpteur,  t.  II,  p.  370. 

Cano  (Alonso),  évèque,  t.  II,  p.  289. 

Cano  (Melchior),  t.  I",  p.  258;  t.  II, 
p.  326. 

Canova,  t.  II,  p.  379. 

Canovas  de  Castillo,  t.  II,  p.  :j48. 

Cansani  (P.),  t.  I",  p.  140. 

Cantabrie,  t.  II,  p.  334,  337. 

Cantoffer,  t.  II,  p.  164. 

Cappa  (P.),  t.  I",  p.  204. 

Capmany  (Antonio),  t.  II,  p.  285, 
313, 337. 

Capmany  (Geronimo),  t.  II,  p.  318. 

Capoue,  t.  II,  p.  276. 

Caprara,  t.  pr,  p.  354. 

Capuz  (Ramon),  t.  II,  379. 

Carabaca,  1. 1",  p.  121. 

Caracas,  t.  P'',  p.  25;  t.  II,  p.  71,  305. 

Caraccioli,  cardinal,  t.  I",  p.  281. 

Caraccioli,  ministre,   t.  II,  p.  271. 

Caracoto,  t.  II,  p.  237. 

Caraffa,  t.  I",  p.  338,  398,  402. 

Carayon  (P.),  t.  pr,  p.  226. 

Carboneros,  t.  II,  p.  50. 

Cargassonne,  t.  II,  p.  22. 

Cardoso,  t.  II,  p.  326. 

Caresse,  t.  II,  p.  13. 

Carigara,  t.  pr,  p.  121. 

Carleton  (Guy),  t.  II,  p.  212. 

Carlier,  t.  II,  p.  374. 

Carlos  (San-),  village,  t.  P'',  p.  125. 

Carlos  (San-),  collège,  t.  II,  p.  324. 

Carlos  (Don),  Charles  VII,  roi  de 
Naples,  t.  I",  p.  2,  3,  4,  5,  6,  7,  8, 
24,  29,  30,  31,  32,  156,  244. 

Carlos-Eusebio,  t.  II,  p.  257. 


Carlota,  t.  II,  p.  49,  50. 
Carlota  (Petite),  t.  II,  p.  50. 
Carmona,  t.  I",  p.  121. 
Carné  Marcein,  t.  P'',  p.  75. 
Carnicero  (Antonio),  t.  II,  p.  259. 
Carnot,  t.  II,  p.  198. 
Caro  (de),  t.  pr,  p.  86. 
Carolina,  t.  II,  p.  49,  50. 
Caron  (Mlle),  t.  II,  p.  36,  357. 
Carpio  (Comtesse  del),  t.  II,  p.  349. 
Carraca,  t.  II,  p.  27. 
Carrasco  (P.),  t.  pr,  p.  141. 
Carreno,  t.  II,  p.  369. 
Carretas,  t.  I",  p.  26. 
Carrion  de  Calatrava  (Comte  de). 

Voir  Drouillet. 
Cars    (Jean-François    des),    t.    II, 

p.  146, 147, 189, 192, 193,  201,  202. 

203,  398. 
Cars    (François-Marie    des),    t.    II, 

p.  201. 
Cars  (Jacques-François  des),  t.  II, 

p.  201. 
Carthage,  t.  II,  p.  339. 
Carthagène,  t.  pr,  p.  121,  184,  189, 

328,  403;  t.  II,  p.  12,  23,  30,  38,  56, 

148,  255,  289,  398. 
Carthagène  des  Indes,  t.  I",  p.  25, 

30;  t.  II,  p.  26,  71. 
Carutti,  t.  P'',  p.  5. 
Carvajal,  colonel,  t.  pr,  p.  76. 
CARVAJAL(José),  ministre.t.P^p.90, 

140, 154,  158;  t.  II,  p.  92,  373,  381. 
Carvajal   (Isidro),    évêquc,    t.    P"", 

p.  197,  200,  201,  202,  328. 
Casa-Blanca,  t.  pr,  p.  85. 
Casa-Cagigal,  t.  II,  p.  191. 
Casafonda,  t.  II,  p.  340. 
Casalbon,  t.  pr,  p.  171. 
Casali,  t.  l",  p.  398. 
Casani  (P.),  t.  I",  p.  141. 
Casa-Pava,  t.  I",  p.  128. 
Casa-Tilly,  t.  II,  p.  100,  106. 
Caserte,  t.  pr,  p.  30;  t.  II,  p.  276. 
Cassien  (Saint),  t.  II,  p.  315. 
Castaneda  (José),  t.  II,  p.  379. 
Castejon  (Augustin  de),  1. 1",  p.l50. 
Castejon    (Pedro-Gonzalez),    t.    II, 

p.  87,  93,  142,  153,  162,  186.  196. 
Castelar,  t.  I",  p.  186. 
Castel-Gandolfo,  t.  I",  p.  301,  370, 

372,  376,  408. 


TABLE    ALPHABÉTIQUE 


413 


Castelli,  t.  I*',  p.  28,  413,  415. 
Castellobranco,  t.  I«^  p.  81. 

CaSTILLE,  t.  1er,  p.  7^  20,  22,  78,  111, 
114,  115,  121,  142,  172,  173,  183, 
184,  189,  190,  191,  193,  194,  200, 
201,  202,  203,  213,  216,  217,  222, 
229,  238,  240,  253,  256,  257,  261, 
325,  331,  341,  359,  402;  t.  II,  p.  37, 
49,  50,  79,  82,  83,  224,  233,  248, 
262,  284,  287,  292,  294,  309,  312, 
315,  319,  323,  328,  337,  338,  340, 
360,  393. 

Castille  (Vieille),  1. 1^"",  p.  144. 

Castor  et  Pollux,  t.  II,  p.  258. 

Castremanes,  t.  le'',  p.  78. 

Castro,  t.  I^r,  p.  253,  266,  267,  270, 
278,  363,  380,  412. 

Castro  (Domingo),  t.  II,  p.  239. 

Castro  (Juana  de),  t.  II,  p.  339. 

Castro  (Felipe  de),  t.  II,  p.  313,  378. 

Castro  (Guillen  de),  t.  II,  p.  367. 

Castromonte,  t.  pr,  p.  218. 

Castropionano  (Duchesse  de),  t.  pr, 
p.  9,  22,  27,  31,  49. 

CaSTROPINANO,  t.  1er,  p.  lyg. 

Catalogne,  t.  Jer,  p.  3,  6,  17,  27, 
225;  t.  II,  p.  191,  290.  293,  314. 

Catamarea,  t.  I",  p.  1-21. 

Catherine  II,  t.  II,  p.  75,  161,  182, 
183,  186,  187,  252. 

Catherine  (Ile  S-^inte-  i,  t.  II,  p.  82, 

106,  107,  108,  115. 
Cathologan,  t.  ler,  p.  121. 
CaTOLICA,  t.  Ie^  p.  32:.:  t.  II.  p.  35, 

36,  39. 
Cavalchini,  t.  Jer,  p.  267,  280,  291, 

292. 
Cavallero  (Bernardo),  t.  I  ^  p.  204. 
Cavendish,  1. 1",  p.  105;  t.  II,  p.  211. 
Cavero  (José-Alvaro),  t.  II,  p.  242. 
Cavité,  t.  l",  p.  121;  t.  Il,  p.  305. 

CaYBATÉ,  t.  1er,  p.  igo. 

Cayenne,  t.  II,  p.  47. 

CaYETAN,  t.  ler,  p.  15b. 

Cayo-Cozina,  t.  II,  p.  154. 

CaZORLA,  t.  1er,  p.  121. 

Cean  Bermudez,  t.  II,  p.  379. 
Cbballos  (Pedro),  t.  pr,  p.  78,  90, 
215,  223.  342;  t.  II,  p.  82,  87,  106, 

107,  397. 

Ceballos  Rodriguez,  :.  II,  p.  313, 
331,  332. 


CÉciLiA  (Santa),  t.  II,  p.  149. 

GeDULAS   BaNCARIAS,   t.    1er,   p.  HO, 

111. 

CeLAYA,  t.   1er,  p.  121. 

Centomani,  t.  I",  p.  116,  210,  266, 

280,  283,  284,  316. 
Cerda  (la),  t.  1er,  p.  290,  293,  302, 

328,  403;  t.  II,  p.  39, 
Cerda,   membre  de  l'Académie  de 

San-Sebastian,  t.  II,  p.  345. 
Cerdagne,  t.  II,  p.  290. 
Cervantes,  t.  II,  p.  367. 
Cerveira,  t.  1er,  p.  81. 
Cervi  (José),  t.  II,  p.  322. 

CÉSÈNE,  t.  1er,  p.  415. 

Cesti.  t.  II,  p.  385. 

Ceuta,  t.  1er,  p.  328;  t.  II,  p.  84,  206, 

317. 
Chaco,  t.  1er,  p.  153,  224;  t.  II,  p.  229. 
Chactas,  t.  II,  p.  154. 
Chaffault  (du),  t.  II,  p.  141,  145. 
Chalotais  (la),  t.  jer,  p.  335. 
Chandeleur,  t.  Jer,  p.  270. 
Chandeknagor,  t.  II,  p.  216. 
Chanteloup,    t.    pr,    p.    331,    352; 

t.  II,  p.  23,  29,  77. 
Chappe  d'Auteroche,  t.  II,  p.  320- 

CHARCAS,  t.  1er,  p.  237. 
ChARLEMAONE,  t.  1er,  p,  H  g, 

Charles  (Banque  Saint-),  t.  II, 

p.  279,  399. 
Charles  l",  t.  pr,  p.  250. 
Charles  II,  t.  pr,  p.  150,  250,  233; 

t.  II,  p.  370. 
Charles  IV.  t.  II,  p.  220,  312,  328, 

364,  400. 
Charles-Emmanuel  III,  l.  pr,  p.  4, 

5,91. 
Charles-François-de-Paule     (In- 
fant), t.  II,  p.  257. 
Charles -Joseph    (Infant),     t.     II, 

p.  277. 
Charles-Quint,  t.  II,  p.  230,  233, 

299. 
Charlotte  (Infante),  t.  II,  p.  260, 

261,  262,  265,  266,  267,  268,  277. 
Chateaubriand,  t.  II,  p.  322,  323. 
Chatham,  t.  II,  p.  55,  63,  64,  65,  70, 

72,  73,   74,   75,   76,  80,  110,  111, 

124,  125,  126,  127,  208,  210. 
Chavero    y    Esclava   de   Ronda, 

t.  II,  p.  352. 


414 


RKGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 


ChAVES,  t.  1er,  p.  73. 

Chesapeake,  t.  II,  p.  196. 

Chestee,  t.  II,  p.  157. 

Chesterfield  (Lord),  t.  II,  p.  64. 

Chevert,  t.  pr,  p.  41. 

Chiclana,  t.  II,  p.  293. 

Chico  (Francisco-Rodriguez),  t.  pr, 
p.  328. 

Chigi  (Cardinal),  t.  I^r,  p.  281,  291. 

Chigi  (Prince),  t.  1^^,  p.  291. 

Chiguagua,  t.  pr,  p.  121. 

Chili,  t.  I",  p.  90,  121,  129,  221, 
224,  226,  228,  240;  t.  II,  p.  30, 
229. 

Chillaî^,  t.  I",  p.  121. 

Chiloe,  t.  I^r,  p.  121. 

Chine,  t.  pr,  p.  167;  t.  II,  p.  354. 

Chiquitos,  t.  pr,  p.  121,  224. 

Chiriguaios,  t.  I",  p.  121. 

Choiseul,  t.  I^r,  p.  2,  4,  19,  27,  28, 
29,  30,  31,  32,  34,  35,  37,  39,  43, 
44;  45,  48,  49,  51,  53,  54,  55,  56, 
57.  58,  59,  60,  61,  63,  64,  65,  69, 
76,  90,  91,  92,  93,  94,  96,  97,  98, 
100,  101,  102,  103,  104,  105,  107, 
187,  188,  189,  209,  236,  237,  238, 
245,  249,  250,  251,  252,  253,  254, 
258,  259,  260,  261,  263,  264,  266, 
267,  268,  269,  270,  271,  273,  276, 
281,  284,  285,  286,  287,  288,  291, 
293,  296,  299,  305,  307,  308,  310, 
311,  312,  313,  314,  315,  316,  322, 
323,  331,  332,  333,  337,  346,  347, 
351;  t.  II,  p.  1,  4,  6,  7, 12, 19,  21,  23, 
25,  28,  29,  30,  31,  33,  34,  38,  39, 
41,  43,  55,  57,  58,  59,  62,  65,  66, 
68,  69,  70,  71,  72,  73,  74,  76,  77, 
78,  111,  114.  177,  210,  397. 

Choiseul  (Duchesse  de),  t.  II,  p.  29. 

Choiseul-Praslin,  t.  II,  p.  4,  12, 
40,  41,  42,  43. 

Chorizos,  t.  II,  p.  360. 

Christine  de  Suède,  t.  II,  p.  372. 

Christoval  (San-),  t.  l",  p.  121. 

Churriguera  (Josef),  t.  II,  p.  370, 
371,  382. 

ChYAPA,  t.  1er,  p.  121. 

CiCENARO,  t.  II,  p.  243. 

CiCÉRON,  t.  II,  p.  330. 

GiD,  t.  II,  p.  367. 

ClFUENTES,    t.    II,    p.    253,   255. 
CiNALOA,   t.    1er,   p_    |21. 


CiUDAD-ReAL,    t.     1er,    p.    135.    t_    JJ^ 

p.  288,  292. 

CiUDAD-RoDRIGO,    t.    1er,    p,    7(5^     77^ 

78,  328;  t.  II,  p.  292. 
Ciudadela,  t.  II,  p.  191. 
Civita-Vecchia,  t.  1er,  p.  236,  238, 

240,  283. 
Claire  (Sainte-),  chambre,   t.   Jer, 

p.  7. 
Clairon  (Mlle),  t.  1er,  p.  170. 
Clavière,  t.  II,  p.  303. 

ClAVIJERO,  t.   1er,  p_  135^ 

Clavijo  (Bataille  de),  t.  II,  p.  335. 
Clavijo  y  Fajardo,  t.  II,  p.  36,  321, 

357,  358,  368. 

Clément  (Saint),  t.  Jer,  p.  121. 

Clément,  t.  pr,  p.  335;  t.  II,  p.  30. 

Clément  V,  t.  1er,  p.  257. 

Clément  VIII,  t.  pr,  p.  197. 

Clément  XIII,  t.  Jer,  p.  112,  113, 
117,  119,  174,  221,  231,  232,  235, 
236,  240,  241,  243,  248,  249,  253, 
254,  258,  259,  260,  261,  262,  263, 
264,  265,  266,  267,  269,  270,  271, 
279,  287,  294,  306,  336,  411,  412, 
413. 

Clément  XIV,  t.  pr,  p.  112, 165, 174, 
233,  269,  299,  300,  301,  302,  303, 
304,  305,  306,  308,  309,  313,  314, 
315,  320,  322,  324,  325,  327,  330, 
331,  337,  339,  340,  341,  348,  349, 
350,  351,  352,  353,  354,  355,  357, 

358,  361,  362,  364,  365,  360,  367, 
368,  371,  372,  373,  376,  377,  378, 
381,  382,  385,  388,  389,  390,  391, 
395,  396,  398,  399,  401,  403,  405, 
406,  408,  409,  410,  411,  413;  t.  II, 
p.  117,  397. 

Clémente  (Village  de  San-),  t.  pr, 
p. 128. 

ClIMENT    (José),   t.   1er,   p.   328;   t.   II, 

p.  290. 

COBINDE,  t.   II,  p.  265. 
CoCHABAMBA,   t.    1er,   p.   ^21. 

Coello,  t.  II,  p.  313,  370. 
Cogolludo,  t.  1er,  p.  376-  t.  H,  p.  258, 
393. 

COIMBBE,   t.   II,  p.  328. 
CoLEGIOS  MAYORES,   t.   1er,  p_    13. 
COLISÉE,  t.  pr,  p.  339. 

Collège  romain,  t.  pr,  p.  370. 
Cologne,  t.  pr,  p.  354. 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


415 


COLOMA  (P.),  t.  I",  p.  171,  338,  392; 

t.  n,  p.  37,  46,  349. 
COLONIA  (P.),  t.  I",  p.  140,  141. 
CoLONNA  (Cardinal),  t.  II,  p.  314. 
CoLONNA     (Marc- Antoine),     t.     I", 

p.  279,  281,  289,  370,  371,  383. 
CoixDNNA  (Pamphili),  t.  pr,  p.  281. 

COLOREDO,  t.  II,  p.  48. 
COLTRAKO  (P.),  t.  I«r,  p.  401. 

Comité    de    salut    public,    t.    II, 

p.  198. 
CoMPiÈGNE  (Traité  de),  t.  1",  p.  240. 
Comtat-Venaissin,   t.    pi',   p.    304, 

404. 
CoNCA,  t.  II,  p.  372. 

CONCEJILES,   t.    II,   p.    293. 

Conception,  t.  I",  p.  121,  125. 
Conception  (Fort  do  la),  t.  P'',  p.  76. 
Concordat  (1737),  t.  le^,  p.  199,  245. 
Concordat   (1753),    t.    pr,   p.    109, 

111,  148,  245,  338. 
CONDAMINE  (La),  t.  II,  p.  8,  318. 
CONDILLAC,     t.     ler,      p.      245;     t.     II, 

p.  37,   326,  328,  331. 
CoNDORGANQUi.  Voir  Tupac-Amaru 

(José-Gabriel). 

CONDORCET,  t.  ler,p.  170;  t.  II,  p.  328. 
CONFLANS,  t.  I",  p.  35,  40. 
CONFORTO,  t.  II,  p.  40. 

Congo,  t.  pr,  p.  379. 
CoNQUiSTA  Real,  t.  P'",  p.  83. 
Constance,  t.  P^,  p.  257. 

CONSTANTINOPLE,  t.  pî',  p.  274;  t.  II, 

p.  252. 

CONTADES,   t.   P^  p.   35. 
CONTADURIA,  t.  II,  p.  27. 

CoNTi  (Cardinal),  t.  pr,  p.  280. 
CONTI  (Prince  de),  t.  II,  p.  13. 
CoNTi  (Jean-Baptiste),  t.  II,  p.  343. 

CONTRACTATION,  t.  II,  p.  27,  28,  247, 
248. 

CONTRE-ÉDIT,  t.   I«,  p.  212,  214. 

Convention  secrète,  t.  P^  p.  107. 
CoNWAY,  t.  II,  p.  58,  63,  65. 
Cordillères,  t.  P^  p.  224. 
CoRDOBA  (   Luis  DE),   évêque,  t.  P'', 

p. 328. 
CoRDOBA   (Amiral   Luis   de),   t.    II, 

p.   140,   142,   145,   148,   151,   153, 

179,  202,  205,  206,  209,  397. 
CORDOUE,    t.    I",   p.    121,    328,   396; 

t.  II,  p.  44,  292. 


CORDOVA  (Cardinal),   t.   I",  p.   231. 

CORDOVA  DE  TUCUMAN,  t.  I",  p.  121, 

127,  221,  224,  225,  226. 
CoRiA,  t.  P'',  p.  328. 
Corneille   (Pierre),   t.    II,   p.   341, 

367. 
Corneille  (Thomas),  t.  II,  p.  341. 
CORNIN,  t.  pr,  p.  88. 

CORNWALLIS,   t.   II,   p.  196. 

COROGNE,  t.   P^  p.   120,   185:  t.   II, 

p.  13,  26,  248. 
CoRONA  (Marquis  de  la),  t.  II,  p.  49, 

50. 
CoRONEL  (Fernand),  t.  pr,  p.  402. 
CoRONEL  (Marie),  t.  P^  p.  144. 
Corpus  (Fête  du),  t.  II,  p.  362. 
Corpus,  village,  t.  pr,  p.  125. 
COBRADO,  t.  II,  p.  374. 
CORRÈGE  (le),  t.  II,  p.  376. 
CORRIENTES,  t.  I",  p.  121,  225;  t.  II, 

p.  102. 
Corse,  t.  I",  p.  221,  237,  238,  262; 

t.  II,  p.  218. 
CORSINI  (Andréa),  t.  P',  p.  281,  290, 

379,  398,  399. 
CoRSiNi  (Nerio),  t.  I",  p.  280. 
CoRSiNi  (Prince),  t.  I",  p.  415. 
Corsen,  t.  II,  p.  334. 
CosiNA,  t.  II,  p.  226. 
Cosme  (San-),  t.  P^  p.  125. 
Costa  (Joaquin),  t.  II,  p.    45,   286, 

292,  293,  296. 
COSTA-RICA,  t.  II,  p.  159. 
Cotarelo  y  Mori,  t.  II,  p.  36,  40, 

47,  90,  93,  257,  343,  347,  348,  350, 

351,     361,     362,     363,     364,    368, 

373. 
Côte-Ferme,  t.  II,  p.  248. 
CouLLiÉ,  t.  I",  p.  277. 
CousTOU,  t.  II,  p.  379. 
COVADONGA,  t.  II,  p.  363,  380. 
CowLEY,  t.  II,  p.  59,  60. 
Coxe,  t.  pr,  p.  66,  140;  t.  II,  p.  11, 

25,  38,  163,  288,  291,  316. 
CoxiMAR,  t.  pr,  p.  86. 
Crafort  (de),  t.  I"",  p.  74. 
Cramer,  t.  P'',  p.  24. 
Créqui  (Duc  DE),  t.  pr,  p.  291. 
Cretaro,  t.  P^  p.  121. 
Crétine  AU- JoLY,  t.  pr,  p.  129,  284, 

295. 
Grillon  (Duc  de),  t.  II,  p.  136,  145, 


416 


RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 


146,  176,  189,  190,  191,  192,  193, 

194,  195,  198,  199,  200,  203,  204, 

206. 
Grillon  (Marquis  de),  t.  II,  p.  195. 
Cbimée,  t.  II,  p.  252,  253. 
Cbistobal  (San-),  t.  II,  p.  204. 
Cristophe  (Saint-),  t.  II,  p.  153. 
Croix  (Eglise  Sainte-),!.  I",  p.  193. 
Crussol  (Glievalier  de),  t.  II,  p.  201. 
Cruz  (Village  Santa-),  t.  I«,  p.  121. 
Cruz  de  Mudela  (Santa-),  t.  P'', 

p.  376. 
Cruz  (Marquis  de  Santa-),   t.P'', 

p.  376;  t.  II,  p.  349,  392. 
Cruz  (Marquise  de  Santa-),  t.  II, 

p.  349. 
Cruz  (Princesse  de  Santa-),  t.  I", 

p.  365. 
Cruz  de  la  Sierra  (Santa-),  t.  P'', 

p.   121. 
Cruz  (Ramon  de  la),  t.  1^^,  p.  26; 

t.  II,  p.  36,  40,  259,  313,  352,  361, 

362,  363,  364,  369,  379. 
Cruz  (La),  t.  I",  p.  125. 
Cruz  (Théâtre  de  la),  t.  II,  p.  360. 
Cruzada,  t.  II,  p.  84. 
CuADRiLLERO     (Cayétano),     t.    P'', 

p.  328. 
Cuba,  t.  pr,  p.  25,  83,  84,  85,  106, 

227;  t.  II,  p.  31,  110,  158,  248. 
GUELLAR  (Juan),  t.  II,  p.  322. 
CUENCA  (P.),  t.  pr,  p.  181,  182,  183. 
CUENCA,  t.  pr,  p.  121,  176,  185,  197, 

198,  200,  328,  342;  t.  II,  p.  3o4, 
CUEVA,  t.  II,  p.  363. 
Gtjjas,  t.  pr,  p.  335. 

GULLODEN,   t.   II,  p.   63. 
CUMBERLAND  (DuC  DE),   t.   I",  p.   96, 

100. 
GuMBERLAND  (Richard),  t.  II,  p.  161, 

168,  173,  174,  175,  176,  177,  178, 

182,  184,  185,  186,  187,  188. 
Curaçao,  t.  II,  p.  305. 
CuRTis  Commodore,  t.  II,  p.  205. 
CURUPAY,  t.  I",  p.  128. 
Cuzco,  t.  P"-,  p.  121;  t.  II,  228,  236, 

237,  238,  241,  242,  244,  245,  246. 
Cybèle,  t,  II,  p.  378,  379. 
Dagami,  t.  pr,  p.  121. 
Dalbymple  Major,   t.    P'',    p.     10; 

t.  II,  p.  14,  95. 
Damas-Hinard,  t.  II,  p.  357. 


Dammartin  (Comte  de),  t.  II,  p.  201. 

Danemark,  t.  II,  p.  48,  184,  346. 

Danube,  t.  II,  p.  133. 

Danvila  y  Gollado,  t.  pr,  p.  10, 14, 
22,  24,  56,  57,  67,  70,  83,  84.  85, 
89,  112,  179,  182,  207,  208,  210, 
211,  215,  216,  217,  219,  225,  251, 
253,  256,  259,  280,  281,  287,  291, 
301,  303,  306,  316,  321,  326,  327, 
341,  365,  381,  382,  383,  391,  399, 
400,  401,  404,  408;  t.  II,  48,  49, 
50,  60,  71,  84,  93,  94,  102,  105, 
128,  132,  133,  135,  146,  190,  192. 
199,  203,  208,  212,  216,  218,  226, 
231,  235,  236,  237,  241,  243,  245, 
248,  252,  263,  268,  278,  335,  392. 

Dapitan,  t.  P"-,  p.  121. 

Darby,  t.  II,  p.  196. 

Darien,  t.  pr,  p.  121. 

Daroca,  t.  pi',  p.  185. 

Daubenton  (P.),  t.  pr,  p.  135. 

Daubigny,  t.  II,  p.  178. 

Dauphin  (Louis  XVI),  t.  II,  p.  118. 

Dauphin,  t.  II,  p.  133. 

Dauphine  (Ile),  t.  II,  p.  3. 

Dactphine  (Marie-Antoinette),  t.  II, 
p.  83. 

Daymiel,  t.  pr,  p.  121. 

Deffand  (Du),  t.  pr,  p.  170. 

Delci  (P.),  t.  pr,  p.  270. 

Delgado  (Alonso-Perez),  1. 1",  p.  207, 

Delgado  (Francisco),  t.  I",  p.  328. 

Délices  (Promenade  des),  t.  pr, 
p.  180. 

Denis  (Mme),  t.  I",  p.  170. 

Descalonne,  t.  P^  p.  248. 

Descartes,  t.  P^  p.  133;  t.  II, 
p.  319,  327,  330. 

Desdevises  du  Dézert,  t.  P'',  p.  18, 
20,  23,  50,  111,  119,  120,  132,  134, 
190,  202,  338,  362;  t.  II,  26,  28, 
32,  54,  229,  232,  280,  284,  292, 
294,  301,  315,  335,  374,  380,  385. 

Destouches,  t.  II,  p.  364. 

Destutt  de  Tracy,  t.  II,  p.  328. 

Deshaisses  (Abbé),  t.  pr,  p.  296. 

Deux-Siciles,  t.  P'',  p.  3,  4,  5,  7, 
31,  62,  70,  156,  243,  250,  251,  253, 
258,  259,  265,  271,  277,  303,  306, 
396;  t.  II,  p.  97,  184,  218,  267. 
273,  277. 

Diane,  t.  II,  p.  379. 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


417 


DiAZ    DK    Valdès    (Pedro),    t.    II, 

p.  290. 
Diderot,  t.  I",  p.  170;  t.  II,  p.  54, 

341,    342. 
Diego  (San-),  t.  II,  p.  392. 
DiEZMOS,  NOVALES,    t.    P^    p.    198, 

199,   201. 
DiGBY,  t.  II,  p.  212. 

Dijon,  t.  II,  p.  321. 

Diligente,  t.  II,  p.  149,  150.      k 

Di  Maio,  t.  I",  p.  4. 

DoBLADO.  Voir  Blanco  White. 

DOLESE,  t.  II,  p.  326. 

DOLORES,   t.   II,   p.   204. 

DOMECH,  t.  I",  p.  209. 

Domingo  (San-), navire,  t.  II,  p.  149, 

150,  268. 
DoMiNGUE  (Saint-),  1.  I«i",  p.  32,  99, 

121,  227;  t.  II,  11,  12,  18,  68,  71, 

114,  196,  218,  222,  229. 
DOJHNIQUE  (la),  t.   pr,  p.   72;   t.   II, 

p.  222. 
DONIOL,  t.  pr,  p.  19;  t.  II,  p.  22,  23, 

33. 
DoNOSO  (Josef),  t.  II,  p.  370,  371. 
DORIA  (Mgr),  t.  1er,  p.  350.  395. 
DoucET  (Julien-Jérôme),  t.  II,  p.  17. 
DOUNIOL,  t.  pr,  p.  123. 
Douvres,  t.  I",  p.  90. 
Drake,  t.  II,  p.  229. 
Draper,  t.  pr,  p.  88,  89;  t.  II,  p.  56, 

66. 
Drouillet,  t.  II,  p.  161,  180,  301. 
Duero,  t.  pr,  p.  77,  79,  81. 
Dumet  (Marquis),  t.  II,  p.  39. 
Dunford,  t.  II,  p.  155. 
DuNKERQUE,  t.   I«r,  p.  34,  42,   107; 

t.  II,  p.  138,  213,  216. 
Durand,  t.  II,  p.  58,  59,  61. 

DURANDE,   t.    II,   p.   321. 
DURANGO,  t.  Pr,  p.  121. 

Dlrer  (Albert),  t.  II,  p.  377. 
DuRiNi,  t.  I",  p.  280. 
EbrE,  t.  II,  p.  299. 
Echevarria,  t.  II,  p.  322. 
EciJA,  t.  pi-,  p.  121;  t.  II,  p.  44. 
Ecosse,  t.  P^,  p.  41;  t.  II,  p.  173,  335. 
Eden,  t.  II,  p.  278. 
Edimbourg,  t.  II,  p.  171. 
Eomont,  port,  t.    II,   p.  55,  60,  65, 

67,  68,  72,  73,  80,  81. 
Egmont  (Lord),  t.  II,  p.  60,  65. 


Egremont,  t.  pr,  p.  66,  67,  73,  91, 
93,  99,  100,  102,  103. 

Egypte,  t.  II,  p.  337. 

Electre,  t.  II,  p.  342. 

Elena  (Santa-),  t.  II,  p.  49,  50. 

Eleta  (Joaquin),  t.  P"",  p.  20,  113, 
117,  197,  255,  329;  t.  II,  p.  87,  96, 
105,  137,  162,  186,  289,  309,  391. 

Elliot  (Georges),  t.  II,  p.  146,  147, 
204. 

Elisabeth  d'Angleterre,  t.  II, 
p.  229. 

Elisabeth  Fabnèse,  t.  pr,  p.  2,  3, 
11,  13,  77,  135,  162,  175,  176,  188, 
195,  219,  220,  244;  t.  II,  p.  95, 
372. 

Elisabeth  de  France.  Voir  Louise- 
Elisabeth. 

Elisabeth-Petrovna,  t.  l",  p.  92, 
93. 

Elphinstone,  t.  II,  p.  182. 

ElViso,  t.  II,  p.  44. 

Emtnente  (Convenio  d'),  t.  II,  p.  19. 

ExÉE,  t.  IL  p.  377. 

Ensenada  (la),  t.  pr,  p.  33,  133, 
136,  142,  143,  155,  156,  163,  164, 
176,  202,  208;  t.  II,  p.  340. 

Enville  (d'),  t.  II,  p.  29. 

EoLE,  t.  II,  p.  377. 

EoN  (Chevalier  d'),  t.  P',  p.  94; 
t.  II,  p.  63. 

Ephèse,  t.  II,  p.  205. 

Erasme,  t.  II,  p.  326. 

Erié,  t.  pr,  p.  98. 

Escalona  (Romualdo),  t.  II,  p.  313, 
338,  339. 

ESCAPAFORNO,  t.   I",  p.  9. 

EscARANO,  t.  pr,  p.  171;  t.  II,  p.  103, 
127,  128,  129,  131,  132,  136. 

ESCOLASTICA,    t.    II,    p.    50. 

EscuDERo  (Bartolomé),  t.  II,  p.  255' 
EscuRiAL,  t.   I",  p.  183,  187,  235 

t.  II,  p.  103,  108,  183,  185.  266, 

276,  280,  370,  394,  395,  396. 
EsLA,  t.  I",  p.  77. 

EsPALLAROSA  (Juan),  t,  II,  p.  323. 
ESPERANZA,  t.  pr,  p.  178,  216,  218, 

389. 
EspiNOSA   Y   Tello    (Juan),    t.    II, 

p.  320. 
Esprit  (Saint-),  t.  P^,  p.  119. 
Esquilache  (Leopoldo  de  Gregorio, 


418 


RÈGNE  DE  CHARLES  III  DESPAGNE 


marquis  d'),  t.  P^  p.  16,  17,  21, 
22,  36,  37,  38,  136,  163,  164,  165. 
176,  177,  179,  180,  181,  182,  184, 
185,  187,  188,  193,  197,  199,  201, 
207,  208,  214;  t.  II,  p.  1,  33,  34, 
40.  41,  90,  307,  340. 

ESQUILIN,  t.  II,  p.  377. 

ESSEX,  t.  I",  p.  41. 

ESTAING  (D'),  t.  P^  p.  73,  90,  91; 
t.  II,  p.  123,  141,  161,  179,  180, 
181,   220. 

ESTANiSLAO  (San-),  t.  I",  p.  125, 
128. 

ESTEVAN  (Duc  DE  SAN-),  t.  II,  p.  39. 
ESTEÉMADURE,    t.    I",    p.     78;    t.     II, 

p.  294. 

ESTREMOZ,  t.  P^  P-  76. 

Etats-Unis,  t.  I",  p.  19;  t.  II,  p.  22, 

100,  116,  123,  196,  207,  209,  210, 

212,  222,  226,  227. 
Etienne  des  Grès  (Saint-),  t.  l"^, 

p.  335. 
EuGENio  (San-),  t.  II,  p.  150. 
Exiler,  t.  II,  p.  387,  388. 
Europe  (Pointe  d'),  t.   II,  p.   197, 

203,  205,  206. 
ExctrsADO,  t.  I",  p.  50,  198,  201. 
Eximeno  (P.),  t.  I",  p.  135;  t.  II, 

p.   313,   330,   331,   386,   387,   388, 

389,  390. 
EXEQUATUR,  t.  I",  p.  115,  171,  386. 
ExpiLLi,  t.  II,  p.  255. 
Fabian  y  Fuero  (Don  Francisco), 

t.  I",  p.  167;  t.  II,  p.  288. 
Fabro,  t.  I",  p.  226. 
Fabroni,  t.  II,  p.  376. 
Faenza,  t.  I",  p.  240,  402. 
Falconet,  t.  II,  p.  376. 
Falkenhayn,  t.  II,  p.  192,  195. 
Falkestein,  t.  p'',  p.  281. 
Falkland  (Iles),  t.  I«^  p.  224;  t.  II, 

p.  55,  59,  60,  80. 
Falkland  (Château  de),  t.  II,  p.  60. 
Falmouth,  t.  II,  p.  142. 
Fano,  t.  I",  p.  241. 
Fantuzzi,  t.   I",  p.   243,  248,  261, 

277,  289. 
Farinelli,  t.  I",  p.  2. 

FaUNÈSE,  t.  Pr,  p.  412. 

Farnèse  (Alexandre),  t.  I",  p.  244. 
Farnèse  (Antoine-François),  t.  I", 
p.  244. 


Farnèse  (Pierre-Louis),  t.  I",  p.  244. 
Farnèse  (Odoardo  II),  t.  I",  p.  244. 
Favier,  t.  II,  p.  24,  25,  28. 
Fayette  (La),  t.  II,  p.  111. 
FÉ  (Santa-),  t.  I",  p.  121,  129,  225 

241. 
Febronius,  t.  P"",  p.  255. 
Fejoo,  t.  I",  p.  169;  t.  II,  p.  296, 

313,  325,  326,  327,  328,  341,  383, 

384,  385. 

Felino  (Marquis  de).  Voir  ditTillot. 
Felipe,  t.  I",  p.  328. 
Fenix,  navire,  t.  II,  p.  149,  150. 
Ferdinand,   duc  de   Parme,   t.   P'', 

p.  245,  246,  247,  386,  387;  t.  II,  p.  37. 
Ferdinand  (Infant),  t.  II,  p.  265. 
Ferdinand  IV,  t.   F"",  p.  1,  7,  14, 

162,  219,  243,  258,  266,  372,  375; 

t.  II,  p.  97,  98,  99,  250,  267,  268, 

269,  272,  275,  276,  277. 
FERD^^fAND  VI,  t.    1er,  p.    1^2,    3,    5, 

7,  11,  17,  19,  20,  21,  24,  30,  31, 
33,  80,  90,  110,  111,  135,  140,  142, 
145,  146,  147,  152,  154,  155,  156, 
157,  161,  162,  163,  168,  202;  t.  II, 
p.  3,  19,  20,  22,  69,  83,  95,  313, 
323,  335,  340,  371,  373,  374,  375, 

385,  400. 

Ferdinand  VII,  t.  II,  p.  96,  260. 

Fermo,  t.  I",  p.  277. 

Fernandez    de    Hijar  (Ana-Maria 

del  Pilar),  t.  II,  p.  308. 
Fernando  (Académie  de  San-),  t.  II, 

p.  92,  259,  263,  313,  317,  318,  373, 

378,  381. 
Fernando  (Duc  de  San-).  Voir  Mel- 

GAREJO. 

Fernando  (Hospice  de  San-),  t.  II, 

p.  281. 
Fernando  (Résidence  de  San-),  t.  II, 

p.  180. 
Fernando  (Miguel),  t.  I",  p.  327. 
Fernando  de  Omoa  (San-),  t.    II, 

p.  136,  158,  167. 
Fernan  Nunez  (José),  t.  P"",  p.  76. 
Fernand  Nunez  (Carlos),  t.  P^,  p.  2, 

8,  9,  11,  12,  76,  87,  170,  250,  374; 
t.  II,  p.  23,  34,  37,  39,  44.  48,  60, 
79,  87,  88,  89,  92,  95, 106, 108,  109, 
124,  146,  149,  154,  157,  163,  164, 
194,  197,  254,  255,  260,  261,  263, 
264,  302,  304,  306,  308,  349. 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


419 


Febney,  t.  pr,  p.  136,  170,  196. 

Ferrare,  t.  pr,  p.  240. 

Ferrer  (P.),  t.  I^^  p.  211. 

Ferrer  bel  Rio,  t.  I",  p.  11,  13,  17, 
26,  74,  84,  118,  135,  163,  165,  172, 
185,  186,  192,  194,  202,  205,  206, 
209,  216,  246,  255,  281,  288,  307, 
353,  363,  366,  368,  373,  377,  378, 
379,  381,  385,  387,  388,  389,  394; 
t.  II,  p.  14,  44,  51,  66,  68,  71,  81, 
83,  84,  87,  91,  95,  98,  99,  122,  139, 
149,  151,  153,  184,  187,  190,  195, 
204,  205,  220,  236,  238,  243,  244, 

•  247,  248,  252,  253,  255,  259,  263, 
264,  271,  272,  278,  280,  284,  288, 
296,  302,  303,  310,  311,  318,  339, 
364,  377,  378. 

Ferrol  (le),  t.  II,  p.  57,  69,  71,  323. 

Ferroni,  t.  I",  p.  243,  248. 

FiFE  (Comté  de),  t.  II,  p.  60. 

FiGXJEROA  (Ventura),  t.  I",  p.  211, 
374,  402;  t.  II,  p.  82,  83,  289. 

FiGXJiÈRES,  t.  I",  p.  172,  219. 

FiLDIÎJG,  t.  II,  p.  187. 

Finistère,  t.  II,  p.  140. 

FiORENzo  (San-),  t.  I",  p.  239. 

FiRMIAIN,  t.  l",  p.  248. 

Fischer,  t.  I",  p.  24. 

Fitz-James,  t.  pr,  p.  385. 

Fitz-Ja3ies  (Emili  de),  t.  II,  p.  201. 

Fitz-Herbert,  t.  II,  p.  189,  212, 
213,  214. 

Fitz-Patrick,  t.  II,  p.  110,  127. 

Flammermont,  t.  II,  p.  24. 

Flandre,  t.  P',  p.  24,  41;  t.  II,  p.  19, 
21,  234,  373. 

Flaubert  (Gustave),  t.  II,  p.  365. 

Flobert  (de),  t.  1",  p.  76. 

Florence,  t.  I",  p.  375;  t.  II,  p.  34, 
71,  373. 

Florentin  (Saint-)-  Voir  La  Vril- 
lère. 

Florès,  t.  I«^  p.  211,  212, 

Florès  (Ignacio),  t.  II,  p.  245. 

Flores  (Juan  de),  t.  II,  p.  335. 

Florez  (P.  Enrique),  t.  II,  p.  313, 
336,  337. 

Florida  Blanca.  Voir  Monino. 

Floride,  t.  pr,  p.  84,  97,  98,  102, 
106;  t.  II,  p.  5,  123,  153,  154,  221, 
223,   226,   398. 

Fondeo  (Visite  de),  t.  II,  p.  41. 


Font AiNEBLE ATT,  t.  pr,  p.  73,  106; 
t.  II,  p.  1,  4,  5,  74. 

Fontemoing,  t.  II,  p.  365. 

FoNTENOY,  t.  ler,  p.  143;  t.  II,  p.  63, 
146. 

FoRLi,  t.  pr,  p.  240,  402. 

For  MILITAIRE,  t.  II,  p.  19. 

FORNER,  t.  II,  p.  22,  313,  326,  353, 
354,  369. 

Foucault,  t.  II,  p.  8,  10, 13, 17. 

FouGERAS  (Dom  Victor),  t.  II,  p.  283. 

FouLCHÉ  Delbosc,  t.  II,  p.  364. 

Fox,  t.  I",  p.  102,  103;  t.  II,  106, 
124,  125,  207,  210,  211,  212,  219, 
225,  226. 

Francavilla  (Prince  de),  t.  II,  p.  38. 

France,  t.  I",  p.  3,  4,  5,  6,  12,  19, 
21,  23,  24,  28,  29,  30,  31,  33,  84, 
35,  36,  37,  38,  39,  40,  41,  42,  44, 
45,  46,  47,  48,  49,  50,  51,  54,  55, 
56,  57,  58,  59,  60,  61,  62,  63,  64, 
65,  66,  67,  69,  70,  71,  72,  73,  75, 
91,  92,  94,  95,  98,  100,  102,  103, 
104,  106,  107,  118,  142,  144,  172, 
173,  175,  189,  196,  208,  212,  218, 
231,  238,  239,  240,  243,  244,  246, 
250,  251,  253,  254,  257,  258,  259, 
261,  267,  270,  271,  275,  276,  277, 
278,  280,  285,  293,  296,  303,  304, 
306,  308,  310,  313,  316,  317,  318, 
322,  323,  326,  330,  331,  332,  333, 
334,  336,  337,  340,  346,  347,  349, 
351,  353,  354,  367,  370,  376,  386, 
387,  388,  390,  391,  393,  394,  395, 
396,  397,  402,  404,  407,  411,  414; 
t.  II,  p.  1,  3,  5,  6,  12,  15,  17,  18, 
19,  21,  22,  29,  30,  31,  37,  38,  39, 
41,  42,  43,  46,  47,  51,  54,  55,  59, 
60,  65,  66,  67,  68,  71,  72,  74,  76,  77, 
78,  79,  81,  82,  91,  97,  100,  110, 
111,  114,  115,  116,  117,  118,  119, 
120,  121,  123,  125,  127,  129,  130, 
131,  132,  133,  134,  135,  137,  138, 
140,  141,  143,  144,  147,  151,  166, 
167,  175,  176,  177,  178,  179,  181, 
182,  183,  185,  186,  187,  189,  192, 
200,  210,  212,  213,  214,  215,  217, 
218,  219,  222,  226,  227,  248,  250, 
252,  253,  262,  265,  271,  272,  275, 
276,  278,  314,  318,  341,  356,  368, 
373,  395. 

Feancès,  t.  II,  p.  62,  72,  73,  76,  77. 


420 


R1:GNE   de   CHARLES    III   D'ESPAGNE 


Feaxche-Comté,  t.  II,  p.  272. 
Francisco,  évèque,  t.  P^  p.  329. 
François  d'Assise  (Saint),    t.  P^ 

p.  166, 302,  351;  t.  II,  p.  28, 393, 394. 
François  (Archiduc),  t.  pf,  p.  374. 
François    (Frère),    domestique    de 

Clément  XIV,  t.  I  ^,  p.  324. 
François   de  Sales  (Saint),    t.  I", 

p.  119,  t.  II,  p.  371. 
François- Xavier    (Infant),    t.    P^ 

p.  7. 
Franklin,  t.  II,  p.   110,  111,  119, 

121,  189,  208,  209,  210,  222. 
Feanquis  Laso  de  Castilla  (José), 

t.   1er,  p.  328. 

Frascati,  t.  I",  p.  374,  379,  383. 
Fraschina,  t.  II,  p.  374. 
Frédéric  II,  t.   P'',  p.  29,  40,  41, 

42,  45,  80,  93,  169,  374,  385;  t.  II, 

p.  134,  278,  399. 
Frédéric-Guillaume  F"",  t.  II,  p. 400. 
Frédéric-Ctuillai^me     II,     t.     II, 

p.  278. 
Frégénéda,  t.  P^  p.  121. 
Frémin,  t.  II,  p.  379. 
Frénière   (Chauvin   de  la),   t.   II, 

p.  11,  12,  13,  14,  15,  16,  17. 
Freyre  de  Andrade,  t.  pr.  p_  90, 159. 
Frias  (Duc  DE),  t.  II,  p.  262. 
Feibourg  (Romuald  de),  t.  II,  p.  51, 

52. 
Fribourg-en-Brisgau,  t.  II,  p.  146. 
Frutos  (San-),  t.  II,  p.  334. 

FUENCAERAL,   t.    II,   p.   312. 

Fuencubierta,  t.  II,  p.  50. 
FuENTE  (Andrès  de  la),  t.  I",  p.  209. 
FuENTE  (Mauro  de  la),  t.  I",  p.  208, 

209. 
Fuente  Carreteeos,  t.  II,  p.  50. 

FuENTE  DEL  MaESTRE,  t.   P'',  p.  121. 

Fuente  Palmera,  t.  II,  p.  50. 

Fuentes  (Joaquin  Pignatelli,  comte 
de),  1. 1",  p.  29,  52,  53,  56,  57,  58, 
60,  64,  67,  68,  69,  80,  83,  97,  171, 
188,  240,  259,  267,  268,  281,  311, 
315,  326,  333,  334,  335,  336,  337, 
345,  346,  349,  351,  391,  392;  t.  II, 
66,  68,  72,  75,  82,  92,  348.  349. 

Fuentes  (Comtesse  de),  t.  II,  p.  349. 

Fuentes  (Maria-Luisa  Gonzaga  y 
Carracciolo,  comtesse  de),  t.  1", 
p.  391. 


FUEEOS  (J.-A.  DE  LOS),  t.  l",  p.  232. 

FuLGENCE  (Saint-),  t.  II,  p.  289. 
FUMEEAN  (P.),  t.  I",  p.  248. 
Gaber,  t.  pr,  p.  76. 
Gabelel  (Ile  Saint-),  t.  II,  p.  108. 
Gabriel  (Infant),  t.  l",  p  .7;  t.  II, 

p.   202,   250,   260,   262,    264,   266, 

267,  268,  276,  277,  287,  391. 
Gache  (P.  DE),  t.  P'',  p.  172. 
Gages,  t.  I",  p.  80. 
Galapagar,  t.  II,  p.  108,  109,  394. 
Gallardo,  t.  pr,  p.  130. 
Galles  (Prince  de),  t.  I",  p.  265. 
Galles  (Princesse  de),  t.  pr,  p.  66, 

106,  354:  t.  II,  p.  207. 
Galiani  (Abbé),  t.  I",  p.  251. 
Galiani  (Marquis),  t.  II,  p.  381. 
Galice,  t.  P^  p.  178,  192,  403;  t.  II, 

p.  21,  74,  287,  290,  293,  312,  334. 
Galilée,  t.  I",  p.  133;  t.  II,  p.  324. 
Galindo  (Francisco),  t.  P"",  p.  328. 
Galitzin,  t.  P'",  p.  54,  55,  57. 
Galucci,  t.  II,  p.  380. 
Galvan  (Antonio- Jorge),  t.  II,  p.  289. 
Galvez  (Bernardo),  t.  II,  p.  18,  136, 

154,  155,  156,  157,  158,  162,  226, 

397. 
Galvez  (José),  t.  II,  p.  1,  93,  152, 

161,  162.  176,  177,  189,  196,  220, 

262,  264,  305,  306,  310,  318,  396. 
GAL\rEz  (Matias),  t.  II,  p.  158,  159. 
Galveztown,  t.  II,  p.  156. 
Gama,  t.  II,  p.  320. 
Gandara,  t.  I",  p.  176,  210,  211. 
Gandia,  t.  I",  p.  121;  t.  II,  p.  349. 
Ganganelli,  t.  pr,  p.  112,  165,  273, 

280,  281,  286,  287,  288,  289,  290, 

291,  292,  293,  294,  295,  296,  297, 

298,  302,  304,  348,  355,  381,  390. 
Gaona    y    Poetocaeeero    (Juan), 

comte  de  Valparaiso,  t.  I",  p.  16, 

163. 
Garabato,  t.  II,  p.  50. 
GARAY(Blas),  t.  P^  p.  126,  127,  128, 

129,  131,  156,  160. 
Garcia  Alv.\ro  (Juan-José),  t.  I", 

p.  328. 
Gassendi,  t.  I",  p.  133;  t.  II.  p.  327. 
Gaston  (Miguel),  t.  II,  p.  106,  144, 

145,  148,  151. 
Gaudeau   (P.),   t.   l",   p.    149,    153,. 

325. 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


421 


GArsA  {Comte  de),  Voir  Mtjzqtjiz. 
Gautier,  t.  II,  p.  69,  136,  147,  398. 
Gaziee,  t.  I",  p.  120,  122,  138,  167, 

172. 
Gazzola,   t.   I'^'',   p.    77,   182;   t.   II, 

p.  387. 
Gelida,  t.  II,  p.  326. 
GÈXES,  t.  I^^  p.  237,  238,  239,  240, 

346;  t.  II,  p.  38. 
GeXZAXO,   t.   1er,  p_  3-5, 

Geoffres,  t.  I",  p.  170,  196. 

Georges  (Marquis  de  Saxst-),  t.  II, 
p.  97. 

Georges  (Canal  Saist-),  t.  II,  p.  42. 

Georges  (Fort),  t.  II,  p.  157. 

Georges  II,  t.  pr,  p.  33,  42,  59;  t.  II, 
p.  59. 

Georges  III,  t.  I",  p.  60,  65,  95, 
98,  102,  354;  t.  II,  p.  55,  61,  62, 
63,  70,  74,  75,  80,  81,  104,  110, 
111,  116,  120,  124,  125,  126,  128, 
135,  164,  173,  175,  182,  187,  188, 
189,  206,  207,  208,  211,  218,  219, 
222,  226. 

Georgetown,  t.  II,  p.  194. 

GÉORGIE,  t.  pr,  p.  98;  t.  II,  p.  135. 

Germaine  (Lord),  t.  II,  p.  127,  164, 
166,  168,  169,  173. 

GERsnNY  (Marc  de),  t.  II,  p.  152,  202. 

Geeonimo  (San),  t.  pr,  p.  128. 

Geronimo  (Carrera  San),  t.  I«'^  p.  26. 

GÉsu,  t.  I",  p.  241. 

GÉTAFE,  t.  P^  p.  193. 

GiAQUiNTO,  t.  II,  p.  373,  375. 

Gibbon,  t.  II,  p.  135. 

Gibraltar,  t.  P^  p.  74,  75, 169;  t.  II, 
p.  60,  123,  129,  132,  136,  137,  145, 
146,  147,  148,  150,  151,  152,  164, 
166,  167,  169,  176,  180,  183,  185, 
189,  190,  196,  197,  198,  199,  200, 
202,  203,  204,  205,  206,  213,  215, 
216,  217,  218,  221,  222,  223,  224, 
225,  251,  268,  338,  345,  397. 

Gilles  (Saint-),  t.  I",  p.  181. 

Gimbernat  (Antonio),  t.  II,  p.  324. 

GiPPiNi  (Juan-Antonio),  t.  II,  p.  343. 

Giralda,  t.  II,  p.  85. 

GiRAtD,  t.  I",  p.  322,  333,  334,  351, 
391,  395,  397,  398,  414,  415. 

GiROx  (Bartolomé),  t.  II,  p.  84,  85. 

GiRONE,  t.  I",  p.  121,  172,  328;  t.  II, 
p.  13,  54. 


GiUSTI  (José),  t.  1er,  p,  498. 
GiANiNi  (Pedro),  t.  II,  p.  317. 
GiRAULT  (Arthur),  t.  II,  p.  229. 
Gi\-et,  t.  II,  p.  278. 
Glasgow,  t.  II,  p.  171. 
Gleichen  (Baron  de),  t.  II,  p.  47. 
Glocester  (Duc  de),  t.  pr,   p.  354; 

t.  II,  p.  110. 
Gloriecs  (Le),  t.  II,  p.  201. 
Godefroi  de  Bouillon,  t.  II,  p.  362. 
GoDOY  (Manuel),  t.  II,  p.  96,  354. 
GOLCONDE,  t.  II,  p.  371. 
GoLDSinxH,  t.  II,  p.  347. 

GOLOFKIN,   t.   pr,  p.   42. 

GoLTz,  t.  I",  p.  93. 

GoJiEZ  (Antonio),  t.  P^,  p.  328. 

GoMEZ  Feeyre,  t.  I",  p.  136. 

GoJiEZ  Lado  (José),  t.  II,  p.  289. 

GoiiEZ  Ortega  (Casimiro),  t.  II, 
p.  321,  322,  344. 

Gongora,  t.  II,  p.  342. 

Gonzalez  (Mlle),  t.  II,  p.  38. 

Gonzalez  (P.),  1. 1",  p.  213,  214,  216. 

Gonzalo  (San),  t.  F'',  p.  128. 

Gordon  (Lord  Georges),  t.  II,  p.  161, 
171,  172,  176. 

CtORMan  (Miguel  de),  t.  II,  p.  323. 

GOSPORT,  t.  II,  p.  138,  140. 

GOTHS,  t.  I",  p.  256. 

Goya,  t.  II,  p.  377. 

Gower  (Lord),  t.  II,  p.  121. 

Gracia  Olavide,  t.  II,  p.  47. 

Gracia  Real,  t.  P"-,  p.  83. 

Graena,  t.  II,  p.  289. 

Geafton  (Lord),  t.  II,  p.  63,  64,  65. 

GRAIN\^LLE,  t.  II,  p.  350. 

Granby,  t.  II,  p.  76. 

Grande-Bretagne,  t.  I",  p.  33,  45, 
56,  65,  67,  82,  96;  t.  II,  p.  6,  33,  75, 
81,  103,  111,  134,  137,  139,  141, 
154,  165,  169.  170,  180,  182,  183, 
184,  213,  251,  267,  272,  278. 

Grandtosa,  t.  II,  p.  363. 

Granja  (La),  t.  I",  p.  115;  t.  II, 
p.  378. 

Grantham,  t.  II,  p.  104,  107,  116, 
117,  129,  130,  134,  216,  223. 

Granville,  t.  pr,  p.  99,  102. 

GE-40S,  t.  pr,  p.  121. 

Grasse  (de),  t.  II,  p.  196,  210.  213. 
215. 

Gravina,  t.  II,  p.  204. 


422 


RÉGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 


Grèce,  t.  II,  p.  354. 

Grégoire  XIII,  t.  I«^  p.  250. 

Grégoire  XV,  t.  I",  p.  276. 

Gremios,  t.  !«■■,  p.  27,  194;  t.  II,  p.  1, 
20,  32,  33,  139,  300,  301,  303,  304, 
306,  340. 

Grenade,  t.  I",  p.  121,  156,  328; 
t.  II,  p.  30,  56,  289,  292,  334,  335, 
336. 

Grenade  (Duc  de),  t.  I",  p.  208; 
t.  II,  p.  393. 

Grenade  (Dans  le  Nicaragua),  t.  II, 
p.  159. 

Grenade  (La),  t.  I",  p.  107;  l.  II, 
p.  179. 

Grenville  (George),  t.  I",  p.  102, 
103;  t.  II,  p.  62,  63. 

Grenville  (Thomas),  t.  II,  p.  189, 
210,  211,  212. 

Gresset,  t.  II,  p.  364. 

Grimaldi,  t.  pr,  p.  29,  54,  55,  56 
5;,  61,  62,  64,  90,  91,  94,  96,  97 
101,  118,  180,  187,  188,  189,  191 
210,  217,  219,  233,  235,  236,  237 
242,  247,  248,  250,  252,  253,  259 
260,  267,  268,  271,  278,  279,  280 
293,  295,  296,  299,  303,  305,  310 
311,  314,  315,  316,  319,  320,  321 
325,  326,  330,  33i,  335,  336,  337 
341,  342,  344,  345,  348,  349,  350 
352,  355,  356,  359,  361,  363,  365 
366,  370,  371,  372,  373,  377,  380 
382,  383,  384,  387,  388,  389,  392 
394,  395,  397,  398,  400,  402,  404 
406,  409,  410,  411,  412,  414;  t.  II 
p.  1,  6,  12,  14,  15,  23,  33,  36,  39 
42,  56,  57,  65,  66,  67,  68,  69,  70 
72,  73,  74,  75,  79,  80,  82,  86,  90 
91,  92,  93,  94,  97,  99,  100,  101 
103,  105,  106,  112,  114,  115,  116 
117,  120,  162,  311. 

Grimm,  t.  II,  p.  334. 

Grisel,  t.  I«r,  p.  392. 

Grosseto,  t.  I«r,  p.  371.  ' 

Guadalajara,  t.I",p.ll4, 122, 179, 
185,  376. 

Guadalaxara,  t.  I'^'',  p.  121.  r 

Gctadaleïe,  t.  II,  p.  363.  l'-i; 

Guadeloupe,  t.  II,  p.  222. 

GuADiN,  1. 1",  p.  121,  328.  :Ï-^ÎF4 

GUAMIES,  t.  I",  p.  121.  ^  '    Vi 

GUAMANGA,  t.  I",  p.  121.  I  ' 


GUANAXATO,  t.  I",  p.  121. 

Guancabellica,  t.  I",  p.  121. 
Guaranis,  t.  I",  p.  123,  124,  161, 

224,  230. 
GuARDiA  (La),  t.  I^"",  p.  81. 
GUARICO,  t.  II,  p.  220. 
GUARROMAN,   t.   II,   p.   50. 
GUASTALLA,   t.   l",  p.  4,   6.) 

Guatemala,   t.   le'',   p.  121;  t.   II, 
p.  136,158,159. 

GUAYAQUIL,  t.   ler,  p.  121. 
GUAYCURUS,  t.  P"",  p.  123. 
GuAZZi  (Margherita),  t.  II,  p.  374. 
GUAYRA,  t.  P'',  p.  124. 
GuBio,  t.  I",  p.  241. 
GuÉNEAU  de  Mussy,  t.  II,  p.  323. 
Guerchy  (Comte  de),  t.  II,  p.  57,  65. 
GuERRA  (Juan  Diaz  de),  t.  II,  p.  289. 
Guernesey,  t.  II,  p.  132. 
GuERRERO  (Sébastian  Miguel),  t.  II, 

p.  323. 
GuEVARA  (Marquis  de),  t.  I",  p.  376. 
GuEVARA  (Luis  Vêlez  de),  t.  II,  p.  367. 
GuiCHEN,  t.  II,  p.  136,  145,  152,  153, 

179,  180,  202. 
Guillaume  III,  t.  II,  p.  170. 

GUILLEMBOURG,  t.   II,   p.  321. 

Guise  (Duc  de),  t.  II,  p.  192. 
GUGLIELMI,  t.  I",  p.  281. 
Guillaume  (Saint-),  t.  l",  p.  121. 
GuiNES,  t.  II,p.l03, 112. 
GuiPUZCOA,  t.  II,  p.  195,  283,  291, 

295. 
Gusseme    (Tomas    Andrès),    t.    II, 

p.  336. 
Gutierrez    (Francisco),    sculpteur, 

t.  II,  p.  378. 
Gutierrez  (Francisco-Antonio),  maî- 
tre de  chapelle,  t.  II,  p.  390. 
Gutierrez   Bueno   (Pedro),    t.    II, 

p.  321. 
Gutierrez  Coronel  (Diego),  t.  II, 

p.  340. 
Gutierrez  de  la   Huerta,  t.   P^ 

p.  216. 
Guzman  (Maria  Isidra),  t.  II,  p.  349, 

351. 
Guzmana,  t.  II,  p.  37. 
Habana,  t.  I",  p.  121. 
Hallifax,  t.  pr,  p.  102,  103;  t.  II, 

p.  33,  39,  56. 
Hambato,  t.  ler,  p.  121.]3 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


423 


Hamel  (du),  t.  II,  p.  321.       "^  ^-' 
Hamet  EL  Gazal,  t.  P"",  p.  195.      r 
Hamilton,  t.  II,  p.  136,  138. 
Hannon,  t.  II,  p.  339. 
Hanovke,  1. 1",  p.59. 
Harcourt,  t.  II,  p.  74. 
Harcourt  (Duc  d'),  t.  II,  p.  145. 
Hardy,  t.  II,  p.  140. 
Hardi  de  Boisblanc,  t.  II,  p.  17. 
Harrach,  t.  II,  p.  88. 
Harris  (Mme),  t.  II.  p.  58. 
Harris,  t.  II,  p.  55,  58,  68,  69,  72 

74,  79,  99,  182,  183,  184.  186. 
Hartley,  t.  II,  p.  121. 
Haunt  de  Tamar,  t.  II,  p.  67. 
Havane  (La),  t.  l^^,  p.  25.  30,  66,  73 
83,  84,  85,  86,  87,  89,  96,  99,  100, 
101,  102, 104,  107,  200;  t.  II,  p.  14, 
15,  18,  24,  25,  26,  57,  71,  114,  123, 
153,  155,  156,  157. 
Havre  (Le),  t.  II,  p.  42. 
Haydn,  t.  II,  p.  385. 
Hélène  (Lord  Sainte-)-  Voir  Fitz 

Herbert. 
Helvétius,  t.  II,  p.  22. 
Hémardtnquer,  t.  Is'',  p.  149. 
HÉNIN  (Prince  d'),  t.  II,  p.  201. 
Henis  (P.  Taddée),  t.  I«^  p.  161. 
Henri  III  (de  Castille),  t.  II,  p.  337. 
Henri  VIII,  t.  II,  p.  286. 
Henriquez,  t.  I",  p.  141. 
Herculanum,  t.  II,  p.  381. 
Hercule,  t.  I^r,  p.  196,  218;  t.  II, 

p.  82,  377. 
Heredia  (Ignacio  de),  L  II,  p.  218, 

225. 
Heredia  (José  de),  t.  II,  p.  229. 
Hermosilla,  t.  I",  p.  212. 
Hermosilla    y    Sandoval,    t.    II, 
p.  381.  r.: 

Hermoso,  t.  l",  p.  176,  210,  211.    | 
Hernandez,  t.  II,  p.  321. 
Héros   (J.  Antonio  de  los),  t.    II, 

p.  139. 
Herradura,  t.  II,  p.  50. 
Herrera,  t.  II,  p.  380. 
Herrera    Barnuevo     (Sébastian), 

t.  II,  p.  370. 
Herreria,  t.  II.  p.  50. 
Herreria  (Vicomte   de  la),   t.   II, 

p.  273.  fi'4 

Hervas  (Sierra  do),  t.  ^'^  p.  125, 155. 


Hervas  y  Panduro,  t.  I«^  p.  134, 

169;  t.  II,  p.  333,  334. 
HE\^A,  t.  I",  p.  83,  88. 
Hibernois,  t.  pr,  p.  339. 
Hidalgo  de  Cisneros,  t.  II,  p.  86. 
Hideux,  t.  I",  p.  120. 
HiGUERA  LA  Real,  t.  !«'',  p.  121. 
Hijar  (Duc  de),  t.  I",  p.  214;  t.  II, 

p.  258. 

HiLDEBRAND,   t.   I«^   p.   259. 

Hillilos,  t.  II,  p.  50. 

HiLLSBOBOUGH,  t.  II,  p.  167,169,  176. 
HiNESTROSA,  t.  II,  p.  379. 
HiPPONE,  t.  I",  p.  137. 
HOBBES,  t.  II,  p.  54. 
HOLDERNESSE,    t.    P"",    p.    66. 

HOLLAND  (Lord),  t.  II,  p.  208. 
Hollande,  t.  I",  p.  133;  t.  II,  p.  174, 

184,  187,  250,  253,  255,  278. 
HoLSTEiN  (Pierre  de),  t.  I",  p.  93. 
Honda,  t.  I",  p.  121. 
Honduras,  t.  I",  p.  50,  52,  67,  97. 

102.    106;    t.    II,    p.    24,    30,    159, 

213,  214,  229. 
Hongrie,  t.  II,  p.  48,  202. 
HONORIUS,  t.  I",  p.  148. 
Hontibon,  t.  I",  p.  121. 
Hormesinda,  t.  II,  p.  361,  362. 
HoRN,  t.  II,  p.  306,  340. 
HOROZCO,  t.  I",  p.  128. 
HouASSE,  t.  II,  p.  372. 
HowE  (Amiral),  t.  II,  p.  74,  189.  206, 

218,  268. 
HowE  (Général),  t.  II,  p.  119. 

HUANCAVELICA,   t.   II,  p.   231. 

HuERTA  (Vicente  Garcia  de  la),  t.  II, 
p.  259,  313,  360,  366,  367,  368. 

HuERTA  Y  Vega  (Francisco  Manuel 
DE  LA),  t.  II,  p.  335. 

HUESCA,  t.  I",  p.  80, 121,  185,  328. 

HuESCAR,  1. 1",  p.  2;  t.  II,  p.  341,  349. 

HuESCAR  (Mariana  de  Silva,  du- 
chesse D'),  t.  II,  p.  46,  349. 

HUETE,  t.  I",  p.  121. 

HUMBOLDT,  t.  II,  p.  334. 

HUNTER,  t.  II,  p.  324. 

HURTADO  DE  MENDOZA,  t.  II,  p.  107. 

HUSSEY,  t.  II,  p.  161,  164,  165,  166, 
167,  168,  169,  173,  174,  177,  185. 

Iago  DU  Chili  (San),  t.  I",  p.  121. 

Iago  du  Paraguay  (San),  t.  I*', 
p.  121. 


424 


RÈGNE   DE    CHARLES   III   D'ESPAGNE 


Ibanez  (Maria  Ignacia),  t.  II,  p.  347. 

IBARA,  t.  I",  p.  121. 

IBEBA,  t.  I",  p.  125,  128. 

Ibère,  t.  II,  p.  54. 

Ibeeville,  t.  II,  p.  5,  6. 

IBICUY,  t.  I",  p.  90,  125,  155,  158, 

229. 
ICA,  t.  I",  p.  121. 
Idiaquez  (P.),  t.  l",  p.  175,  208. 
Ignace  de  Loyola  (Saint),   t.   I^^, 
p.   120,   124,   166,   196,   231,   283, 
329,  336,  401;  t.  II,  p.  314. 
Ignacio  Gtjazu  (San),  t.  I",  p.  125. 
Ignacio  Mini  (San),  t.  I",  p.  125. 
Ildefonse  (Saint-),  t.  I",  p.  11,  13, 
98,  113,  162,  183,  185,  195;  t.  II, 
p.  20,  39,  42,  71,  85,  95,  161,  182, 
184,  202,  257.  266,  372,  379,  396. 
Illiberis,  t.  II,  p.  335. 
Illinois,  t.  II,  p.  3. 
Immaculée  Conception,  t.  P^p.  1(>9, 

134,  144,  301;  t.  II,  p.  308,  335. 
Imola,  t.  pr,  p.  240. 
Incas,  t.  II,  p.  236,  242. 
Indes  orientales,  t.  I*"",  p.  35,  59; 

t.  II,  p.  142,  213. 
Indes  occidentales,  t.  I",  p.  7,  18, 
25,  31,  34,  84,  155,  228,  231,  283. 
376;  t.  II,  p.  11,  18,  19,  20,  26,  27. 
43,  69,  84,  93,  123,  124,  142,  152. 
162,  167,  179,  196,  220,  228,  233. 
234,  235,  262,  263,  264,  302,  305. 
393. 
Ineantado  (Duc  de  l'),  t.  II,  p.  39. 
Innocents  (Saints),  t.  F^  p.  120. 
Innocent  X,  t.  P"",  p.  138,  166,  167. 
Innocent  XIII,  t.  I",  p.  361. 
Ieala  (Martinez  de),  t.  I",  p.  123. 
Ieanda  (Comte  d'),  t.  Il,  p.  312. 
Iriakte  (Bernardo),  t.  II,  p.  348. 
jRiARTE  (Juan),  t.  II,  p.  348,  354. 

373. 

IRIARTE  (Tomas),  t.   II,  p.  47,  94, 

257,  313,  343,  345,  347,  348,  349, 

350,  351,  352,  353,  354,  356,  361, 

362,  364,  368,  369,  373,  385. 

Irlande,  t.  II,  p.  IIO,  114,  124,  335. 

Isabelle    la    Catholique,    t.    II, 

p.  230. 
Isabelle  (Infante),  t.  I",  p.  6,  28. 
IsiDRO  (San),  t.  I",  p.  128,  134,  166, 
277.  294,  298,  300,  305,  322.  323, 


324,  334,  335,  350,  375,  381,  383, 

399,  400,  407,  416;  t.  II,  p.  317, 

321,  343,  344,  352,  392. 
Isidore  (Saint-),  t.  II,  p.  362. 
ISLA,  t.  I^r,  p.  135,  136,  149,  150, 

151,  152,  153,  154,  238,  239,  329; 

t.  II,  p.  284,  291,  313,  328,  342. 
Italie,  t.  I",  p.  5,  6,  15,  17,  38,  62, 

76,  142,  177,  208,  212,  247,  265. 

335,  371;  t.  II,  p.  14,  95,  145,  173. 

174,  234,  318,  330,  345,  373. 
Jacob  et  EsAU,  t.  II,  p.  258. 
Jacques  (Saint),  t.  II,  p.  335,  362. 
Jacques  (Rue  Saint-),  t.  I^r,  p.  335. 
Jacques  (Ordre  de  Saint-),  t.  I", 

p.  119;  t.  II,  p.  53,  345. 
Jacques  VI,  t.  II,  p.  60. 
Jacques  de  Compostelle  (Saint-), 

t.  I",  p.  27;  t.  II,  p.  287. 
Jaen,  t.  pr,  p.  49,  121;  t.  IL  p.  44, 

292,  394. 
Jaca,  t.  I",  p.  278,  328. 
Jamaïque,  t.  P"',  p.  17,  52,  85;  t.  II, 

p.  24,  68,  136,  153,  157,  180,  189. 

196. 
James  (Saint-),  t.  F»-,  p.  33,  48,  51, 

54,  83,  93;  t.  II,  p.  84,  103,  104, 

110,  123.   132.  134.  179,187,210, 

212,  227,  278. 
Jansénius,  t.  1er,  p.  136,  137,  139. 
Jan\-ier  (Saint-),  navire,  t.  I«'",p.238. 

239. 
Japon,  t.  II,  p.  354. 
Jarillo  (Francisco),  t.  pr,  p.  232. 
Jason  (Le),  t.  II,  p.  55,  59,  60,  65. 
Jativa   (Francisco   Fernandez  de). 

t.  1er.  p.  328. 
Javalquinto.  t.  II.  p.  349. 
Jay,  t.  II,  p.  174,  209,  222. 
Jean  (Saint-),  village,  t.  1er,  p.  121. 
Jean  (Saint),  t.  II,  p.  362. 
Jean-Chrysostome    (Saint),    t.  l", 

p.  173. 
Jean  de  Dieu  (Saint-),  t.  l",  p.  119. 
Jean  de  Jérusalem  (Saint-),  t.  II. 

p.  260.  5*;t:-r-;  ..-  -  ^ 

Jean  Népomucènb   (Saint),  t.   l", 

p.  121.  fSï4i-<:  :  '--r<^,j--^ 
Jean  V.  t.  pr.  p.  154.     ,   , 

JÉRÉMIE,  t.  II,  p.  358. 

Jéricho,  t.  II,  p.  384. 
JÉRÔME  (Saint-),  t.  II,  p.  332. 


TABLE   ALPHABÊTIOrE 


*èï> 


JÉsrs,  t.  I^,  p.  125. 
JÉsrs-ET-MLtEiE  (Rut),  t.  II,  p.  2fô. 

JÉSUS- I>EL-M0XTK.  t.  I"',  p.  S€,  Ifl. 

JÉsrs  NAZAEEyo,  t.  I»',  p,  12*. 
JcAKKA  (Santa-),  t-  I"',  p.  121. 
JoAQrrs  (San),  t.  I*^,  p.  125. 
JODELET,  t.  II,  p.  341. 
Johsstont:,  t.  II,  p.  164,  167,  169l 
JoM>rKT,T.i.  t.  II,  p.  387. 
JoBDA>-  (Lucas),  t.  IL  p.  370,  372. 
JoKGE  T  GiLVAJf  (-\ntomo),  t-  I*^, 

p.  328. 
José  (San),  t.  I«r,  p.  125. 
José  I",  t.  IL  p-  107. 
José  (Infant),  t.  II,  p.  107. 
Joseph  (Evèque).  t.  I"^,  p.  327. 
Joseph  I"  ou  José,  t.  I"",  p.  172. 
Joseph  IL  t.  I",  p.  6.  28,  27S.  2S|. 

282.  375;  t.  IL  p.  134.   lî!^.  ■:i;v 

269.  270.  272. 
JouBERT  (Abbo).  t.  V^.  p.  2,%^. 
JOVELLANOS,  t.   I".  p.  80.   170;  t.   IL 

p.  47,  259.  279,  283.  292.  293.  29.'^ 

296,  297,  298,  313.  310.  317.  36 i. 

365.  370.  371.  380. 
Juan  (San),  t.  V.  y.  125,  160. 
Juan  (San-),  ballorio  ll.Mtanlo.  ».  U. 

p.  20 'i. 
Ji'AN  (San-).  rivi(^ri>.   I.   11.   p     t.iO. 

226. 
•li'AN    (Sun),    lie    Nicaragua.    I.    11, 

p.  136.  ir,9. 
.li'AN  (Fra.v).  (.  \'\  p.  320. 
■liAN  (.lor^'f).  I-  tl.  !'•  8''- 
.li'AN   i>n   rimiMovi..   L    11.   p.   "Jiid, 

262.  277. 
.lrAiti(iz(Al.li(-).  I.  1"'.  )..  21  I. 
.li'MAt,.  L  II.  p.  :iK3. 
.liKAH.  1.  l'-r.  p.  27H. 
JlMCIO  IMI'AHC.IAI..  I.  I"'.  p.  '.','>.'>.  2. St.. 

2.^7.  :i'.2. 

.ll'I.IAN   (HllM).   I.    II.   p.    I.'.O. 

Jni.fAN    Dict,    l'KiiK.iiKi    (San).   I.    I"'. 
p.  Hl. 

ji  scA,  i.  l"^  p.  7't. 

.llNIIIH.    I.    II.    p.    (.H.    71. 

.Ii;nc,n.  \.  II.  p.  ;J77. 

•Il   NTK  CICNTUAI-M,   !..   I"''.   p.   376. 
IriiTKIt,  I     l"f.  p.  2r.6;  l.  IL  p.  320. 
Jim  TA    V    ItniriNA    (Himlii),    t.    I"', 

p.  20'.. 
JlHTJ.MIANI.   l.   I''.  p.  3.'(.'). 


JrxA-RA.  t..  n. 

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KASltAlTlAs.,  *,  n.  r.    ." 

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LaoY.  t.  t**,  IV  :^;  L  IL  p.  A*, 
L\uvKN*NT  ^M,■*H,■^^.  L  U,  p.  ."^(^1. 

L\  KOXTAINK.  1.  tL  p.  H\.  A^\,  t\M. 
Laoa.'«o,a  (M;^n.-\n.>),  I.  IL  p.  334. 
Laoos.  t.  l'^^  p.  r.N, 
La»5«anuk.  t.  IL  p.  3vH. 

I.AOt'NA  t^K  TftNftHtnW.  (,  ^"^  p,  iîlL 

La  lUvK.  1,  V\\\.  29.  AO.  \i,^^,  Mi, 

\.K\HKUV\\,\.\H,   l.   IL   p.   2M, 

L\M\.  I.  Lr  p.  :l.^. 
l.vMKKur  (Mar.piis  t»K).  1.  11.  p,  1  l:i. 
l,\MnF,)(TIN>,  I.   V\  I»,  Wl. 
l,\MI»Kni\(      KW     .S,\UA<H>BH|l!,      I,      l*^ 

p.  3:r;. 
La  Lanur.  I.  11.  p  :tl9, 
Lanurm  (Les).  I.  11.  p.  179. 
LAN.iAtu.  I.  IL  p.  LtO.  l'tM.  l'iO.  ino, 

160.  166.  169. 26H. 397. 
LANlIl.fi!.  1.  IL  p.  350. 
LANdi'Piitix;.  I.  P'f,  p.  255. 
Lan.U'KT.  1.  I-f,  p.  !I)I9. 
Lantw.  I.  l-f,  p.  270,  2HI. 
Lantm  (Dni'iioRsi'  un]),  L  1"^,  (t,  V)2. 
Lanît,  (J(iMp).  I.  IL  p.  320. 
l,A<>iiir.ri;i>].  I.  IL  p.  H't. 
Lai'I.ana  (Jimn),  t,.  I••^  p.  r)2^l, 
La  I'i.anciim,  L  II,  p   3'f1. 
LAyiiicnfu,  L  I"',  [>.  121. 
Laka  ((loriil'i  DK),  \.  IL  p.  'i'iiH. 
Lakai;iik,  I.  IL  p-  *''■''■ 
Laiuo  (Jiititi),  t.  I'^',  p.  ''}2H. 
Lakhain  (P.),  t.  1"%  p.  219. 
l,\nnki><>  (Mil»!  iiK},  l„  IL  p.  10. 
Lamaiitk  (!'.),  l.  I"',  p.  21'», 


426 


REGNE    DE   CHARLES    III    D'ESPAGNE 


Las  Casas,  t.  II,  p.  250,  274,  275, 

276. 
Las  Casas  (Louis  de),  t.  II,  p.  312. 
Laso  (José-Gonzalez),  t.  1",  p.  328. 
Laso    Santos    (Francisco),    t.    P^ 

p.  328. 
Latouche-Tréville,  t.  II,  p.  142. 
Latour  (Antoine  de),  t.  II,  p.  361. 
Laurent  (Saint-),  t.  I^r,  p.  53,  60, 

107. 
Laurent  Justinien  (Saint-),  t.  I'^'', 

p. 119. 
Laurens,  t.  IL  p.  222. 
Lauzanne  (Comte  de),  t.  II,  p.  152. 
Lavana  (Comte   de),   t.  P'',  p.  342. 
Laverde  Ruiz,  t.  II,  p.  328. 
Lavoisier,  t.  I",  p.  133,  t.  II,  p.  324. 
Law,  t.  II,  p.  2.  303. 
Lawfeld,  t.  IL  p.  63. 
Lazare  (Saint-),  t.  P',  p.  349. 
Lebrun,  t.  II,  p.  371. 
Lecky,  t.  ler,  p.  95,  102,  106;  t.  II, 

p.  62,  63,  124,  171,  173,  206,  208, 

210. 
Le  Comte,  t.  II,  p.  22. 
Ledesma,  t.  II,  p.  292. 
Lee  (Arthur),  t.  II,  p.  110,  116,  119. 
Lee  (Fort),  t.  II,  p.  124. 
Lefort  (Paul),  t.  II,  p.  370. 
Leganes,  t.  II,  p.  46. 
Legrelle,  t.  II,  p.  222. 
Leibnitz,  t.  II,  p.  333. 
Lekain,  t.  pr,  p.  170. 
Llezema,  t.  P'',  p.  121. 
Lemos,  t.  I",  p.  2. 
Lemos  (Comtesse),  t.  II,  p.  342. 
Léon  (Saint-),  t.  P"",  p.  254. 
LÉON  (Royaume  de),  t.  P^,  p.  121; 

t.  II,  p.  338,  393. 
LÉON  XIII,  t.  Jer,  p.  277. 
LÉONARDON,  t.  II,  p.  118. 
LÉOPOLD  (Empereur),  t.  I",  p.  374. 
LÉOPOLD    (Grand-duc   de    Toscane), 

t.  I",  p.  178;  t.  II,  p.  1,  34,  36,  38, 

98. 
Lepaige,  t.  I«^  p.  120,  122,  167,  211. 
Lépante   (Archevêque    de),    t.    I", 

p.  112. 
Lebena    (Pedro-Lopez    de),    t.    II, 

p.  303,  304,  306,  393. 
LÉEiDA,  t.  I",  p.  9,  121,  328. 
Lerme  (Duc  de),  t.  II,  p.  340. 


Lespinasse  (de),  t.  P'',  p.  170,  171, 

196,  391. 

Levant,  t.  II,  p.  75,  87,  216,  218, 

250. 
LiBERIUS,  t.  I",  p.  148. 
Libye,  t.  II,  p.  335. 
Ligli  (Ventura),  t.  II,  p.  372. 
Lima,   t.   Ie^  p.  43,  60,  121;  t.  II, 

p.  46,  246,  247,  322. 
LiNGARD  (Mme),  t.  IL  p.  170. 
LiNGUET,  t.  II,  p.  367. 
Lippe  (Comte  de  la),  t.  pr,  p.  73,  78, 

81. 
Lisbonne,  t.  P"-,  p.  73,  74,  76,  77,  78, 

79,  80,  81,  107,  172;  t.  II,  p.  101, 

106,  149,  163,  164,  169,  173,  177, 

197,  260,  261,  263,  265,  266,  277, 
398. 

LiVOURNE,  t.  I",  p.  270;  t.  II,  p.  268. 

Llano,  t.  pr,  p.  117,  374,  386,  387; 
t.  II,  p.  250,  272. 

Llanos  (Los),  t.  I«^  p.  121. 

Locke,  t.  II,  p.  328. 

LOGRONO,  t.  P'',  p.  121. 

LOMBARDIE,  t.  pr,  p.  28,  29. 

Londres,  t.  P^  p.  17,  28,  32,  35,  36, 
39,  40,  41,  48,  52,  53,  54,  55,  56,  57, 
58,  60,  62,  63,  64,  65,  67,  68,  69,  73, 
74,  83,  91,  92,  94,  96, 103, 105, 106, 
140,  170,  171,  257;  t.  II,  p.  57,  58, 
60,  65,  67,  68,  74,  77,  79,  103,  110, 
112,  119,  121,  123,  124,  128,  130, 
131,  132,  135,  138,  161,  169,  171, 
173,  176,  184,  185,  186,  210>  212, 
213,  215,  218,  220,  226,  278,  305, 
318,  319,  324,  397. 

Long  Island,  t.  II,  p.  124. 

Lope,  t.  II,  p.  347,  359,  366,  367. 

Lopez  (Alvaro),  t.  II,  p.  255. 

LoPEz  (P.),  t.  pr,  p.  175,  208,  211, 
212. 

LoPEz  (Juan),  t.  II,  p.  336. 

Lopez  (Pascual),  t.  P',  p.  328. 

Lopez  (Tomas),  t.  II,  p.  336. 

Lopez  de  Ayala  (Ignacio),  t.  II, 
p.  338,  344. 

Lopez  del  Corral,  t.  II,  p.  159. 

Lorca,  t.  I",  p.  121;  t.  II,  p.  299. 

Lorente,  t.  II,  p.  237. 

Lorenzana  (Francisco  Antonio), 
t.  II,  p.  288. 

LoRENZo  (Fra).  Voir  Clément  XIV. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


427 


LoRENZO  (Juan),  t.  I«,  p.  328. 
LoRENZO  (San),  t.  I",  p.  125,  160. 
LoRENZO  (San),  navire,  t.  II,  p.  149. 
LORETO,  t.  I",  p.  122.  125. 

LORETTE,   t.   I",   p.   143. 

Lorraine,  t.  I",  p.  244,  301. 
LosADA  (Duc  DE),  t.  pr,  p.  11,  12, 

26,  27,  116,  118,  163;  t.  II,  p.  124, 

176,  263. 
LoSADA  (Louis),  t.  IL  p.  325,  326, 

328. 

LOSADA-QUIROGA  (  José),  t.  I'^^  p.  328. 

Los  Rios  (Vicente  de),  t.  II,  p.  321. 

Louis  (Saint),  t.  I«^  p.  160. 

Louis  (Saint-),  église,  t.  II,  p.  370. 

Louis  (Infant  Don),  t.  I",  p.  2,  11; 
t.  II,  p.  82,  95,  96,  202,  262,  264. 

Louis  XIII,  t.  IL  p.  400. 

Louis  XIV,  t.  P--,  p.  13,  252;  t.  II, 
p.  61,  399. 

Louis  XV,  t.  I",  p.  3,  4,  5,  27,  34, 
36,  41,  43,  50,  64,  72,  75,  91,  93, 
94,  95,  97,  104,  240,  244,  252,  253, 
258,  268,  279,  303.  304,  308,  316, 
318,  320,  334,  336,  340,  349,  385, 
386,  391,  392,  393,  394,  396;  t.  II, 
p.  6,  22,  24,  38,  55,  60,  61,  77,  78, 
141,  146,  177,  395. 

Louis  XVI,  t.  II,  p.  24,  116,  118, 
133,  134,  135,  172,  192,  217,  218, 
222,  224,  227,  265,   278,  296,  398. 

Louis  XVIII,  t.  II,  p.  201. 

Louis  de  Grenade,  t.  II,  p.  344. 

Louis  de  la  Paix  (Saint-),  t.  F'', 
p.  121. 

Louis  de  Potosi  (Saint-),  t.  I", 
p.  121. 

Louisbourg,  t.  P^  p.  30,  34. 

Louise  (Mme),  t.  Fr,  p.  332,  333, 
334,  339,  392. 

Louise- Elisabeth,  t.  I",  p.  3,  4,  5, 

28,  245. 

Louisiane,  t.  I",  p.  60,  73,  98,  104, 

106;  t.  IL  p.  1,  2,  4,  5,  6,   7,  8,  9, 

10,  11,  12,  13,  15.  17,  18,  19,  55, 

136,  152,  154,  156,  318,  398. 

Louisiane  (Village),  t.  II,  p.  49,  50. 

Lourizal,   t.   II,   p.   250,   261,   262, 

263,  264,  266,  267. 
LOUVAIN,  t.  pr,  p.  137. 
LOUVIERS,  t.  II,  p.  21. 
LOXA,  t.  I",  p.  121. 


Loyola,  t.  I^r,  p.  121;  t.  II,  p.  330. 

LucAR  (San),  t.  I",  p.  185. 

Lucas  (San),  t.  I",  p.  227. 

Lucie  (Sainte-),  t.  pr,  p.  72;  t.  II, 
p.  135,  213,  222. 

LuçON,  t.  II,  p.  305. 

LUENGO  (P.),  t.  pr,  p.  165. 

LuERMO-PiNTO  (Juan),  t.  I«^  p.  328. 

LuGANO,  t.  II,  p.  343. 

LuGO,  t.  I",  p.  328. 

Luis  de  Gonzaga  (San),  1. 1",  p.  125. 

LuLOS,  t.  pi-,  p.  121. 

LuMiARES  (Comte  de),  t.  II,  p.  336. 

LUYNES,  t.  I",  p.  283,  284,  286,  414, 
416. 

LuzAN,  1. 1",  p.  143, 151;  t.  II,  p.  313, 
341.  342. 

LuzuRiAGA  (José),  t.  II,  p.  323. 

LuzY  (Lucas),  t.  II,  p.  49. 

Lyon,  t.  P"",  p.  6,  277;  t.  II,  p.  21,  22. 

Mably,  t.  pi-,  p.  155. 

Mac  Bride,  t.  II,  p.  60. 

Macanaz,  t.  II,  p.  296,  340. 

Maceda,  t.  P"",  p.  78. 

Macedonio,  t.  I",  p.  353,  354,  398, 
399. 

Macerata,  t.  pr,  p.  398. 

Macias  (Manuel),  t.  I",  p.  328. 

Madariaga,  t.  II,  p.  67. 

Madras,  t.  I",  p.  35. 

Madrid,  t.  I",  p.  l,  2,  5,  10,  12,  14, 
15,  19,  24,  25,  26,  27,  30,  31,  32, 
35,  36,  39,  44,  45,  49,  50,  52,  53, 
55,  57,  58,  60,  61,  63,  64,  67,  68, 
69,  70,  73,  77,  79,  80,  81,  82,  89, 
90,  92,  94,  100,  104,  106,  111,  112, 
117,  121,  125,  133,  134,  142,  146, 
152,  153,  155,  157,  164,  166,  174, 
176,  178,  179,  181,  182,  183,  184, 
185,  186,  187,  188,  191,  192,  193, 
194,  195,  202,  207,  204,  210,  211, 
215,  216,  218,  220,  222,  231,  233, 
237,  238,  239,  241,  266,  273,  277, 
278,  279,  280,  293,  298,  299,  300, 
303,  305,  314,  315,  316,  318,  322, 
323,  324,  325,  326,  331,  334,  335, 
342,  343,  344,  366,  386,  391,  392, 
393,  394,  395,  399,  400,  406,  407, 
414,  416;  t.  IL  p.  2,  18,  20,  32,  33, 
34,  35,  36,  37,  39,  40.  41,  43,  44, 
45,  51,  53,  56,  70,  76,  78,  79,  80, 
82,  85,  91,  93,  96,  99,  100, 106,  114. 


428 


RÈGNE    DE    CHARLES    IH    D'ESPAGNE 


115,  117,  119,  121,  122,  129,  131, 
132,  137,  143,  144,  152,  155,  161^ 
164,  166,  167,  168,  169.  173,  174, 
177,  179,  180,  181,  185,  186,  187, 
189,  198,  200,  202,  208,  209,  214, 
219,  220,  222,  225,  229,  235,  236, 
241,  245,  250,  251,  253,  257,  258, 
260,  261,  263,  266,  267,  272,  276, 
278,  280,  281,  283,  284,  285,  286, 
290,  292,  300,  301,  303,  304,  305, 
306,  307,  308,  310,  312,  315,  321, 
322,  323,  330,  333,  336,  343,  348, 
350,  352,  354,  360,  364,  367,  368, 
371.  372,  373,  378,  385,  390,  391, 
396,  398. 

Madrid  (Bernardo  de  la),  t.  II, 
p.  239. 

Maella  (Mariano),  t.  II,  p.  377. 

Magallon,  t.  I",  p.  391;  t.  II,  p.  25. 

Magana,  t.  II,  p.  50. 

Magellan,  t.  I",  p.  326,  392;  t.  II, 
p.  59,  60. 

Magnabal,  t.  I",  p.  132;  t.  II,  p.  341. 

Mahon,  t.  II,  p.  190,  191,  193,  195, 
213,  215. 

Mahony,  t.  I«r,  p.  333. 

Mai  (Abbé),  t.  pr,  p.  334. 

Maillé  (Duc  de),  t.  II,  p.  201,  205. 

MajaS,  t.  1er,  p.  191;  t.  II,  p.  365. 

Majorque,  t.  I",  p.  22,  121,  329. 

Majuritas,  t.  II,  p.  229. 

Malaga,  t.  1er,  p.  121,  328;  t.  II,  p.  13, 
20,  47, 183,  206,  248,  289,  299,  352. 

Maldonado,  t.  pr,  p.  228. 

Malherbe,  t.  II,  p.  344. 

Malmesbury.  Voir  Harris. 

Malo  (Saint-),  t.  II,  p.  60. 

Malouines,  t.  I",  p.  224,  322,  326; 
t.  II,  p.  55,  59,  60,  65,  66,  67,  68, 
73,  74,  75,  80,  81,  102. 

Malte  (Ordre  de),  1. 1",  p.  1 19;  t.  II, 
p.  201,  260. 

Malvezzi,  t.  I",  p.  281,  300,  367, 
391,  395,  406,  416. 

Mamelucos,  t.  pr,  p.  124,  125. 

Manalic,  t.  I",  p.  218. 

Manchak,  t.  II,  p.  154. 

Manche  (Mer  de  la),  t.  II,  p.  138, 
140,  142,  144,  152,  160,  162,  180. 

Manche  (Province  de  la),  t.  pr,  p.  181, 
376;  t.  II,  p.  44,  54. 

Mangino  (Fernando),  t.  II,  p.  231. 


Manila,  t.  I",  p.  121,  328. 
Manille,  t.  I",  p.  73,  88,  89,  204 

t.  II,  p.  55,  56,  57,  58,  59,  66,  73, 

81,  102,  305,  322. 
Manrèse,  t.  I",  p.  134. 
Mansfield,  t.  pr,  p.  102,  103;  t.  II, 

p.  128,  129,  172. 
Manuel,  t.  I",  p.  327. 
Manzanarès,   t.    I",   p.  10;   t.    II, 

p.  299,  362,  398. 
Maracaibo,  t.  II,  p.  305. 
Maratta,  t.  II,  p.  372. 
Marbeuf  (de),  t.  pr,  p.  238,  239. 
Marcel  (Pape),  t.  II,  p.  390. 
Marchand,  t.  II,  p.  380. 
Marchena,  t.  pr,  p.  121. 
Marcillac,  t.  pr,  p.  396. 
Marco  (M.  et  Mme  de),  t.  II,  p.  199, 

200. 
Marcos  (Rue  San-),  t.  II,  p.  285. 
Marefoschi,  t.  I",  p.  299,  338,  371, 

379,  398. 
Maret,  t.  II,  p.  321. 
Maria  (Santa-),  t.  I",  p.  128. 
Maria  de  Fé  (Santa-),  t.  l".  p.  125, 
Maria  la   Mayor   (Santa-),   t.    P"", 

p.  125. 
Maria  de  las  Parras  (Santa-),  t.  pr, 

p.  121. 
Mariana  (Infante  Doua),  épouse  de 

Don  Gabriel,   t.   II,  p.   250,  260, 

266,  277. 
Maria  Ana  Bénédicte,  t.  II,  p.  107. 
Mariana  (de  Portugal),  t.  II,  p.  108. 
MariaTeresa  (Infante),  t. pr,p.  374, 
Maria  Victoria,  t.  pr,  p.  77;  t.  II, 

p.  107,  108,  109. 
Marianes  (Iles),  t.  pr,  p.  121. 
Marie  (Cap  Sainte-),  t.  II,  p.  153. 
Marie,  fille  du  roi  Henri  VIII,  t.  II, 

p.  286. 
Marie  d'Agréda,  t.  pr,  p.  302. 
Marie  Alacoque,  t.  pr,  p.  339. 
Marie- Amélie  de  Lorraine,  t.  pr, 

p.  245,  301,  386,  387. 
Marie-Amélie  de  Saxe,  t.  P^,  p.  1, 6, 

9,  11,  13,  14,  27,  29,  30,  36,  49,  53, 

109;  t.  II,  p.  336,  375,  392,  395. 
Marie-Anne    d'Autriche,     t.     P"", 

p.  150. 
Marie-Antoinette,  t.    I",    p.    245; 

t.  II,  p.  133. 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


429^ 


Marie  Bakbe,  t.  I«^  p.  2,  21,  152, 

154;  t.  II,  p.  371. 
Mabie- Caroline,  t.  ler,  p.  265;  t.  II, 

p.  98,  99,  250,  268,  272,  274,  275, 

276. 
Maria-Francisca    (Reine    de    Por- 
tugal), t.  II,  p.  107. 
Marie-Josèphe  (Infante),  t.  I",  p.  7; 

t.  II,  p.  96,  392. 
Marie-Josèphe  de  Saxe,  t.  P"",  p.  6, 

51. 
Marie-Louise  (Infante),  t.  I",  p.  7, 

178;  t.  II,  p.  1,  34,  36. 
Marie-Louise  (Princesse  des  Astu- 

ries),  t.  I«r,  p.  247;  t.  II,  p.  37,  38, 

257,  266,  344,  396. 
Marie-Thérèse,  t.  pr,  p.  i,  4,  38, 

45,   57,   265,   268,   283,   322,   330, 

374,  386,  387,  393,  394,  395;  t.  II, 

p.  98,  133,  134,  184. 
Marie-Thérèse  du  Cœur  de  Jésus, 

t.  I",  p.  401. 
Marixduque,  t.  P"",  p.  121. 
Marino,  t.  pr,  p.  375. 
Marly,  t.  l^^,  p.  57,  261. 
Maroc  (Ville  de),  t.  II,  p.  85. 
Maroc,  t.  pr,  p.  195;  t.  II,  p.  84,  85, 

250,  251,  252,  271,  347. 
Marquez  (P.),  t.  IL  p.  381. 
Marquis,  t.  II,  p.  13,  15,  17. 
Mars,  t.  II,  p.  36,  308. 
Marsan  (Mme  de),  t.  I",  p.  332,  335. 
Marseille,  t.  pr,  p.  237;  t.  II,  p.  84. 
Marta  (Santa-),  t.  I",  p.  128. 
Marti,  t.  II,  p.  326. 
Martin  (capitaine),  t.  I",  p.  30. 
Martin  Perez,  t.  II,  p.  50. 
Martinelli  (P.),  t.  I",  p.  365. 
Martinenche,  t.  II,  p.  341,  358. 
Martinez  (P.  Joseph),  t.  I",  p.  209, 

214. 
Martinez  (Juan),  t.  P'',  p.  328. 
Martinique,  t.  ^'^  p.  31;  t.  II,  p.  11, 

12,  153,  222. 
Martires  del  Japon,  t.  P"",  p.  125. 
Masaya,  t.  Il,  p-  159. 
Masdeu     (Juan    Francisco),     t.   II, 

p.  313,  340. 
Masones  (  Jaime),  t.  I",  p.  43,  54,  60, 

188,  189,  217;  t.  II,  p.  317. 
Masserano  (Prince  de),  t.  P"",  p.  26; 

t.  II,  p.  55,  56,  58,  65,  66,  68,  69, 


70,  72,  73,  74,  75,  76,  78,  79,  80, 

100,  103,  112,  123,  128,  393. 
Masson  (Frédéric),  t.  P'',  p.  255,  286, 

287,  316,  339. 
Mata  (Martinez  de  la),   t.  II,  285. 
Mata  Linares  (Benito),  t.  Il,  p.  242,. 

247. 
Mataro,  t.  I«r,  p.  225. 
Mathieu  (Cardinal),  t.  L'",  p.  277. 
Matina,  t.  II,  p.  159. 
Mattei,  t.  II,  p.  372. 
Maupeou,  t.  l",  p.  332,  392. 
Maurepas  (Lac),  t.  IL  p.  5. 
Maurepas,  t.  II,  p.  113,  118,  121. 
Maures,  t.  I",  p.  198. 
Mauro  de  la  Fuente  (P.),  t.   P"",. 

p.  208. 
Mauvaise-Fejoie  (Baie  de  la),  t.  II, 

p.  88. 
Maximilien-JosephIII,  t.  Il,  p.l33.. 
Mayans,  t.  II,  p.  326,  335,  377. 
Mayence  (Electeur  de),  t.  pr,  p.  401.. 
Maymo  y  Ribes  (José),  t.  II,  p.  328.. 
Maynas,  t.  I«r,  p.  121. 
Mayor  (Plaza),  1. 1",  p.  I8O,  181, 182. 
Mazan  (Balthazar  de),  t.  II,  p.  17. 
Mazarin,  t.  l",  p.  94. 
Mazarquivir,  t.  II,  p.  215,  216. 
Mazarbedo,  t.  II,  p.  151,  255. 
Media  Luna,  t.  II,  p.  157. 
Medicis,  t.  pr,  p.  282;  t.  II,  p.  34. 
Médina,  t.  P'',  p.  87;  t.  II,  p.  150. 
Médina  (Juan  de),  t.  II,  p.  286. 
Médina  del  Campo,  t.  P'',  p.  121. 
Medinaceli,  t.  pr,  p.  26,  179,  181, 

376;  t.  II,  p.  40,  258,  284,  370. 
Médina  Sidonia  (Duc    de),    t.  II,. 

p.  39,  294,  349. 
Médina  Sidonia  (Duchesse  de),  t.  II,. 

p.  35,  39. 

MÉDITERRANÉE,  t.   II,   p.   74,   87,   136, 

183,  184,  214,  216,  256,  320,  337,. 

338,  398. 
Medrano  (Pedro),  t.  P^,  p.  228. 
Melendez  Valdès,  t.  II,  p.  259,  364,. 

369. 
Melgarejo,  t.  II,  p.  96. 
Melille,  t.  II,  p.  82,  85,  139,  251. 
Melo  (DE),  t.  pr,  p.  74. 
Mena  (Juan  Pascual  de),  t.  IL  p. 378. 
Mena  (Pedro  de),  t.  II,  p.  370. 
Mendizabal  (Ignacio),  t.  II,  p.  149.. 


430 


RÈGNE   DE   CHARLES    III   D'ESPAGNE 


Mendoza,  t.  I",  p.  121. 

Menendez (Francisco  Antonio),  t.  II, 
p.  92,  372,  373. 

Menendez  y  Pelayo,  1. 1^'',  p.  134, 
135,  169,  172,  255;  t.  II,  p.  22,  46, 
54,  92,  283,  285,  324,  325, 326, 327, 
331,  332,  334,  335,  341,  342,  343, 
344,  347,  350,  359,  367,  369,  372, 

374,  375,  377,  384,  386. 
Mengs,  t.  I",  p.  10;  t.  II,  p.  313,  374, 

375,  376,  377,  382. 

Mercedes   (Collège   de   los),    t.    II, 

p.  289. 
Merci  (Ordre  de  la),  t.  I",  p.  119. 
Mercy  (de),  t.  pr,  p.  334,  346. 
Merida,  t.  I*"",  p.  121. 
Merino,  t.  I",  p.  204,  328. 
Mesenguy,  t.  pr,  p.  112,  288. 
Mesquia  (José  de),  t.  I",  p.  328. 
Mesta,  t.  II,  p.  293,  294. 
Métastase,  t.I",  p.  135;  t.  II,  p.  40. 
Metz,  t.  II,  p.  111. 
Mexicain  (Concile),   t.   P'',   p.   341, 

360,  370. 
Mexico,  t.  P%  p.  121;  t.  II,  p.  320,  322. 
Mexique,  t.  pi-,p.  98,  121,  122,  135, 

167,  240;  t.  II,  p.  2,  6,  9,  24,  30,  71, 

137,  162,  196,  215,  226,  229,  234, 
305,  321,  397,  398. 

Mezquita,  t.  II,  p.  191. 
Michel  (Robert),  t.  II,  p.  379. 
Michel-Ange,  t.  II,  p.  377. 
Middleton,  t.  II,  p.  330. 
Miguel  (San),  t.   P^  p.    121.    125, 

128,  158,  160;  t.  II,  p.  102. 
Miguel  (San-),  vaisseau,  t.  II,  p.  205. 
Miguel  d'Acha  (San-),  t.  I",  p.  81. 
MiGUELEZ,  t.  I",  p.  50,  118,  129,  136, 

138,  139,  140,  143,  144,  146,  158, 
166,  172,  173,  200,  202,  255,  256. 

Milanais,  t.  I",  p.  270. 
MiLHET  (Jean),  t.  II,  p.  7,  13,  15,  17. 
MiLHET  (Joseph),  t.  II,  p.  17. 
MiLPA,  t.  II,  p.  230. 
Mina  (La),  t.  I«,  p.  76. 
MiNAYO  (Manuel  Ferez),  1. 1",  p.  328. 
Minden,  t.  I",  p.  35,  42. 
Miner  (Mariano),  t.  P"",  p.  242. 
Minerve,  t.  II,  p.  36. 
Miso  ou  MiNHO,  t.  P^  p.  77,  79,  403. 
Minorque,  t.  pr,  p.  34,  59,  72,  107, 
121;  t.  II,  p.  123,   132,  150,  183, 


189,  190,  192,  196,  198,  199,  214, 

215,  221,  223,  226,  253,  398. 
MiR(Miguel),  t.  P'',  p.  157. 
Mira  de  Mescua,  t.  II,  p.  367. 
Mirabeau,  t.  II,  p.  302,  303. 
Miranda    (José    Fernandez).    Voir 

Losada. 
Miranda  (Sierra  Morena),  t.  II,  p.  50. 
Miranda  (Duchesse  de),  t.  II,  p.  39. 
Miranda,  t.  I",  p.  77,  79. 
Mirinay,  t.  P^  p.  125. 
Mississipi,  t.  I",  p.  97,  98;  t.  II,  p.  2, 

3,  5,  6,  15,  24,  214. 
Mila,  t.  II,  p.  228,  230,  231,  237. 
Mitayas,  t.  I",  p.  124. 
Mobile,  t.  pr,  p.  98;  t.  II,  p.  3,  5,  6, 

24,  136,  155,  156,  214. 
Mobilia  Falconderi,  t.  P"",  p.  365. 
Mocha,  t.  I",  p.  121. 
MoDÈNE  (Grand-duc  de),  t.  P^  p.  378. 
Modène,  t.  pr,  p.  240,  251,  270,  363 

367. 
Modeste  (Le),  t.  P'',  p.  75. 
Mohammed  ben  Abd  Allah,  t.  II, 

p.  84,  85,  86. 
Mohamed  ben  Otoman,  t.  Il,  p.  251. 
Mois  apostoliques,  t.  I",  p.  110. 
Moïse,  t.  II,  p.  377. 
MoJON  Blanco,  t.  II,  p.  50. 
Molière,  t.  P^  p.  150. 
MOLINA  (P.),  t.  P^  p.  135. 
Molina    (José    DE),    évêque,  t.  P'', 

p.  327;  t.  II,  p.  289. 
MoLiNA    (José    DE),    officier,    t.    II, 

p.  102. 
MoLiNO,  t.  P^  p.  281. 
MOMPOX,  t.  pr,  p.  121. 

MONARCA,   t.    II,   p.   150. 

MONCORVO,  t.  pr,  p.  78,  79. 

Monda,  t.  II,  p.  336. 

MoNDÉJAR  (Marquis  de),  t.  II,  p.  334. 

Mondonedo,  t.  I",  p.  328. 

MoNiNO,  t.  P'',  p.  200,  202,  217,  256, 
325,  341,  342,  343,  344,  345,  346, 
347,  348,  349,  350,  351,  352,  353, 
354,  355,  856,  357,  358,  359,  360, 
361,  362,  363,  364,  365,  366,  367, 
368,  370,  371,  372,  373,  374,  375, 
376,  377,  378,  380,  382,  383,  384, 
385,  388,  389,  391,  394,  395,  396, 
397,  398,  400,  402,  403,  404,  406, 
409,  410,  411,  412,  413,414,  415; 


T  A  D  L  E   ALPHABÉTIQUE 


431 


t.  II,  p.  50,  54,  82,  99,  100,  108, 
109,  117,  118,  120,  121,  122,  123, 
127,  129,  131,  132,  133,  135,  136, 
137,  141,  143,  149,  151,  152,  153, 
161,  162,  163,  164,  166,  167,  168, 
173,  174,  175,  176,  177,  178,  181, 
182,  183,  184,  185,  186,  187,  188, 
189,  190,  196,  199,  200,  208,  213, 
214,  215,  218,  219,  220,  223,  224, 
225,  248,  250,  251,  252,  253,  255, 
256,  260,  264,  266,  269,  270,  271, 
279,  280,  281,  283,  286,  289,  291, 
301,  302,  303,  304,  306,  307,  308, 
309,  311,  312,  322,  354,  367,  396, 
399. 

MONSON,  t.  P'',  p.  88. 

MONTAIGU,  t.  II,  p.  174. 

MONTALBAN,   t.   II,   p.   367. 

MONTALVO,  t.   II,  p.  54. 

MONTANEZ,    t.    II,    p.    370. 

Mont  Cassin,  t.  I",  p.  404. 

MONTEAGUDO,  t.   II,  p.  349. 

MoNTEALEGRE    (Marquis    DE),   t.    II, 

p.  39. 
Monte-Cavallo,  t.  pr,  p.  264,  265, 

285,  301,  406. 
Montefiascone,  t.  P'',  p.  401. 
Monte-Grande,  t.  II,  p.  102. 
MONTELLANO,  t.  II,  p.  349,  393. 
MONTEMAR,  t.  P'',  p.  80. 
MONTEREI,    t.    P^   p.    121. 

Montes  (Francisco),  t.  II,  p.  304. 

MONTESA,  t.  P^  p.  119. 

Montevideo,  t.  I",  p.  126,  224;  t.  II, 
p.    102. 

Montforte,  t.  P'',  p.  121. 

Montijo,  t.  I",  p.  2. 

Montijo  (Comtesse  de),  t.  II,  p.  349. 

Montilla,  t.  I",  p.  121. 

MONTIZON,  t.  II,  p.  50. 

Montmorin,  t.  II,  p.  110,  117,  118, 
119,  120,  122,  123,  129,  130,  132, 
139,  140,  142,  143,  145,  148,  151, 
161,  163,  170,  174,  175,  176,  177, 
178,  179,  180,  181,  182,  183,  185, 
186,  196,  201,  202,  208,  209,  214, 
219,  221,  224,  225,  252,  261,  308. 

Montpellier,  t.  I",  p.  255;  t.  II, 
p.  22,  322. 

Montréal,  t.  I«^  p.  53. 

Montserrat,  t.  pr,  p.  222. 

Moquegua,  t.  I",  p.  121. 


Mora,  t.   I",  p.  80,    136,   170,   171, 

391,  392;  t.  II,  p.  46. 
Morales  (Ambrosio  de),  t.  II,  p.  334. 
MoRATiN  (le  Père),  t.  II,  p.  313,  343, 

344,  347,  348,  352,  357,  358,  359, 

360,  362,  363,  367,  369. 
MoRATiN  (le  Fils),  t.  II,  p.  313,  369. 
Maraver  y  Vera,  t.  P"",  p.  204. 
MoRciLLO,  t.  II,  p.  326. 
MoREL  Fatio,  t.  P"",  p.  2,  9,  23,  24, 

52,  76,  77,  80,  84,  333,  374,  376; 

t.  II,  p.  29,  34,  35,  46,  47,  58,  83, 

87,  118,  261,  263,  283,  365. 
MoRENO  (Florencio),  t.  II,  p.  86. 
MoRENo  (Manuel),  t.  II,  p.  60. 
MoRENO  (Ventura),  t.  II,  p.  190, 

204. 
MoRETO,  t.  II,  p.  366. 
MoRNiNG  Herald,  t.  II,  p.  202. 

MORON,  t.   pr,  p.  121. 

MoRRO  (Castillo  del),  t.  I",  p.  85,  86, 

87. 
Morveau,  t.  II,  p.  321. 
Moscoso  Y  Peralta,  t.  II,  p.  238, 

246. 
MoscoviÈs,  t.  P"",  p.  121. 
MosQUiTOS,   t.   II,   p.   24,   154,   158, 

159,  189,  226,  229. 
MoTA  (P.),  t.  pr,  p.  220. 
Motte-Piquet  (La),  t.  II,  p.  202. 
Motillos  (Los),  t  II,  p.  50. 
MOTRIL,  t.  pr,  p.  121. 
Mourin  (P.),  t.  P'',  p.  219. 
MouRZAS,  t.  II,  p.  253. 
MOUSSY  (DE),  t.  pr,  p.  123,  127,  155. 
Moxos  (En  los),  t.  P^  p.  121. 
MtLLER  (Max),  t.  II,  p.  333,  334. 
MUNIAIN,  t.  I",  p.  78,  188,  191,  217. 
MuNiz  (Marquis  del  Campo  Villar), 

t.  pr,  p.  1,  18,  163,  164,  165. 
MuNOZ  (Jean-Baptiste),  t.  II,  p.  328, 

344. 
Munster,  t.  II,  p.  306. 
MuRCiE,  t.  I«,  p.  121,  185,  193,  211; 

t.  II,  p.  74,  299,  304. 
Muret  (Pierre),  t.  II,  p.  4,  20,  29,  34. 
MuRiLLO  (Marquis  de),  t.  P"",  p.  180. 
Muriel,  t.  I",  p.  66;  t.  II,  p.  11, 163. 
MuRRAY,  t.  II,  p.  189,  190,  191,  192. 

194. 
MuTis  (José  Celestino),  t.  II,  p.  322. 
MuzQUiz,   t.    pf,   p.    188,   191,   217; 


432 


RÈGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGiNE 


t.  II,  p.  1,  41,  42,  45,  49,  92,  93, 
162,  302,  303. 

Nadolet,  t.  1^^,  p.  242. 

Najaeit,  t.  I",  p.  121.  f 

Nantes,  t.  II,  p.  60. 

Naples,  t.  pr,  p.  1,  2,  3,  4,  6,  7,  12, 
15,  16,  19,  22,  24,  27,  28,  29,  31, 
32,  44,  50,  62,  77,  83,  103,  162, 
185,  219,  251,  253,  265,  266,  270, 
274,  278,  279,  280,  303,  305,  308, 
313,  315,  318,  325,  335,  353,  358, 
363,  372,  373,  374,  393,  396,  402, 
403,  404,  411;  t.  II,  p.  35,  39,  40, 
71,  97,  149,  164,  176,  261,  266, 
267,  269,  270,  271,  272,  273,  274, 
276,  277,  341,  370,  375,  381. 

Napoléon,  t.  I",  p.  169;  t.  II,  p.  198, 
312. 

Nassau  (Prince  de),  t.  II,  p.  204. 

Nasarre,  t.  II,  p.  313,  383,  384. 

Natchez,  t.  II,  p.  2,  3,  4. 

Natchinotchez,  t.  II,  p.  3. 

Nova  (Miguel  Maria  de),  1. 1",  p.  203. 

Navalcarnero,  t.  I*'',  p.  121. 

Navarre,  t.  II,  p.  295,  338. 

Navarro  (Marquis  de  la  Victoire), 
l.  I",  p.  8. 

Navarro  (Benito),  t.  I",  p.  176,  210, 
211,  212,  213,  214,  215,  216. 

Navarro  (P.  Joaquin),  t.  I",  p.  218. 

Navas  de  Linarès,  t.  II,  p.  50. 

Navas  de  Tolosa,  t.  II,  p.  50. 

Nazareth,  t.  I",  p.  119. 

Necker,  t.  II,  p.  106,  161,  180,  181, 

Nectoitx,  t.  I",  p.  109,  130,  136, 
173,  175. 

Neptune,  t.  II,  p.  378. 

NÈGRES  (lie  des),  t.  P^,  p.  121. 

Negroni,  t.  l",  p.  265,  267,  270,  280, 
300,  384,  388,  416. 

Nerville  (de),  t.  II,  p.  60. 

New-Castle,  t.  I",  p.  40,  42,  52,  66, 
95,  100,  103. 

Newman,  t.  II,  p.  317. 

Newton,  t.  pr,  p.  133;  t.  II,  p.  324, 
386. 

New- York,  t.  II,  p.  124. 

Nicandre  (Prince  de  Saint-),  t.  II, 

p.  97. 
Nicaragua  (Lac  de),  t.  II,  p.  159, 226. 
Nicaragua    (Province    de),    t.    II, 
p.  159. 


Nicolas  (San),  t.  P^  p.  125,  160. 
Nicolas,    empereur    du    Paraguay, 

t.  I",  p.  122,  160,  221,  230. 
NiETO  (Joseph),  t.  P"",  p.  228. 
Nifo    (Francisco    Mariano),    t.    II, 

p.  358. 
NlSARD,  t.  I",  p.  245. 
NisSEN,  t.  II,  p.  255. 
Nivernais,  t.  I",  p.  73,  94,  99,  100, 

103,  105. 
NocEDAL  (Candide),   t.   II,   p.   292, 

298,  364. 
Noëlle  (P.),  t.  I",  p.  172. 
NoGUERA  (Andres),  t.  II,  p.  247. 
Noire  (Mer),  t.  II,  p.  184. 
NOLLET,  t.  II,  p.  341. 
Nonciature  (Tribunal  de  la),  t.  I", 

p.  338,  340. 
Nonel  (P.),  t.  pr,  p.  218,  236,  240, 

241. 
Notre-Dame    du    Rosaire,   t.    P^, 

p.  183. 
Noris,  t.  I",  p.  136,  138,  139,  141, 

142,  143,  144,  146,  148,  173,  174. 
Normandie,  t.  II,  p.  19,  21. 
NoRONA,  t.  II,  p.  349. 
North,  t.  II,  p.  55,  64,  70,  75,  76, 

80,   81,   111,   119,   121,   125,   126, 

130,  165,  167,  170,  176,  189,  194, 

206,  208,  219. 
Nouvelle-Ecosse,  t.  II,  p.  209. 
Nouvelle-Espagne,  t.   II,  p.   158, 

248,  264,  320. 
NouV'ELLE-Grenade,  t.  II,  p.  321. 
Nouvelle-Orléans,  t.  I",  p.  104; 

t.  II,  p.  2,  3,  4,  5,  6,  7,  16,  18,  19, 

154,   156. 
Nouveau-Royaume,  t.  I",  p.  121. 
NoYAN  (Jean-Baptiste),  t.  II,  p.  17. 
Nuestra  Senora  de  Mercedes,  t.  P^ 

p.  128. 
NuEVA  Recopilacion,  t.   II,  p.  233. 
Nuix,  t.  pr,  p.  134. 
Oaxaca,  t.  pr,  p.  121. 
Ocana    t.  I",  p.  121;  t.  II,  p.  317, 

319. 
Océan,  t.  II,  p.  197,  206,  256,  338. 
Océan  (L'),  navire,  t.  P^  p.  75. 
O'CONNELL,  t.  IL  p.  204. 
Odile    (Baron    de    Sainte-),    t.  pr^ 

p.  371. 
Oddi,  t.  I",  p.  277,  281. 


TABLE   ALPHABETIQUE 


433 


O'DUNNE,  t.  I",  p.  73,  74,  75,  94. 

Œdipe,  t.  U,  p.  342. 

Ohio,  t.  I«i-,  p.  34. 

Olavide,  t.  n,  p.  1,  36,  46,  47,  48, 

49,  50,  51,  53,  54,  364,  368. 
Olivares  (Duc  d'),  t.  II,  p.  340. 
Oliver  (Antonio),  t.  II,  p.  146. 
Olivieri,  t.  II,  p.  373. 
Olmeda,  t.  II,  p.  349> 
Onate,  t.  pr,  p.  121,  182,  376;  t.  II, 

p.  349. 
Onteniente,  t.  I",  p.  121. 

O'PORTO,  t.  1er,  p.  73^  77,  79,  81. 

Oran,  t.  II,  p.  84,  215,  216,  312,  317, 
366. 

Orbitello,  t.  I",  p.  238. 

Orduna,  t.  I",  p.  121. 

O'Reilly,  t.  I",  p.  76,  79;  t.  II,  p.  1, 
14,  15,  16,  17,  18,  25,  54,  57,  69, 
79,  82,  86,  87,  88,  89,  90,  91,  93, 
94,  110,  251,  311,  318,  398. 

Orénoque,  t.  II,  p.  235. 

Orense,  t.  pr,  p.  121,  134,  328;  t.  II, 
p.   289. 

Oreste,  t.  II,  p.  342. 

Oriel,  t.  II,  p.  317. 

Orient,  t.  II,  p.  75. 

Orihuela,  t.  P^  p.  121,  204,  329. 

Orizaba,  t.  pr,  p.  168. 

Orléans  (Duc  d'),  t.  II,  p.  13. 

Orlofp  (Alexis),  t.  II,  p.  182. 

Orono  (Francisco),  t.  P^,  p.  227. 

OROPESA,t.  P'-,p.l21;t.II,p.236,238. 

Orsini,  t.  I",  p.  253,  266,  267,  268, 
273,  274,  275,  276,  277,  279,  282 
284,  289,  295,  301,  302,  305,  306, 
308,  310,  315,  316,  322,  330,  341, 
344,  347,  348,  350,  351,  358,  365, 
404,  412,  413,  415. 

Orsini  (Francisco),  t.  II,  p.  34, 35, 36. 

Orti  y  Brull,  t.  pr,  p.  171;  t.  II, 
p.  91,  348. 

Ortiz  y  Sanz  (Josef),  t.  II,  p.  381. 

Oruro,  t.  pr,  p.  121. 

Oryilllers,  t.  II,  p.  134,  136,  139, 
140,  141,  142,  166,  397. 

O'ScALAN  (Timothée),  t.  II,  p.  323. 

Osma,  t.  pr,  p.  20,  328,  409. 

OsMA  (  Joaquin  de),  1. 1",  p.  328,  343. 

OsoRio  Y  Redin,  t.  II,  p.  285. 

OsoRNO  Y  Herrera  (Autonio),  t.  II, 
p.  202. 


OssoRio  (Ignace),  t.  pr,  p.  139. 
OssuN,  t.  pr,  p.  1,  2,  19,  27,  28,  29, 

30,  31,  32,  34,  35,  36,  37,  38,  39, 

43,  44,  46,  47,  48,  50,  51,  53,  56, 

61,  69,  74,  76,  93,  94.  96,  97,  98, 

100,  101,  102,  104,  187,  189,  207, 

230,  237,  252,  258,  260,  267,  291, 

312,  314,  337,  397,  411;  t.  II,  p.  6, 

20,  23,  25,  29,  31,  35,  38,  39,  56. 

57,  69,  73,  77,  86,  95,  103,   104, 

110,  114,  117,  121,  175. 
Ostende,  t.  pr,  p.  41. 
OSUNA,  t.  pr,  p.  376;  t.  II,  p.  349. 
OswALD,  t.  II,  p.  189,  209,  210,  211. 

222. 
Otero  (Antonio),  t.  II,  p.  272. 
Ouessant,  t.  II,  p.  139,  142,  144. 
OviÉDO,  t.  pr,  p.  121,  142,  328;  t.  IL 

p.  363. 
Oxford,  t.  II,  p.  317. 
OZAETA.  t.  II,  p.  337. 
Pacte  de  famille,  t.  pr,  p.  5,  29/ 

69,  70,  107,  265,  343;  t.  II,  p.  1 

41,   42,   81,   137. 
Padilla  (Maria  de),  t.  II,  p.  339. 
Padoue,  t.  pr,  p.  138. 
Paix  (Prince  de   la),   t.  II,    p.  96, 

292. 
Palacio    (Ramon    Miguel),    t.     II, 

p.  285. 
Palafox,    t.    pr,   p.  135,    166,  167, 

168,  288,  289,  301,  302,  351,  359, 

360,  361,  395. 
Palapag,  t.  pr,  p.  121. 
Palau  y  Verdera,  t.  II,  p.  321. 
Palencia,  t.  pr,  p.  121,  327;  t.  II, 

p.  338. 
Palerme,  t.  II,  p.  341. 
Palestrina,    t.    pr,   p.    241;   t.    II, 

p.  390. 
Palladio,  t.  II,  p.  381. 
Pallavicini,  t.  pr,  p.  174,  221,  233, 

281,  283,  300,  404,  414,  415,  416. 
Palmero  (Manuel  (Antonio),  t.    I", 

p.  328. 
Palmerston,  t.  II,  p.  60. 
Palomarès  (Sylvestre),  t.  I",  p.  213. 
Pampas,  t.  I",  p.  121. 
Pampelune,  t.  pr,  p.  121,  208,  210. 

211,  328;  t.  II,  p.  311,  322. 
Pamplona.  t.  pr,  p.  121. 
Panaderia,  t.  II,  p.  373. 


II. 


434 


REGNE    DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 


Panama,  t.  I"  p.  121;  t.  II,  p.  24,  71. 

Panine,  t.  II,  p.  183. 

Panmure  de  Natchez,  t.  II,  p.  154. 

Paoli,  t.  I",  p.  237. 

Pabacciani,  t.  I",  p.  277,  281. 

Paeagtjay,  t.  I",  p.  90,  109,  121, 
122,  123,  125,  129,  131,  155,  156, 
158,  159,  160,  161,  212,  224,  227, 
240;  t.  II,  p.  30. 

Pabaka,  t.  I",  p.  109,  123,  124,  125, 
128. 

Pabavicino  y  Arteaga,  t.  pr^  p.  150. 

Pabdo,  t.  I",  p.  12;  t.  II,  p.  35,  100. 

Paris,  t.  l",  p.  26,  43,  54,  55,  69,  73, 
102,  123,  132,  140,  142,  143,  170. 
218,  251,  278,  332,  334.  335,  337, 
344,  382,  389,  391,  392,  398,  404; 
t.  II,  p.  1,  5,  24,  25,  59,  82,  105, 
114,  119,  121,  123,  130,  132,  138, 
179,  181,  183,  200,  208,  209,  210, 
224,  248,  261,  286,  306,  307,  308, 
320,  323,  324,  341,  345,  350,  354, 
361,  367,  373. 

Parme  (Duché  de),  t.  I«^  p.  3,  4,  6, 
62,  243,  244,  245,  246,  248,  249, 
251,  256,  257,  258,  278,  279,  288, 
318,  374,  385,  386,  387;  t.  II,  p.  37, 
330,  374. 

Parme  (Duc  de),  t.  I",  p.  70,  72, 
188,  243,  244,  247,  248,  250,  251, 
253,  255,  257,  265,  268,  301,  387, 
396,  397;  t.  II,  p.  1. 

Parral,  t.  I",  p.  121. 

Parrilla,  t.  II,  p.  44,  47. 

Pasajès,  t.  II,  p.  291,  305. 

Pas-du-Berger,  t.  II,  p.  197. 

Pas-de-Calais,  t.  I",  p.  90. 

Passionei,  t.  pr,  p.  343. 

Pasto,  t.  I",  p.  121. 

Pastora,  t.  II,  p.  204. 

Patino,  t.  II,  p.  305. 

Patiomkine,  t.  II,  p.  183. 

Patos  (Lagune  de  los),  t.  II,  p.  102, 
108. 

Patrici,  t.  pr,  p.  357. 

Patsquaro,  t.  pr,  p.  121. 

Paul  (Saint-),  t.  I",  p.  257. 

Paul  III,  t.  pr,  p.  244,  249;  t.  II, 
p.  228,  230. 

Paula  Primera,  t.  II,  p.  204. 

Paula  Segunda,  t.  II,  p.  204. 

Pavon  (José),  t.  II,  p.  322. 


Payaguas,  t.  P'",  p.  123. 

Pays-Bas,  t.  I",  p.  4,  41. 

Paz  (La),  t.  P"',  p.  121;  t.  II,  p.  228, 

238,  245. 
Paz  y  Melia,  1. 1",  p.  2,  9;  t.  II,  p.  34. 
Pedro  (Infant  Don),  t.  II,  p.  107, 108. 
Pedro  (Le  Cruel),  t.  II,  p.  339. 
Pedrogaon,  t.  pi',  p.  81. 
Pékin,  t.  II,  p.  354. 
Pelage,  t.  II,  p.  363. 

PÉLOPONÈSE,  t.   II,  p.  5. 

Penafiel,  t.  pr,  p.  376. 
Penaflorida,  t.  II,  p.  283. 
Penalosa,  t.  II,  p.  50. 
Penamacor,  t.  P'',  p.  81. 
Penon  de  Vêlez,  t.  II,  p.  82,  85,  86, 

139,  251. 
Pensacola,  t.  pr,  p.  106;  t.  II,  p.  5, 

24,  136,  155,  156,  157,  196,  214. 
Pentecôte,  t.  P'',  p.  397. 
Peramas  (P.),  t.  I",  p.  225. 
PÈRE- DE- Famille,     navire,     t.     II, 

p.  18. 
Pereira  (Gomez),  t.  II,  p.  326. 
Perelll  t.  I",  p.  281. 
Perez  (Jean-Baptiste),  t.  II,  p.  334. 
Ferez,  t.  I",  p.  218. 
Perez   (José),    évêque    de    Ségorbe, 

t.  II,  p.  338. 
Perez    Bayer    (Francisco),    t.    II, 

p.  336. 
Perez  de  Escobar  (Antonio),  t.  II, 

p.  322. 
Perez  y  Lopez,  t.  II,  p.  285,  313, 

331,  332,  333. 
Perez  de  Prado,  t.  I",  p.  145,  146, 

147. 
Pergolèse,  t.  II,  p.  390. 
Périgord  (Comte  de),  t.  II,  p.  83. 
PÉROU,  t.  pr,  p.  90,  121^123,  129, 

156,  227,  240;  t.  II,  p.  9,  196,  234, 

236,  237,  241,  244,  245,  246,  248, 

306,  321,  322. 
PÉROUSE,  t.  I",  p.  138. 
Perrault  (Claude),  t.  II,  p.  381. 
Perse,  t.  II,  p.  354. 
Pesaro,  t.  I",  p.  138,  241. 

PeSQUISA  SECRETA,  t.   P"",  p.  203. 
PÉTERSBOURG,  t.  P'',  p.  40,  93;  t.  II, 

p.  182,  183,  187,  376. 
Petit  (Joseph),  t.  II,  p.  17. 
Peyre  (Roger),  t.  II,  p.  370. 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


133 


Phabsale,  t.  I",  p.  113. 
Phèdre,  t.  II,  p.  342. 
Phèdre,  fabuliste,  t.  II,  p.  356. 
Phénix  (Le),  t.  I«^  p.  8,  83. 
Philadelphie,   t.   II,   p.   111,   113, 

124,  127. 
Philandre,  t.  II,  p.  381. 
Philippe  (Saint-),  église,  t.  P"",  p.  193. 
Philippe  (Saint-),  fort,  t.  II,  p.  189, 

191,  192,  194,  195,  198,  226. 
Philippe  (Saint-),  Louisiane,  t.  II, 

p.  3. 
.Philippe  de  Nébi    (Saint-),  t.  P'', 

p.  119, 181. 
Philippe    (Duc   de    Parme),   t.    I", 

p.  1,  3,  4,  5,  6,  17,  28,  29,  62,  80, 

188,  244,  245,  246,  247;  t.  II,  p.  38. 
Philippe,  fils   aîné   de  Charles   III, 

t.  F>-,  p.  6. 
Philippe,  infant,  petit-fils  de   Char- 
les III,  t.  II,  p.  257. 
Philippe  II,  t.  I",  p.  198,  250;  t.  II, 

p.  321,  334,  380. 
Philippe  III,  t.  P^  p.  198,  250;  t.  II, 

p.  230,  372. 
Philippe  IV,  t.  I",  p.  133,  134,  250, 

372. 
PHILIPPEV,t.  pr,  p.  1,10,  11,  14,  22, 

23,   29,   110,   111,    117,    135,   188, 

244,  245,  250,  360;  t.  II,  p.  12,  29, 

42,  92,  95,  262,  267,  313,  322,  340, 

354,  369,  371,  372,  378,  379,  385. 
Philippines,  t.  I",  p.  66,   88,  89, 

106,    121,    167,    227,    241;    t.     II, 

p.  56,  114,  279,  304,  305,  306,  322. 
Picardie,  t.  II,  p.  146. 
Picot,  t.  I^r,  p.  337. 
Pie  IV,  t.  I",  p.  276. 
Pie  VI,  t.   I",  p.  374,  416;  t.  II, 

p.  288,  309. 
Pie  del  Fardo,  t.  II,  p.  19. 
Pierre  (Saint-),  t.  l^^,  p.  166,  244, 

257,    258,    291,    292,    404;    t.    II, 

p.  362,  387. 
Pierre  d'Alcantara  (Saint-),  t.  I", 

p.  119. 
Pignatelli,  ambassadeur  de  Naples, 

t.  IL  p.  110,  164,  250,  276. 
Pignatelli    (Joaquin).  Voir  comte 

DE  FUENTES. 

Pignatelli  (Juan),  t.  II,  p.  92. 
Pignatelli    (Maria    Manuela,    du- 


chesse de  Villahermosa),  t.  l", 
p.  171;  t;  II,  p.  91,  348,  350. 

Pignatelli  (Ramon),  t.  II,  p.  92, 299. 

Pignatelli  (P.),  t.  Ie^  p.  165,  218, 
219,  236,  240,  241. 

PiMAS  (Los),  t.  I",  p.  121. 

PiNEDAS,  t.  II,  p.  50. 

Pineiro,  t.  II,  p.  154. 

PiNEL,  t.  I",  p.  81. 

PiNi,  t.  II,  p.  38,  391. 
PiNILLOS  (P.),  t.  I",  p.  204. 
Piquer  (Andrès),  t.  IL  p.  322,  326, 

327. 
Piquer  (Juan  Chrysostôme),  t.   II, 

p.  353. 
PiQUIBI,  t.  IL  p.  108. 
Pirelli,  t.  I",  p.  276,  280,  298. 
Piri(San),  1. 1",  p.  81. 
PiSADOR  (Agustin  Gonzalez),  t.  P^ 

p.  328. 
Pisco,  t.  pr,  p.  121. 
PiSE,  t.  I",  p.  138. 
Pitt,  t.  I",  p.  4,  5,  29,  32,  33,  34, 

35,  36,  37,  40,  42,  51,  52,  53,  54, 

55,  58,  59,  60,  61,  64,  65,  66,  67, 

92,  93,  95,  97,  100,  101,  107,  265; 

t.  II,  p.  57,  58,  61,  62,  63,  75, 

126,  180. 
PiTUÉ,  t.  II,  p.  379. 
PiZABRE,  t.  II,  p.  2. 
Pizzi  Y  Franqeschi,  t.  Il,  p.  343. 
Pizzighettone,  t.  Il,  p.  146. 
Plaisance,   t.  pr,   p.    4,  121,   244, 

245,  240,  257,  258. 
Plaisantin,  t.  I",  p.  4,  5,  72. 
Plasencia,  1. 1",  p.  328;  t.  II,  p.  289. 
Plata  (La),  t.  II,  p.  2,  60,  235. 
Platon,  t.  Il,  p-  353. 
Plaza  Mayor,  t.   I«r,   p.  26;  t.   Il, 

p.  40,  258,  362. 
Plutarque,  t.  IL  p.  338. 
Plymouth,  t.  P'',  p.  90;  t.  II,  p.  124, 

140,  141,  142. 
Pœstum,  t.  l",  p.  77;  t.  II,  p.  381. 
Pointe  Coupée,  t.  II,  p.  3. 
Poitou,  t.  Il,  p-  21. 
PoKOK,  t.  I",  p.  83,  85. 
POLACOS,  t.  II,  p.  360. 
Poli  (Anne-Thérèse),  t.  I",  p.  401. 
Pollenza,  t.  P'',  p.  121. 
Pologne,  t.  I",  p.  80,  81,  270,  308, 
313,  367,  371;  t.  II,  p.  75,  374. 


436 


RKGNE    DE   CHARLES   III    D'ESPAGNE 


POMBAL,  t.  I«^  p.  74,  78,  80,  161; 

t.  II,  p.  82,  100,  101,  102,  106, 

107,  398. 
POMPADOUR.  1. 1",  p.  284;  t.  II,  p. 146. 
POMPEI,  t.  II,p.  381. 
Ponce  (Juan),  t.  II,  p.  363. 

PONTARLIER,  t.  II,  p.  198. 
PONTCHARTPvAIN,  t.  II,  p.  5. 

PoNTECORVO,  t.  I",  p.  243,  253,  264, 
279. 

PONTEVEDRA,  t.   I",  p.   121. 

PoNZ  (Antonio),  t.  II,  p.  298,  313, 

376,  381,  382,  383. 
PoNZ  (José),  t.  II,  p.  383. 
POPAJAN,  t.  I",  p.  121. 
PORCEL,  t.  II,  p.  342. 
PORROSILLO,  t.  II,  p.  50. 

Porte,  t.  II,  p.  250,  252,  253,  256. 

Porte  (de  la),  t.  II,  p.  144. 

PoRTicr,  t.  I",  p.  32,  267. 

PORTLAND,  t.  pr,  p.  74;  t.  II,  p.  211. 

Porto  Bello,  t.  II,  p.  26. 

Porto  Carrero,  t.  I",  p.  136,  145, 
146,  147,  253;  t.  II,  p.  29. 

POKTO-RlCO,  t.  II,  p.  26. 

Portsmouth,  t.  I",  p.  74;  t.  II, 
p.  124, 138. 

Portugal,  t.  le',  p.  64,  72,  73,  75, 
76,  82,  94,  154,  156,  161,  172,  209, 
211,  212,  258,  261,  263,  270,  348, 
355,  393,  394,  402,  411,  414,  415; 
t.  II,  p.  14,  56,  82,  95,  100,  101, 
104,  106,  108,  109,  122,  124,  139, 
143,  176,  197,  250,  260,  262,  265, 
273,  277,  337,  345,  371,  391,  398. 

Portugal  (Roi  de),  t.  II,  p.  82,  107. 

Portugal  (Reine  douairière  de),  t.  P"", 
p.  77,  394;  t.  II,  p.  82,  107,    109. 

Pott,  t.  II,  p.  334. 

PotoSI,  t.  I«r,  p.  121;  t.  II,  p.  231. 

POUPET,  t.  II,  p.  17. 

PozzoBONELLi,  1. 1",  p.  281,  289,  290. 

Prado,  t.  I",  p.  10,  26;  t.  II,  p.  362, 
378. 

Prado  (Juan  de),  t.  I",  p.  83,  84, 
85,  87,  88. 

Prague,  t.  P',  p.  166. 

Priégo,  t.  I",  p.  182. 

Prince  (Le),  navire,  t.  I",  p.  224. 

Princesa,  t.  II,  p.  149,  150. 

Principe  (Théâtre  du),  t.  II,  p.  360, 
363. 


Principe-Carlos,  batterie  flottante, 

t.  II,  p.  204. 
Procaccini (André),  t.  II,  p.  372,  374. 
Provence  (Comte  de),  t.  l",p.  259, 

392;  t.  II,  p.  83. 
Provence  (Comtesse  de),  t  II,  p.  83. 
Providence  (Ile  de  la),  t.  I",  p.  102. 
Prusse,  t.  P^,  p.  5,  19,  38,  42,  43, 

44,  45,  46,  80,  93,  96,    112,  196, 

313,  340,   379,  403;  t.    II,  p.  48, 

133,  134,  184,  278,  311. 
Ptolémée,  t.  II,  p.  319. 

PUEBLA     DE     LOS     ANGELES,     t.      P^ 

p. 121, 166. 
Puerta  DEL  Sol,  t.  I",  p.  181;  t.  II, 

p.  364. 
Puerto  Caballo,  t.  II,  p.  158. 
Puerto  de  la  Cadena,  t.  II,  p.  299. 
Puerto-Rico,  t.  pr,  p.  25,  83,  102; 

t.  II,  p.  26,  71,  167,  218,  248. 
Punta,  t.  I",  p.  85,  86,  121. 
PuYSÉGUR  (Comte  de),  t.  II,  p.  201. 
Pyrénées,  t.  II,  p.  346. 
Québec,  t.  P'',  p.  35,  53. 
QuER  (José),  t.  II,  p.  321. 
Quichotte  (Don),  t.  pr,  p.  342. 
QUILLOTA,  t.  I",  p.  121. 
QuiNCAMPOix  (Rue),  t.  II.  p.  2. 

QUINTANO  Y   BONIFAZ,    t.    P^   p.    109, 

113,  114,  115,  173;  t.  II,  p.  53. 
QuiNTiLLANA  (Femaudo),  t.  II,  p.  50. 

QUERANDIS,  t.   I",  p.   1  23. 

QuEVEDO  (Pedro),  t.  II,  p.  289. 

QUIRINAL,  t.  II,  p.  334. 

Quito,  t.  P^.  p.  121,  156,  219,  241; 

t.  II,  p.  8,  235. 
Rabago  (P.),  t.  pr,  p.  135,  136,  140, 

142,  144,  145,  147,  148,  154,  158, 

159,  162,  168. 
Rabat,  t.  II,  p.  85. 
Racine,  t.  II,  p.  367. 
Raffadale,  t.  II,  p.  273,  277. 
Rafaël,  évêque  de  Valence,  t.  P'', 

p.  328. 
RAJONDEliOSADA  (Bartolomé),  t.  P^ 

p.  328. 
Raimondi  de  Bassano,  t.  I",  p.  339. 
Raleigh,  t.  II,  p.  229. 
Rambaud  (Alfred),  t.  II,  p.  253. 
Rameau,  t.  II,  p.  350,  386,  387,  388, 

389. 
Ramirez  (Brigadier),  t.   II,  p.  255. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


437 


Ramirez  de  Arellano  (Francisco), 

t.  P^  p.  328. 
Ramon  (San),  t.  II,  p.  156. 
Ramos  (Enrique),  t.  II,  p.  350. 
Ranc,  t.  II,  p.  371. 
Raphaël,  t.  II,  p.  376,  377,  390. 
Rastro,  t.  II,  p.  362. 
Raucoux,  t.  II,  p.  146. 
Ravenne,  t.  I",  p.  402. 
Raymond  de  Bourgogne,  t.  II, 

p.  338. 
Raynal  (Abbé),  t.  pr,  p.  135. 
Raynal  (P.),  t.  I",  p.  172. 
Rayneval,  t.  II,  p.  118,  123,  163, 

189,  215,  216,  217,  218,  219,  220, 

221,  223,  306. 
Real  Academia  de  la   Historia, 

t.  II,  p.  242,  245. 
Real  Giro,  t.  II,  p.  301. 
Real  Trasporte,  t.  I",  p.  83,  87,  88. 
RÉCOLLETS  (Promenade  des),  t.  I", 

p.  10. 
Recopilacion  de  Leyes  de  Indias, 

t.  II,  p.  233. 
Record  Office,  t.  I",  p.  187,  188, 

191;  t.  II,  p.  57,  69,  74,  79,  104, 

107,  117,  132,  173,  176. 
Red  de  San  Luis,  t.  II,  p.  371. 
Redoutable  (Le),  t.  P'',  p.  75. 
Registros,  t.  II,  p.  26. 
Regnard,  t.  II,  p.  46. 
Reims,  t.  F^,  p.  332. 

ReISEACH,  t.  1er,  p.  42. 

Rejas  (Rue  de  las),  t.  II,  p.  348. 

Relief  Act,  t.  II,  p.  171. 

Remedios  (Los),  t.  II,  p.  203. 

Rennes,  t.  I",  p.  335. 

Repartimiento,  t.  II,  p.   230,  241. 

Republica  Argentina,  t.  I",  p.  131. 

Requeno,  t.  II,  p.  313,  386,  390. 

Requesens,  t.  I^r,  p.  139. 

Reseguin  (Josef),  t.  II,  p.  246. 

Retiro.  Voir  Buen  Retiro. 

Retz  (Cardinal  de),  t.  I«r,  p.  120. 

Retz  (P.),  t.  K,  p.  288. 

Revillagigedo,  t.  I",  p.  182. 

Reybs  (Antonio  de  los),  1. 1",  p.  409, 

Reynier,  t.  \",  p.  18, 132. 

Rezzonico  (Cardinal  Carlo),  t.  l", 
p.  263,  264,  275,  279,  280,  281, 
289,  290,  292,  293,  294,  298,  303, 
410,  413,  415. 


Rezzonico  (Majordome),  t.  I^^p.  260. 

Rhin,  t.  P"-,  p.  35;  t.  II,  p.  133,  346. 

Ribeka  (P.),  t.  II,  p.  316. 

RiBERA  (Joseph),  t.  II,  p.  372. 

Ribera  (Pedro  de),  t.  II,  p.  370,  371. 

Ric  (Pedro),  t.  ï^^,  p.  203. 

RiCARDOS,  t.  II,  p.  54. 

RiCAUD  (Baltazar),  t.  I",  p.  83. 

RiCAUD  (Francisco),  t.  l",  p.  83. 

Ricci,  t.  pr,  p.  109,  112,  130,  136, 
173,  175,  176,  218,  243,  262,  263, 
264,  270,  283,  340,  354,  356,  376, 
399,  400. 

RiCHMOND,  t.  II,  p.  126,  207,  211. 

Ricio  (P.),  t.  I",  p.  219. 

RiCLA,  t.  I",  p.  81;  t.  II,  p.  54,  92. 

Rico  (Pedro),  t.  II,  p.  315. 

RiDoi.Fi,  t.  I",  p.  146. 

RiMiNi,  t.  ler,  p.  240,  288. 

RiNSFORT,   t.   l",  p.   74. 
RiOBAMBA,    t.    1er,   p.    |21. 

Rio  Grande  de  San  Pedro,  t.  II, 

p.  100,  101,  102,  104,  107,  108. 
Rio  Grande  do  Sul,  t.  I",  p.  155. 
Rio  Hondo,  t.  II,  p.  154. 
Rio  .Ianeibo,  t.  I",  p.  157. 
Rio  Meta,  t.  I",  p.  121. 
Rio  Orinoco,  t.  I^r,  p.  121. 
Rio  de  la  Plata,  t.  pr,  p.  89,  123, 

224,  226;  t.  II,  p.  101,  106,  107, 

108. 
RioParana,  t.  I",  p.  121. 
Rio  Pardo,  t.  II,  p.  102. 
Rio  Tebicuary,  t.  pr,  p.  125. 
Rio  Uruguay,  t.  l",  p.  121. 
Rios,  littérateur,  t.  I^r,  p.  345. 
Rios  (Los),  village,  t.  II,  p.  50. 
Rios  (Isabelle  de),  t.  II,  p.  46. 
RioT  Act,  t.  II,  p.  173. 
RioxA,  t.  I",  p.  121. 
Risco  (Manuel),  t.  II,  p.  313,  336, 

337. 

RiVADENEYRA,    t.    I^r,    p.    202;    t.    II, 

p.  350,  354. 
Rivas  Bétancourt,  t.  II,  p.  154. 
Rizi  (Francisco),  t.  II,  p.  370. 
Robespierre,  t.  II,  p.  286. 
RocH  (Saint-),   t.   II,   p.   197,   202, 

205. 
RocHA  (Miguel),  t.  pr,  p.  228. 
Rocher  (Prairie  du),  l.  II,  p.  3. 

ROCHFORD,   t.   P'r,   p.    l»\):   t.    II,   p.    I, 


438 


RÈGNE   1)K    CHARLES   111   D'ESPAGNE 


3,  34,  39,  56,  57,  59,  76,  80,  103, 

112. 
Rocio,  t.  II,  p.  263. 
ROCKINGHAM,  t.   II,  p.  63,   76,  121, 

124,  126,  189,  207,  211,  212. 
Roda  (Manuel  de),  t.  I",  p.  18,  136, 

165,  175,  185,  188,  191,  192,  207, 

209,  216,  217,  219,  220,  231,  232, 
245,  274,  275,  277,  278,  287,  289, 
300,  309,  324,  325,  333,  342,  343, 
350.  375,  381,  383,  391,  407;  t.  II, 
p.  51,  53,  92,  316,  375. 

Rodney,  t.  II,  p.  136,  147,  148,  149, 
150,  151,  152,  166,  169,  182,  196, 

210,  268. 

RODRIOrUEZ  (P.),  t.  II,  p.  331. 

Rodriguez  (Ventura),  architecte, 
t.  II,  p.  263,  313,    370,  371,  380. 

ROHAN  (Prince  de),  t.  II,  p.  58. 

Rohan-Chabot  (.Marie-Armande  de), 
t.  1",  p.  76. 

Rojas  y  Contreras  (Diego  de), 
t.  I",  p.  184,  189,  191,  328. 

Rojas  (Francisco  de),  t.  II,  p.  366. 

Rojo  (Antonio),  t.  I",  p.  88. 

Roldana,  t.  II,  p.  370. 

ROMAGNE,  t.  1",  p.  416. 

Rome,  t.  P^  p.  50,  80,110,111,115, 
116,  117,  118,  130,  141,  142,  143, 
145,  146,  147,  148,  165,  171,  173, 
174,  185,  212,  219,  231,  235,  236, 
241,  245,  248,  249,  250,  252,  253, 
254,  257,  259,  261,  262,  263,  264, 
265,  266,  267,  268,  269.  270,  275, 
278,  281,  282,  284.  285,  286,  287, 
288,  291,  293,  296,  297,  299,  301, 
303,  304,  305,  309,  310,  311,  313, 
314,  316,  321,  324,  331,  332,  337, 
338,  339,  340,  341,  342,  343,  344, 
348,  351,  354,  355,  356,  358,  366, 
369,  370,  371,  372,  373,  374,  375, 
376,  378,  381,  382,  395,  397,  398, 
399,  400,  401,  402,  403,  404,  405, 
406,  408,  409,  411,  412,  413,  414, 
415,  416;  t.  II,  p.  29,  99,  330,  335, 
373,  374,  381,  387,  397. 

ROMEA  Y  Tapia,  t.  II,  p.  358. 

ROMTJLUS  et  Remus,  t.  II,  p.  258. 

ROKCIGLIONE,  t.  I«^  p.  253,  266,  267, 
270,  278,  380,  412. 

RosA  (Santa-)  (Paraguay),  t.  F^, 
p.  125,  128. 


RosA   (Santa-),   (Pensacola),   t.   II, 

p.  156. 
ROSADO,  t.  II,  p.  154. 
RosALiA  (Santa-),  t.  II,  p.  149. 
RosARio,  t.  I«''  ,  p.  128. 
RosARio  (batterie  flottante),   t.   II, 

p.  204. 
ROSBACH,  t.  II,  p.  146. 
RosELL    (Antonio-Gregorio),    t.    II, 

p.  317. 
RosEMBERG.  Voir  Orsini. 
Rossi  (DE),  t.  I",  p.  281,  339. 
Rossinante,  t.  I^'',  p.  342. 
RoTRou,  t.  II,  p.  341. 
ROUCHER,  t.  II,  p.  54. 
Rousseau  (Jacques),  t.  II,  p.  379. 
Rousseau    (Jean-Baptiste),    t.    II, 

p.  344. 
Rousseau    (Jean-Jacques),    t.    1", 

p.  153;  t.  II,  p.  22,  46,  51,  54,  286, 

307,  350,  386,  388. 
Royal  Georges,  t.  II,  p.  150. 
ROYAN,  t.  II,  p.  18. 
Rozas  (Nicolas  de),  t.  II,  p.  241. 
RUBENS,  t.  II,  p.  377. 
RuBi  (Marquis  de),  t.  II,  p.  311. 
RuBiN   DE   Celis    (Manuel),    t.    F'', 

p.  328;  t.  II,  p.  289,  323. 
RuBio  (Agustin),  t.  II,  p.  340. 
RuBio  (Francisco),  t.  II,  p.  323. 
Ruiz  (Hipolito),  t.  II,  p.  322. 
Ruiz  PuENTE  (Felipe),  t.  II,  p.  60, 

61,  66. 
Rumblar,  t.  II,  p.  50. 
RuspoLi,  t.  I",  p.  365. 
Russie,  t.  I",  p.  54,  55,  93,  379,  403; 

t.  II,  p.  24,  48,  161,  175,  184,  186, 

213,  252,  275. 
Saavedra,  t.  I«^  p.  255. 
Sabas  (Saint-),  t.  l^^,  p.  354. 
Sabbionetta,  t.  I",  p.  4. 
Sabugal,  t.  I«"",  p.  81. 
Sachetti,  t.  II,  p.  373,  374,  380. 
Sacramento,  t.  I",  p.  73,  89,  90, 

154,  155,  228;  t.  II,  p.  24,  82, 

87,  107,  108,  115. 
Sacrement  (Rue  du  Saint-),  t.  II, 

p.  372. 
Sacré-Cœur,  t.  I",  p.  322,  339. 
Saenz  (Juan),  t.  I",  p.  329. 
Sage  (Henry),  t.  l",  p.  4,  6. 
Sage  (Du),  t.  II,  p.  321. 


TABLE   ALPHABÉTIQUE 


439 


Sahagun,  t.  II,  p.  338. 
Sainte-Beuve,  t.  II,  p.  323. 
Saintes  (Les),  t.  II,  p.  i96,  210. 
Sajani,  t.  pr,  p.  408. 
Salamanque,  t.  Ie^  p.  121,  133,  173, 

174,    185,   328,   329;   t.   II,    p.   53, 

292,  315,  316. 
Salazar  (Juan    Francisco),    t.    I^^ 

p.  193. 
Saxdanha,  t.  ler,  p.  129. 
Salé,  t.  II,  p.  85. 
Salesas,  t.  I",  p.  119. 
Salesas  Reales,  t.  II,  p.  371. 
Salgado,  t.  I6^  p.  255. 
Salinas  y  Monino  (Francisco),  t.  II, 

p.  251. 
Salm  (Prince  de),  t.  II,  p.  47. 
Salta  y  Jujuy,  t.  1er,  p.  121,  227. 
Salva  y  Campillo  (Francisco),  t.  II, 

p.  323. 
SAL\aATi,  t.  I",  p.  357. 
Samaniégo,  t.  II,  p.  54,  351,  356, 

368. 
Samboagax,  t.  I",  p.  121. 
Sambuca,  t.  II,  p.  98,  99. 
Sanchez    (Pedro    Antonio),    t.    II, 

p.  287. 
Sancho  (Basilio),  t.  I",  p.  328. 
Sancho-Panza,  t.  II,  p.  30. 
Sandwich  (Lord),  t.  II,  p.  63. 
Sangarajra,  t.  II,  p.  228. 
Santafé,  t.  l",  p.  121. 
Santander,  t.  I",  p.  121,  328;  t.  II, 

p.  57,  248,  345. 
Santiago,  t.  I«r,  p.  121,  328. 
Santiago  de  Chili,  t.  l",  p.  226. 
Santiago  de  Cuba,  t.  I*-'"',  p.  125. 
Santimauk,  t.  P"",  p.  74. 
Santpons  (Francisco),  t.  II,  p.  323. 
Sanz  (José  Payo),  t.  I",  p.  211. 
Saragosse,  t.  l",  p.  9,  10,  27,  29, 

37,   204,   208,   209;   t.    II,   p.   299, 

322,  368,  383. 
Saratooa,  t.  II,  p.  119. 
Sardaigne,   t.   l",   p.   4,   5,   6,    72, 

91,  237,  270,  308,  313,  340,  375; 

t.  II,  p.  34,  172. 
Sardinero  (Antonio  Sanchez),  t.  l", 

p.  328. 
Sarmentero,  t.  l",  p.  328. 
Sarria,  t.  I",  p.  73,  76,  78,  79,  80, 

81,  182. 


Sarria  (Marquise  de),  t.  II,  p.  342w 
Sartine,  t.  II,  p.  144,  148,  180,  181. 
Sarzillo,  t.  II,  p.  313,  379. 
Saville  (Georges),  t.  II,  p.  171. 
Saxe,  t.  pr,  p.  6. 
SCAMOZZI,  t.  II,  p.  381. 
SCARRON,  t.  II,  p.  341. 
Scelle,  t.  II,  p.  229. 

SCHINKEL,  t.  pr,  p.  136,  137. 
ScmPA,  t.  pr,  p.  4. 

SCHLEGEL,  t.  I",  p.  135;  t.  II,  p.  334. 
SCYTHIE,   t.   II,   p.   382. 
Sébastian  (Eglise  de),  t.  II,  p.  361. 
Sébastian  (Fonda  de   San),  t.  II, 

p.  313,  338,  343,  347. 
Sébastian  (Hospice  de  San-),  t.  II, 

p.  371. 
Sébastian  (Village  de  San-),  t.  II, 

p.  50. 
Sébastian  y  Latre  (Tomas),  t.  II, 

p.  366. 
Sébastien  (Saint-),   t.   I",   p.   121, 

130,  134. 
Sebonde  (Raymond  de),  t.  II,  p.  333. 
Sedan,  t.  II,  p.  21,  22. 
Sedano,  t.  II,  p.  352.  -^ 

SÉGORBE,    t.    I",    p.    121,    134,    328; 

t.  II,  p.  289,  334,  338. 
SÉGO\^E,  t.  pr,  p.  22,  77,  121,  164, 

210,  328;  t.  II,  p.  33,  34,  292,  317, 

321,  387. 
SÉGUIER,  t.  pr,  p.  253. 
SÉGURA  DE  LA  SiERRA,   t.  P"",   p.  121. 

SÉGUROLA  (Sébastian),  t.  II,  p.  245. 

SÉLiM  P^  t.  II,  p.  337. 

Sempere  y  Guarinos,  t.  II,  p.  287. 

SÉNÉGAL,  t.  I",  p.  35,  107,  216. 

Sens,  t.  I",  p.  339. 

SÉPÉ  (Cacique),  t.  pr,  p.  157,  160. 

Sept-Eglises,  t.  pr,  p.  78,  79. 

SÉPULCRE  (Saint-),  t.  P^  p.  119. 

Serbelloni,  t.  P'',  p.  281. 

Sersale,  t.  P',  p.  273,  279,  280  283, 
291,   292,   302,   412. 

Severino  (San).  Voir  Albertini. 

Séville,  t.  pr,  p.  22,  133,  285,  294, 
295,  329,  396;  t.  II,  p.  8,  11,  12, 
20,  25,  32,  33,  46,  47,  49,  51,  85, 
248,  285,  289,  292,  304,  312,  322, 
323,  364,  367. 

Shelburne,  t.  pr,  p.  187,  188,  191; 
t.   II,  p.  65,   189,  207,  208,    209, 


440 


RKGNE   DE    CHARLES   III    D'ESPAGNE 


.    210,  211,  212,  213,  215,  216,   217, 

218,  219,  221. 
Sherlok,  t.  II,  p.  86. 
Sicile,  t.  F"-,  p.   7,   17,   185;  t.   II, 

p.  98,  253. 
SicUANi.  t.  II,  p.  246. 
SlERR.\  MORENA,  t.  II,  p.  1,44,  46,  47, 

49,  50.  51,  54,  55,  398. 
Sierra  DE  LA  PiASTLA,  t.  P^  p.  121. 
Sierra  de  los  Tapes,  t.  P'",  p.  125: 

t.  II,  p.  102. 

SiÉTANO,   t.    I",   p.   80. 

SiGNORELLi  (Pedro  Napoli),  t.  II, 
p.  343,  367. 

SiGUENZA,  t.  I",  p.  328;  t.  II,  p.  289. 

SiLANG,  t.  I",  p.  121. 

SiLAS  Deane,  t.  II,  p.  119. 

SiLVA  (Mariana  de).  Voir  Huescar. 

SiLVA  (Pedro  de),  t.  Ie^  p.  376. 

SiLVA  Y  Palafox  (Maria  del  Pilar), 
t.  II,  p.  308. 

SiLVA  Telles,  t.  I",  p.  154. 

Simancas,  t.  I",  p.  22,  24,  116,  118, 
130,  158,  161,  175,  203,  204,  209, 
216,  231,  232,  235,  237,  238,  242, 
246,  247,  248,  249,  271,  280,  281, 
288,  290,  295,  314,  320,  321,  323, 
326,  331,  334,  335,  336,  339,  341, 
344,  345,  348,  350,  353,  361,  366, 
380,  382,  383,  384,  385,  388,  392, 
393,  402,  403,  406,  409;  t.  II,  p.  51- 

SiNiGAGLiA,  t.  I",  p.  241;  t.  II,  p.  29. 

SiSTi  (P.),  t.  I",  p.  324. 

SiXTINE,  t.  II,  p.  377. 

Sixte-Quint,  t.  ler,  p.  288. 

SiZARGA,  t.  II,  p.  140. 

Smith,   voyageur   américain,    t.    II, 

p.  17. 
Smith  (Adam),  t.  II,  p.  209,  229. 
SoLANO  (Antonio),  t.  II,  p.  321. 
SoLANO  (Francisco  Ramon),    t.    F^ 

p.  209. 
SoLANO  (José,  marquis  delSocorro), 

t.   II,  p.  136,   142,   152,  153,   156, 

157,  179,  196. 
SOLAR,  t.  pr,  p.  73,  91,  92. 

SOLEDAD,  t.  II,  p.  60. 

SoLER  (Jaime),  t.  II,  p.  253,  255,  256. 
SoLER  (José),  t.  II,  p.  253. 
SoLER  (Juan),  t.  II,  p.  253,  254. 
SoLER  (Pedro),  t.  II,  p.  253,  254. 
SOLIMENA,  t.  II,  p.  372. 


SoLis  (Francisco),  t.  P^  p.  273,  284, 
285,  290,  291,  292,  293,  294,  295, 
302,  305,  329,  403,  409,  414,  415. 

SOLLEEHIC,  t.  II,  p.  190. 
SOLSONA,  t.  II,  p.  328. 

SOMMABIA,  t.   I",  p.   7. 
SONORA,  t.   I",  p.   121. 

SoNORA  (Marquis  de  la).  Voir  José 
Galvez. 

SORBONNE,   t.   P^   p.    144. 

SoRÈZE,  t.  II,  p.  283. 

SoRiA,  t.  I",  p.  121;  t.  II,  p.  292. 

SORLINGUES,    t.    II,    p.    140,    142. 

SoTo  (Domingo  de),  t.  II,  p.  281,  286. 
SoTo  (Fernando  de),  t.  II,  p.  2. 

SOTOMAYOR  (Duc  DE),  t.  P'',  p.  188, 

189. 

SOULANGE  BODIN,  t.  P^,  p.  5,  21,  27, 

46,  96,  99,  100,  105. 
Sous-le-Vent  (Iles),  t.  II,  p.  18,  136. 
SouzA  CoNTiNHo  (Fraucisco  Inocen- 

cio),  t.  II,  p.  108. 
SOYECOURT  (Hôtel  de),  t.  I",  p.  392. 
Spartel,  t.  II,  p.  149,  251. 
SpEZIA,  t.  le.r,  p.  239. 

Spinola,  t.  I",  p.  152,  281. 
Spinoza,  t.  II,  p.  54. 
Spithead,  t.  II,  p.  138. 
Stahrenberg,  t.  P"",  p.  6,  43. 
Stanley,  t.  I^r,  p.  54,  91. 
Stefanucci  (P.),  t.  P'',  p.  400. 
Stephano  (San),  t.  I",  p.  238. 
Stephens,  t.  II,  p.  205. 
Stoppani,  t.   I",  p.  261,    281,    282, 

289,  292,  295. 
Stormont  (Lord),  t.  II,  p.  103,  167, 

172,  183. 
Strasbourg,  t.  II,  p.  58. 
Stryienski,  t.  II,  p.  38. 
SUAREZ,  t.  P^  p.  257;  t.  II,  p.  326. 
SUBISATI,  t.  II,  p.  374. 
Sud  (Mer  du),  t.  II,  p.  226. 
Suède,  t.  II,  p.  48,  184,  253. 
SuFFOLK  (Lord),  t.  II,  p.  134. 
Suisse,  t.  I",  p.  196.  ,  ^ 

Sumatra,  t.  pr,  p.  91. 
SuMBEL  (Samuel),  t.  II,  p.  84. 
Tabago,  t.  pr,  p.  72. 
Tabasco,  t.  II,  p.  321. 
Tacunga,  t.  I",  p.  121. 
Tage,  t.  I",  p.  76,  79,  81;  t.  II,  p.  96, 

103.  ,-..., 


TABLE   ALPIIABÉTIQUH; 


4H 


Talaveba  ce  la  Reyna,  t.  I'^'', 
p.  121. 

Talladas  (Las),  t.  I",  p.  81. 

TallaPiedra,  t.  ILp-  198,204,205. 

Talleyrand  (Baron  de), t.  H,  p.  275. 

Tambuineta,  t.  I",  p.  128. 

Tamer  (Le),  t.  n,  p.  59,  65. 

Tamise,  t.  IL  p.  173. 

Tamujosa,  t.  n,  p.  50. 

Tanger,  t.  IL  p.  251. 

Tanucci,  t.  1er,  p.  4^  14^  15^  31,  84, 
85,  96,  112,  116,  117,  118,  136, 
162,  166,  176,  177,  209,  218,  219, 
220,  250,  259,  266,  267,  268,  275, 
280,  288,  302,  303,  304,  325,  326, 
341,  342,  372,  373,  393,  395,  404, 
405;  t.  II,  p.  82,  97,  98,  99,  272. 

Tanucci  (Marquise  de),  1. 1",  p.  404. 

TaNNUZZI  (P.),  t.  ler,  p.  400. 

Tapacari,  t.  II,  p.  238. 

Tara  Homares,  t.  pr,  p.  121. 

Tarazone,  t.  pr,  p.  121,  327,  329. 

Tarente,  t.  pr,  p.  280. 

Tarixa,  t.  I",  p.  121. 

Tarragona,  t.  P-,  p. 328;  t.  IL  p. 289. 

Tarbagone,  t.  pr,  p.  121,  204. 

Tartini,  t.  Il,  p-  387,  388. 

Tatahary,  t.  ler,  p.  128. 

Tavira,  t.  II,  p.  197. 

Tchesmé,  t.  II,  p.  182. 

Tecla  (Santa),  t.  I",  p.  128,  157. 

Tecualmes,  t.  II,  p-  229. 

Tellez   Giron    (Pedro    de   Alcan- 

tara),  t.  II,  p.  349. 
Téméraire  (Le),  t.  1^'^,  p.  75. 
Temple  (Le),  t.  I",  p.  120,  167. 
Temple,    beau-frère    de    Chatham, 

t.  II,  p.  210. 
Temple,  frère  de  Thomas  Grenville, 

t.  II,  p.  210. 

TÉNÉBIFFE,  t.   II,  p.  348. 

Tepehuanes,  t.  I",  p.  121. 
Tepic,  t.  I",  p.  122. 
Tepotzolan,  t.  P^  p.  121. 
Tebcias  Reales,  t.  I",  p.  198. 
Terminos  (Los),  t.  I«',  p.  52. 
Tebray  (Abbé),  t.  I«^  p.  332,  333. 
Tebbe-Neuve,  t.  I",  p.  52,  60,  67, 

69,  70,  97,  104,  106;  t.  II,  p.  72, 

134,  213,  214,  216. 
Teruel,  t.  I'=^  p.  121,  328. 
Teschbn,  t.  II,  p.  133. 


TÉTOUAN,  t.  II,  p.  85,  251. 

Teu  (Tomas),  t.  Il,  p.  48. 

Tharsis,  t.  II,  p.  335. 

Thèbes,  t.  I",  p.  343;  t.  II,  p.  105, 

202. 
Theiner,    t.    I",    p.    174,    233,   269, 

270,  276,  277,  280,  289,  297,  305, 

321,  327,  330,  368,  376,  383,  391, 

398,  401. 
Théodose,  t.  II,  p.  378. 
THERE.SA  (Fort  Santa-),  t.  Il,  p-  104. 
Thérèse  (Sainte-),  t.  I",  p.  227,  401. 
Thierry  (Jean),  t.  II,  p.  379. 
Thomas  (Eglise  Saint-),  t.  pr,  p.  193. 
Thomas   (Ordre   de   Saint-),   t.   I", 

p.  183. 
Thomas  (Village  de  Saint-),  t.  I", 

p.  157. 
Thorwaldsen,  t.  II,  p.  379. 
Thubeau-Dangin,  t.  II,  p.  317. 
Thurot,  t.  pr,  p.  42. 
Thurriegel,  t.  Il,  p.  1,  44. 
Tibet,  t.  II,  p.  354. 
Tibre,  t.  I",  p.  266. 
TiBUB,  t.  IL  p.  377. 

TlCKNOR,   t.   pr,  p.   132;  t.   II,  p.  341, 

343,  350. 
Tiepolo,  t.  II,  p.  374,  375. 
Tierra  de  Campos,  t.  II,  p.  299. 
Tillot  (Du),  t.  I",  p.  243,  245,  246, 

247,  248,  386. 
Tillot  (Nicolas  du),  t.  l",  p.  245. 
TiLLY  (Rudesindo),  t.  II,  p.  146. 
Tinta,  t.  II,  p.  236,  240,  242. 
TiRSO  DE  MoLTNA,  t.  II,  p.  366,  367. 
Titien,  t.  II,  p.  376. 
ToBAS,  t.  II,  p.  229. 
ToFiNO  (Vicente),  t.  II,  p.  319. 
Tolède,  t.  I",  p.  lO,  12,  24,  121,  184, 

231,  232,  240,  242,  328;  t.  II,  p.  96. 

262,  284,  288,  308,  371, 372. 
Tombecbé,  t.  II,  p.  3,  4. 
Tomas  (San),  t.  I",  p.  128. 
Tome  (San),  t.  I",  p.  125. 
Tome  (Narciso),  t.  II,  p.  370. 
TONICAS,  t.  II,  p.  3. 
TORBAY,  t.  II,  p.  138. 
ToBMO,  t.  l",  p.  329. 
ToRQUATo  (San),  t.  I",  p.  232. 
Tobbe  (Francisco  de  la),  t.  P^,  p.  89. 
ToBBE  (José  DE  la),  t.  P^  p.  242. 

TOBREGIANI,   t.   I",   p.   109,   112,   174, 


442 


RÈGNE   DE   CHARLES   III   D'ESPAGNE 


207,  219,  236,  241,  252,  263,  264, 
265,  266,  277,  281,  282,  300,  415. 

TOKBEPALMA,  t.  II,  p.  349. 
TORRERO,  t.  I",  p.  73,  75. 
TORRÈS  (Diego  DE),  t.  II,  p.  315, 
316. 

TORRUBIA  (P.),  t.  I",  p.  169. 
TORTONE,  t.  II,  p.  146. 
TORTOSE,  t.  F"-,  p.  121,  328;  t.  II, 
p.  299. 

TORTUGTJERO,  t.  II,  p.  159. 

TOSCA,  t.  II,  p.  327. 

Toscane,   t.   I",  p.  363,   367,   400, 

411;  t.  II,  p.  98. 
Toscane    (Grand-duc    de),    t.    P'', 

p.  138,  178,  281,  371,  378;  t.  II, 

p.  34. 
Toscane  (Grande-duchesse  de),  t.  P"", 

p.  343. 
Toulon,  t.  II,  p.  123, 192. 
Toulouse,  t.  I",  p.  172;  t.  II,  p.  283. 
Tower,  t.  II,  p.  111,  112,113. 
Trafalgar,  i.  II,  p.  149. 
Trajan,  t.  II,  p.  377,  378. 
Tras  os  Montes,  t.  I",  p.  177. 
Trébos,  t.  I'''",  p.  208. 
Tremoli  (Mme  de),  t.  II,  p.  98. 
Trente  (Concile  de),  t.  P^,  p.  138, 

257,  263;  t.  II,  p.  10,  281. 
Trêves,  t.  II,  p.  118. 
Trigueros,  t.  II,  p.  259,  365,  366. 
Trinidad,  t.  I",  p.  125. 
Tripoli,  t.  II,  p.  250,  253,  254,  271, 

337. 
Truxillo,  t.  I",  p.  121. 
TUCUMAN,    t.    pr,    p.    90,    121,    221, 

225,   226,    227,    327. 
Tudela,  t.  pr,  p.  121. 
TuNGASUCA,  t.  II,  p.  236,  242. 
Tunis,  t.  II,  p.  250,  253,  254,  255, 

256,  337. 
TUNJA,  t.  I",  p.  121. 
TuPAC  Amaru  (Blas),  t.  II,  p.  236. 
TupacAmaru (Diego  Cristobal),  t.  II, 

p.  228,  244,  246,  247. 
TuPAC    Amaru    (Fernand),     t.     II, 

p.   244. 
TuPAC   Amabu    (Hippolyte),    t.    II, 

p.  244. 
TuPAC  Amaru  (José  Gabriel),  t.  II, 

p.   228,    236,    237,   238,   239,    241, 

242,  243,  244,  246. 


TuPAC    Amaru    (Mariano),    t.    II, 

p.  228,  244,  247. 
TuPAC  Catari.  Voir  Apaza. 
Tupis,  1. 1",  p.l24, 125. 
TUBGOT,  t.  II,  p.  112. 
Turin,  t.  pr,  p.  265,  342,  343,  346, 

378;  t.  II,  p.  348. 
TuBQUiE,  t.  II,  p.  21,  75. 
Tuy,  t.  I",  p.  403. 
Tyr,  t.  II,  p.  205. 
Tyrowley,  t.  pr,  p.  74. 
Ubeda,  t.  I",  p.  121. 
UcEDO  (Domingo),  t.  pr,  p.  228. 
Ugijab,  t.  II,  p.  299. 
Ulloa,  t.  Il,  p.  1,  8,  9,  10,  11,  12, 

13,  14,  15,  318,  319. 
UltONIA,  t.  1er,  p.  79. 

Univebsité  (Rue  de  1'),  t.  I",  p.  392. 
Unzaga,  t.  II,  p.  18. 
Ubbain  VIII,  t.  I",  p.  276. 
Urbin,  t.  I",  p.  241,  367,  379,  384, 

395. 
Urena,  t.  II,  p.  349. 
Urgel,  t.  I",  p.  121,  328;  t.  II,  p.  290, 

299. 
Uei,  t.  II,  p.  48. 
Uriarte,  t.  I",  p.  232,  242. 
Urraca,  t.  II,  p.  338. 
Uruguay,  t.  I",  p.  90, 125, 128, 154, 

155,  158,  229;  t.  II,  p.  24,  108. 
Utrecht,  t.  Ie^  p.  34,  37,  52,  106; 

t.  II,  p.  12,  42,  43,  65,  215. 
Utrera,  t.  I",  p.  121. 
UzEDA  (Duc  D'),  t.  II,  p.  39. 
Vaccaro,  t.  II,  p.  372. 
Vaillant,  t.  P'',  p.  122. 
Valcarel,  t.  II,  p.  313,  333. 
Valdecorzana,  t.  II,  p.  262,  263, 

392,  393. 
Valdeflores,  t.  P'',  p.  211,  214;  t.  II, 

p.  335. 
Valdelirios,  t.  I",  p.  90,  136,  156, 

157,  159,  161. 
Valdepenas,  t.  P^  p.  376. 
Valdivia,  t.  pr,  p.  121. 
Vallabriga   (Maria  Teresa),   t.   II, 

p.  96. 
Valladares   y   Sotomayor,    t.    II, 

p.  340. 
Valladolid,  t.  I",  p.  121,  134,  137, 

328. 
Valle  (José  DEL),  t.  II,  p.  242,  244. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


443 


Vat.t.f.  (Tomas  de),  t.  I",  p.  328. 
Value  Salazar,  1. 1",  p.  203. 
Valls,  t.  II,  p.  313,  383,  384,  385. 
Valmar,  t.  II,  p.  347. 
Valence,  t.  V^,  p.  15,  22,  121,  133, 

191,  323,  327,  328,  350,  403;  t.  II, 

p.  20,  33,  248,  286,  288,  293,  323, 

326,  328,  336. 
VALENCiA(PedroDE),t.II,p.326,334. 
Valentano,  t.  I",  p.  401. 
Valera,  t.  II,  p.  319. 
Valiente  (Pedro  Ferez),  t.  II,  p.  49, 

50. 
Valparaiso  (Comte  DE).  Voir  Gaona. 
Valparaiso,  t.  l",  p.  121. 
Vandal  (Albert),  t.  l^^,  p.  93. 
Vanloo  (Louis-Michel),  t.  II,  p.  371. 
Van  Spen,  t.  I",  p.  255. 
Varchi  (Benedetto),  t.  II,  p.  378. 
Vargas  Machuca,  t.  II,  p.  381. 
Vargas  Ponce  (José),  t.  II,  p.  320, 

340. 
Varrones,  t.  I",  p.  231. 
Varsovie,  t.  P^,  p.  81. 
Vasqtjez  (P.),  t.  I",  p.  135,  165, 166, 

173,  277,  293,  294,  298,  299,  300, 

304,  305,  310,  322,  323,  324,  334, 

335,  349,  350,  375,  381,  383,  399, 

400,  406,  407,  416. 
Vasquez  (José),  t.  II,  p.  347. 
Vatican,  t.  I",  p.  138,  274;  t.  II, 

p.  374. 
Vaudreuil  (DE),  t.  I",  p.  53;  t.  II, 

p.  201. 
Vauguyon  (La),  t.  pr,  p.  332;  t.  II, 

p.  174,  261,  265,  267,  277. 
Vaux  (DE),  t.  II,  p.  142,  145. 
Vaux  Hall,  t.  II,  p.  110. 
Vegerano,  t.  II,  p.  239. 
Velarde,  t.  I",  p.  328. 
Velasco,  t.  ler,  p.  86,  87. 
Velasco  (Le),  t.  II,  p.  87. 
Velasquez,  astronome,  t.  II,  p.  320. 
Velasquez  de  Velasco.  Voir  Val- 

DEFLORES. 

Velasquez  (Diego  de  Silva),  t.  II, 

p.  372. 
Vêlez  de  Guevara,  t.  II,  p.  367. 
Venero     (Juan   Francisco),    t.    l", 

p.  209. 
Venebo  DE  Valera  (L.  Manuel),  t.  II, 

p.  246. 


Venise,  t.  I",  p.  185,  251,  270,  339, 
363,  364. 

Venizza  (P.),  t.  P"",  p.  401. 

Venta  de  los  Santos,  t.  II,  p.  50. 

Ventilla,  t.  II,  p.  50. 

VÉNUS,  t.  II,  p.  36,  320,  377,  387. 

Vera  Cruz,  t.  I",  p.  25,  121;  t.  II, 
p.  25,  28,  71,  120. 

Vergara,  t.  I",  p.  121;  t.  II,  p.  195, 
284,  317,  356. 

Vergennes,  t.  I",  p.  413,  414,  415; 
t.  II,  p.  20,  23,  103,  104,  112,  113, 
114,  115,  116,  119,  120,  121,  122, 
123,  129,  130,  132,  133,  135,  136, 
140,  142,  143,  144,  148,  161,  163, 
170,  174,  175,  177,  178,  180,  181, 
182,  186,  189,  201,  202,  205,  208, 
209,  210,  211,  212,  213,  215,  218, 
220,  221,  222,  223,  224,  225,  252, 
276,  397. 

Vernei,  t.  II,  p.  313,  328. 

VÉRONE,  t.  I",  p.  138. 

Versailles,  t.  pr,  p.  3,  4,  5,  6,  33, 
40,  43,  51,  53,  54,  56,  58,  62,  65, 
73,  95,  238,  252,  267,  268,  273, 
311,  313,  343,  349,  355,  397;  t.  II, 
p.  7,  34,  51,  60,  68,  71,  103,  112, 
113,  114,  119,  121,  131,  132,  143, 
148,  183,  184,  185,  186,  189,  201, 
204,  205,  208,  211,  212,  214,  220, 
222,  223,  224,  278,  288,  308. 

Vertiz  (Juan-José),  t.  II,  p.  102, 
104. 

Veterani,  t.  pr,  p.  281. 

ViBRAYE  (Marquis  de),  t.  II,  p.  201. 

ViCH,  t.  I",  p.  134,  328. 

Victoire  (Mme),  t.  pr,  p.  28. 

Victoire  (Marquis  de  la).  Voir  Na- 

VARRO. 

Victoire,  femme  de  Bischi,  t.  l", 
p.  349. 

Vienne,  t.  1^^,  p.  4,  5,40,  43,  44,  45, 
93,  169,  290,  313,  330,  333,  346, 
354,  378,  382,  393,  394;  t.  II,  p.  71, 
98,  138,  187,  213,  250,  272,  275- 

ViERA  Y  Clavijo  (José),  t.  II,  p.  337. 

Vignola,  t.  IL  p.  381. 

Viladomat,  t.  II,  p.  372,  374. 

Villadarias,  t.  II,  p.  393. 

VlLLAFLOR,  t.  P^  p.    78. 

Villagarcia,  t.  I'-*',  p.  121. 

I  VlLLAHERM0S.\      (DuC      DE),      t.      I*-'"", 


444 


RÈGNE   DE    CHARLES    III    D'ESPAGNE 


p.  170,  171:  t.  II,  p.  92,  258.  34S. 
349,   350. 

ViLLAHERMOSA  (DucheSSe  DE),   t.  P"", 

p.  392:  t.  II,  p.  348. 

ViLLALOX,  t.  II,  p.  50. 
ViLLAMAYOR,   t.   I",   p.    133. 

ViLLAXUEVA     (Comte     DE),     t.     I", 

p.  204. 
VitXAXUEVA  (Diego  de),  t.  II,  p.  381. 
ViLLA^TEVA  (Juan  DE),  t.  II.  p.  92, 

313.  372,  381. 

ViLLARÉAL,  t.  I«^  p.    79. 
ViLLAREJO  DE  FUESTES.  t.  P'',  p.  121. 
ViLLARIAS,   t.   II,   p.   373. 
ViLLARS.  t.  II,  p.   145. 
VlLLASEXOrS',  t.  P"",  p-   133. 
ViLLAVELLA,  t.  P"'.  p.  73,  81. 
VILLA\^CIOSA,   t.   P^   p.    2. 

Ville  (Abbé  de  la),  t.  I".  p-  333, 

335;  t.  II,  p.  25,  78, 
ViLLEXA.  t.  I",  p.  185. 
ViLLERÉ.  t.  II.  p.  16,    17. 
ViLLIERS  DU  TERRAGE,  t.  I",  p.  104; 

t.  II,  p.  2,  3.  5.  6,  8,  10,  11,   12, 
14,  16,  17,  18. 

YlLSECH  (DE),  t.    II,  p.  98. 

Vikcest  (Capitaine   Sai>-t-).  t.   II, 

p.  153. 
VixcEST  (Ile  Sats-t-),  t.  I",  p.  72. 
VixcEXT  (Porte  de  Satn-t-).  t.   I", 

p.  183. 
VixcEST  DE  Paul  (Satst),  t.  P''.  119. 
VrscEXTi  (Hipolito).  t.  P'',  p.  233. 
ViQrE,  t.  I".  p.  121. 
Virgile,  t.  II,  p.  390. 
ViRGiLi  (Pedro),  t.  II,  p.  324. 
ViKY,  t.  pr,  p.  73,  91,  105. 
ViscoxTi  (Cardinal),  t.  P^  p.  415. 
ViSME  (DE),  t.  pr,  p.  187,  188,  191. 
ViSTA  Aleoke,  t.  II.  p.  50. 

VlTERBE.  t.  P"",  p.  277. 

VlTOKIA,  t.  P^  p.  121,  208,  220;  t.  II, 

p.  117. 
ViTRrvE.  t.  II.  p.  380.  381. 
ViVEXZio.  t.  II,  p.  268. 
Vives  (Louis),  t.  II.  p.  286,  326,  327. 
VoLAXT  (Le),  t.  II.  p.  14. 
\OLTAIRE,   t.   I",   p.   143,   153,   170, 

196.    232,    245,    284,    325;    t.    II, 

p.  22,  40,  46,  50,  51,  54,  341,  360, 

364,  367. 
Vrillère  (Duc  de  la),  t.  I",  p.  333. 


WADors'GTOX  (Richard),  1. 1",  p.  33, 
34.  37,  43,  44,  46. 

Wagxer,  t.  II,  p.  390. 

Waliszewski,  t.  II,  p.  182. 

Wall  (Eduardo),  t.  I",  p.  90. 

Wall  (Rioardo),  t.  I«  p.  l,  17,  24, 
29,  32,  33,  34,  36,  37,  38,  44,  46, 
48,  49,  50,  51,  53,  56,  67,  68,  69, 
96,  100,  101,  108,  111,  112,  113, 
115,  117,  118.  163,  164,  166,  188, 
189.  255,  386:  t.  II,  p.  49,  59. 

Wallo>->-es  (Gardes),  t.  I",  p.  178, 
181.  195. 

Walpole.  t.  pr,  p.  102;  t.  II,  p.  208. 

Waxdeswah,  t.  I",  p.  54. 

Warxes  (Manuel),  t.  I",  p.  228. 

Washts-gtos  (Fort),  t.  II,  p.  11,  124. 

Washls-gtox  (Général),  t.  II,  p.  128. 

WEDDERBrRX,  t.   II,  p.  173. 
WEST>n>STEB.   t.    II,   p.   171. 

VVEYMorTH  (Lord),  t.  II,  p.  55,  68, 
70,  73,  76,  77,  128,  129,  130,  132, 
133.  134,  135. 

Whitehall,  t.  II.  p.  58. 

WiGHT,  t.  II,  p.  138. 

WixcKELiiAXX,  t.  II,  p.  375,  377, 

WOOLWICH.  t.  II,  p.  61. 
WOROXZOFF.  t.  II.  p.  24. 
XA^^EK  (Prince),  t.  P^  p.  49. 
XAvaEK  (San),  t.  pr,  p.  125,  128. 
Xérès,  t.  II,  p.  20. 
Xérès   de   la    Fkonteère.    t.    P^. 

p.  121. 
XlmÉXÈS,  t.  pr,  p.  278;  t.  II.  p.  22. 
XiMÊxEz  (Cristobal  Manuel),  t.  P', 

p.  152,  153. 
Yaci  (Prince),  t.  P^p.  156, 163;  t.  II, 

p.  97. 
Yaxacoxas.  t.  P^  p.  124. 
Yapeyi',  t.  pr,  p.  125,  229. 
Yauch  (José  Antonio),  t.  II,  p.  48. 
Ybiza.  t.  pr,  p.  21. 

YeBEXES,  t.  pr,  p.  121. 

Yerba  Maté,  t.  P^,  p.  128. 

Y-GuAzr,  t.  pif,  p.  124. 

York   (Archevêque   protestant   d'), 

t.  II,  p.  172. 
York  (Cardinal  d'),  t.  I",  p.  276, 

281.  338,  371. 
YoTJîfG,  t.  II,  p.  347. 
YrcATAX,  t.  II,  p.  213,  214. 
Zacatecas,  t.  I",  p.  121. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 

IL  p.  344.        3?*-  4Ȕ^  *15. 


EPJlATOI 


F3ii:-±VAi,  lij^.  t.  I*,  p-  121.  Fsisslii^'A. 
GALZ-i:?^;A3.  lîrç^  t-  IL  p-  3^4,  GAUL?a.GA3. 
p^T7T4T.  lir^.   t.   f^r  p.   V}%   1*3,  Hii-iXîA: 
Lasct.  lirç.  t.  f=^  p.  79,  Lact. 
0"Gq5:53l  grç,  t-  IL  p-  2i**,  O'Ocarsnxi. 
PAKKAdiSI,  gr?.  î-  I=.  p.  Î77,  P«a«<-.-r«x-, 
Palisbo,  lîr?,  t.  IL  p-  3*1,  PiiiAi?2?. 


TABLE   DES  MATIÈRES 


CHAPITRE   PREMIER 

CESSION   DE   LA   LOUISIANE   ET   RÉFORMES  ÉCONOMIQUES 

I.  Cession  de  la  Louisiane,  1;  répugnance  des  Espagnols,  2;  mécontente- 
ment des  colons,  6  ;  le  nouveau  gouverneur  UUoa,  8;  griefs  contre  lui,  9; 
la  situation  financière,  10;  décrets  commerciaux  du  roi  Catholique,  11; 
la  révolte,  13;  la  fuite  d'Ulloa,  14;  arrivée  d'O'Reilly,  14;  la  répres- 
sion, 17;  administration  de  ce  gouverneur  et  de  ses  successeurs  Unzaga 
et  Galvez,  18.  —  IL  Campagne  économique  de  Choiseul  en  Espagne,  19; 
situation  privilégiée  des  Anglais,  les  Français  en  Espagne,  20;  mauvais 
traitements,  le  commerce  d'outre-mer,  23;  l'interlope,  24;  vénalité  des 
fonctionnaires,  décadence  du  commerce  régulier,  25;  formalités,  26; 
Béliardi,  agent  de  Choiseul,  28;  mauvais  état  des  routes  dans  la  Pénin- 
sule, 30;  projet  économique  de  Choiseul,  81;  les  Gremios,  32;  Grimaldi 
et  Esquilache,  33;  inquiétudes  de  l'ambassadeur  anglais,  lord  Rocliford, 
mariage  de  l'infante  Marie-Louise  avec  Léopold,  34;  mariage  du  prince 
des  Asturies  avec  la  fille  du  duc  de  Parme,  37;  fêtes,  39;  Béliardi  et 
Esquilache,  40;  Muzquiz,  41;  convention  de  1768,  43.  —  III.  La  colo- 
nie de  la  Sierra  Morena,  Don  Gaspar  Thurriegel,  44;  Olavide,  46;  mala- 
dies des  colons,  47;  plaintes,  48;  enquêtes,  49;  dénonciation  d'Olavide 
à  l'Inquisition,  50;  son  procès,  53. 

CHAPITRE  II 

LA   PAIX  EN   PÉRIL 

I.  —  La  rançon  de  Manille,  55;  l'arbitrage,  refus  de  l'Angleterre,  57.  — 
II.  Les  îles  Malouines  ou  Falkland,  59;  établissement  de  Bougainville,  60; 
expédition  du  Jason,  61.  —  III.  La  lutte  de  Georges  III  contre  le  parti 
whig,  62.  —  IV.  Les  Anglais  expulsés  du  port  Egmont,  66;  démarches 
du  roi  Catholique,  67;  faiblesse  de  l'armée  espagnole,  69;  avances  de 
Masserano,  réponse  de  Weymouth,  inquiétudes  du  ministère  North, 
anxiété  de  Choiseul,  70.  —  V.  Esprit  belliqueux  du  comte  d'Aranda,  71; 
l'inaction  de  la  France,  72;  concessions  de  Charles  III,  73;  harangue  du 
roi  d'Angleterre  au  Parlement,  discours  de  Chatham,  74  ;  chute  possible 
du  ministère  anglais,  75;  singuliers  expédients  de   Choiseul,  renvoi  de 


448  REGNE   DE    CHARLES    III   D'ESPAGNE 

lord  Weymouth,  76;  scène  d'ébriété,  77.  —  VI.  Lettre  de  Louis  XV, 
renvoi  de  Choiseul,  78;  imprudence  du  comte  d'Aranda,  retraite  d'Har- 
ris,  79;  circonspection  de  Masserano,  80  ;  le  compromis  ignominieux,  81. 

CHAPITRE  III 

DISGRACES   A   MADRID,    A   NAPLES  ET  A   LISBONNE 

I.  Ambassade  de  d'Aranda  en  France,  82;  Don  Manuel  Ventura  Figueroa, 
au  Conseil  de  Castille,  83.  —  II.  Un  ambassadeur  marocain  à  Madrid,  84; 
traité  d'amitié,  85;  rupture,  sièges  de  Melille  et  du  Pefion  de  Vêlez,  8G; 
expédition  d'Alger,  87;  fautes  d'O'Reilly,  échec  des  Espagnols,  88; 
leur  retour  à  Alicante,  89.  —  III.  Colère  du  peuple  espagnol,  contre 
O'Reilly  et  Grimaldi,  90;  la  cabale  du  parti  aragonais,  92;  mariage  de 
l'infant  Don  Louis,  95.  —  IV.  Disgrâce  de  Tanucci,  97  ;  retraite  de 
Grimaldi,  son  successeur  Florida  Blanca,  99 V.  Conflits  avec  le  Por- 
tugal, 100;  politique  d'atermoiements,  101; la  lettre  de  d'Aranda,  105; 
l'expédition  de  Ceballos,  occupation  de  l'île  Sainte-Catherine,  106;  de  la 
colonie  du  Sacramento,  mort  du  roi  de  Portugal,  107;  chute  de  Pom- 
bal,  traité  de  paix,  108  ;  visite  de  la  reine  douairière  de  Portugal  en 
Espagne,  109. 


DEUXIÈME  PARTIE 


CHAPITRE  IV 

GUERRE   D'AMÉRIQUE,   HÉSITATIONS   DE   L'ESPAGNE, 
TENTATIVES   DE   MÉDIATION 

I.  Signes  avant-coureurs,  paroles  du  duc  de  Glocester,  110:  opinion  de 
Chatham,  Franklin  quitte  l'Angleterre,  les  séparatistes  l'emportent  sur 
les  loyalistes,  111;  secours  clandestins  de  la  France  et  de  l'Espagne, 
Beaumarchais,  112  ;  incertitude  de  Charles  III,  113;  démarches  d'Arthur 
Lee,  en  Espagne,  116;  Montmorin  ambassadeur,  rappel  de  d'Ossun,  117; 
alliance  de  la  France  et  des  Américains,  119.  —  II.  Mécontentement  de 
l'Espagne.  120;  état  des  partis,  en  Angleterre,  124;  progrès  du  parti 
royal,  125;  faiblesse  de  l'opposition,  126;  mort  de  Chatham.  les  Améri- 
cains repoussent  le  bill  conciliatoire,  récit  de  Fitz  Patrick,  127;  vaines 
tentatives  de  médiation,  128;  l'ambassade  d'Almodovar,  130. 

CHAPITRE  V 

LES    HOSTILITÉS 

I.  Impatience  de  Vergennes,  136;  plan  d'Hamilton.  le  projet  de  débarque- 
ment en  Angleterre,  138  ;  enthousiasme  en  Espagne,  139;  la  jonction  des 
escadres,  Cordoba,  d'Orvilliers,  rentrée  à  Brest,  140;  récriminations  réci- 
proques, 141;  importunité  de  d'Aranda,  142;  défiance  du  roi  d'Espagne 
à  son  égard,  143;  l'idée  d'un  débarquement,  en  Angleterre,  est  écar- 
tée, 144.  —  II.  Gibraltar,  tentatives  pour  bloquer  la  place  et  la  prendre. 


TABLE   DES    MATIÈRES  440 

par  la  famine,  Grillon,  145;  Alvarez  da  Sotomayor,  Barcelo,  146;  blocus 
impraticable,  sentiment  de  l'ingénieur  Gautier,  147;  Rodney  entreprend 
de  forcer  le  blocus,  148;  opérations  maritimes,  tendant  à  fermer  le 
détroit  aux  Anglais,  défaite  de  Langara,  149;  Rodney  part  pour  les 
îles,  152.  —  III.  Jonction  de  Solano  et  de  Guichen  aux  Antilles,  153; 
hauts  faits  de  Don  Bernardo  Galvez,  gouverneur  de  la  Louisiane,  154; 
prise  de  la  Mobile,  155:  de  Pcnsacola,  156;  glorieuse  conduite  de  son 
père  au  Guatemala,  reprise  de  San-Fernando  de  Omoa,  158;  de  San- 
Juan  de  Nicaragua.  159. 


CHAPITRE  VI 

LA  MISSION   DE   CUMBEELAND    A  MADRID 

I.  Cabales  contre  Florida  Blanca,  161;  ambition  de  Don  José  Galvez,  162; 
une  négociation  secrète,  163;  Hussey,  sa  mission,  164;  les  émeutes  de 
Londres  et  lord  Gordon,  soulèvement  contre  les  catholiques,  170.  — 
IL  Mission  de  Richard  Cumberland,  173;  anxiété  de  Montmorin,  174; 
enivrement  de  l'envoyé  anglais,  176;  son  mémoire,  177;  annotation  de 
Florida  Blanca,  les  gazettes  anglaises.  l'.<<;  arrivée  de  d'Estaing  à 
Madrid,  retour  aux  idées  belliqueuse-'",  179;  étude  laborieuse  des  plans 
de  campagne,  180;  détresse  financière,  l'affairo  Drouillet  et  Cabarrus, 
colère  de  Necker,  181.  —  III.  Intervention  de  la  Russie,  la  neutralité 
armée,  182;  incertitudes  de  Catherine  II,  188;  démarche  de  Cumber- 
land à  Saint-Ildefonse,  184;  loyauté  évidente  de  Charles  III,  185:  inter- 
vention du  prince  de  Kaunitz,  il  est  éconduit  par  l'Espagne,  187. 

CHAPITRE  VII 

MINOBQUE,   GIBRALTAR,   CONCLUSION   DE  LA  PAIX 

I.  Projet  contre  Minorque,  le  gouverneur  anglais  Murray,  le  duc  de  Crillon 
commande  1  expédition,  190  ;  débarquement,  siège  du  fort  Saint-Phi- 
lippe, 191  ;  concours  de  la  France,  tentative  de  corruption,  anecdote  du 
baron  Des  C^irs,  192;  lettre  de  Murray  sur  la  capitulation,  194;  récom- 
penses de  Crillon,  195.  —  IL  Découragement  général,  195;  Don  José 
Galvez  se  prononce  contre  une  opération  à  la  Jamaïque,  196;  opérations 
contre  Gibraltar,  difficultés  d'un  blocus,  197  ;  le  projet  de  l'ingénieur 
français  d'Arçon,  198;  Crillon  réprouve  les  batteries  flottantes,  il  met 
sa  responsabilité  à  couvert,  199;  voyage  du  comte  d'Artois  et  du  duc 
de  Bourbon,  201;  arrivée  de  l'escadre  combinée  dans  la  baie  d'Algési- 
ras,  202;  choix  judicieux  de  d'Arçon,  203;  incendie  des  batteries  flot- 
tantes, 204;  ravitaillement  de  Gibraltar  par  l'amiral  Howe,  205.  — 
III.  Démission  du  ministère  North,  206;  cabinet  Rockingham,  senti- 
ments de  Gt'orges  III,  à  son  égard,  Shelburne,  207;  démarche  de  Fran- 
klin, Oswald  à  Paris,  208;  lo  papier  du  Canada.  Grenville,  210:  Shel- 
burne président  du  conseil,  211;  mission  de  Fitz  Herbert,  212;  gène 
entre  Madrid  et  Versailles,  214;  mission  de  Rayneval,  215;  note  du 
comte  d'Aranda,  marchandages,  exigences  des  Anglais,  intransigeance 
des  Espagnols,  218;  projet  d'une  expédition  aux  Indes  occidentales,  219; 
conférenc  de  Rayneval  et  de  d'Aranda  le  28  novembre  1782,  220; 
bonne  volonté  de  la  France,  ses  offres  imprudentes,  222;    lettre    de 

ir.  29 


450  REGNE    DE    CHARLES   III    D'ESPAGNE 

Florida  Blanca  du  23  novembre,  communication  à  Rayneval,  hardiesse 
diplomatique  de  d'Aranda,  223;  joie  de  Vergennes,  ce  qu'il  faut  penser 
de  cette  légende,  224  dernières  difficultés  à  propos  des  Mosquitos,  225; 
mission  de  Don  Bernardo  Campo,  226. 

CHAPITRE  VIII 

SOULÈVEME^TTS   r)A^-S  L'aMÉKIQTJE   ESPAGÎsOLE 

I.  Régime  des  colonies  espagnoles,  V assujettissement,  cruauté  des  Espagnols 
contre  les  Indiens,  229;  la  mita,  protestations  du  pape  Paul  III  et  des 
souverains  espagnols,  230;  commerce  criminel  des  corrégidores,  231.  — 
II. Excès  de  centralisation  administrative, 232:  attributionsduconseil des 
Indes,  233  ;  pessimisme  de  Campomanès,  234  ;  soulèvements  antérieurs 
à  1780,  235.  — III.  Tupac  Amaru,  la  révolte  du  4  novembre  1780,  236; 
assassinat  du  corrégidor  Arriaga,  la  victoire  de  Sangarara,  237  ;  scène? 
de  carnage,  siège  de  Cuzco,  énergique  conduite  de  l'évêque,  238;  som- 
mations de  Tupac  Amaru,  sa  lettre  au  chapitre,  239;  pasquinade,  241  ; 
défaite  de  l'armée  rebelle,  désespérance  de  Tupac  Amaru,  242;  grossiè- 
reté de  ses  lieutenants,  243  ;  captivité  de  Tupac  Amaru,  son  supplice,  244  ; 
continuation  de  la  révolte,  Julian  Apaza,  Mariano,  Diego  Cristobat 
Tupac  Amaru,  siège  de  la  Paz,  245  ;  soumission  de  Diego  Cristobal, 
intervention  de  l'évêque  de  Cuzco,  246;  récidive,  Diego  Cristobal  fait 
prisonnier,  son  supplice,  247.  —  IV.  1  éformes  de  Charles  III  aux  Indes, 
la  centralisation  administrative  subsiste,  plan  du  comte  d'Aranda,  248. 

CHAPITRE  IX 

DERNIÈRES   NÉGOCIATIONS   ET   MARIAGES   PORTUGAIS 

I.  Traités  avec  le  Maroc,  251;  avec  la  Porte.  252;  la  régence  de  Tri- 
poli, 253  ;  expéditions  contre  Alger,  254  ;  négociations  avec  le  dey,  trêve 
avec  Tunis,  255;  considérations  de  Florida  Blanca  sur  la  paix  avec 
les  musulmans,  256.  —  II.  Naissance  des  jumeaux,  257;  fêtes  célé- 
brées à  cette  occasion,  258.  —  III.  Mariages  portugais,  260;  céré- 
monies, démarche  officielle  de  M.  de  Lourizal,  261  ;  arrivée  de  Dona 
Mariana  à  Aranjuez,  262;  récompenses  royales,  263;  mort  de  l'infant 
Don  Louis,  264;  éventualités  successorales,  266.  —  IV.  Querelles  avec 
Naples,  267;  Marie-Caroline,  nullité  de  Ferdinand,  Acton,  268;  langage 
violent  de  Florida  Blanca,  270;  lettre  de  ce  ministre  à  d'Aranda,  271; 
instructions  de  Charles  III  à  M.  de  Llano,  ambassadeur  à  Vienne,  272; 
conduite  de  l'ambassadeur  Las  Casas,  274;  mission  de  Pignatelli  à 
Madrid,  276;  anecdote  relative  à  l'infant  Gabriel,  deuils,  mort  de  Dona 
Mariana,  de  son  époux,  l'infante  Charlotte  destinée  à  régner  en  Portu- 
gal, 277;  arbitrage  de  Charles  III  entre  l'Angleterre  et  la  France,  au 
sujet  de  la  Hollande,  278. 

CHAPITRE  X 

RÉFORMES  INTÉRIEURES 

I.  Règlement  de  l'assistance  publique,  la  Junte  générale  de  Charité.  280. 
—  II.  Sociétés  économiques  des  amis  du  pays,  283.  —  III.  Appui  moral 
du  pape,  autorisation  de  disposer  des  bénéfices  vacants,  bienfaisance  du 


TABLE   DES   MATIERES  451 

clergé  espagnol,  288;  suppression  des  inhumations  dans  les  églises,  291. 
—  IV.  Le  rapport  de  Jovellanos  sur  un  projet  de  loi  agraire,  292;  prin- 
cipales entraves  qui  gênaient  les  progrès  de  l'agriculture,  leur  divi- 
sion, 293;  timidité  de  Jovellanos  comme  réformateur,  296;  principaux 
travaux  en  faveur  de  l'agriculture,  canaux,  routes,  298.  —  V.  La  banque 
Saint-Charles,  300;  la  compagnie  des  Philippines,  304;  la  Junte  suprême 
d'I'.tat,  306.  —  VI.  Cabale  contre  Florida  Blanca,  retour  du  comte 
d'Aranda,  307;  satires,  309;  le  mémorial,  312. 

CHAPITRE  XI 

MOUVEMENT  INTELLECTUEL,    SOUS    CHARLES   HI 

I.  L'enseignement,  313;  réformes  scientifiques,  les  sciences  exactes  culti- 
vées en  dehors  des  Universités,  316;  principaux  savants,  317;  cabinet 
d'histoire  naturelle,  321  ;  médecine,  322.  —  IL  Philosophie,  325;  influence 
de  Vernei,  328;  les  jésuites  Eximeno  et  Arteaga,  329;  réaction  contre  le 
sensualisme  et  apologie  cathoUque,  Rodriguez  Ceballos,  Perez  y  Lopez, 
Valcarcel,  331.  —  III.  Travaux  historiques  :  les  fausses  chroniques,  334; 
le  P.  Enrique  Florez,  Manuel  Risco,  336;  Capmany,  337;  fray  Romuald 
Escalona,  338;  Campomanès,  339;  le  jésuite  Masdeu,  340. —  IV.  Litté- 
rature :  prédominance  de  l'esprit  critique,  influence  de  Feijoo,  Luzan,  341  ; 
Isla,  342;  la  fonda  de  San-Sébastian,  Moratin  le  père,  343;  principaux 
membres  de  ce  cercle  littéraire,  344;  Cadahalso  et  los  Eruditos  a  la  vio- 
leta,  345  ;  Tomas  Iriarte,  348  ;  le  poème  de  la  Musica,  349  ;  les  fables,  351  ; 
polémiques  qu'elles  provoquent,  El  asno  erudito  de  Forner,  353.  — 
V.  Le  théâtre,  partisans  de  la  tradition,  les  gallo-classiques,  Moratin  le 
père,  les  autos  sacramentales,  357;  la  cabale  du  comte  d'Aranda,  360; 
les  saynètes  de  Ramon  de  la  Cruz,  361;  la  Honnesinda,  363;  Jovellanos 
et  le  Dehncuente  honrado,  364;  pillage  de  l'ancien  répertoire,  la  Raquel 
de  Huerta,  absence  de  critique  chez  ce  personnage,  366;  El  sefiorito 
m/marfod' Iriarte,  Iriarte  précurseur  de  Moratin  le  fils,  368.  — VI.  Beaux- 
arts  :  prédominance  de  l'influence  étrangère  à  partir  de  Coëllo,  en  pein- 
ture, 369;  décadence  de  la  sculpture  et  de  l'architecture,  influence  de 
Borromini,  370;  l'Académie  des  nobles  arts  de  San-Fernando,  373; 
Mengs,  prédominance  incontestée  de  sa  peinture  et  de  son  goût,  374; 
réaction  de  Goya,  377;  tentatives  de  la  sculpture  avec  Don  Felipe  de 
Castro,  378;  la  sculpture  sur  bois,  Sarzillo,  379;  architecture,  Don  Ven- 
tura Rodriguez  et  Don  Juan  de  Villanueva,  le  goût  antique,  influence 
de  Vitruve,  380;  Don  Josef  Ortiz  y  Sanz,  Don  Antonio  Ponz,  381.  — 
VII.  Musique  :  Nasarre,  Valls  et  Feijijo,  383;  discours  sur  la  musique  des 
temples,  invasion  de  l'opéra  italien  sous  Philippe  V  et  Ferdinand  VI, 
Iriarte,  un  des  propagateurs  de  la  musique  allemande,  385;  Œuvres  des 
PP.  Eximeno,  Arteaga  et  Requeno,  386. 

Bibliographie 401 

Table  alphabétique 405 


l'AlUS     TVl'.    l'LON-NOUHHlT    ET    &,    HUE    (lA  HA.NC1KHK.    8.    —   9274. 


DP 
199 
R7 
t. 2 


Rousseau,   François 

Règne  de  Charles  III 
d'Espagne 


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